‹ L'Espérance Chrétienne Le RoyaumeChapitre 20 sur 30 · II. — Le Roi Sauveur · texte numérisé non relu

II. — Le Roi Sauveur

IIT. — Le Royaume de la lumière.

Dans sa simplicité, ce plan correspond au plan traditionnel : (Le Royaume des ténébres» correspond à la partie qu’on intitule, d'ordinaire : Le besoin du salut. «Le Roi Sauveur » correspond à la partie intitulée: Préparation et accomplissement du salut. «Le Royaume de la lumière » correspond à la partie intitulée : Appropriation et consommation du salut. Notre schema permet également d'utiliser, pour chaque partie, ces incomparables centres de cristallisation que Luther a choisis, dans l’ordre suivant : le Décalogue, le Symbole, et l’Oraison dominicale. En effet, le com-

mentaire du Décalogue s'impose, à propos du Royaume des ténèbres; le commentaire du deuxième paragraphe du symbole est tout indiqué, à propos du Roi Sauveur ; enfin, le commentaire de l’oraison dominicale, avec sa requête souveraine: Que ton Royaume vienne ! est le support naturel de la section sur le Royaume de la lumière.

Trop souvent, la chrétienté, placée en présence du plan de Dieu pour le salut du monde, semble négliger les maitresses lignes de ce plan, choisit ici et là parmi les éléments que lui fournit l’Écriture, et construit en fin de compte l'Église, avec des matériaux destinés à la construction du Royaume. Mais, dans un cadre vraiment scripturaire, il est facile de répartir toute la substance de la Bible.

En ce qui regarde le Royaume des ténèbres, voici quelles seraient les subdivisions de cette première partie : 4° La société contemporaine, ou la Loi de Dieu violée dans le présent ; 2° La crucifixion du Saint, ou la Loi de Dieu violée dans le passé ; 3° La Chute, ou la Loi de Dieu violée dès l’origine.

Insistons sur cette marche régressive, car la méthode suivie est la méthode inductive. Nous partons de la réalité présente, connue de tous les catéchumènes; et leur expérience actuelle nous est un point d'appui, nécessaire et suffisant, pour descendre dans l’obscurité des siècles passés. Voici, par exemple, quelle serait l’entrée en matière: (Nos yeux s’habituent à voir des cortèges funèbres, des ivrognes, des policiers, des infirmes, des casernes, des prisons, des hôpitaux, des cabarets à tous les coins de rue, des images indécentes sur les murs ou dans les journaux, des malheureux dont les haïillons frôlent des toilettes luxueuses. Et nous nous figurons que tout cela est inévitable, que l’erreur, la souffrance, le vice et la mort appartiennent à la

constitution même des choses. Il n’en est rien. Et, si les ténèbres règnent ici-bas, c’est que l'humanité est plongée dans le péché. La volonté de la créature s’oppose à la volonté du Créateur.» Alors se placerait un commentaire très détaillé du Décalogue ; on rajeunirait l’antique loi d’une manière saisissante, en l’appliquant à toutes les circonstances de la civilisation occidentale.

Pour arriver au deuxième chapitre : «La crucifixion du Saint, ou la Loi de Dieu violée dans le passé, » la transition est aisée. Il suffit d’en appeler aux souvenirs des enfants ; ils connaissent, malheureusement, des adultes, et même des vieillards, dont la conduite est en contradiction avec la Loi. Donc, le mal n’a pas commencé avec la présente génération. Du reste, une science élémentaire de l’histoire, telle qu’elle s’acquiert à l’école primaire, suffit à étayer notre argument ; parchemins, inscriptions, armes antiques, tout nous crie que les hommes étaient mauvais avant nous. Et la preuve décisive de l’iniquité universelle a éclaté au Calvaire. De même qu’un ignorant apprend les effets de la foudre en voyant un chêne calciné par l'orage, de même, pour savoir jusqu'où peut aller la puissance du péché, il faut s’arrêter au pied de la croix.

Or, cette constatation mène au troisième chapitre: «La chute, ou la Loi de Dieu violée dès l’origine.» En effet, puisque les documents du passé nous montrent le péché à l’œuvre à toutes les époques de l’histoire, on peut en inférer qu'il se manifestait déjà, ici-bas, aux époques préhistoriques. On serait même tenté de conclure que l’homme est pécheur par nature, que le péché est inévitable. Or, s’il est exact que l’homme a péché dés l’origine, il est faux que l’homme fût destiné à pécher. Et ceci nous amène à exposer les grandes intuitions bibliques sur le problème du mal,

Après quoi, dans un résumé, nous exposons, dans son ensemble, la doctrine du péché et la notion scripturaire de Dieu. Ce n’est pas le Dieu du spiritualisme, dont l’existence, une fois posée, rend inexplicable l’intrusion du mal dansun monde créé parfait; c’est le Dieu de l’hébraïsme, que l’homme pécheur ne peut contempler qu’à travers l’atmosphère du mal qui nous enveloppe, et vers lequel nous nous élevons en partant de la réalité donnée: Dieu dans la nature (règne de la loi scientifique ; doctrine de la Création), Dieu dans la conscience (règne de la loi morale), Dieu dans l’histoire (règne de la loi révélée; doctrine de la Providence).

Voilà pour la première partie du cours : (Le Royaume des ténèbres.» Il s’agit, maintenant, d’opposer à ce sombre tableau les blancheurs du « Royaume de la Lumière.» Mais comment passer de l’un à l’autre? Écoutons les paroles que Paul met sur les lèvres du Seigneur: (Je t'envoie vers les paiens, afin qu'ils passent des ténèbres à la lumière, par La foi en moi.» La deuxième partie du cours sera donc intitulée : «Le Roi Sauveur », traduction française du terme helléno-hébreu Christ-Jésus.

Et comment arriver à exposer la doctrine de Jésus-Christ en restant fidèle à la méthode inductive? Jésus n’appartient-il pas au passé ? Assurément ; il est celui qui a souffert. Mais il appartient tout autant à l’avenir, car il est celui qui règnera. Et dès lors, appartenant à la fois au passé et à l’avenir, il appartient au présent, il vit. «Jésus-Christ est le même hier, aujourd’hui, éternellement. »

Il est donc aisé d'appliquer, ici encore, puisque le Sauveur est vivant, la méthode expérimentale. Le premier chapitre de la seconde partie sera intitulé : I} vit. À l’appui de cette affirmation, on apportera des récits bien contrôlés de conversions morales authentiques ; on montrera que,

partout où Christ est présenté fidèlement à la conscience humaine, à Paris comme à Londres, en Chine comme en Afrique, partout des vies sont transformées. Il existe, en effet, une puissance mystérieuse de régénération qui travaille incessamment au salut de l’humanité, influence personnifiée dans un Sauveur vivant, qui besogne parmi les hommes par son Esprit, selon ses promesses formelles.

Il est facile de retrouver les traces de son labeur divin, à travers les siècles passés, dans les cantiques, les prières, les actes ou les discours de tous ses véritables disciples ; et si l’on ne veut point mentionner l’extase de Pascal et son dialogue mystique avec le Maître, il faut étudier, à tout le moins, l’apparition de Jésus à Saul de Tarse.

