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PREMIER PRINCIPE : RECOURS À L'HÉBRAÏSME

On nous affirme que les paroles du Seigneur, même authentiques, doivent être mises au point pour être comprises ; il serait « plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, » qu’au langage oriental d'entrer dans le. cerveau occidental. Cest faire trop peu d'honneur à l'Occident. Si la Bible, en Europe et aux États-Unis, est le livre de l'éducation par excellence, n'est-ce point parce qu’elle est directement accessible à la moyenne des intelligences, parmi la jeunesse et dans le peuple? Et si : l'élite elle-même, dans les pays de civilisation latine, germaine ou anglo-saxonne, coule, depuis 2.000 ans, ses aspirations religieuses et ses prières dans le moule de la. pensée hébraïque, ne serait-ce point parce que la parole biblique offre une expression adéquate aux soupirs et site espérances de l’âme humaine ? (1)

(1) Le philosophe incrédule Guyau a écrit : « Une des influences ve

qui ont transformé peu à peu la littérature, et qui y ont introduit des

éléments de réalité forte, grandiose, pittoresque, c’est celle de LOTUS

À merveille, répliquera-t-on. La Bible est un « livre de piété » sans parallèle; toutefois, la théologie se meut moins dans le domaine des sentiments que dans celui des idées. La question est de savoir si nous pouvons, oui ou non, sur un point déterminé — par exemple, au sujet de la fin du monde — construire une doctrine cohérente avec les paroles du Maître. A cela on serait tenté de répondre, avec le bon sens : ou Jésus-Christ a parlé pour ne rien dire, ou il a parlé pour être compris. Or, s’il faut en croire le regretté Jalaguier (Observations sur le style populaire des Écritures — Revue chrétienne, octobre 1897), il est aisé de parvenir jusqu’à la pensée du Seigneur. « On doit généralement entendre la Bible dans ce sens simple, naturel, primesautier qui repose en quelque sorte à la superficie du livre et se manifeste de lui-même aux hommes animés d’une foi vivante, droits d'esprit et de cœur, et familiarisés par une étude habituelle avec la manière de nos auteurs sacrés! L’impression générale et constante que la Bible produit sur les âmes humbles, pieuses, sans prétention, lorsque d’ailleurs des influences étrangères

et de la Bible. Le sentiment de la nature, et aussi celui de l'humanité se sont ainsi élargis. « Je suis revenu à l'Ancien Testament, écrivait Heine en 1830. Quel grand livre ! Plus remarquable que son contenu est pour moi sa forme, ce langage qui est pour ainsi dire un produit de la nature, comme un arbre, comme la mer, comme les étoiles, comme lPhomme lui-même. Le mot s'y présente dans une sainte nudité qui donne le frisson. » Ce qui est né sur le sol de la Judée, c'est cette littérature beaucoup plus colorée et plus simple tout ensemble que les œuvres grecques, beaucoup plus sobre que la littérature hindoue, incomparable modèle de ce qu’on pourrait appeler le Iyrisme réaliste. On pourrait invoquer, en faveur de létude de l’hébreu, une partie des arguments littéraires dont on se sert pour défendre l'étude du grec et du latin » (L'art au point de vue sociologique, p. 107).

ne viennent pas pervertir en elles le senschrétien, m’inspire plus de confiance que bien des interprétations entourées

d’un pompeux appareil scientifique. Je ne prétends pas que

ces jugements de la simple piété doivent s’ériger en autorité absolue; je dis seulement que lorsqu'ils ont de la persistance et de la généralité, lorsqu'ils paraissent s'être formés et maintenus, sous l'influence de l'Écriture, il sort de là une présomption réelle en leur ‘faveur. » Et plus loin : « Écrit pour le peuple, le Livre divin doit se prendre dans cette signification première et générale qu’il présente aux esprits non prévenus. » Plus loin encore : QIl faut entendre généralement la Bible dans ce sens immédiat que les esprits et les cœurs droits trouvent en quelque sorte à sa surface. » Nous souscrivons entièrement à cette manière de voir, néanmoins, les indications de notre théologien sont un peu vagues; et nous nous demandons comment il faut appliquer ses préceptes à l’étude scientifique d’un concept particulier, comme celui de la Parousie. Les passages que nous avons soulignés semblent affirmer que la vraie signification du texte biblique nous sera révélée au premier coup d’œil : n’examinons pas de trop près, imitons les artistes qui clignent des yeux, en face d’un paysage, pour saisir les grandes masses d’ombre et de lumière.

