‹ L'espérance chrétienne (volume 2)Chapitre 11 sur 72 · LEE · texte numérisé non relu

LEE

Toute la théorie de Calvin porte les caractères de l’apriorisme. Il part du principe abstrait et indémontré que

la vie du chrétien n’est qu’une préparation à la mort; il.

admet, ensuite, sans preuves, que ce principe est le centre du Nouveau Testament; dès lors, pour accorder lAncien avec le Nouveau, il suffit d'affirmer que les Israélites,

pareils à l’auteur de l’Imitation, méditaient continuellement sur le monde invisible. L'histoire des idées a certainement

enregistré peu d’anachronismes de cette taille. Pour nous, appuyé sur les documents, nous déclarons que l’Hébraisme c'est le Messianisme; et que si le Nouveau Testament s'accorde avec l'Ancien, c’est que l’âme du Nouveau Testament est encore et toujours le Messianisme; et que l'Église chrétienne, en conséquence, dans la mesure même où elle a cessé d’être messianique, est infidèle à ses origines, rompt avec les intuitions fondamentales de l’Écriture, et perd le droit de se réclamer de celui qu’elle nomme Jésus-Messie. — Mais n’anticipons point; et bornons-nous à constater que l’entreprise avortée de Calvin démontre assez qu’il faut étudier l'Ancien Testament en lui-même, et le prendre pour ce qu’il se donne.

C’est ce que Pascal (1), lui aussi, a négligé de faire; et il.

vaut la peine de montrer, par un exemple aussi retentissant, à quel point la cause du « spiritualisme » est une cause perdue. — Le philosophe pose d’abord l’axiome suivant : Q L'objet de Dieu n’était pas de sauver du déluge et de faire naître tout un peuple d'Abraham, pour ne l’introduire que dans une terre grasse. » Cette proposition, anodine en apparence, renferme, au fond, la pure négation de l’histoire sainte en tant qu’histoire; car d’après

(1) Pensées, Articles XV et XVI (Edition Havet),

QUEL EST LE SENS DES TEXTES ? tt

Pascal, le peuple élu n’était que la figure de la grâce; et celle-ci n’est que la figure de la gloire, tellement que la nation d'Israël, simple figure d’une figure (1), est réduite à l’état de fantôme; elle n’existe plus en elle-même; et le développement de ses destinées particulières ne constitue plus, répétons-le, une histoire au sens profondément sérieux et dans la concrète acception du mot, mais une prédication en acte, un tableau vivant.

Toutes les conclusions de Pascal découlent de ces prémisses. Il commence par constater, en effet, que les Juifs ont toujours cru à leur propre existence; ils ne se sont jamais pris pour une simple parenthèse; ils n’ont jamais saisi «que le Royaume de Dieu ne consistait pas en la chair, mais en l’esprit; que les ennemis des hommes n'étaient pas les Babyloniens, mais les passions. » En d’autres termes, ils vivaient dans des «erreurs charnelles. » Mais ces erreurs, d’où venaient-elles? Elles étaient imputables au langage employé par Dieu dans la révélation. L’Éternel, en effet, n’avait pas cru devoir s'expliquer nettement auprès d'Israël au sujet des prophéties. « Dieu n'ayant pas voulu découvrir ces choses à ce peuple, qui en était indigne, et ayant voulu néanmoins les prédire afin qu’elles fussent crues, il en a prédit le temps clairement, et les a quelquefois exprimées clairement, mais en figures, afin que ceux qui aimaient les choses figurantes s’y arrêtassent, et que ceux qui aimaient les figurées les y vissent... Dans ces promesseslà, chacun trouve ce qu’il a dans le fond de son cœur, les biens temporels ou les biens spirituels, Dieu ou les créatures. » On remarquera les mots : qui en était indigne. Dieu,

(1) On songe involontairement à la fameuse description de Scarron : L'ombre d’une brosse, frottant l'ombre d’un carosse.

par la prophétie, prolonge l’aveuglement d’un peuple qui s’égare. — Mais alors, d’où venait cette indignité primordiale? « Les Juifs avaient vieilli dans ces pensées terrestres, que Dieu aimait leur père Abraham, sa chair, et ce qui en sortait. » Donc, l’indignité foncière des Juifs est imputable à la vocation d'Abraham; choisir Israël, c’était le rejeter!

Le marquer du sceau de lélection, c'était lui appliquer le

signe de la réprobation ! — Étrange théodicée.