Cette apparition était celle du Ressuscité. Or, la notion de résurrection implique celle de mort. Nous voilà donc amenés, très simplement, à parler du Crucifié; car, celui qui vit, c’est celui-là même qui a souffert Dans la première partie, «Le Royaume des ténèbres, » nous avions parlé incidemment de la Passion, en insistant sur le fait que Jésus a souffert par le péché de l’homme; ici, nous abordons le sujet de face, et c’est le lieu de montrer qu’il a souffert, non seulement par le péché, mais pour les pécheurs, c’est-à-dire volontairement. En traitant avec une respectueuse gravité ce thème sublime, nous éviterons les formules métaphysiques, et tout ce qui tendrait à estomper la robuste et tragique réalité de l’histoire dans le clair obscur d’un drame transcendental. Nous nous garderons d’arracher la croix de son cadre ; nous interpréterons sa vertu par les lois de la vie, énigmatiques, assurément, mais toujours et partout agissantes au sein de l’universelle solidarité ; et nous ne perdrons jamais de vue les rapports qui relient, indissolublement, l’agonie

propitiatoire du Calvaire à l’avènement du Royaume de Dieu, comme le moyen à la fin suprême.

Il nous suffit donc de prendre au sérieux l’écriteau royal fixé sur la croix pour être amenés à considérer, en celui-là même qui asouffert, celui qui règnera ; et c’est le troisième chapitre de la deuxième partie consacrée au Roi Sauveur. Ici, nous montrerons la souveraineté de Jésus-Christ révélée par l'originalité royale de sa personne, puis par ses propres déclarations sur lui-même et par les actes dont il les appuyait, enfin par sa Passion, et les trois grandes réalités qui appartiennent organiquement au même tout: Résurrection, Ascension, Retour. Cette dernière notion, en particulier, sera interprétée à la lumière du prophétisme hébreu ; car la doctrine de la Parousie est la formule scripturaire de l'espérance messianique, celle que saint Paul exprimait en ces termes, au sujet du Christ: QIl faut qu’il règne ! » C’est ici que nous insisterons sur le rôle social et religieux d'Israël, en qui s’est concentrée cette aspiration séculaire vers le Royaume de Dieu, laquelle flottait, diffuse, dans l’humanité ambiante. Nous montrerons que le peuple hébreu ne se contenta point d’affirmer la venue d’un Roi juste et pacifique, destiné à gouverner le monde, mais que la prophétie en action précéda et corrobora la prophétie en paroles ; et, en effet, la race élue fut elle-même la muette figure du libérateur promis, une vivante prophétie, par le mystère même de son apparition et de son monothéisme, par ses trois institutions principales, toujours inspirées par l’idéal de la théocratie (Sacrificature, Prophétisme,Royauté), et enfin par sa mission de douleur, de courageuse prédication, et d’indomptable espérance. Ainsi enracinés dans le sol même de l’histoire, il nous sera aisé d’ajouter que l’apparition du Nazaréen n’a réalisé qu’en partie les prédictions

de l’hébraïsme. Certes, il a manifesté sa gloire ici-bas, mais s’il est mort en roi, il est mort en roi vaincu. Et c’est pour-quoi, l'humanité chrétienne attend toujours la pleine manifestation du Messie annoncé par la prophétie, et l’inauguration d’une terre nouvelle, affranchie de la souffrance et du péché. « Viens Seigneur Jésus, viens !» telle est la prière de l'Église.

Et nous savons que notre requête sera exaucée, car celui que nous invoquons est celui qui a souffert afin de pouvoir: régner. Puisque « Jésus est le même hier, aujourd’hui, éternellement,» quand nous affirmons que le crucifié du Calvaire est vivant, nous déclarons qu’il est prêt à tout souffrir encore, dans la personne de ceux qu’il inspire, pour obtenir Pétablissement du (Royaume de la lumière.»

Cette considération nous amène, sans effort, à notre troisième partie, et nous passons, tout naturellement, de la contemplation du Roi Sauveur, à la contemplation de son œuvre actuelle et future au sein du genre humain. Le Royaume de la lumiêre, appelé Royaume des cieux ou Royaume de Dieu, c’est notre terre actuelle transfigurée par la justice. Mais ce Royaume divin s'établit ici-bas dans la mesure où il s'établit dans les cœurs, car ce sont les individus qui font les familles, les mœurs, les ‘institutions, les lois, les nations, les églises. C’est pourquoi, avant de rechercher comment le Royaume de Dieu se fondera dans l’humamanité en général, il nous faut rechercher comment il se fonde en chaque homme particulier. De là deux sections :le Royaume dans les cœurs, et le Royaume dans Le monde.

(Ici encore, par conséquent, nous suivrons la méthode inductive, et nous partirons, une fois de plus, de ce qui existe, pour aboutir, non plus à ce qui & existé (comme dans la première partie), mais à ce qui existera).

Dans la section intitulée: « Le Royaume dans les cœurs, » voici quelles seront nos divisions : 1° La souffrance, où le salut cherché; 2° La conversion, ou le salut trouvé ; 3° La sainteté, ou le salut possédé ; 4° La mission, ou le salut propagé.

En ce qui regarde la manière dont nous exposerons ces diverses phases de la régénération intégrale, nous ne perdrons pas de vue un trait fort important. Le voici: assurément, comme nous l'avons indiqué plus haut, le Royaume extérieur est impossible sans le Royaume intérieur, le Royaume de Dieu ne peut s'établir dans le monde sans s'établir dans les individus qui sont appelés à modifier le monde ; toutefois, s’il est vrai d'affirmer que le Royaume objectif est impossible sans le Royaume subjectif, il est également vrai d'affirmer que le Royaume subjectif ne peut parvenir à son plein développement dans un cœur où n’agit point la préoccupation du Royaume objectif. Et c’est ce qu’on oublie trop souvent. On traite les questions relatives à la vie chrétienne, comme si cette vie formait un tout par elle-même: c’est un cycle qui commence par la repentance et par la foi, et qui passe par la conversion et la sanctification, pour aboutir à l’assurance personnelle du salut éternel. Il y a là un ensemble dont les parties sont tellement liées, que la doctrine de la terre nouvelle, la doctrine biblique du Royaume, y cherche en vain une fissure où plonger ses racines. Quand elle y réussit, elle ne peut se développer, elle apparaît étriquée, anémiée, à l’extrémité des catéchismes, comme une excroissance de mousse au sommet d’un mur, et nul ne pourrait se douter que ce brin de lichen correspond, dans l’économie de la pensée chrétienne, à cet arbre gigantesque de la parabole, cet

arbre auquel Jésus compare le Royaume, et qui ombrage les peuples sous ses branches.

Pour échapper à ces résultats antiscripturaires, il faut présenter le développement de la vie chrétienne, dans l’individu, comme une partie intégrante du vaste mouvement messianique, de l'immense travail rédempteur, qui entraîne le monde entier vers la réalisation de ses destinées providentielles. Il faut montrer aux catéchumènes que le Royaume de Dieu s’établira en eux, dans la mesure où ils seront préoccupés de l’établir autour d'eux. N'est-ce pas là, d’ailleurs, le sens profond de cette célèbre affirmation sans cesse répétée par les catéchètes: « La volonté est l’organe de la croyance? » Cela signifie, en effet, que nul ne parvient à la certitude religieuse avant d’avoir imprimé une certaine direction à sa vie. Ainsi donc, l'Évangile est tellement lié à la doctrine du Royaume, qu’il est impossible d'accepter, intellectuellement, les vérités chrétiennes, si l’on n’est pas entré, moralement, dans le sens de lPhistoire universelle.

