‹ L'espérance chrétienne (volume 2)Chapitre 10 sur 72 · RECOURS A L'HÉBRAÏSME · texte numérisé non relu

RECOURS A L'HÉBRAÏSME

Dans sa Bible expliquée, Voltaire écrivait : QIl faut absolument discréditer, bafouer les livres de la Bible. Ayant rendu risibles les graves patriarches, convaincu Moïse d’ignorance et de cruauté, conspué la Genèse, ce sera pur divertissement de turlupiner Les prophètes, d'affirmer que leur mission était un métier, que l’on s'y exerçait comme à tout autre art ; qu'un prophète, à proprement parler, était un visionnaire qui assemblait le peuple et lui débitait ses rêveries ; que c’était la plus vile espèce d'hommes qu’il y eût chez les Juifs; qu’ilsressemblaient exactement à ces charlatans qui amusent le peuple sur les places des grandes villes. Arrivés à ce point, il nous sera facile de montrer qu’un homme adroit, entreprenant, ayant acquis dans ses voyages des notions de physique, de jonglerie, même de magnétisme, choisit, pour exploiter la crédulité publique, une contrée lointaine, une population ignare, séparée de la civilisation romaine par son langage et par ses mœurs, entichée d'une attente superstitieuse; que s'appliquant quelques passages des visionnaires juifs, nommés prophètes, il réussit à tromper la foule, à passer pour Le Messie, ce qui signifie un envoyé, un homme chargé d’une mission. Les rieurs mis

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de notre bord, il y aura beau jeu à houspiller les bons apôtres, etc... » | |

On nous pardonnera peut-être de reproduire tant de blasphèmes, si l’on songe à quel point la haine de cet insulteur ignorant est clairvoyante. Un instinct tout-puissant, l'instinct de la conservation, dirige cet incrédule, qui tremble pour ses positions; semblable à un chien hurlant, qui flaire de nuit quelque danger, et qui aboie rageusement dans une direction toujours la même, Voltaire va droit au centre de la Bible, et s’acharne indéfiniment contre la notion de prophétie. Les passages que nous avons soulignés montrent assez, qu'à ses yeux, toute la révélation se concentre dans la naissance et dans le développement ininterrompu de cet idéal messianique, sans analogue, sans précédent, qui trouva son épanouissement providentiel dans la personne de Jésus-Christ. Là est le grand mystère, là est l’unique problème, là est le nœud de l’histoire universelle. — Vraiment, les intuitions impies de Voltaire côtoient de plus près la vérité que certaines pieuses dissertations, qui creusent doctement un abîme entre l’ancienne et la nouvelle alliance, et méconnaissent l’unité organique des Écritures!

Les éditeurs de la Bible annotée ne sont pas tombés dans ces erreurs; et dans leur introduction générale aux livres saints, ils s'expriment ainsi : « Le lien qui réunit en un tout ces soixante-six écrits, est la pensée commune du règne de Dieu, qui doit s’établir un jour au sein de l’humanité. Dieu accomplit, en effet, une œuvre à l'égard des hommes, œuvre d'éducation et de rédemption, qui doit aboutir à la parfaite réalisation du bien sur la terre... La Bible n’a point été composée comme un catéchisme destiné à révéler un système de vérités religieuses, ou de préceptes

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moraux; c’est le tableau gradué d’une histoire dont Dieu dirige le cours, parce que cette histoire est celle du développement de son propre règne, le compte-rendu de l’œuvre par laquelle se réalise sur la terre le plan divin. » Ce beau tableau d'ensemble est conforme à la réalité. Nous voudrions en apporter, ici, la démonstration; nous voudrions retracer, ici, la lente succession d’expériences et de découvertes qui nous à introduit, peu à peu, dans l’âme de l'Ancien Testament. Enfant, on le vénère sur commande; jeune homme, on le toise avec dédain; plus tard enfin, müûri par l’étude et par l’humilité, on revient à la méditation assidue des voies de Dieu pour le salut du monde, on s’y absorbe avec une admiration raisonnée, et d’irrépressibles sentiments d’adoration. Retracer cette évolution, aurait son utilité; mais l’espace nous fait défaut pour fournir autre chose que des résultats. Du reste, que pourrions-nous ajouter à cette incomparable confession de Hess, écrite en 1780 : «Je suis parvenu à la certitude que le contenu de lAncien Testament est véritable et divin. Certitude! j'écris ce mot, qui en dit si long, avec joie et avec reconnaissance envers mon Créateur et Sauveur. Et comment cette conviction est-elle née en moi? Je me suis décidé, une bonne fois, à étudier l’Écriture en présupposant ‘qu’elle racontait une histoire vraie. Mon but n’était pas de retrouver, dans la Bible, un système ancien ou nouveau, ou d’en faire sortir une idée personnelle: non, mon point de vue était celui d’un simple lecteur qui se préoccupe uniquement de rechercher l'esprit d’un ouvrage. Mais cela, avec cet amour de la vérité qui doit toujours accompagner l’étude de l’histoire, et qui s’élève à la hauteur d’une obligation sacrée, quand il s’agit d’une histoire toute remplie des directions de Dieu. — Il est des heures (et vous les