Soit! mais il nous semble que ces passages, favorables à lintuilion, sont complétés par une série d’affirmations favorables à l'étude. Lorsqu'on nous dit que le «sens primesautier » se manifestera « aux hommes familiarisés avec la manière de nos auteurs sacrés, » on se réserve par là le droit d'éliminer, au besoin, le témoignage naïf des simples, insuffisamment versés dans l’art de discerner « la manière » littéraire d’un écrivain. Jalaguier veut bien

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accepter le jugement des ignorants...… pourvu qu’ils aient un diplôme théologique. Autrement, que signifie le développement suivant : &« La vraie question n’est jamais : Que peut signifier en elle-même cette parole, quel sens puis-je lui faire rendre? Mais : Qu'a-t-elle dû signifier à cette place, et pour celui qui l’a donnée, et pour ceux qui Pont reçue? La vérité se découvre aisément, pour l'ordinaire, dès qu’on la cherche sans prévention et qu’on emploie les moyens indiqués par l’herméneutique commune, tels que l’examen des circonstances, l’étude du contexte, la comparaison des parallèles, le rapprochement des doctrines collatérales. » Nous verrons, d’ailleurs, plus tard, à quel point Jalaguier lui-même, au nom de ces principes, sait affranchir son exégèse du sens qui répond « à la surface » des Écritures (1).

Malgré les apparences, notre recherche d’un principe d'interprétation est donc largement justifiée. Du reste, à qui fera-t-on admettre qu’il est indifférent de distinguer à coup sûr, dans le langage du Maître, entre la comparaison et la parabole, entre l’image et le symbole, entre l’aphorisme et le paradoxe, entre la poésie et la prophétie ? (2) Établir ces distinctions est de la suprême importance. Et pour nous en tenir au dernier point, il est évident que Jésus à parlé en poète lorsqu'il a dit : « Les justes resplen-

(1) Voir au chap. XVI.

(2) A propos de l’Apocalypse, Henriquet à tenté la composition d’un « petit vocabulaire de la langue symbolique des prophètes. » Nous y relevons les affirmations suivantes : « Ciel, astres, air, etc — Autorités ; terres, îles, montagnes — nations; mer, eau, fleuves — populations d'un ou de plusieurs pays; plantes, arbres, herbe — richesse d’une nation, » On conviendra que l'arbitraire a une large part dans ces approximations.

diront comme le soleil dans le royaume de leur Père ; » mais faut-il en conclure que tous les tableaux de l'avenir, dans l'Évangile, rentrent dans la catégorie de l’imagination et cessent d’être des prédictions ? |

Les interprètes se divisent. Pour échapper aux incertitudes que nous signalons, et pour unifier les résultats de l’exégèse, les uns veulent s’en tenir, systématiquement, au | sens littéral des mots. « Tel est, écrit Guers, le littéralisme. C’est le seul vrai principe d’interprétation prophétique. Bacon de Vérulam a dit : de même que le premier jus qui jaillit de la grappe est plus doux que celui qu’en exprime le pressoir, de même les doctrines qui découlent naturellement de l’Écriture sont préférables à celles qu’on obtiendrait par une interprétation forcée. » Hooker a dit pareillement : « Je tiens pour une règle infaillible que là où le sens littéral est admissible, l’interprétation la plus éloignée de la lettre est communément la moins bonne. Le littéralisme est donc le principe auquel nous désirons nous tenir collé ». (Guers — Jsraël aux derniers jours, ch. 2). On ne peut qu’applaudir à ces principes. « Que d’exégètes, s’écrie Bovon, pour lesquels les Juifs dont parle la prophétie sont des chrétiens, Jérusalem l’Église, et Canaan le ciel, au point qu’on ne sait plus ce que les mots veulent dire. Il y a, sans doute, une spiritualisation donnée par l’Écriture (Romains 2/28, 29; Galates 6/16) comme aussi certains types sont expressément relevés dans le Nouveau Testament (Romains 5/14). Mais en dehors de ces cas, somme toute peu nombreux, la méthode dont je viens de fournir des spécimens n’est pas moins fâcheuse que l’allégorie des “anciens Pères. L’unique principe admissible en exégèse est ! | celui qui, sauf empêchement absolu, conserve aux mots } 'e leur sens propre » /Dogmatique, II, 485).