Nous resterons fidèle à ces intuitions, en traitant les points particuliers qui se rattachent à la naissance et au développement de la vie évangélique dans les cœurs. Nous montrerons comment la vision de notre mission à remplir, ici-bas, nous convainc de notre faiblesse, de notre égoïsme, et nous jette aux pieds du Sauveur, qui peut, seul, nous rendre capables de collaborer avec lui à la rédemption du monde ; c’est là, proprement, le but de la vie, c’est-à-dire la sanctification, puisque c’est devenir pleinement homme, et semblable à Jésus-Christ. Et c’est dans cet esprit-là que nous exposerons les questions relatives à l’entretien de la vie sainte, par la lecture de la Bible, par exemple, et la prière. Nous montrerons que les Écritures restent un livre

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fermé, aussi longtemps que nous ne les étudions pas à la clarté de la nouvelle Jérusalem, car, en nous disant ce que Dieu a fait, ce qu’il fait et ce qu’il fera pour le salut du monde, la Bible concentre nos pensées sur le combat qui se livre entre la lumière et les ténèbres, et, en nous amenant à soupirer après le triomphe messianique de Jésus- Christ, elle nous inspire une ardente ambition de contribuer à l’établissement du Royaume de Dieu sur la terre. Voilà la source où s’alimente la prière de la foi et de l’obéissance ; elle n’est possible qu’à ceux qui acceptent le but de la vie tel qu’il est révélé dans l’Oraison dominicale, c’est-à-dire qui placent la sainteté morale au-dessus de la prospérité, et qui «cherchent premièrement le Royaume » en eux-mêmes et autour d’eux. Prier dans cet esprit-là, c’est vraiment prier dans la communion de Jésus-Christ, c’est nous présenter devant Dieu, non pas en notre propre nom, mais au nom du Sauveur, au nom des intérêts rédempteurs du Messie qui enveloppe de sa compassion l'humanité. En résumé, nous serons amenés à définir ainsi le disciple du Maître : le chrétien, c’est l’homme régénéré qui travaille, en Jésus-Christ, à la régénération de l'humanité (1).

Et voilà pourquoi la section intitulée : le Royaume dans les cœurs, S’élargit insensiblement jusqu’à la section suivante, qui en est l’épanouissement : Le Royaume dans le monde. C’est ici que se placerait la théorie de l’Église, laquelle a pour fin suprême la constitution du Royaume de Dieu sur la terre. Elle est au Royaume ce que Jean-Bap-

(4) I y travaille, non seulement par devoir, mais par intérêt. La constitution du Royaume est la condition du salut éntégral pour l'individu. Je serai sauvé quand l'humanité sera sauvée. Alors je pourrai cesser de m'écrier : « Je voudrais être anathème, loin de Christ, pour mes frères! »

tiste était à Jésus-Christ; elle prépare et prédit son avènement. |

L'Église est fidèle ou infidèle, selon qu’elle montre ou qu’elle voile la plénitude infinie du Rédempteur, tel qu’il se révèle à nous dans la Sainte Cène, qui est la cellule génératrice de l’Église. À la table sacrée, nous possédons Jésus-Christ tout entier, celui qui a souffert, qui vit et qui règnera. Or, l’histoire de l’Église paraît prouver que les siècles passés ont exalté, tour à tour, l’un des caractères du Sauveur, sans opérer la synthèse de toutes ses gloires. Pendant la période héroïque de sa formation, l’Église a été surtout inspirée par la pensée que le Sauveur était vivant, et qu’il avait promis de revenir pour délivrer les siens. Plus tard, l’Église romaine adora surtout le Christ juge et dominateur, non pas celui qui règnera, mais bien celui qui règnait, soi-disant, par l'entremise de l'établissement catholique identifié avec le Royaume de Dieu. Enfin, le protestantisme contempla surtout le Christ en croix, mourant pour la justification des pécheurs.

L'Église évangélique d’aujourd’hui aspire à présenter aux hommes un Sauveur complet; et, sans diminuer la valeur de son sacrifice, elle insiste à nouveau sur sa vie et sur son triomphe assuré dans le monde. Le réveil de la piété chrétienne, au XIX°siècle, n’avait pas été accompagné d’un réveil correspondant de la pensée chrétienne, et voilà pourquoi l’Église, à l’aube du XX* siècle, est isolée au sein de la civilisation occidentale. Elle a été évincée du domaine intellectuel par la science, et du domaine pratique par le socialisme ; et cela, parce qu’elle n’a pas suivi pleinement l'exemple de son Chef. Car il est dit de Jésus qu’il parcourait les villes et les villages, enseignant, prêchant et guérissant, tandis que l’Église a surtout prêché ; elle s’est

efforcée de satisfaire les besoins moraux de l’être humain, mais sans donner une attention suffisante à ses besoins intellectuels ou physiques. Et non seulement elle s’est trop enfermée dans le domaine de la prédication, mais elle n’a pas prêché la bonne nouvelle-du Royaume au sens où Jésus l’entendait. Elle a prêché, et avec raison, la conversion du cœur et la promesse de la vie éternelle, mais elle n’a pas insisté sur le véritable caractère du Royaume de Dieu; elle l’a tantôt identifié avec le ciel, tantôt avec l'Église elle-même, tantôt avec la paix de l’âme, mais elle n’a pas montré que le Royaume de Dieu, au sens biblique du mot, c’est la terre nouvelle où la justice habitera.

Heureusement, l’Église cherche à pénétrer toujours plus profondément le secret de l'Évangile. Elle comprend que, si le mot Christ signifie Messie, croire en Jésus-Christ c’est croire en Jésus-Messie, en Jésus-Roi, et elle prend pour devise: Il faut qu’il règne sur la terre! L'Église comprend, aussi, que si le mot chrétien dérive du mot Christ, un chrétien doit être un disciple du Messie, un messianiste. Le christianisme a été compromis par des siècles d’erreurs et de crimes, il est devenu le cléricalisme, il est méprisé ou haï comme tel, et c’est un châtiment mérité; mais le christianisme messianisé, retrempé aux sources de l’hébraïsme authentique et du moralisme prophétique, sera un christianisme affranchi de toute solidarité avec le catholicisme, un christianisme franchement laïque et scripturaire, dominé par la vision du Royaume de Dieu.

Ces considérations sur l’histoire de l’Église et sur la chrétienté contemporaine, est-il besoin de le dire ? n’entreront point, telles quelles, dans notre catéchisme, mais nous chercherons à nous en inspirer, et elles devront se compléter par un tableau général des forces que l’Église

évangélique peut mettre en ligne, pour combattre le paganisme extérieur ou intérieur et les iniquités sociales de l'heure présente. Et, pour nourrir la confiance des catéchumènes dans les victoires futures du Messie, il faudrait terminer par une esquisse de tous les progrès moraux réalisés, depuis le début de l’ère chrétienne, dans les divers domaines de l’activité humaine : émancipation des esclaves, de la femme, du peuple, de la raison, de la foi elle-même opprimée par la superstition religieuse et l’autoritarisme clérical. Ces progrès, il est vrai, ont été scandaleusement lents, et il en est qui ont été obtenus malgré l’Église et contre elle, mais l'Évangile est à l’œuvre, irrésistible, débordant, il s’affranchira toujours davantage de l’ecclésiasticisme, et remplira toujours plus librement sa glorieuse mission rédemptrice.

