UNE SYNTHÉSE EST-ELLE NÉCESSAIRE
Qu'on nous permette, enfin, d'apporter nous-même, après tant d’autres (1), une analyse du célèbre discours. Nous osons à peine avouer qu'il nous paraît assez clair, et que nous en saisissons l’enchainement en le lisant, mot à mot, tel qu'il est, sans additions, sans suppressions, sans interversions.….. Voici, d’ailleurs, comment nous interprétons notre texte, en toute candeur. |
Le discours est précédé d’un sommaire en trois points, au v. 3. Jésus dira, d’abord, quand les pierres du temple seront dispersées; ensuite, il donnera le signe de sa présence ; enfin, il parlera de la fin du monde. Le développement de ces trois sujets, scinde l’ensemble en trois paragraphes; le premier (4 à 14) pourrait être intitulé : Avant la ruine de Jérusalem ; le second (15 à 28) pourrait
(1) La transition entre la ruine de Jérusalem et le Jugement se trouverait à Mat. 24/13 (Jérôme, Chrysostome, etc.) 24/36 (Doddrige) 24/43 (Robinson) 25/14 (Eichhorn) 25/31 (Lightfoot, Wetstein) etc.
prendre pour titre : La ruine; et le troisième (29 à 31) s’appellerait : Après la ruine (1).
- Chacun des deux premiers paragraphes se termine par un développement, où Jésus presse les apôtres de ne pas confondre les événements, dont il vient de parler, avec la fin du monde. C’est ainsi, qu'après avoir décrit les tristesses et les dangers qui marqueront les débuts de l'Église persécutée, Jésus ajoute : Distinguez bien, néanmoins, entre « ces choses » et «la fin du siècle; » car, celle-ci sera consécutive à l’évangélisation totale du monde (v. 14). Dans les passages parallèles de Marc, le Maître dit, explicitement: «Quand vous entendrez parler de guerres, ne soyez pas troublés, car il faut que cela arrive; mais ce n’est pas
encore la fin. et il faut, premièrêment, que la bonne nou-
velle soit prêchée chez toutes les nations » (Marc 13/7 et 10).
De même, après avoir décrit la ruine de Jérusalem (15 à 29) le Seigneur ajoute : Cette manifestation spirituelle de mon retour pour le jugement du peuple rebelle, ne sera qu'un signe de mon arrivée; mais ce ne sera pas ma Parousie elle-même. Cest pourquoi, si quelqu'un vous
disait alors : Voici que le Christ est ici ou là, ne le croyez
pas. Car la fin du siècle sera encore éloignée; le monde ne sera pas müûür pour le jugement; or, c’est au-dessus d’un cadavre, seulement, qu’on voit poindre les aigles.
Enfin, dans le troisième paragraphe, Jésus aborde, explicitement, la question de la Parousie : « Aussitôt après le moment où l’éclair vengeur aura lui, où les aigles justiciers auront apparu, aussitôt après la tribulation de ces jours-là, » le Fils de l’homme apparaîtra.
(1) Dorner qualifie, comme suit, les trois parties : dogmatique, historique; prophétique.
Le discours se termine par une brève conclusion, qui répète les deux questions principales posées, au début, par les disciples. Ils avaient interrogé le Maitre sur l’époque de la ruine (« toutes ces choses ») et sur l’époque de la Parousie (& la fin du siècle. ») Le Maître leur dit, en terminant: Vous tenez, maintenant, ma réponse. En ce qui regarde la ruine, cette génération ne passera pas, que toutes ces choses n'arrivent (ce sont « les choses » des v. 5, 8 et 53). Mais en ce qui regarde la Parousie, « quant à ce jour-là et à l'heure, nul ne le sait, mais mon Père seul » (1).
