LE MAITRE S EST-IL TROMPÉ? (ANTITHÈSE
« Ou bien nos évangiles n’offrent nulle part une base
quelconque à l’histoire, ou bien Jésus croyait à son retour immédiat sur les nuées pour inaugurer le règne du Messie. S'il était réellement le Fils de Dieu, nous n’avons pas s d’objection à son attente... excepté qu'elle ne s’est pas réalisée et que, par conséquent, il n’était pas le Fils de Dieu. Il n’était done qu’un homme; un homme qui nourrit de pareilles illusions s'appelle un fanatique. Le terme n’a rien de dédaigneux ; le monde a connu des fanatiques de génie; un visionnäire de cette espèce peut exercer sur Vhistoire une influence bienfaisante; mais le choisir pour guide à travers la vie, jamais. Il nous conduirait dans des fondrières, si nous ne placions pas son influence sous È contrôle de la raison. »
C’est ainsi que Strauss pose le problème [Der alte und der
. neue Glaube, 1872). Renan n’est pas éloigné de ces conclu-
sions; d’après lui, deux conceptions opposées du Royaume de Dieu se heurtent dans le cerveau de Jésus, l’une spiri-
tuelle, et l’autre matérielle (1). Celle-ci n’est qu’une «illusion commune à tous les grands réformateurs... une chimère sans avenir » /Vie de Jésus). Veut-on une description de cette illusion que l’on peut, malgré tout, qualifier de peu commune? « Qu'est-ce que l'Évangile de Jésus? L’affirmation que le Royaume national juif de Jéhovah s’établira sur une terre qu’il sera nécessaire de créer à nouveau, après la destruction de l’ancienne par le feu; ce Royaume est proche et son avénement (c’est-à-dire la suppression du monde actuel et le jugement dernier) doit se produire à si courte échéance, que la génération présente sera enveloppée dans ce dénouement. Tous les conseils de Jésus concernant la conduite pratique ne font que tirer les conclusions de cet Évangile, c’est-à-dire la croyance qu'il . ne vaut pas la peine de vaquer à un établissement sur la terre, dont la disparition est imminente » (E. de Hartmann : La religion de l'avenir, p. 69). La morale du Christ s’expliquerait donc par sa croyance à la prochaine fin du monde. Cest l’hypothèse que J. Weiss a défendue avec intrépidité, en 1892: « Aux yeux de Jésus, les liens de famille sontune cause de chute. Il ne dit pas que ces rapports institués par Dieu pourraient devenir une occasion de péché pour quelques-uns; il admet que c’est la règle. Pensée terrible, et qui reste incompréhensible pour ceux qui n’admettent pas que Jésus considérait tous les biens de la terre comme
(1) Aujourd’hui comme dans la fiole des quatre éléments, il y en a quatre : la spirituelle, la matérielle, l’évolutionniste et la révolutionnaire. D'après Baldensperger, par exemple, Jésus ne conçoit pas le Royaume autrement que ses contemporains; il descendra du ciel. Au début, Jésus croyait à l’imminence de cet événement; mais à mesure que son activité terrestre se prolongeait, il s’habitua à considérer le Royaume comme déjà existant, quoiqu’à l’état provisoire (Cf. Ehrhardt — op. cit. p. 43).
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Fe . n'ayant plus aucune valeur, puisque le monde est à la veille de périr » (Die Predigt Jesu vom Reiche Gottes).
Sur ce point particulier, il faut lire les développements implacables d’un philosophe contemporain : « La Parousie, ou retour prochain du Fils de l’homme, après l’accomplissement de son sacrifice, pour présider à la « consommation du siècle » et au jugement des hommes, est la partie essentielle des croyances chrétiennes primitives. Aucun doute sérieux ne peut s’élever sur la pensée de Jésus luimême à ce sujet... Jésus n’espérait nullement que la leçon | de son sacrifice rendrait les hommes plus capables de
É. constituer la cité de paix et de justice, puisqu'il croyait D devoir, au contraire, revenir pour séparer les bons des ‘0 mauvais, et établir, par les premiers seuls, et par leur | union avec lui, et, par son moyen avec Dieu, le Royaume de Dieu, le Royaume des cieux. Il n’y a pas un mot qu’on 4 puisse retrancher de cela, sans perdre le droit de reconnaitre à quelque partie que ce soit des Évangiles l’authenticité que cela n'aurait point... La morale de Jésus nous apparait sous un jour où l’on n’aurait jamais pu manquer de l’envisager, si l’on avait tenu compte de ces deux points très certains de sa foi et de sa prédication : la proximité du dernier jour et du jugement universel, le sacrifice imminent du Fils de l’homme, que ses disciples devaient N: imiter, s’ils voulaient l’accompagner dans sa gloire, après 4 sa Parousie, quand il reprendrait sa place auprès du Père. n. Ila fallu qu’on détournât les yeux du fait capital de l'annonce | de l'Évangile, pour considérer Jésus comme un législateur. — C'est un énorme contre-sens.. Jésus demande à ses disci- K ples d’abdiquer l'exercice de la justice vis-à-vis de leurs ‘4 semblables, et c’est là surtout que se montre l’inadaptation de cette morale à une société qui veut vivre. Les préceptes