Toutefois, Pascal ne s’arrête pas à ce problème (1); tout son effort porte sur la justificatiôn des figures prophétiques, incompréhensibles pour le peuple élu, c’est-à-dire pour la seule nation à laquelle elles auraient dû paraître claires.

Sans doute, il y a « des figures qui semblent un peu tirées

par les cheveux (2); mais les clartés méritent, quand elles sont divines, qu’on vénère les obscurités ; » et si les Juifs n'avaient pas été... des Juifs, ils auraient compris que

«l’Ancien Testament n’est que figuratif, et que les prophètes

entendaient par les biens temporels d’autres biens. » En effet : 1° appeler biens des biens temporels, « cela serait indigne de Dieu. » — 2° « Les discours des prophètes expriment très clairement la promesse des biens temporels, et ïls disent néanmoins que leurs discours sont obscurs. » — 30 &« Leurs discours se détruisent, de sorte que, si l’on pense qu'ils n’aient entendu par les mots de loi et de

(1) L'incrédulité juive est l’étayage de la foi chrétienne; donc les voies de Dieu à l'égard d'Israël sont justifiées. « C’est leur refus même qui est le fondement de notre créance. Cela est admirable, d’avoir rendu les Juifs grands amateurs des choses prédites, et grands ennemis de laccomplissement..…. S'ils avaient aimé les promesses spirituelles, leur témoignage n’eût pas eu de force, puisqu'ils en eussent été amis. »

(2) «Les prophéties sont plus claires de David que de Jésus-Christ. Et saint Jean de même. »

0 Hu Li '2, «

sacrifice autre chose que celle de Moïse, il y a contradiction grossière. On ne saurait pas même accorder les passages d’un même auteur, ni d’un même livre, ni quelquefois d’un même chapitre. » Ici, se place un développement frappant sur le double sens des prophéties : « Elles ont un sens caché, le spirituel, dont le peuple juif était ennemi, sous le charnel dont il était ami. Le sens spirituel est couvert d’un autre en une infinité d’endroits, et découvert en quelques-uns rarement, mais en telle sorte néanmoins que les lieux où il est caché sont équivoques et peuvent convenir aux deux; au lieu que Les lieux où il est découvert sont univoques, et ne peuvent convenir qu’au sens spirituel. » Et comme exemple à l’appui de cette ingénieuse distinction, Pascal ajoute : « Si la loi et les sacrifices sont la vérité, il faut qu’elle plaise à Dieu et qu’elle ne lui déplaise point, S'ils sont figures, il faut qu'ils plaisent et déplaisent. Or, dans toute l’Écriture, ils plaisentet déplaisent. Il est dit que la Loi sera changée; que le sacrifice sera changé; qu’ils seront sans roi. Il est dit, au contraire, que la Loi durera éternellement, que le sacrifice sera éternel, que le sceptre ne sortira jamais d'eux. Tous ces passages ensemble ne peuvent être dits de la réalité; tous peuvent être dits de la figure ; donc ils ne sont pas dits de la réalité, mais de la figure. »

Il ne reste plus qu’à passer du précepte à lapplication : « Quand David prédit que le Messie délivrera son peuple de ses ennemis, on peut croire charnellement que ce sera des Égyptiens; et alors je ne saurais montrer que la prophétie soit accomplie. Mais on peut bien croire, aussi, que ce sera des iniquités; car, dans la vérité, les Égyptiens ne sont pas ennemis, mais les iniquités le sont. Ce mot d’ennemis est donc équivoque. » Et Pascal conclut sa

démonstration : (Ainsi, pour entendre l’Écriture, il faut avoir un sens dans lequel tous les passages contraires s’accordent. » Or, « l'unique objet de l’Écriture est la charité. » Donc, « tout ce qui ne va point à l’unique but en est la figure; car, puisqu'il n’y a qu’un but, tout ce qui ny va point en mots propres est figuré... Dès qu’une fois on a ouvert ce secret, il est impossible de ne pas le voir. Qu'on lise le vieil Testament en cette vue! »