Pour ces dernières leçons, il faudra autre chose qu’un crayon et du papier, mais des cartes, des statistiques, des photographies, des récits de voyages, des visites aux musées, aux établissements philanthropiques, et surtout, peut-être, aux sombres ruelles où les petits enfants jouent dans le ruisseau à l’ombre de l’usine, de l’hôpital, ou de la caserne.

Hélas! en promenant ainsi nos catéchumènes à travers la société actuelle, nous serons bien obligés de convenir que le monde entier semble organisé de manière à étouffer en eux toute consécration enthousiaste ou, seulement loyale, au Messie. Jeunes gens ou jeunes filles, pauvres ou riches, au lendemain de leur admission dans l’Église, presque tous les catéchumènes se trouvent acculés à la nécessité de choisir entre la fidélité à leurs engagements d’une part, et leur gagne-pain de l’autre, ou la paix domestique.

Si quelqu'un demandait en quoi cette instruction caté-

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chétique est nouvelle, nous le renverrions au commentaire de Luther, sur l’Oraison dominicale, dans son admirable Petit Catéchisme : « Que ton règne vienne! Quel est le sens de ces paroles? Le règne de Dieu s'établit de luimême dans le monde, et sans le secours de nos prières ; mais nous demandons qu’il s’établisse aussi en nous. » Le Royaume de Dieu s’établissant de lui-même, ici-bas, sans l’homme, et non seulement sans son activité, mais sans son intercession ! Et cet enseignement, tiré de la prière même que le Christ a léguée au genre humain pour obtenir la collaboration effective, objective, de notre race à l’œuvre de la rédemption intégrale: matérielle, intellectuelle, morale, humaine et cosmique! C’est une « hérésie, » au vieux sens du mot.

Ouvrons le catéchisme de Heidelberg, expression de la doctrine réformée (1) allemande au XVIe siècle, et qui a presque reçu l’autorité d’un livre symbolique. Voici ce que nous y trouvons : «Que ta volonté soit faite sur la terre

(1) L’Institution de Calvin est un catéchisme de persévérance. Voici le commentaire du réformateur sur les trois premières demandes de l’Oraison dominicale. 4° Le nom de Dieu est dûment sanctifié, lorsqu’étant séparé de tous les autres, il est exalté en gloire. 2 La seconde requête: « Que le Royaume de Dieu advienne, » ne contient rien de nouveau ou séparé d’avec la première, maisil est besoin que nous ayons les oreilles battues de ce qui nous doit être noloire... Combien que nous ayons défini ailleurs la nature de ce royaume, je répéterai ici en bref que Dieu est tenu pour roi, quand les hommes renoncant à eux-mêmes, el méprisant le monde et cette vie terrestre, s'adonnent à la justice de Dieu pour aspirer à la vie céleste. Ainsi cette prière nous doit retirer de toutes les corruplions du monde, lesquelles nous séparent de Dieu, à ce que son règne n'ait sa vertu et vigueur en nous. Elle doit aussi enflamber en nous un effort de mortifier notre chair; finalement nous instruire à porter patiemment la croix, vu que Dieu veut que son Royaume soit avancé par de tels moyens. 3° La troisième requête: « Que la volonté de Dieu soit faite sur la terre comme au ciel... » en somime, que nous ne veuillions rien de nous-mêmes, qu'il casse et anéantisse tous appétits

comme au ciel, c’est-à-dire : Accorde-nous la grâce de renoncer à notre volonté propre. » Et, dans un gros commentaire sur ce catéchisme, publié en 1883 par Dalton, nous lisons le développement suivant de ces antiques affirmations : « Portés par les ailes de la prière, nous voudrions nous maintenir dans le voisinage du Père, mais l’esprit retombe, épuisé, sur la terre. Eh bien! ne protestons pas; c’est la volonté de Dieu; mais notre bon berger nous permet de transformer en prière le vœu de notre cœur: Que ta volonté soit faite sur la terre, comme au ciel. » Ainsi, depuis plus de trois cents ans, au nom du catéchisme à la fois calviniste et mélanchtonien de Heidelberg, on égare les générations successives sur le véritable sens de lOraison dominicale. On change en pieuse formule de résignation à la Providence la requête la plus optimiste, la plus audacieuse, le cri de guerre du Messie libérateur, le chant d'espérance de l’humanité régénérée façconnant la terre nouvelle.

Dans la confession de Westminster, rédigée au XVIIe siècle, non seulement le Royaume de Dieu est ignoré, mais le Roi même est à peine contemplé. On y trouve, en effet, 5 chapitres sur l’Écriture et Dieu; 2 chapitres sur l’homme; 1 chapitre sur Christ ; 10 chapitres de philosophie religieuse intitulés : du libre arbitre, de l’appel effectif, de la justification, de l’adoption, de la sanctification, de la foi salutaire, de la repentance, des bonnes œuvres, de la persévérance des saints, de l’assurance de

qui répugnent à sa volonté. Voilà les trois premiers arlicles de l’oraison. Or, combien que toutes ces choses adviendront, indubitablement, en leur temps, encore que nous n'y pensions point et que ne les désirions ni demandions, si nous les faut-il toutefois souhaiter et requérir.. pour déclarer et allester que nous sommes serviteurs à Dieu » (11-20-41).

la grâce ; suivent 6 chapitres de morale; 7 chapitres sur l'Église, identifiée avec le Royaume de Christ; 2 chapitres sur les choses finales: jugement, ciel, enfer. Au total, 33 chapitres, dont un seul consacré à Jésus-Christ. Et en quels termes ! « Le Fils de Dieu, la deuxième personne de la Trinité, vrai et éternel Dieu, consubstantiel et égal au Père, quand les temps furent accomplis, prit sur lui la nature humaine avec toutes les propriétés essentielles et les infirmités communes y afférentes, toutefois sans péché; conçu par la puissance du Saint-Esprit dans le sein de la vierge Marie, de sa substance. De telle sorte que deux natures entières, parfaites et distinctes, la divinité et l’humanité, furent inséparablement jointes en une seule personne, sans Conversion, composition ou confusion. Laquelle personne est vraiment Dieu et vraiment homme, cependant un seul Christ, unique médiateur entre Dieu et l’homme. » Et l’œuvre du Christ, ainsi défini, c’est exclusivement l’expiation.sanglante au Calvaire. «€ Christ, dans l’œuvre de la médiation, agit à la fois selon ses deux natures, accomplissant par chacune d’elles ce qui est propre à cette nature ; cependant, à cause de l’unité de la personne, ce qui est propre à l’une des natures est quelquefois attribué, dans l’Écriture, à la personne désignée par l’autre nature. » Oh! qu’il fait bon ouvrir l'Évangile, après cela.

Dans le Petit Catéchisme (Shorter catechism) publié par le Synode presbytérien de New-York en 1788, nous trouvons les deux affirmations suivantes, qui suffisent à classer le type de doctrine : &« Christ remplit son office de Roi en nous soumettant à soi, en nous gouvernant et en nous protégeant, en réprimant et conquérant ses ennemis et les nôtres. » Et encore: « Ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel! Nous demandons que Dieu nous rende

capables et désireux de connaitre sa volonté, et de nous y soumettre. » Ce catéchisme est probablement en usage, car il nous a été remis, en 1890, par un pasteur américain, et son exemplaire avait été publié à Philadelphie par le Presbyterian board of publication and sabbath school Work.