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connaissez bien, chercheurs de la vérité!) où l’esprit se sent affranchi, où il échappe aux chaînes des formules, des systèmes, des procédés de représentation qui pèsent à notre mémoire sans s'imposer à notre raison; voilà les heures que je pris la résolution d'utiliser pour me consacrer, aussi longtemps que possible, et avec tous les secours que Dieu mettrait à ma disposition, à l'étude exclusive des Écritures. Et alors, je me mis à lire, à méditer, à comparer, à relire..., et peu à peu, il me sembla que je n’avais Jamais connu cette histoire si rebattue; au prix de la clarté qui m'inondait, mes lumières précédentes m’apparaissaient comme les ténèbres; voici, toutes choses étaient devenues nouvelles. Et je vis se développer devant moi un plan grandiose, et d’une portée illimitée, et qui me révéla ce que j'aurais : à peine osé espérer : l'existence d’une théodicée historique, laquelle se justifie par elle-même, et porte en soi une démonstration de sa divinité » /Von dem Reiche Gottes, Introd. IT) (1). |

Une théodicée historique; retenons bien ce mot : voilà la barrière qui nous sépare, à la. fois, de ceux qui rejettent l'Ancien Testament, et de ceux qui l’élèvent à la hauteur du Nouveau. Parmi ces derniers, il faut ranger Calvin; et nous sommes obligés de lui fausser compagnie sur ce point : car il y à deux manières d'admettre la profonde unité de la Bible : nous croyons à une unité organique, laquelle se constate sur le terrain de l’histoire, et le réformateur croit à une unité logique, laquelle se démontre sur le terrain de la théologie. Ici encore, nous trouvons en lutte le réalisme

(4) U faut lire aussi le chapitre de l’Introduction, intitulé : « Von der Offenbarung überhaupt, und dem Missbrauche des Gegensatzes ZWischen Natur und Offenbarung. »

et l’apriorisme; mais, pour Calvin, la question se présente différemment : il estime qu’il s’agit d’un combat entre le matérialisme et le spiritualisme! Dès lors, sa position n’est pas douteuse; interprétant le Nouveau Testament à travers l’eschatologie ecclésiastique, et l’ancienne alliance, à son tour, à travers la nouvelle, Calvin va s’efforcer de prouver, coûte que coûte, & que le vieil Testament regardait principalement la vie future. » | Q II m'a semblé bon, écrit-il, de faire un traité particulier pour mieux discuter cette matière; à cause de l’importunité, tant de ce monstre Servet que d’aucuns Anabaptistes, lesquels n’ont d'autre estime du peuple d'Israël que comme

un troupeau de pourceaux : vu qu'ils pensent que Notre Seigneur l’ait voulu seulement engraisser en terre comme

en une auge, sans espérance aucune de l’immortalité céleste. — JF] nous faut ici arrêter en trois articles : Premièrement,

que le Seigneur n’a point proposé aux Juifs une félicité

terrienne, comme un but auquel ils dussent aspirer; mais qu’il les a adoptés en espérance d’immortalité, et leur a

révélé et justifié cette adoption. Secondement, que l’alliance par laquelle ils ont été conjoints avec Dieu n’a pas été

fondée sur leurs mérites, mais sur la seule miséricorde d’icelui. Tiercement, qu'ils ont eu et connu Christ pour

Le à | Médiateur, par lequel ils étaient conjoints à Dieu et étaient

faits participants de ses promesses. » En d’autres termes,

Calvin veut démontrer que l'espérance de la vie éternelle, à le salut par grâce et la médiation par Jésus-Christ, for-

maient explicitement la substance du credo hébreu (1).