Voilà donc, selon Pascal, les trois raisons qui justifient Dieu d’avoir employé, avec le peuple hébreu, un langage qui demeure incompris d'Israël. Mais en ce qui regarde le premier argument : les biens temporels ne sont pas des. biens, — nous répondons que c’est la question même! En ce qui regarde le second argument: les prophètes affirment qu'ils parlent d’une manière obscure tout en parlant clai- rement des biens temporels, — nous répondons : les deux faces de l’activité messianique, le ministère de douleur et le ministère de gloire suffiraient à justifier les déclarations prophétiques sur l'obscurité de leur message. Enfin, au troisième argument, si longuement développé, nous répondons simplement, avec Bengel : distingue tempora et concordabit Scriptura. Au surplus, Pascal semble sentir, lui-même, la faiblesse de son argumentation en faveur de. cette maxime. « Tout ce qui ne va point à la charité est figure. » Car il s’étonne que « Dieu diversifie ainsi, » dans l’Écriture, « cet unique précepte de charité. » Après les. Juifs, les chrétiens eux-mêmes ne risquent-ils pas de s’y : tromper ? Ne risquent-ils pas de trouver dans le Pentateuque, dans les livres des Chroniques, dans les lamentations d’un Jérémie sur la ruine de Jérusalem, autre chose qu’un sermon sur l’amour ? Et Pascal répond ainsi à l’objection : « Dieu diversifie ainsi cet unique précepte de charité pour

satisfaire notre curiosité, qui recherche la diversité, par cette diversité, qui nous mène toujours à notre unique nécessaire. »

Tel est le suprême effort du génie en faveur de l’interprétation « spiritualiste; » cette simple constatation suffit à notre objet.

Revenons donc à notre conclusion précédente : il faut étudier l’Ancien Testament en lui-même, et d’après luimême, et le prendre pour ce qu’il se donne.

Or, pour quoi se donne-t-il, en effet? — Dans notre premier chapitre, nous avons simplement rangé le peuple hébreu parmi ceux qui croyaient à la fin du monde, Ici, notre dessein nous amène à préciser cette remarque, et à

montrer combien Israël modifie, tout en les partageant,

les pressentiments des autres nations. La claire vision du but nourrit, en effet, dans l’âme hébraïque, le sentiment de son imperfection radicale ; l'idéal moral et l'idéal théocratique pèsent ensemble de tout leur poids sur les consciences, et les élans impatients de l’humanité vers le bonheur deviennent, en même temps, chez la race élue, un douloureux soupir vers la sainteté : le besoin de la Rédemption s’ajoute à l’espérance de la Consommation. « Bien plus écrit Orelli, {Die Alltestamentliche Weissagung von der Vollendung des Gottesreiches), ces aspirations sacrées vers la perfection d’une part, et vers le salut d'autre part, ne restent pas à l’état de désirs; Israël a la certitude qu’il obtiendra ce double bien ; car l'Éternel, en lui imposant

la loi, lui accorde la promesse. Or, la prophétie n’est pas

un Jdéal réalisable ou non, que l’imagination humaine fait flotter devant la volonté, pour l’exciter à l’action ; elle est une véritable Zdée, dont Dieu lui-même poursuit la réalisation. » Il faut donc en revenir à l'intuition de Vol-

taire : l'Ancien Testament c’est la prophétie; c’est l’humanité en marche, dans la personne du peuple prédestiné; c'est le but divin de l’histoire envisagé à travers la Promesse, et saisi par la foi; on sort du domaine des possibilités, des espoirs incertains ou des terreurs vagues; on est sur le terrain de la certitude. « Ainsi a parlé l'Éternel ! »

On conteste, il est vrai, ces affirmations. « C’est une illusion de croire qu’il n’y a eu de prédictions merveilleuses que dans le seul peuple d'Israël. Rien n’abonde plus dans l'antiquité. Mais la preuve que cet art de la divination, cette mantique ancienne, reposait sur la crédulité du vulgaire, c’est que du temps de Cicéron, déjà, tout le monde en souriait. Un jour vint en Israël, où l’on jugea de même la divination prophétique et le métier de prophète ou de sorcier.. Les voyants hébreux n'ont pas eu plus que les sibylles ou que le devin Tirésias, le don miraculeux de lire dans l’avenir » (Sabatier : Esquisse, p. 94). Nous serions tentés d'ajouter que certains théologiens contemporains n’ont pas reçu le don de lire dans le passé. Quand on songe à la science de Sabatier, on reste confondu de ses assertions ; et si l’on veut bien admettre que nous ne manquons pas aux lois de la révérence, en nous exprimant, à l'égard du savant professeur, avec la même liberté dont il use envers les écrivains sacrés, on nous permettra, peut-être, d'ajouter que nous relevons, sousla plume du critique, une véritable. impropriété dans les termes. Chacun sait qu’il est impossible de comparer le contenu de la prophétie israélite à celui des vaticinations païennes : d’une part, c’est un horizon ouvert sur les desseins rédempteurs d’un Dieu saint et patient, et qui veut le salut du monde; d'autre part, ce sont les rébus des devins à courte vue. Chacun sait, encore, que les prophètes hébreux surgissent en plein jour, au cœur

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