N’EST PAS EXCLUSIVEMENT DYNAMIQUE
Nous ouvrons le très intéressant, très consciencieux et très savant ouvrage de Haupt : L’eschatologie de Jésus dans les Synoptiques, et nos yeux tombent sur ces titres de chapitres : « Sa venue n’est jamais en relation avec la ruine
de Jérusalem. — Pas de signes précurseurs de sa venue. —
Rien sur l’époque de sa venue. — Antithèse entre la pensée de Jésus et toute espèce d’Apocalypse. »
Qui donc a dit que la théologie était une école de scepticisme? On comprend que les anatomistes puissent discuter sur les fonctions problématiques de la rate; mais ici, nous avons l’exemple de deux théologiens dont l’un ditgravement blanc, quand l’autre dit noir solennellement; et cela, non pas sur le terrain de la haute métaphysique, mais dans le
domaine très concret de l’exégèse. Encore ne s’agit-il pas d’une discussion sur les infiniment petits; on ne débat
point les dimensions du temple de Salomon ; non, le désac-
cord porte sur la question de savoir en quoi consiste la
Parousie du Fils de Dieu; rien que cela. Des divergences
pareilles, sur un pareil sujet, contiennent un avertissement ; et c’est le cas ou jamais, de supposer que les systèmes adverses ont raison dans ce qu’ils affirment, et tort dans ce qu’ils nient. À la fin du chapitre précédent, nous avons admis qu’il y a bien eu, dans un certain sens, une Parousie historique; mais cette réalité n’épuise pas la notion biblique de la Venue. De même, nous allons concéder à Haupt qu’il y a eu une Parousie spirituelle, mais nous contesterons que cette réalité-là épuise la notion scripturaire du Retour. Déjà nous avons eu l’occasion de discuter certaines hypothèses de l’école aprioriste, et nous avons eu le regret de nous séparer d’un maitre comme Bruston; toutefois, il nous faut donner un exposé systématique d’une doctrine si populaire à l'heure actuelle, et formuler sur elle un jugement | d'ensemble.
Il est évident, écrit Haupt, que l’eschatologie de Jésus offre des ressemblances avec l’apocalyptique juive; mais ces rapports, purement formels, n’impliquent pas une dépendance littéraire; ces rencontres peuvent s'expliquer par l'emploi d’un même fonds d'idées, un ensemble de notions courantes qui se retrouvent dans les apocalypses d’Esdras ou de Baruch, aussi bien que dans le discours eschatologique. Ces rencontres sont purement verbales, et vouloir exiler le Seigneur dans ces traditions étrangères à son génie, c'est méconnaïître tout à la fois et son individualité UE tuelle et le caractère imagé de son langage. |
En ce qui regarde sa personnalité morale, Jésus a certainement reconnu l'autorité religieuse de l'Ancien Testament; mais il cherchait partout, sous la lettre qui passe, l’Idée éternelle qui était en harmonie avec les intuitions de sa propre âme. D'ailleurs, puisqu'il a modifié jusqu'aux notions | ;
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de repentance ou de paternité divine, devra-t-on supposer que ce travail transformateur s’est arrêté devant des concepts comme ceux du Fils de l’homme ou du Royaume des cieux ? En réalité, Jésus employait les mêmes mots que les Juifs, avec un autre sens; de là, les incroyables malentendus des disciples. Et de là cette conclusion qui s'impose : si Jésus ne s’est pas senti lié par les traditions pharisiennes sur la Loi, combien moins par leurs traditions eschatologiques! Et cela d’autant moins que l’eschatologie, à ses yeux, n’est pas un hors-d’œuvre; elle pénètre et colore tout son enseignement fDie gesammte Verküundiqung Jesu ist durch und durch eschatologisch orientirt). Posons donc, dès l’entrée, ce principe : est inauthentique, toute parole eschatologique du Christ qui ne concorde pas avec ses prémisses religieuses.
Il faudra, de plus, nous rappeler que la pensée du Maitre s’enveloppe d'images; là même où la comparaison est absente, le paradoxe est la forme plastique et pittoresque d’une idée générale individualisée. Par exemple, quand il interdit de jurer, il ne prétend pas condamner les formules de serment ; sa véritable pensée, au contraire, c’est qu'il
faut élever la moindre pensée à la dignité sacramentelle.
Tendre la joue, livrer son vêtement de dessous, s’arracher l’œil, tout cela encore, c’est de l’image. Or, Jésus n’emploie pas seulement ce langage concret dans le domaine moral, mais aussi sur le terrain de l’enseignement proprement dit. Lorsqu'il parle d’un cœur où les démons retournent, après l’avoir quitté, il ne faut pas prendre à la lettre ces allées et venues des mauvais esprits, sans quoi il faudrait prendre littéralement le coup de balai qui nettoie le cœur, après leur expulsion. D’ailleurs, le texte sacré reproche aux disciples leur inintelligence, quand ils matérialisent
les affirmations du Seigneur sur le levain des pharisiens ou sur la nécessité d’acheter une épée (Mat. 16/7; Luc 22/38).