de quiétude et de confiance dans la Providence, sont visiblement inapplicables à un ordre de choses où le travail et l’économie sont nécessaires pour élever les générations successives. En demandant à ses disciples d’imiter Ia tolérance du Père touchant la présence des méchants en ce monde, Jésus leur commandait de la subir et de tout remettre à son jugement, dont le jour était proche... L'erreur de Tolstoï n’est pas d’avoir compris que Jésus défendait de juger et de résister au mal. Où il se trompe lamentablement, c’est qu’il entend conserver les préceptes en supprimant le Royaume de Dieu, qui est leur but unique, et la Parousie prochaine, qui les justifiait de n’être point des règles pratiques » (Renouvier : Année philosophique, 1893. — Étude philosophique sur la doctrine de Jésus-Christ). | Voilà qui est clair. Les partisans du «€ spiritualisme » rejetaient la Parousie concrète, au nom de la morale du Seigneur, au nom d’un enseignement dont l'élévation est inconciliable avec des rêveries matérialistes; ici, cette même.prédication, ces mêmes préceptes de conduite, sont la conclusion irréfutable de prémisses apocalyptiques. — Il est certain que les deux écoles opposées relèvent, séparément, une vérité que le camp adverse néglige. Le « spiritualisme » nie, à tort, le Royaume visible; le littéralisme nie, faussement, le Royaume invisible; l’un et l’autre système partent d’une idée préconçue et invérifiée. . On aurait tort de croire que l’hypothèse de Renouvier est le simple produit d’une spéculation peu rompue à l’exégèse. Dans le volume intitulé : Jésus-Christ pendant son ministère, Stapfer semble adopter un point de vue analogue : « Jésus n’a rien écrit. Pourquoi écrire? Le monde allait finir. Certes, Jésus a songé à l'avenir de son k
œuvre, mais en le confiant aux apôtres ; et il ne semble pas avoir pensé que les apôtres eux-mêmes auraient besoin de le confier à des successeurs » (p. 59, 60). Pourquoi Jésus ne donne-t-il aucune indication sur les assemblées de ses … fidèles? « Les douze n'auront pas d’autre culte que celui de | leurs pères. Cela se comprend. La seule préoccupation de Jésus est d'assurer la vie des siens, pendant le temps qui s’écoulera entre sa mort et la venue du Royaume, puisqu'il est possible qu’il meure avant que vienne le règne de Dieu » 4 (p. 236). Et encore : « Les premiers disciples ne thésauri- Saient pas, car le royaume de Dieu était proche; ils se bornaient à demander quotidiennement le pain du lendemain. Pour comprendre les paroles par lesquelles Jésus exige le renoncement à tous les biens terrestres et à la famille 1 même, il faut se rappeler que, en ce temps-là, chacun était De persuadé que la fin du monde était prochaine. C'était un fait admis. Un Juif d'alors disait : La fin de toutes choses est proche, exactement comme nous affirmons que le soleil se lèvera demain » (p. 53 et 322).
Ces déclarations posent bien des problèmes. Laissons de côté la question de savoir si nous pouvons encore réciter l’Oraison dominicale, ou quitter notre foyer pour l’Évan-
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gile, attendu que les premiers disciples demandaient à Dieu leur pain quotidien où renonçaient, pour le Christ, à leur
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famille, dans la seule persuasion que la catastrophe cosmique était imminente. Bornons-nous à constater que le Seigneur s’est trompé. Notre plume hésite à écrire ces mots.
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Le cri d’un penseur chrétien retentit dans notre cœur : « Jésus-Christ et la plénitude de Jésus-Christ, sont un seul
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et même mystère, une seule et même vérité; et partout où l’on est parvenu à ôter à Jésus-Christ un seul rayon de sa gloire, ce seul rayon disparu produit une obscurité parfaite,
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au sein de laquelle vous entendez comme une voix lugubre de l’humanité qui s’écrie : « On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais où on l’a mis » (Vinet: Études évangéliques, 1847, p. 194).
Le Fils unique, celui qui disait : « Celui qui m’a vu a vu le Père; » — celui qui disait : « Celui qui ne reçoit pas mes paroles a son juge; la parole que j'ai annoncée, c’est elle qui le jugera au dernier jour; » — celui qui disait : « Je n’aiï point parlé de moi-même; mais le Père qui ma envoyé, m'a prescrit lui-même ce que je dois dire etannoncer; » — celui qui acceptait qu’on l’adorât et qui ne repoussa point cet hommage : « Mon Seigneur et mon Dieu!» Jésus-Christ, en un mot, s’est trompé, et il a irompé l’Église. laquelle, au surplus, se ressaisit. © Jésus a adopté beaucoup d’opinions de son temps, et ces opinions ne sont pas toujours les nôtres » (p. 327).