Seulement, le littéralisme n’atteint pas l’unité d’interprétation qu'il poursuit, parce qu'il n’a pas le courage d’être conséquent. S'il létait, il taxerait d’hypocrisie tous les chrétiens qui ont deux mains; car le Seigneur a dit: & Si ta main droite est pour toi une occasion de chute, coupe-là! » Aussi Hooker lui-même avoue qu'il appliquera son système « là où le sens littéral est admissible » (1). C’est la porte ouverte à l’allégorie, et à tous les procédés de l’école opposée, dite spiritualiste, mais que nous appellerons plus justement : l’école de lapriorisme. L’apriorisme, lui aussi, espère parvenir à l’unification des résultats de l’exégèse, et cela en éclairant tous les textes à la lumière et à la chaleur d’un principe directeur qui manifeste la puissance d’une force volcanique, nivelant tous les obstacles, comblant les vallées, abaissant les montagnes, et pulvérisant les éléments du texte qui ne cadrent pas avec les prémisses de la critique. — L’exégèse littéraliste est une opération de clichage; la page à expliquer est considérée comme une composition typographique, et l’idéal consiste à en prendre une empreinte exacte. L’exégèse aprioristique regarde plutôt l'original comme une planche gravée, et sur laquelle une heureuse application d’eau forte, détruisant l’accessoire, mettra en saillie ce qui doit subsister.

Les deux procédés nous paraissent également arbitraires ; si divers qu’ils soient, ces deux systèmes d'interprétation se ressemblent singulièrement par une même prétention à

(1) Bovon préconise de même le littéralisme « sauf empêchement, » el Guers écrit lui-même : «Il faut interpréter littéralement ce qui est

. susceptible d’une interprétation littérale. » Or il admet, en plus, linter-

prétation figurée ou métaphorique, et l'interprétation symbolique.

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l'absolu (1); de part et d’autre, on rêve d’élever un édifice géométriquement impeccable. Or, nous ne sommes pas ici sur le terrain de la logique, mais bien dans le domaine de l’histoire. Ni les règles de la grammaire, ni les préceptes de la rhétorique, ne sauraient livrer le secret d’une exégèse adéquate à son objet. Si les rubriques : Lütérature ou Philosophie pouvaient servir à caractériser la parole du Maitre, alors on se flatterait, avec raison, d’en saisir le mécanisme au moyen de deux ou trois recettes lexicologiques; mais cette parole est substantielle et concrète, elle se meut sur le terrain de la réalité; lui demander d’avoir recours à la fable, c’est-à-dire au faux, ce serait lui demander de se suicider. C’est dans la parabole, au contraire, qu’elle s’épanouit; c’est au règne de la vie, végétale, animale, humaine, c’est au domaine du développement organique (dans la Nature et dans la Société), c’est à l'Histoire, en un mot, que la parole du Fils de l’homme, vraie et riche, et grosse de virtualités prophétiques, emprunte la matière de son activité créatrice (2).

C'est donc par l’histoire, et en particulier par la person-

(1) On pourrait dire que le littéralisme et l’apriorisme sont des méthodes antithétiques, dont la racine commune plonge dans la forme d'esprit qui est propre aux Occidentaux, esprit à l'emporte-pièce, esclave de la logique; le symbolisme oriental, par contre, procède moins par déductions, davantage par intuitions. Dans un certain sens, les distinctions établies par Pascal entre l'esprit géométrique et l'esprit de finesse, s'appliquent respectivement à l'esprit occidental et à l'esprit oriental.