Voilà ce qu’il convient de se rappeler en étudiant les paroles eschatologiques de Jésus. Il est vrai que l’exégèse dite « réaliste » prétend que son interprétation est seule historique; mais aucun théologien ne peut prendre à la lettre chaque détail des prophéties; ce serait rétrécir l’horizon des voyants. Pourquoi donc en user autrement avec le Maître? Pourquoi rabaisser ses intuitions au niveau de la prédiction vulgaire, et lui refuser le droit d’avoir accordé une valeur purement emblématique à des expressions que ses contemporains comprenaient différemment? De plus, l’exégèse réaliste a bien tort de revendiquer pourelle-même, non seulement l'honneur d’être seule scientifique, mais la gloire d’être seule religieuse. En quoi la foi est-elle intéressée à la question de savoir s’il faut interpréter, littéralement ou non, la mystérieuse affirmation du Christ sur le vin qui sera bu dans le Royaume de Dieu? Voir là une image, est-ce nier la réalité représentée?
Tels sont les principes exégétiques de l’idéalisme : 4° les rapports de l’eschatologie évangélique avec l’apocalyptique juive sont purement formels; 2% en ce qui regarde les traditions religieuses d'Israël, Jésus les a intérieurement renouvelées, tout en les conservant extérieurement; 3° la pensée du Seigneur n’est parvenue aux hommes qu’à travers le prisme de l’image. En d’autres termes, Haupt pose, trois fois de suite, l’axiome suivant : l’exégète est un batteur en grange, qui sépare le grain évangélique de la paille hébraïque. Il faut séparer Jésus d’avec ses contemporains; ensuite, il faut le séparer de l’Ancien Testament; enfin, il faut le séparer d’avec lui-même.
Le point de départ de ces délicats triages, c’est l’à priori
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suivant : Jésus n’a pas pu croire ceci ou cela. Car, s’il l’avait réellement cru, loin de nous mettre à croire comme lui, nous cesserions de croire en lui. Assurément, derrière l’apparente outrecuidance de ces propositions absolues, nous savons discerner de secrètes souffrances, et nous sympathisons de toute notre âme avec les luttes généreuses d’un esprit sincère et troublé, qui s’efforce de conserver une foi sans réticence en celui qui est le centre même du monde moral. Oui, si les prémisses philosophiques de l’idéalisme étaient vraies, s’il y avait réellement contradiction entre l’eschatologie biblique et les résultats acquis de la science ou les postulats de la conscience, alors, effectivement, l’Église aurait le devoir pressant de réconcilier, si possible, Jésus-Christ et le monde moderne; et Haupt mériterait les hommages de la chrétienté. Au surplus, en nous plaçant momentanément à son point de vue, nous ne songeons pas à les lui marchander, non plus qu'aux théologiens, si nombreux, qui combattent sous la même bannière ; leur héroïsme est celui d’une garnison assiégée et qui tente une sortie désespérée, mais vaine. En effet, pour quiconque s’est enfermé dans la citadelle de l’idéalisme, il ne reste qu’une issue possible pour sauvegarder l’autorité du Seigneur, et Haupt a vaillamment exploité ses seules ressources. Inutile d'ajouter qu’il a échoué; on ne riposte pas, avec de grands gestes, au feu convergent de toutes les prophéties combinées.
Car enfin, Haupt n’oppose rien aux arguments du réalisme biblique. Jésus, dit-il, n’a pas été l’esclave de lapocalyptique juive? Nous sommes d'accord. Jésus a infusé un esprit nouveau dans les traditions religieuses de son peuple? D'accord. Jésus employait un langage imagé? Toujours d'accord. Le réalisme admet tout cela; sans quoi
il mentirait à son propre nom, et au sens historique dont il se réclame. Mais le réalisme admet aussi autre chose; et c’est ce que Haupt ne veut pas lui concéder. Le réalisme prétend que si notre Seigneur s’est affranchi des apocalypses d’Esdras ou de Baruch, il ne s’est pas affranchi des prophéties d’Ésaïe. Le réalisme prétend que si notre Seigneur a renouvelé la loi de Moïse, il l’a fait en l’approfondissant et non en la rejetant, c’est-à-dire, en définitive, qu’il l’a rajeunie; et rajeunir ce qui est vieux, c’est lui rendre sa vitalité. Et de même, sur le terrain de l’eschatologie, si Jésus a condamné les rêves sanguinaires d’un messianisme politique (1), il a repris pour son compte, au contraire, développé religieusement, et définitivement fondé sur la conscience les visions pacificatrices d’un messianismesocial. Le réalisme, enfin, prétend que si Jésus a souvent parlé en images, il à aussi, quelquefois, parlé sans images; et que, dans sa bouche, le mot ciel signifie ciel et le mot terre signifie {erre. Le réalisme prétend qu’on peut espérer l’exaucement de l’Oraison dominicale, et croire à l’établissement du Royaume de Dieu sur la terre, sans être immédiatement accusé d’inconséquence parce qu’on ne s’est pas arraché les yeux etcoupé les pieds, au nom du sermon sur la montagne. Sans vouloir nous prononcer sur le sens que Jésus attachait à sa participation au fruit de la vigne dans un monde nouveau, nous sommes bien obligé d'admettre qu’il n’est pas indifférent d'y voir une description poétique de la communion avec Dieu, ou bien une allusion (tout aussi poétique, si l’on veut) à la nature transfigurée et au « rétablissement de toutes choses » sur notre planète.