Si nous passons aux catéchismes composés au XIXe siècle, nous constaterons que, même dans les pays de langue française (où les catéchètes bénéficient d’une liberté inconnue ailleurs), l’enseignement catéchétique n’est guère sorti du cadre traditionnel, en ce qui regarde le Royaume de Dieu. Le « Catéchisme élémentaire » de Bonnefon, qui a joui d’une telle popularité, contient des affirmations de ce genre: « Le nom de Christ signifie Oint. Jésus a été appelé ainsi, parce qu’il a été oint du Saint-Esprit... Le but de ses enseignements était de faire sentir aux hommes qu’ils méritent la condamnation... Du ciel, Jésus dirige son Royaume spirituel qui est l’Église. Puisque nous devons être jugés après la mort, travaillons pendant la vie présente à notre salut, avec crainte et tremblement. » Voilà un idéal du genre. Sauf erreur, le Royaume de Dieu n’est pas mentionné. Le catéchisme méthodiste, publié en 1868, l’ignore également, mais il se termine par cette prière : « Conduismoi pendant toute ma vie, et à la fin veuille m’accorder une entrée abondante dans ton Royaume éternel. Notre Père qui es aux cieux, que ton règne vienne ! Que ta volonté soit faite sur la terre, etc. » Or, ces deux dernières requétes sont la réfutation du type de doctrine exposé dans les pages qui précèdent, et même dans la prière finale que cette récitation de l’Oraison dominicale est destinée à couronner.

Dans notre premier volume, nous avons rappelé que la notion d'esprit impliquait une nature; la pensée sans la

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réalité, ce n’est pas l'esprit; une âme sans corps n’est pas davantage quelque chose de spirituel, qu’un corps sans âme. Le véritable spiritualisme est à égale distance de l’idéalisme et du matérialisme, il se confond avec le réalisme. La séparation de l’âme et du corps, de l’esprit et de la matière, ne constitue pas un processus de spiritualisation ; spiritualiser la matière, c’est la pénétrer d’esprit, spiritualiser le corps, c’est le pénétrer d’âme. L’incarnation est le fondement du salut individuel et cosmique. Dès lors, nous ne pouvons pas admettre les efforts des catéchètes pour « spiritualiser » la notion du Royaume de Dieu.

L'un d’eux écrit, en 1869 : «Jésus a confirmé la loi et les prophètes, en montrant le sens véritable et spirituel des commandements de Dieu... L'Église, appelée aussi Royaume de Dieu ou des cieux, est la société religieuse que Jésus-Christ a fondée. » Un autre écrit, en 1879: « Le Royaume de Dieu est la société des âmes saintes qui adorent Dieu en esprit. Souvent, les biens spirituels dont ces âmes jouissent sont appelés Royaume de Dieu. Le Royaume est invisible, il est dans les cœurs. Jésus annonce, cependant, qu’il se manifestera sous la forme d’une Église. » Un autre écrit, en 1885: « Le Royaume de Dieu est saint, spirituel et universel, car il réside dans le cœur. L'Église invisible est une, sainte, universelle, elle a pour fin le salut des âmes. » Un autre écrit, en 189%5: « Le contenu des enseignements de Jésus était, en somme, la bonne nouvelle du Royaume”de Dieu, cette institution spirituelle, universelle et sainte que Jésus venait fonder en sauvant les âmes. » Un autre écrit, en 1898: « Le sujet principal des enseignements de Jésus, c'était le Royaume de Dieu. Ce Royaume n’est pas de ce monde, il est invisible, il est dans les cœurs de ceux qui aiment Dieu. »

Il faut citer, parmi les essais de catéchisme les plus intéressants, le livre de Th. de Félice, où les réponses aux questions sont énoncées en termes bibliques. Ce qui devait se produire, avec ce système, s’est inévitablement produit. La doctrine du Royaume étant la moëlle de l’enseignement biblique, il a bien fallu qu’elle apparüt, ici et là, dans les réponses de l'élève. Par exemple : « Jésus annonçait l'Évangile du Royaume.» Mais le maître, par contre, ne s'étant pas emparé de cette idée, il est amené à formuler une demande comme celle-ci: &« Si Dieu, par sa Providence, règne déjà sur toutes choses, comment faitil venir cependant son règne, le règne de sa grâce sur certains hommes ? »

Nous ne connaissons aucun catéchisme qui prenne pour cadre la doctrine du Royaume. Cependant, la vraie notion du règne messianique apparaît, déjà, dans certains cours d'instruction religieuse. Un catéchisme publié en 1892 (deuxième édition) contient ces affirmations : « Le Royaume de Dieu, c’est le domaine des créatures morales qui accomplissent la volonté de Dieu. Cette volonté est la justice même (Matt. 6/33). Le Royaume de Dieu est appelé aussi Royaume des cieux, parce qu’il vient des cieux et qu’il y est déjà réalisé. C’est pour que Dieu règne sur les hommes que Jésus est venu sur la terre (Matt. 6/10). » Dans un catéchisme plus récent, l’auteur écrit nettement : «L'Église doit réformer l’état social, et faire du Royaume de Dieu une réalité. » Voici encore un heureux symptôme. Dans un catéchisme publié en 1897, l’auteur écrivait, selon la formule traditionnelle: « Le Royaume de Dieu est le règne de Dieu sur les cœurs. » Mais, dès l’année suivante, dans une seconde édition, il insérait à la place de la leçon intitulée : Le Témoignage que Jésus se rend, une leçon intitulée: Le

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centre de son enseignement: Le Royaume de Dieu; et il écrivait: « Le Royaume de Dieu est ce règne de Dieu sur les cœurs, préparé dès le commencement, et annoncé par les prophètes, que le Fils de Dieu doit établir dans le monde. Les prophètes l’ont dépeint comme un temps de justice, de bienveillance, de paix, de bénédictions universelles. » Il est intéressant de remarquer, outre le changement de définition sur le Royaume, cette orientation nouvelle de la pensée chrétienne qui permet de remplacer un chapitre intitulé: « Témoignage de Jésus-Christ sur luimême, » par un chapitre intitulé : « Le Royaume. » Quoiqu'il en soit, l'affirmation de Fairbairn reste vraie: « La science du christianisme ne peut être qu’une biologie, c'est-à-dire l'histoire d’une vie vivante, vécue et perpétuant la vie. » C’est là ce que les catéchismes traditionnels ne semblent pas assez mettre en lumière. Aussi, posent-ils involontairement, devant l'esprit des enfants, maint problème dogmatique dont l'énoncé même, diclé par des prémisses incomplètes, rend la solution impossible. Dès lors, l'instruction religieuse perd forme, couleur et force; le puissant organisme est remplacé par un pâle etgrêle schéma. Alors, l’histoire des Juifs offre le même genre d'intérêt que l'étude d’une langue morte; et les scènes dramatiques des « derniers jours, » faiblement ésquissées dans un alinéa final, semblent planer, sanslien avec le présent, dans le clair obscur de la mythologie. La doctrine du Royaume de Dieu, vaste comme l’univers où les mondes s’allument et s’éteignent, pleine du bruit solennel de cent nations en marche vers un but fixé par Dieu, où mille bannières diverses, science, art, industrie, philosophie, politique, éclairées par la tragique et paisible lumière qui descend du Calvaire, frémissent au souffle séculaire de la même espérance, la

doctrine du Royaume de Dieu se resserre dans les limites d’une sacristie.