(1) N’a-t-il pas été jusqu’à identifier la circoncision avec le baptême ? Dans les deux cérémonies, dit-il, res figurala una et eadem est, nempe

. regeneratio (Cf. le développement : Institution, 4 — 16 — 4).

«Les mêmes promesses de vie éternelle, qui nous sont aujourd’hui présentées, non seulement ont été communiquées aux Juifs, mais aussi leur ont été scellées par sacrements vraiment spirituels. » S'agit-il du Baptême? « Les Juifs ont été baptisés au passage de la Mer Rouge, et en la nuée qui les défendait de l’ardeur du soleil. » S'agit-il de la Cène? « L’apôtre affirme qu’ils ont mangé la même viande spirituelle, et bu le même breuvage spirituel qui nous est donné : exposant que c’est Jésus-Christ. »

Au surplus, comment douter que la croyance en l’immortalité ne fût vivace pendant l’ancienne alliance! — 1° « Je prends ceci pour résolu, qu’il y a une telle vigueur en la parole de Dieu, qu’elle suffit à vivifier les âmes de tous ceux qui y participent. Comme ainsi soit donc qu’Abraham, Isaac, Abel, Adam, et les autres Pères, aient adhéré à Dieu par une telle illumination de sa parole, je dis qu'il n'ya nul doute qu’elle ne leur ait été une entrée au royaume éternel de Dieu; car c’était une vraie participation de Dieu; laquelle ne peut être sans la grâce de la vie éternelle. » — 2° «Isavaient assez claires promesses de la vie spirituelle en ces paroles : Je suis votre Dieu. Car il ne dénonçait pas seulement qu’il serait Dieu à leurs corps, mais principalement à leurs âmes. — 3° Non seulement il se disait être leur Dieu, mais promettait de l'être toujours : Je serai le Dieu de ta lignée après toi. Car si le Seigneur voulait déclarer sa È bénévolence envers eux, en bien faisant à leurs succes-

seurs, il fallait par plus forte raison que sa faveur se

démontrât sur eux-mêmes. Car Dieu n’est pas semblable aux hommes, lesquels transfèrent l’amour qu'ils ont porté aux trépassés, à leurs enfants, pour ce qu’ils n’ont plus la : faculté de leur bien faire après la mort. — 4° La manière de vivre que Dieu a baillée aux fidèles de l’Ancien Testament

n’était qu'un exercice assiduel, par lequel il les admonestait qu'ils étaient les plus misérables du monde, s'ils eussent eu leur félicité en terre (1). Apprenons donc que les saints Pères n’ont pas ignoré combien Dieu accomplit peu souvent,

ou du tout n’accomplit jamais en ce monde, les choses qu’il

promet à ses serviteurs; et que pour cette cause ils ont élevé leurs cœurs au Sanctuaire de Dieu, où ils trouvaient caché ce qui ne leur apparaissait point en cette vie corruptible. « En résumé, s’écrie Calvin, la cause est démontrée pour tous les lecteurs de moyen entendement. Seulement, je les admoneste qu'ils se souviennent d’user de la clé que je leur ai baillée pour se faire ouverture : c’est que toutes

fois et quantes que les Prophètes font mémoire de la

béatitude des fidèles, qu’ils reviennent à cette distinction : assavoir que les prophètes ont figuré la bonté de Dieu par bénéfices terriens, mais ils ont voulu, par cette peinture, induire les cœurs à méditer la félicité de la vie spirituelle. »

Et voilà toute l’argumentation d’un des plus puissants

théologiens des temps modernes; il s’épuise à nous décrire ce que les Hébreux ont dû croire... « Mais le moindre grain

de mil ferait bien mieux notre affaire. » Nous voyons admirablement ce qu’ils auraient pu penser; l’ont-ils pensé

effectivement? Voilà la question. En vérité, le Réalisme sort

fortifié de pareilles réfutations. Sans doute, dans le chapitre

suivant, Calvin admet une « différence entre les deux

(4) Parmi les grandes fâcheries et molestes de Noé, l’auteur cite sa réclusion dans l'arche : « Car outre ce que l'arche lui est comme un sépulcre de dix mois, y a-t-il chose plus ennuvyeuse que d’être là tenu si longtemps, plongé en la fiente et ordure des bêtes, en lieu sans air? Insuavius nihil esse potest quam in animalium stercoribus pæne immersum tamdiu detineri. »