(2) Nous ne parlons pas, en ce moment, des préceptes moraux émis sous forme paradoxale; ils constituent une catégorie spéciale d’affirmations. Là non plus, du reste, la grammaire n’a rien à prescrire; et la question de savoir si tout homme est appelé à s’amputer le pied ou à se crever l'œil après une faute, est une question de tact Sp et! qui relève de la conscience individuelle.

nalité centrale de l’histoire, que cette parole unique doit être interprétée. Enracinée au cœur des choses, elle ne supporte pas qu’on la détache de la réalité pour l’examiner formellement. Ce que le Christ a dit, ne se sépare pas de ce qu'il a été; ce qu’il a voulu dire, ne se sépare pas de ce qu'il a voulu faire. Or, il se proclamait le Messie des Juifs et agissait en conséquence. Le sens véritable de ses discours eschatologiques, ce sera donc celui qui concorde avec les intuitions fondamentales de l’hébraïsme. — Nous visons ici l’hébraïsme de l’ancienne alliance, reconnaissable encore sous les superfétations pharisiennes; ce vêtement d’emprunt, Jésus-Christ le rejeta, mais en conservant le fond immuable de la tradition primitive; aussi pouvons-nous formuler ici une deuxième règle d'interprétation : Le sens véritable des discours du Seigneur, ce sera celui qui concorde avec celles des intuitions du judaïsme contemporain, que le Messie n'a pas combattues. — Ces éléments sains du judaïsme contemporain, étaient ceux que le Sauveur laissa subsister dans l’esprit et dans le cœur de ses disciples, et qu’il respecta systématiquement chaque fois qu’il les rencontra; il fit plus que les épargner, il les fortifia; il poussa la pensée chrétienne sur la pente qu’elle suivit pendant 300 ans. Nous formulerons donc une troisième règle d’interprétation, en ces termes : le sens véritable des discours du Seigneur, ce sera celui qui concorde avec l’impression que

1 l'Église apostolique a reçue des paroles du Maître.

Entre l’école du littéralisme et celle de l’apriorisme, il y a donc place pour une troisième école, moins soucieuse de construire un système, mais plus respectueuse des droits de l’histoire, moins mathématique dans ses résultats, mais plus vivante, qui se garde bien d’examiner le texte biblique en soi, et comme s’il formait un tout rationnel en

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dehors de la réalité. Cest ce souci constant de la réalité qui caractérise l’école intermédiaire, et qui a valu au principe qu’elle représente le nom de réalisme (1). Si les termes philosophiques ne risquaient pas d'introduire dans ce développement des concepts étrangers à notre objet, nous dirions que le réalisme opère une synthèse entre la forme et la matière, entre l’apriorisme qui se préoccupe justement de l’Idée, et le littéralisme qui se préoccupe, non moins justement, du Fait, c’est-à-dire, en l’espèce, du texte.

On comprendra, dès lors, pourquoi nous refusons à. l’apriorisme le titre d'honneur qu’il revendique, sous le nom de spiritualisme. Avec Rothe, en effet, nous croyons « qu'un critère des définitions de l'esprit, c’est de faire place à une nature. L'esprit, c’est l’union intime de la

pensée et de la réalité. Nous n’appelons pas esprit une pensée sans existence, une pensée pure, pas plus que nous ne songeons à parler d’esprit, en face d’une existence sans pensée, d’une existence brute. Ni la pensée sans réalité, ni l'existence sans pensée, ne correspondent à ce que nous appelons esprit; ce n’est que là où la pensée et l’existence se trouvent indissolublement unies, là où l’idée est absolument réalisée et la réalité absolument intelligible, qu'il est question d'esprit » (Leenhardt : Le péché d’après

(1) Si l’apriorisme n’est pas le spiritualisme, le réalisme n’est pas davantage le liltéralisme. L'apriorisme et le littéralisme sont des. erreurs. Cela posé, et en observant que Vinet emploie mal à propos le terme « réalisme » au lieu du terme « littéralisme, » — nous souscrivons à cetle remarque : « Un abus donne le signal d’un autre. Ceux qui veulent voir dans toutes les images des réalités, suscitent l'erreur opposée, qui ne veut voir dans les réalités que des images. L'idéalisme naît du réalisme. Entre les mains de celui-ci, tout a pris corps; tout perdra corps entre les mains de l’autre. L'un a vu des types partout; l'autre, partout, verra des mythes » (Homäilétique, p. 403).