Il faut hâter le jour où les catéchismes ‘ecclésiastiques feront passer, sur le front des petits, la grande brise qui arrive du large. Alors la doctrine chrétienne, orientée tout entière vers le Royaume, au lieu d’apparaitre aux enfants comme une doctrine d'hier, leur apparaîtra comme une doctrine de demain. Car, ce qui manque, en définitive, à nos catéchismes, c’est le sens historique, le mouvement, ce je ne sais quoi qui jette le passé dans le présent et projette le présent dans l’avenir, et qui donne à la foule humaine le sentiment et presque la sensation qu’elle marche, en Jésus-Christ, au devant d’une aube éblouissante el

d’un éternel triomphe.

Il. — LA RÉFORME DES ÉTUDES THÉOLOGIQUES

OÙ yap iv Àdyw n Baorkeia Tod

(:0ù &XN Ev duvauer (1 Cor. 4/20).

À quoi bon de nouveaux catéchismes, si les catéchistes n'étaient pas renouvelés ?

Pour savoir si les futurs pasteurs sont préparés à leur mission de prophètes et d’apôtres, à leur mission de voyants et constructeurs de la Nouvelle Jérusalem, il ne suffit pas de rechercher s'ils sont préparés au ministère pastoral proprement dit, au sens technique du mot ; il faut rechercher, avec plus de soin encore, dans quel esprit la science leur est communiquée, quel est l'édifice dogmatique qui sert de cadre aux connaissances variées qu’on leur distribue. La doctrine du Royaume ne se laisse pas surajouter à un enseinement théologique ; on ne l’aborde pas dans tel ou tel chapitre isolé de l’Éthique; mais elle doit être partout, au départ et à l’arrivée ; elle est le vivant support et la solide ossature de l’organisme encyclopédique.

Néanmoins, si la préparation «messianiste » des futurs pasteurs n’est pas subordonnée, uniquement, à leur préparation technique, celle-ci en demeure la présupposition nécessaire.

Qu'est-ce, en effet, qu’un pasteur? (1°) C’est un chrétien qui (2°) dans le service d’une église particulière, et au nom de l’Église universelle (3°) travaille à l’extension du

règne de Dieu et à l'avènement de Jésus-Christ. (Cette activité extensive de l’Église, jointe à l’influence intensive de son Chef, doit aboutir à l’établissement du Royaume).

La préparation du futur pasteur est donc triple : 4° la préparation spirituelle ou celle du croyant; 2 la préparation technique ou celle de l’ecclésiastique ; 3° la préparation prophétique où apostolique (sociale-religieuse) qui est celle de l’évangéliste (proprement : du messianiste).

La préparation spirituelle, à elle seule, ferait un chrétien, mais non un pasteur. La préparation ecclésiastique, jointe à la préparation spirituelle, pourrait faire un prêtre, mais non un pasteur. Pour faire un pasteur, il faut la préparation apostolique. Évidemment, la technique est indispensable; mais, servir une église particulière, ce n’est pas nécessairement remplir, ici-bas, un rôle de prophète et d’apôtre. Il faut que l’activité au service d’une église particulière soit exercée au nom de l’Église universelle, et que celle-ci soit, elle-même, considérée comme le moyen dont le Royaume est la fin.

On conçoit que la préparation technique, ainsi orientée, sortira des cadres de l’homilétique, et de la catéchétique, et de la liturgique, pour déborder sur le champ de l’évangélisation religieuse et sociale.

Assurément, l’activité spirituelle est primordiale ; mais elle contient l’activité sociale. La chrétienté du XIX° siècle a conquis l'intelligence de cette affirmation du Christ: «Le second commandement est semblable au premier. » Conserver cette conquête, c’est pour l’Église une question de vie ou de mort, car les foules se détournent d’elle; on ne prend même plus la peine de la haïr, on l’ignore. Les temples sont vides, et les cabarets sont pleins. Que faut-il donc au futur pasteur? Une vue claire de la situation.

Or, les Facultés universitaires n’exigent guère du candidat au ministère que des garanties dogmatiques et ecclésiastiques ; elles ne le mettent pas en mesure d'offrir davantage. Mais elles devraient se rappeler qu’elles abritent, au moins, trois espèces de jeunes gens. À côté de ceux qui se préparent au ministère proprement dit, il y a, d’une part, des étudiants désintéressés qui n’auront jamais besoin de présenter des garanties dogmatiques ou ecclésiastiques, mais il y a, aussi, des jeunes gens chrétiens qui se préparent à l’activité évangélique en dehors des cadres confessionnels, et ceux-là ne trouveront pas l'emploi d’un brevet ecclésiastique. À l’époque où nous vivons, la préparation qui est nécessaire pour l’évangéliste est nécessaire pour le pasteur ; car le ministère pastoral proprement dit, même dans une paroisse organisée, revêtira toujours davantage une forme plus populaire, plus largement humaine, et plus nettement apostolique. Aussi, l’introduction d’un cours sur les questions sociales dans l’enseignement des Facultés de théologie, est l’un des besoins pressants de l’heure actuelle.

Nous avons entrepris, sur ce point, une enquête tristement significative (1). Sur toutes les réponses qui nous sont parvenues d'Europe, deux seulement — sauf erreur — affirment l'existence d’un cours sur les questions sociales. D'autre part, on nous répond : «Nous abordons ces sujets ; » ou: «Nous avons un professeur d’Éthique chrétienne; » ou: «L'Université n’a rien à voir là; » ou: (On s’en occupeentre étudiants ; » ou: «Cela ne regarde pas le Séminaire. Les étudiants sont libres d'aborder ces sujets-là, s’ils en ont le loisir. » Il nous faut traverser l’Atlantique, pour reprendre

(1) Cf. Notre brochure : Les résultats d’une enquête. Prépare-t-on les futurs pasteurs à travailler pour le Royaume ?

courage (1). Dans le programme d’études publié par la Faculté de théologie, à Chicago, en 1898, nous relevons les cours suivants : 1° Methods of social amelioration ; 2 Social institutions of organized christianity; 3° The labor movement ; 4° Legal, industrial, educational and religious problems of the Family; 5° Amelioration of rural life ; 6° Modern cities ; 7° Principles and methods of relief; organization of benevolence; 8 The function of philanthropy in social progress; 9% Social treatment of crime; 10° Biblical and ecclesiastical theories of Society; 11° Social teachings of Jesus; 12 Social teachings of the apostles. — Là, depuis 1896, tous les étudiants en théologie doivent, pendant les deux premières années, suivre deux cours de sociologie, couvrant chacun douze semaines. Les futurs pasteurs, missionnaires ou évangélistes, ont, du reste, la liberté d’entendre des lecons complémentaires dans les autres départements de l’Université ; par exemple, dans les sections de Pédagogie, Economie politique et Sociologie.