(4) « Le Messie de l’apocalyptique juive est un fléau sans conscience et sans entrailles » (de Faye),
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Voilà la position du réalisme; elle est inattaquable, En vain l’idéalisme, à défaut d’autres arguments, fera donner la vieille garde (suprême ressource des Napoléons en déroute)... nous ne serons pas émus par le recours, prévu, à l'hypothèse de l’inauthenticité. Haupt nous avertit bien que toute parole eschatologique du Christ est fausse, quand elle ne concorde pas avec ses prémisses religieuses; mais nous répliquerons, simplement, que ces prémisses religieuses du Christ coïncident, mot pour mot, avec les prémisses philosophiques de Haupt. En définitive (ne nous lassons pas de le répéter), le & spiritualisme » c’est lidéalisme; et l’idéalisme c’est l’apriorisme (1); et l’apriorisme, c’est l’effort conséquent et courageux pour appliquer à des documents historiques et à la réalité concrète les déductions de la logique pure.
Est-il bien nécessaire, après cela, de suivre les développements de la pensée de notre auteur? On prévoit, d'avance, le résultat de ses investigations. Il n’aura pas de peine à mettre en pleine lumière l'originalité foncière du Seigneur; il montrera que, dans la bouche du Christ, la notion du Royaume de Dieu est bien autre chose qu'un concept eschatologique (2), et nous applaudirons à ces
(4) Certains théologiens commencent par poser une définition du Messie, puis ils disent : Le Royaume de Dieu étant à venir, Jésus n’a pu se considérer comme le Messie. — D'autres posent la proximité de la Parousie, puis ils disent : Jésus a-t-il pu prêcher une morale? Et ainsi de suite.
(2) Bousset (Die Predigt Jesu in ihrem Gegensatz zum Judenthuin) est, précisément, l’un de ceux qui voient une contradiction entre les espérances eschatologiques intimément liées à la notion du Messie, et la messianité actuelle de Jésus (cf, note précédente). D’après le critique, la synthèse entre les deux concepts est fournie par l’idée du Royaume
hommages rendus à la supériorité morale et au génie religieux du Nazaréen. Mais nous protesterons quand on s’efforcera de voiler l’autre face de l’enseignement messianique. Est-il utile de décrire, une fois de plus, les procédés employés? Voici les divers éléments d’une recette : infaillible pour effacer de l'Évangile l’eschatologie réaliste. Cette liste est composée d’après l’ouvrage de Haupt. 1° Remaniement radical du texte. 2° Après avoir ainsi écarté tous les passages dont on pouvait se débarrasser au nom de la critique littéraire, il reste à interpréter ceux qui subsistent : on statue, d’abord, qu’un langage imagé ne supporte pas d’être serré de trop près. 3° Quand une expression, non imagée, formule des assertions qui contredisent les données de l’idéalisme, on déclare que
Jésus n’était pas un métaphysicien et qu’il ne se posait pas
certaines questions. 4 Quand il s’agit d’un sujet sur lequel | Jésus a dû, nécessairement, se former une opinion personnelle, on décrète que ses aphorismes étaient la projection symbolique, nécessairement inadéquate, et verbalement indifférente, d’un fond religieux qui seul importe. 5° On inscrit, en guise de conclusion, l’axiome dont on est parti, et qui se résume ainsi, dans l’espèce : Le Royau-. me de Dieu, c’est la communion de l’âme avec le Père
céleste.
En ce qui regarde les numéros 1 et 2 de cette liste, nous
spirituel — à cela près qu’en prenant le titre de Messie, Jésus n’a voulu qu'exprimer le sentiment qu’il avait de son rôle décisif. D'ailleurs, il n’'employait qu'avec une certaine hésitation un terme aussi peu propre … à devenir la formule de sa conscience intime. — Le « spiritualisme » conséquent devait en venir là : expurger le Messianisme, par l'expulsion
du Messie!
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