l’' Éthique de Rothe). — Le véritable spiritualisme se confond donc avec le réalisme. Et l’on voit, du même coup, combien il est irrationnel de reprocher au réalisme d’être matérialiste. Puisque la matière est le contraire de l’esprit, une chose manque de réalité, dans la mesure même où elle est matérielle. Réalisme et Matérialisme sont des concepts contradictoires.

L’exégèse réaliste, écrit Auberlen, a mis du temps à obtenir droit de cité. « D'abord, parce que l’on considérait jadis la Révélation comme un tout donné, un ensemble fermé, une pure doctrine. Ensuite, parce que, dès que le sens historique se manifesta, on commença par transplanter les éléments de la Révélation dans le sol de l’histoire profane ; mais rabaisser le niveau de la Révélation à celui de l’histoire générale, c’est à peu près comme si l’on faisait déchoir celle-ci, au point de l’enfermer dans les cadres de la Nature. Dès lors, la vieille orthodoxie et le rationalisme formaient les deux pôles d’un même axe : les erreurs

inhérentes au raisonnement abstrait caractérisaient, des

deux parts, des systèmes divergents. Voici donc la mission actuelle de la théologie évangélique : triompher de l’Historicisme par l'Histoire; évincer les allégorisations ecclésiastiques par une exégèse qu’on peut caractériser en deux points : formellement, elle sera symbolique; matériellement, elle aura pour base le développement du Royaume de Dieu » (1).

(1) Voici, dans son intraduisible richesse, la formule entière d’Auberlen : « Diess ist der Standpunkt welchen wir in materialer Hinsicht als den der REICHSGESCHICHTLICHEN, in formaler als den der SYMBOLISCHEN Auslegung bezeichnen — zum Unterschied ebensowohl von der kirchengeschichilich-ALLEGORISCHEN als von der Zeëtgeschichtlich-MYSTISCHEN Auffassung, »

L’exégèse ainsi entendue, n’est plus une question de 214 recettes philologiques ; elle fait appel à toutes les ressour-

ces intellectuelles et morales de l’exégète, et laisse une large L part à l’individualité dans l'interprétation. Les grandes lignes du tableau resteront fixes ; mais on ne peut plus.

s’attendre à l’uniformité dans les détails. D’un esprit à M

l’autre, la puissance de pénétration est si diverse ! Voici, par exemple, comment de Rougemont entend l'application du symbolisme aux textes scripturaires. A propos de l'Apocalypse, il écrit : « A la cinquième trompette, les. Arabes cavaliers, sont, d’après la règle, symbolisés par des sauterelles fantastiques ; à la sixième, les Turcs et les Mongols apparaissent, au sens propre, sur leurs chevaux ; mais il fallait ici le cheval, à cause de sa queue de serpent vomissant du feu et figurant l'artillerie. » Plus loin, l’auteur nous avertit que les couronnes d’or des sauterelles sont des turbans jaunes. Et de tout cela il tire la preuve « que lesprit prophétique ne s’impose point de lourdes chaînes, et sait conserver sa liberté d’allures... » On souhaiterait, d'autre part, des liens un peu plus pesants à l’esprit des commentateurs (1). Combien nous préférons les sobres et profondes observations de Beck : « L’exégèse pneumatique cherche le rapport entre les passages isolés et l’Idée directrice. C’est | ainsi que l’exégèse doit retrouver partout, dans la prophétie, l'influence de l’idée théocratique, laquelle atteignit son

(1) Les Turcs! Les Mongols!… Dans 3.000 ans, si les Japonais

envahissent l'Europe, les exégètes voudront voir, dans l’Apocalypse, la prédiction de cette invasion ; et si, dans 10.000 ans, les nègres absorbent les blancs et les jaunes, l’Apocalypse sera pleine de ce prodige. Quand on veut expliquer l'Apocalypse par l’histoire contemporaine, on est forcé d’y mettre l’histoire jusqu’à... aujourd’hui, — Dès lors, il est manifeste qu’on est toujours parvenu aux derniers temps!