Dans le Boston University year book, 1897, nous trouvons un programme analogue. Une lettre particulière, datée de New-York (1897), nous donne les renseignements suivants: «Dans tous nos séminaires on professe la théologie pastorale et la sociologie chrétienne; celle-ci est l’objet d’une faveur enthousiaste auprès d’un grand nombre d'étudiants. Sur les huit séminaires de l’Église congrégationaliste, les quatre principaux ont des professeurs spéciaux de sociologie ; ettrois autres préparent, je crois, des séries de cours sur le sujet. »

(1) Nous regrettons que l’Angleterre ne nous ait pas fourni plus de renseignements sur ce point spécial. Les « colonies universitaires » sont une admirable manifestation du mouvement qui s’y dessine parmi les étudiants de tout ordre,

On comprend que le professeur Allier ait laissé échapper ce cri du cœur, après avoir analysé l’enseignement social qui se donne au séminaire théologique d’Andover (Massachussets): « Faut-il montrer ce que les étudiants d’Andover doivent à de telles leçons? Je n’en ai pas le courage. Je songe que ces lignes pourront tomber sous les yeux d’un étudiant de nos Facultés, et elles ne pourront que l’attrister. Ce jeune homme a la notion exacte du ministère évangélique; il fait, avec angoisse, le compte des responsabilités qui lui incomberont. Aussi, est-il passionné pour toutes les études auxquelles on le convie à la Faculté; il ne saura jamais trop d'histoire, de grec, d’hébreu, il ne sera jamais trop savant exégète, car il ne connaîtra jamais trop la révélation des éternelles compassions du Père... Et ce jeune homme qui travaille avec tant de zèle, qui s’instruit avec ardeur et prière, reste triste ; il n’a pas la joie du devoir accompli. Il pense à ce qui l’attend au sortir de la Faculté, et il tremble. Il sera en pleine tempête sociale, et il n’aura emporté de l’École aucune idée précise des besoins de l'humanité. Il entendra les hommes discuter et se disputer sur des questions poignantes, et personne ne lui aura parlé de ces questions. Il verra ses frères regarder parfois vers lui avec supplication, et il ne pourra pas donner un conseil pratique» {Revue du Christianisme pratique, juillet 1891) (1).

Nous répliquera-t-on : En Europe, nous ne pourrons pas, d’un jour à l’autre, fonder dans toutes nos Facultés une chaire de sociologie chrétienne? À cela nous répondrons: Vous pouvez, dès maintenant, marcher dans cette direction ;

(1) «Je voudrais qu’on exigeât des futurs candidats au saint ministère l’étude de l’économie politique» (Bouvier. Le Progrès social et les pasleurs, p. 41).

vous pouvez aborder, dans un cours de théologie pratique, certaines questions brûlantes et qui s’imposent à tout p2steur. On peut enseigner aux futurs apôtres comment on fonde une société de tempérance, ou une société de secours mutuels ; comment on organise l’assistance par le travail ; comment on lutte contre l’immoralité dans une localité donnée ; comment on lance une société d'activité chrétienne et sociale. Où en est l’enseignement sur ces différents points? Un seul de nos correspondants affirme que toutes ces questions sont traitées dans un cours de théologie pastorale ; d’autres déclarent qu’ils prennent en considération deux ou trois des sujets suggérés, par exemple l’antialcoolisme ou la lutte contre l’immoralité. D’autres formulent des indications encore plus vagues, telles que celles-ci : «Ces questions sont abordées... Directions éventuelles sur certains points... A l’occasion... On parle de rapports possibles avec plusieurs de ces œuvres... Les grandes lignes. Ces sujets sont touchés... Autant que le temps le permet... On en cause en conversation... Pas encore... Il en est dit quelque chose. » La plus négative de toutes ces réponses, malgré sa forme affirmative, c’est la suivante : «Ces questions sont nécessairement traitées dans un cours de théologie pratique. »

Après tout, nous préférons la négation pure ; nous la préférons, surtout, à la négation satisfaite. Car, à côté du simple non! et du non, hélas! nous avons relevé le non, non / accompagné d’un commentaire justificatif. Les uns déclarent qu’on apprend tout cela en regardant faire, ou en mettant la main à la pâte; d’autres déclarent qu’il faut abandonner cela à l'initiative personnelle. Enfin, trois réponses nous ont particulièrement surpris, et nous les reproduisons sans discussion. Voici la première : «Non,

car ceux qui fréquentent le séminaire sont des étudiants. » Voici l2 seconde : (Ce serait du dressage.» Voici la troisième : « L'Église est la seule institution divinement établie pour accomplir du travail spirituel ; l'Église est la seule chose nécessaire, la seule grande méthode adaptée à l’action sur les âmes. » C’est pourquoi, ajoute notre correspondant, les étudiants se préparent à leur mission pratique «en lisant des traités appropriés, by reading suitable treatises. » D'ailleurs, le « collège théologique forme l'esprit et le caractère par l’étude et les dévotions quotidiennes. Après leur ordination, les étudiants se trouvent encadrés dans une église qui possède un système tout prêt à être appliqué aux gens (They find themselves in a Church

which has a system ready to be applied to the people). »

Cette troisième réponse nous rappelle celle d’un prêtre à qui nous recommandions la lutte contre l’alcoo!l, et qui nous répliqua : Je n’ai pas besoin d’une société de tempérance, puisque j’ai le saint sacrement! (1) L’insuffisance de la préparation sociale des futurs pasteurs pourrait être compensée, dans une certaine mesure, si les Facultés de théologie étaient toutes situées dans de grandes villes, et si l’on profitait systématiquement des leçons de choses qui se dégagent de ces vastes agglomérations (2).

(4) Le récent Congrès des œuyres sacerdotales, à Bourges (1900), a montré combien les préoccupations sociales pénètrent dans un certain clergé catholique. Les prêtres ont demandé qu’on leur enseignât, outre la théologie... Pagricullure! la plupart d’entre eux devant exercer leur ministère parmi les paysans.

(2) « Ce sont les centres du mouvement intellectuel qu'il nous faut, pour l'éducation de nos pasteurs. L'antiquité chrétienne a choisi Antioche, Athènes, Alexandrie, Rome; nous sommes obligés de suivre ces exemples, comme on les a suivis au chef-lieu de notre Réforme, C’est parce que Genève a été une capilale politique et littéraire, qu’elle est devenue la Rome protestante. La Prusse a bien compris cette vérité,

Mais les étudiants sont-ils dirigés à travers ce dédale, et conviés à examiner de près les conditions économiques de l'existence moderne”? À Zurich, on complète les cours sur la Mission intérieure en visitant les établissements philanthropiques ; voilà une utile initiative. Aux Etats-Unis, on ne se borne pas à cela. À Chicago, on définit ainsi la portée des études sociologiques : «Ceux qui dirigent la société ont tous les jours à faire avec les institutions contemporaines; nous voulons qu’on puisse les étudier systématiquement, ainsi que les relations humaines qui déterminent le devoir et fixent le caractère. La ville et ses environs fournissent à l'observation un laboratoire accessible. » On va plus loin; et sur le modèle, probablement, des colonies similaires en Grande Bretagne, on établit des postes avancés d'étudiants chrétiens en pleine foule, véritables stations de défricheurs. «On étudiera la vie de la famille et de la communauté, en suivant une méthode scrupuleuse d'analyse, appuyée sur les travaux de Le Play, Booth, Schäffle et autres. On recherchera, expérimentalement, les meilleurs moyens pratiques pour entrer en contact vivant avec le peuple, by experiment and benevolent effort, under instruction and advice. »

Sur ce point particulier, il nous faut citer en entier une magnifique page, empruntée au Boston University year book, et que nous trouvons sous la rubrique: Training in city

en supprimant l'école de Wittemberg, et en créant celle de Berlin. Proposez à l’Église catholique de transférer ses grandes écoles à Bologne et à Ancône, et écoutez sa réponse! Paris seul offre en France une agglomération protestante, et des situations propres à préparer le futur pasteur aux devoirs de sa charge. On n’aura organisé des moyens un peu satisfaisants d'éducation pastorale, que lorsque l’on aura institué des écoles préparatoires à Nimes, Montauban, Lyon, Lille, Bordeaux, et une école de hautes études avec un noviciat pastoral à Paris (Matter, Du ministère ecclésiastique, nole A).