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Testaments. » Sans doute, « les saints du vieil Testament ont plus estimé cette vie mortelle que nous ne devons aujourd’hui faire ; » mais c’est parce que « Dieu leur figurait en icelle sa grâce; ils y avaient plus grande affection que s'ils l’eussent considérée en elle-même. » Sans doute, encore, l'Ancien Testament ne possédait que l’ombre du corps et parlait en figures; et cependant, «à grand peine en trouverait-on un en l’Église chrétienne qui soit digne d’être accomparé à Abraham en fermeté de foi. » Sans doute, encore, Jérémie prédit une alliance nouvelle où la Loi sera

gravée dans les cœurs, mais « cette différence qui est mise de la lettre et de l'esprit, ne se doit pas entendre comme si le Seigneur eût anciennement baïllé sa Loi aux Juifs sans utilité, ne convertissant personne à soi; mais cela est dit par comparaison, » Car, au prix de la multitude des chrétiens, les vrais fidèles étaient peu nombreux sous l’ancienne alliance. Sans doute, enfin, « l’Écriture appelle le vieil Testament, alliance de servitude, pour ce qu'il engendre crainte au cœur des hommes, » mais si «les Pères de l'Ancien Testament, puisqu'ils ont eu un même Esprit de foi que nous, ont été participants d’une même liberté et joie, ils n’ont eu ni l’un, ni l’autre, par le bénéfice de la Loi, mais plutôt se voyant être par icelle tenus captifs en trouble de conscience, ils ont eu leur recours en l’Évangile (1).» Une cinquième ‘et dernière différence entre l’ancienne et la nouvelle alliance, c’est que la première est particulariste et que la dernière est universaliste. En résumé, les diversités entre l'Ancien et le Nouveau

(1) Calvin avoue, d’ailleurs, que « combien qu’ils jouissent du privilège qu'ils avaient obtenu par l'Évangile, si étaient-ils sujets communément avec les autres à toutes les observations, charges et liens qui étaient pour lors... et contraints d'observer les cérémonies. » :

Testament sont purement formelles; c’est-à-dire qu’elles n'existent pas. € Je me fais fort de montrer qu’elles appartiennent toutes, et se doivent référer à la manière diverse que Dieu a tenue en dispensant sa doctrine, plutôt qu’à la substance. »

Mais à quoi bon modifier la méthode, objecte-t-on, si le fond reste identique? « Ge n’est pas une chose convenable que Dieu ait changé de propos. » — A cela, Calvin répond : « Si un laboureur ordonne à ses serviteurs autres ouvrages en hiver qu’en été, nous ne l’arguerons pas d’inconstance, et ne dirons pas qu’il se dévoie de la droite voie d’agriculture, laquelle dépend de l’ordre perpétuel de nature. » — Mais on insiste : « C’est merveille que Dieu rejette maintenant les sacrifices des bêtes, qu’il a autrefois eus à plaisir. » Réponse : « Si un médecin usait de quelque remède pour guérir un jeune homme, et puis que l’ayant à panser en sa vieillesse, il usât d’une autre façon, dirionsnous qu’il réprouvât la forme qu’il avait déjà tenue? » On le voit, nous ne sortons pas du domaine formel ; mais cette conception de la révélation pose un problème insoluble à la conscience : si Abraham, Isaac et Jacob possédaient, virtuellement, ce que possédèrent Pierre, Paul et Jean,

- c’est qu'ils étaient capables de recevoir l'Évangile. Dès

lors « Dieu ne pouvait-il pas bien, tant auparavant l’avénement de Christ qu'après, révéler la vie éternelle en paroles claires”? » Ici, Calvin reste court; sa philosophie de l’histoire ne lui fournit aucune réplique, il se réfugie dans l'argument du quia nominor leo : ce que Dieu a voulu est bon. « Ne doutons point que tout ce que Dieu a fait ne soit bien fait, encore que nous ne sachions pas la cause pourquoi. » Comme sentiment religieux, c’est beau; mais sur le terrain rationnel, c’est l’aveu de la défaite.

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