QUEL EST LE SENS DES TEXTES ? Ver 977

point culminant en Christ » Journal théologique de Tubinque 1831 : Bemerkungen über die messianischen Weissagungen als geschichtliches Problem, und über pneumatische Schriftauslegung].

Si les individualités intellectuelles sont différentes, les individualités spirituelles sont infiniment diverses ; de celles-là, surtout, il faut tenir compte en ce qui regarde l’interprétation des textes sacrés, quand on envisage l’exégèse comme un humble et respectueux effort de l’âme pour pénétrer dans l'intimité d’une pensée qui nous dépasse (1). Lorsqu'il s’agit de retrouver, dans les annales bibliques de humanité, les grandes lignes du plan rédempteur, les traits effacés d’une figure gravée dans la substance même du passé, mais usée peu à peu par le flot des générations successives, celui-là seul qui se courbe jusqu’en terre, et

qui s’agenouille pour mieux voir, possède le sens historique. *

« Le semblable seul perçoit le semblable ; » celui qui ne trouve pas le surnaturel dans son propre cœur, est incapable de le retrouver dans le monde. Déclarer qu’on étudiera les documents de la Révélation comme on examinerait les écrits d’un Hérodote, c’est confesser qu’on ne possède rien dans sa vie intérieure, qui ne fût l'apanage du paganisme. Mettre le peuple qui a produit le Messie au niveau des peuples qui ne l’ont pas produit, c’est ramener Jésus à la taille d’un Bouddha ou d’un Mahomet. Or, il y a, en effet, une certaine «impartialité critique » dont le véritable nom

(4) Ce n’est plus l'idéal exégétique formulé en ces termes par un jeune théologien : « Les auteurs des épitres ont utilisé, parfois, des mots exagérant ou tout au moins accentuant leur pensée, afin de la mieux faire comprendre ; le commentateur se trouve, alors, en face du devoir délicat de réduire à sa juste valeur la pensée de l'apôtre qu'il étudie » (Étude sur la Rédemption, p. 21).

est l’indifférence religieuse; et qui semble avoir pris pour devise, à l’égard du Christ rédempteur, la parole du renégat : Je ne connais pas cet homme !

Nous ne sommes point de cette école. Et nous nous

approprions, sur ce sujet, les fortes conclusions de Matter: « Nous ne prétendons point que la simple conviction chré-

tienne suffise, pour trancher les nombreuses questions

d'authenticité, d’intégrité des textes bibliques; mais nous prétendons que le savant ne peut rechercher pertinemment le caractère historique des livres de la Bible, que s’il peut les examiner non seulement du dehors, en consultant les preuves externes, mais aussi du dedans, en pratiquant la

critique interne, en appréciant l'esprit de ces textes ; or,

un élément essentiel de la critique interne, en pareille matière, c’est l’expérience personnelle de la vérité chrétienne, la foi évangélique. Une soi-disant critique interne, qui prétend se rendre compte de l'Évangile en s’inspirant de pensées antiévangéliques, n’est qu'un leurre ; de quelque titre qu’elle se pare, c’est du dehors qu’elle opère. » L’auteur ajoute qu’il n’y a rien d’arbitraire dans sa manière de concevoir l’investigation historique, appliquée aux Saintes Écritures. En cosmologie, par exemple, tout le monde admet que la science aboutirait à des conclusions erronées, si elle passait sous silence la réalité de la conscience morale dans son tableau de l’univers ; pourquoi donc, en théologie,

faire abstraction de l'expérience chrétienne? « Puisque l'univers ne renferme pas seulement des objets matériels, .

mais des esprits, ilne suffit pas pour comprendre l'existence,

la nature de l’ensemble des êtres, de recueillir les témoi-.