mission work. « Les étudiants ont des occasions exceptionnelles pour acquérir une connaissance pratique des problèmes et des méthodes qui concernent l’activité chrétienne parmi les classes déshéritées de nos grandes cités. On a fondé une colonie universitaire dans un quartier pauvre, avec résidence à demeure de plusieurs travailleurs volontaires. Il s’y rattache diverses branches d’activité chrétienne (educational, industrial and social christian work), poursuivie selon des méthodes déjà mises à l’épreuve dans d’autres villes américaines et européennes. Les étudiants coopèrent à des réunions d’évangélisation tenues dans les quartiers indigents; des missions urbaines ont été entreprises avec succès au sein des populations suédoise, norvégienne, italienne, portugaise, juive. L'École n'est qu'à un quart d'heure de marche de tous ces centres de labeur évangélique ; le fait est de la première importance au point de vue de la préparation pastorale. Une pareille situation, au centre d’une agglomération d’un million d’êtres humains, correspond exactement à l’idée moderne de l’éducation professionnelle. De nos jours, on étudie la médecine dans le voisinage des hôpitaux ; on étudie le droit à portée des cours de justice. Pourquoi en serait-il autrement pour une école de théologie ? Quand il s’agit du ministère chrétien, peut-on imaginer un milieu plus approprié que la population d’une grande ville? Pour une école de prophètes, peut-on trouver un meilleur emplacement que le centre même des Jérusalems et des Romes de notre civilisation occidentale? Un tel milieu permet de tenir la balance égale entre l'instruction théorique et la préparation pratique, équilibre si désirable » (1).

(4) En Angleterre, à St-Alphege «la préparation à la mission intérieure

occupe une place primordiale. Les étudiants dirigent régulièrement des

Alors, faut-il désespérer des Facultés qui ne sont pas établies dans un centre populeux ? Non, elles pourraient encore, dans une mesure très appréciable, faire face à la préparation messianique des futurs apôtres, si ceux-ci, durant leurs études, vivaient pratiquement d’une vie plus rude, et moins éloignée du « combat pour l’existence » qui constitue le fond de la question sociale.

En 1895, le journal officiel de l’Armée du Salut, en France, publiait le tableau suivant, qui donnait l’emploi journalier du temps à «l’École militaire » de Paris, où se forment les futurs «officiers » salutistes. 6 h. 1/2 : Lever. | — 6h. 50: Appel. — 6 h. 50 à 7 h. 1/2: Quarante minutes de silence et culte personnel. — 7 h. 1/2: Chambres, et travaux divers. — 8 heures : Déjeuner et prière, puis desservir et balayer. — 9 heures à 10 h. 1/2: Culte, et étude de la : Bible. — 10 h. 1/2 à midi : Etude des Ordres et réglements, ou cours de doctrine. — Midi 1/4: Second déjeuner. — Midi 3/4: Silence. — 1 heure: Gymnastique et sortie, ou écriture et lecture. — 1 h. 1/2 à 3 heures : Cours. — 3 heures à 6 heures: Vente du journal (En Avant!» ou étude personnelle. — 6 heures: Diner. — 7 heures: Réclame pour les réunions, ou étude. — 8 h. 1/2 : Réunion d'évangélisation, ou étude. — 11 h.1/4 à minuit : Extinction des feux.

Ce qui nous paraît digne de remarque, c’est la place qui est attribuée, dans ce programme, au renoncement personnel, au labeur matériel et spirituel. Faire de la réclame

services d’évangélisation, ils préchent en plein air, ils visitent de maison en maison (They conduct quilds and classes). Une instruction consciencieuse est fournie en vue de tous ces travaux.» — Il existe, au conlraire, des Facultés où les professeurs sont surtout frappés des tentations qui menacent la jeunesse dans une grande ville ; si bien qu’on se préoccupe, avant tout, de soustraire les futurs pasteurs aux influences impures du monde.

pour une réunion d'évangélisation, au sein d’une foule, c’est une tâche ardue ; vendre un journal religieux dans les cafés, c’est une entreprise héroïque ; mais le chef-d'œuvre de cette préparation au ministère apostolique, c’est peutêtre ce simple trait : desservir et balayer. Desservir et balayer! (1) Cest le commentaire contemporain de cette affirmation du Maitre : « Si je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres. » La vraie préparation au ministère messianique, ce serait, pour les futurs pasteurs, l’humiliation méthodique, le sacrifice librement accepté, une certaine mesure de travail manuel, et de services domestiques rendus dans la maison pastorale qui réunirait les candidats. Le journal The Evangelist publiait naguère les lignes suivantes : (Il nous faut concéder que les séminaires ont leurs inconvénients. Habiter, à Princeton ou Auburn, une chambre magnifiquement meublée, chauffée à la vapeur, éclairée au gaz, fréquenter un monde raffiné d’éducation et de costume, vivre au sein de tous les attraits dela ville, voilà de quoi relâcher la fibre d’un homme qui devra, peut-être, lutter personnellement contre la pauvreté, et demeurer parmi des manants ou des paiïens. L'accès à une belle bibliothèque, le stimulant fourni par les discussions dans les classes ou dans les sociétés d'étudiants, par le commerce avec des esprits alertes et solides, ‘tout cela risque de développer la partie intellectuelle de l'individu aux dépens de la partie morale et spirituelle. »

Il est juste d'ajouter que ces dangers, même aux États- Unis, ne menacent pas tous les futurs pasteurs. Là-bas,

® (4) Dans le Bible training Institute, de Glasgow, les désavantages d’une sup2rbe installation sont compensés par des traits de ce genre: «Les élèves ont à balayer la chambre, à faire leur lit et à cirer leurs souliers.»

beaucoup d'étudiants en théologie sont obligés de gagner, à la sueur de leur font, l’argent nécessaire à leurs études. Nous empruntons les exemples suivants à une source sûre. «Le Doyen de l’École de théologie de l’Université de Boston affirme qu'il y connait 50 jeunes gens qui, pour parfaire leurs frais d’études, n’hésitent pas à laver des vitres, porter des messages, entretenir des chemins et des calorifères, jeter des prospectus à la poste, distribuer des circulaires, servir à table d'hôte. Leur intelligence, leur foncière honnêteté, leur procurent des charges de confiance, par exemple comme surveillants de nuit ou collecteurs d’argent... M.P.acultivé des légumes, enseigné dans les écoles, prêché, fait sa propre cuisine et mangé maigrement, pour continuer ses études. Un autre a commencé la vie de collège avec 2 fr. 50 en poche. Il s'installa dans une chambre avec ses ustensiles de ménage, qui ne comportaient pas une seule assiette. Il fit des corvées, scia du bois, nettoya des planchers, se chargea en grande partie de son propre blanchissage, et vécut avec 3 francs par semaine. Il lutta ainsi pendant des années, empruntant annuellement au Comité d'éducation une faible somme, destinée au paiement de ses études et à l’achat de livres, et il continue héroïquement le combat » {Report of the Board: of Education of the methodist Episcopal church, 1897). Ce sont là des cas extrêmes ; on ne saurait souhaiter ces angoisses à tous les étudiants en théologie ; mais doit-on leur souhaiter, davantage, pendant leur temps de préparation, une existence totalement dépourvue de responsabilités matérielles ou financières, et qui les initie aux luttes sociales comme le couvent forme les jeunes filles pour la vie?

Mais il faut pousser plus loin notre investigation. Car on aurait beau fonder une chaire de «Sociologie chré-

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