Certains théologiens semblent ignorer qu'une pareille conclusion pose un problème à la chrétienté. On demande, écrivent-ils, comment le Sauveur a pu se tromper ? Mais l'erreur est impliquée dans le concept d’un Sauveur, car
un tel personnage déborde les cadres de la psychologie
vulgaire. D’après Weizsäcker /Evangelische Geschichte]) toute nature fondamentalement religieuse, reconnaît fortement la nécessité d’une direction divine dans le cours des choses, et la claire vision du but auquel tend l’histoire lui voile toute la série des degrés intermédiaires entre le pré-
sent et l’avenir. Quant à Ritschl (cité par Weiffenbach,
d’après un cours manuscrit sur la Théologie du Nouveau Testament), il estime que tout caractère énergique diminue involontairement la distance qui sépare ses vœux de leur réalisation. Le portrait du Christ serait trop pâle, s’il avait remis l'apparition du Royaume ad græcas calendas. Witti-
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chen déclare que l’esprit de la prophétie consiste, précisément, à remplacer par des ailes les pieds trop lents de l’histoire, et à contempler comme imminente la réalisation de l’idéal (Jahrbücher für deutsche Theologie, 1862). — On voit que la préoccupation de ces théologiens paraît être de tourner et de retourner le fer dans la plaie (1).
D’autres essayent, plus sérieusement, de la bander.
A. — Ils affirment que l’eschatologie n’a qu’une importance fort secondaire dans l’économie de la pensée chrétienne. « Baur et son école, écrit Sabatier, ont remis en pleine lumière la lutte du principe chrétien contre l’enveloppe juive dans laquelle il était né. Il y a cinquante ans, on parlait surtout des observances légales que la nouvelle
religion avait d’abord à vaincre. Aujourd’hui, c’est des
croyances messianiques et de leur rapport avec l'Évangile qu'on s'occupe surtout. Cette seconde question sera résolue nécessairement comme la première. Le principe chrétien finira par apparaître aussi bien indépendant du messianisme apocalyptique que de la loi de Moïse; et le christianisme
du premier siècle sera normatif pour la conscience
chrétienne, non plus dans sa lettre, mais par son esprit »
(Esquisse, p. 257). Soit. Mais quel était cet esprit ? Sabatier
écrit plus loin : « L'instinct religieux est le besoin pressant
(4) Dans la conclusion générale de ses trois volumes, Stapfer écrit : « Personne ne dit plus, même ceci : Il ne faut pas raisonner avec Jésus- Christ; car tout le monde raisonne avec lui. Grâce à Dieu, autres temps,
autres mœurs. Ce que Jésus-Christ pouvait dire et disait de son temps,
n'est plus du nôtre, et il ne le dirait pas aujourd'hui... Nous sommes fort à l’aise avec ces paroles, parce que Jésus-Christ n’a pas dit de penser comme lui. Il ne repousse pas ceux qui n’ont pas ses opinions, et ne sont pas Juifs, comme il l'était inévitablement. Puisque Jésus-Christ a partagé certaines opinions erronées de son temps, il s'ensuit que, dans sa parole, on fait un triage; ce triage s'impose, etc, »
qu'a l’esprit de se garantir contre les menaces de la nature. La foi juge tout, dès lors, du point de vue du souverain bien. Donc, en toute notion religieuse, il n’y aura jamais au fond qu’un jugement téléologique. Ce n’est point l’essence des choses, c’est leur valeur réciproque et leur hiérarchie qui intéressent la foi » (p. 389). Si le fond téléologique de toute notion religieuse en constitue l’âme, l'esprit de la doctrine apostolique, ce sera l’Eschatologie. Or, l'Eschatologie occupe, dans le Nouveau Testament, une place envahissante. Qu’on en juge : « Le Seigneur vient, Maran Atha ; c'était la devise de tous les premiers chrétiens. L’apôtre Paul a vécu dans cette espérance, aussi bien que l’auteur de l’Apocalypse et les rédacteurs des Évangiles synoptiques. Cette foi domine toutes les pensées comme tous les.sentiments des apôtres; elle détermine et colore leur christianisme, leur théorie de la rédemption, leur morale, leur idée du salut » (p. 230). Voilà ce qui remplit les Évangiles, les Épiîtres, l’Apocalypse, l'inspiration cachée qui explique les actes et les paroles de l’Église primitive, et l’on nous déclare qu’en nous attachant à l’esprit de ce christianisme-là, c’est-à-dire à son Eschatologie, nous nous affranchirons du Messianisme!... La contradiction est trop
patente. Non, Sabatier n’est pas fondé à écrire que «les
croyances apocalyptiques » sont un rameau artificiel du tronc chrétien; elles le sont si peu, que sa loyauté scientifique oblige notre théologien à ajouter : (On s’expliquerait
mal l’unanimité de la première tradition chrétienne, dans
l’attente de son retour sur les nuées, si Jésus avait professé des idées toutes contraires. Après tout, faut-il se montrer plus étonné de le voir partager sur ce point les espérances de son temps, que du fait de s’être expliqué, comme ses con-
temporains, certaines maladies encore mystérieuses par
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