Nous estimons que la pensée du Christ, ainsi exposée par
Matthieu, ne mérite pas à l’auteur du premier évangile les reproches que lui adresse Godet : « Matthieu, écrit-il, réunit les deux sujets indiqués dans la question, telle qu’il l’a formulée, et il les combine d’une manière tellement intime, que tous les essais de les séparer dans le texte,
(1) « Jésus, écrit Mazel, s’est servi d’un langage simple, sans s'imposer, comme les poètes, aucune gêne pour l’expression. Mais on sent le souffle de forte et touchante poésie qui pénètre et anime ses paroles; et le rythme, pour être seulement dans le mouvement de la pensée, n’en est pas moins admirable. Il y a trois strophes. Le début de chacune mentionne ou montre la destruction de Jérusalem, en faisant de l’une à l’autre un mouvement en avant : dans la première, on voit ce qui l’a précédée; dans la seconde, la calamité même; dans la troisième, ce qui. Va suivie. À ce mouvement régulier en avant, marquant l'ouverture des strophes, correspond un mouvement analogue dans leur clôture. Cette sorte de refrain qui les termine, plein de grandeur et de majesté, c'est toujours la venue du Seigneur lui-même. Mais dans la première, sa grande image est dans la pénombre, à peine est-elle indiquée par ce mot significatif : la Fin. Dans la seconde, ce n’est plus une légère esquisse : Jésus apparaît aussi rapide que l'éclair, aussi terrible que la foudre, et il écrase ses ennemis. Dans la troisième, il parfait son œuvre, | en rassemblant ses élus. Voilà la magnifique trilogie renfermée dans nos superbes oracles, »
$ depuis Chrysostome jusqu’à Ébrard et Meyer ont échoué. Deux discours distincts, prononcés par Jésus en deux
occasions différentes, se trouvent réunis en un seul... Cette confusion, dans Matthieu, est probablement en relation étroite avec le point de vue judéo-chrétien, sous l'empire duquel s’est formulée la tradition primitive. »
Il est étrange d’imputer de pareilles erreurs à un esprit
comme celui de Matthieu, espritsynthétique, par excellence.
« Le premier évangile, écrit Bonnet, ne prétend point être une histoire régulière; c’est un traité historico-dogmatique, destiné à prouver au peuple juif la messianité de Jésus de Nazareth. » Il serait singulier qu’un auteur, à ce point systématique, une fois parvenu au faite même de sa démonstration, c’est-à-dire au discours eschatologique, affublât son héros d’un manteau disparate, cousu de pièces et de morceaux, pour le livrer à la risée des siècles futurs. Matthieu était-il donc incapable de saisir la lumineuse antithèse qu'Auberlen, dix-huit cents ans plus tard, devait
exprimer si nettement? « D'une part, un avenir prochain
où Jésus disparaît, tandis que le peuple incrédule est jugé; d’autre part, un avenir éloigné où Jésus revient, tandis qu'Israël est croyant. Le Seigneur ne s’explique pas, sur l'intervalle entre ces deux époques. Mais une chose est claire : c’est que la destruction de Jérusalem et la Parousie du Christ, sont placées à deux points opposés de l’histoire. La première est liée à l’incrédulité du peuple élu; la seconde, à la conversion d'Israël » (Beiträge zu christl. Erkennt. — Bâle, 1865, p. 215).
Est-il probable que Matthieu ait mis Jésus en contradiction avec lui-même, et cela sans le remarquer? Est-il probable que Matthieu ait donné au mot sé, le sens qu’on s'efforce de lui imposer, alors que l’évangile, tout entier, proteste
contre une pareille interprétation? (1) Que signifiait la . crise de la Tentation au désert, sinon que la croix devait précéder le triomphe, et que l’évangélisation du monde devait précéder la glorification de l’Église? Que signifient les paraboles du Royaume, et les comparaisons tirées de la fermentation ou de la germination, si Jésus avait escompté une brusque réalisation des espérances messianiques ? Dans la parabole des talents, que signifie ce trait : « longtemps après, » le maître revint; et, dans la parabole des vierges : « l'époux tardait; » et, dans la parabole du méchant serviteur : « mon Seigneur tarde à venir? » Matthieu, lui-même, affirme que l’exemple de Marie sera publié, dans le monde entier, avant la victoire de Jésus-Christ (Mat. 26/13), et que l'Évangile devra se répandre, auparavant, dans toutes les nations (28/19). Bien plus, le discours eschatologique a pour but exprès d'établir une distinction entre « la fin des temps » et la ruine de Jérusalem; Jésus reprend cette pensée en terminant chaque développement particulier, et c’est à cette préoccupation dominante qu’il faut attribuer le caractère nettement rythmique de la prophétie, et le désordre apparent d’une progression admirablement régulière... Et cet ensemble imposant d'arguments convergents tomberait en poussière, dès que le premier collégien venu, ouvrant le premier lexique venu, aura constaté que le vocable evüéws doit se traduire : aussitôt? Une chiquenaude renverserait la pyramide?
Weiffenbach lui-même, partisan passionné de l’hypothèse
(1) Sans doute, on a la ressource de supposer que le mot n’est pas de . Matthieu. Mais alors, une fois de plus, nous déclarons toute espèce de discussion close : il est impossible de rien édifier, sur un terrain miné par les trappes et les doubles fonds de Robert Houdin. Fermons, tous, nos livres, et allons cultiver notre jardin!