gnages de nos cinq sens et des instruments de nos laboratoires ; il faut aussi tenir compte du témoignage de la conscience morale et religieuse, qui nous fournit sur l’uni-

vers toute unesérie de données primordiales, sans lesquelles nous aboutirions fatalement au matérialisme. Si l’on nous objectait que cette cosmologie de la conscience est un à priori, un ensemble de notions subjectives que nous imposons à la réalité, nous répondrions que nous et la constitution de notre esprit, nous faisons aussi partie de l'univers, et qu’on n’a pas plus le droit d’écarter les axiomes très positifs de la conscience, que ceux des sciences mathématiques. De même, ici, la part que notre piété prend à l’étude des récits bibliques ne constitue pas l’intrusion d’un à priori hétérogène ; car notre foi fait partie de celte réalité évangélique, dont le Nouveau Testament retrace l’éclosion et l'Ancien les phases préparatoires » /Étude de la Doctrine chrétienne, II, p. 236).

En matière de critique biblique, il est donc faux que le problème littéraire soit absolument indépendant du problème historique. « Qui niera, s’écrie Auberlen, que les conclusions critiques, en ce qui regarde Daniel et l’Apocalypse, découleront de certaines convictions personnelles au sujet de la prophétie? En conséquence, il faut s'être assimilé la véritable pensée d’un livre, avant de pouvoir émettre un verdict définitif sur son authenticité; d'autant plus, que cette froide formule « authentique ou inauthentique, » recouvre dans certains cas une question brûlante : y a-t-il eu, de la part de tel ou tel auteur scripturaire, falsification volontaire de la vérité ? Avant de conclure à un mensonge de sa part, nous conclurons mille fois plus facilement à une erreur du critique. Pour se défendre, victorieusement, contre les imposantes déductions d’une science qui ne se place pas en la redoutable présence du Dieu trois fois saint, il suffit de recourir aux simples principes fondamentaux qui se justifient d'eux-mêmes, comme

des axiomes, dans le sanctuaire de notre être intérieur. Telle a été ma propre expérience. » (1)

Est-ce à dire que, sur le terrain d’une foi commune ét 210 d'une même ferveur d’adoration, les exégètes qui préconi-

sent le Réalisme biblique arriveront tous à formuler des

conclusions identiques? Nullement; car, à supposer que l’on pût effacer entre eux toutes les diversités intellectuelles

et spirituelles, un troisième élément d’imprécision finale s’impose à notre attention, en ce qui regarde les résultats de l’exégèse réaliste. Et cet élément d'incertitude, c’est l'impossibilité d'interpréter avec assurance, avant leur accomplissement, les -prophéties non réalisées. « Pour interpréter les paroles des prophètes qui demeurent obscures, écrit Stier, attendons que nous ayons l'intelligence de l’œuvre rédemptrice dans son ensemble » [Literürischer Anzeiger, 1836 : Die Stufen und das Ziel der. Bibelauslegung]. Rien de plus juste. QI faut savoir douter où il faut, disait Pascal, assurer où il faut, en se soumettant. où il faut. » C’est ce qu'il appelait, ailleurs encore, « douter bien, » (2) Nous saurons donc, si nous sommes fidèles à

nos prémisses, retenir nos affirmations et distinguer

soigneusement entre les certitudes et les problèmes. Le Réalisme scripturaire ne songe pas à construire, artificiel- | ment, un système fermé, füt-ce un système de théologie. biblique, puisque son attachement même à la réalité, vivante et progressive, lui interdit d’imposer je ne sais quel veto.

(1) C'est dans le même sens que Delitsch écrivait : « Affirmons, dès DER.

l'abord, que la psychologie biblique ne peut pas être véritablement S comprise, aussi longtemps qu’on n’a pas été fouillé soi-même par l’épée

à deux tranchants de la Parole de Dieu, qui pénètre jusqu'à la division de l’âme et de l’esprit. »

(2) 1. 493, — IT, 160 (Edition Havel).

dogmatique aux féconds épanouissements des grandes virtualités rédemptrices.

Cela posé, et pour obtenir l’intelligence des discours de notre Seigneur, nous allons appliquer, successivement, les trois principes d'interprétation que nous avons reconnus plus haut.

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