‹ L'espérance chrétienne (volume 2)Chapitre 45 sur 72 · EN · texte numérisé non relu

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bien des sujets, les idées de Jésus se sont développées; mais ici, sa pensée n’a pas changé; il est une notion qu’il a gardée identique à elle-même pendant tout son ministère, c’est la notion du Royaume. » Autrement dit, celle qu’il s’était formée à Nazareth, en étudiant les prophéties de Daniel et d'Énoch. Et la preuve que Jésus croit toujours, et malgré tout, à l’imminence de la Parousie, c’est qu’il parle en ces termes à ses apôtres : « Vous qui vivrez et qui aurez été réservés pour voir mon apparition, vous serez enlevés vers les nuées pour aller à ma rencontre. » — Si quelqu'un demande en quel endroit de l'Évangile se trouve une pareille déclaration, notre théologien répond qu’elle nous a été conservée par Paul, dans sa première épiître aux Thessaloniciens, mais que l’apôtre & a quelque peu modifié la phrase, pour la commodité de ses lecteurs. » Au surplus, le discours eschatologique suffirait à démontrer que « la première notion de Jésus sur le Royaume est bien la dernière. » Car on voit là que « Jésus répète ce que disent les Apocalypses de son temps... Jésus dut annoncer de grandes terreurs; les passages où il le fait ne peuvent être inauthentiques; ils s’accordent trop bien avec les idées de son

temps... » De plus, on peut constater que, sur la résurrec-

tion des morts, la vie des élus, les châtiments futurs, «Jésus n’a rien innové sur ces points de détail. Toutes ces doctrines apocalyptiques étaient dans Daniel, dans Énoch, dans les oracles sibyllins, et Jésus a accepté, sans discussion, ces croyances contemporaines. » Donc, si le Seigneur, jusqu’à la fin de sa vie, songeait si peu à innover sur les points de détail, il y songeait encore bien moins en ce qui regarde l'essence même de la doctrine messianique.

Nous rendons pleine justice aux intentions de Stapfer. On sent que ses convictions actuelles ont été conquises de

haute lutte, qu’il a combattu contre lui-même et contre les

autres pour les adopter, et qu’au sortir de la bataille iltres- … |

saille sous les objections superficielles et prévues d’une piété

mal éclairée ou d’une théologie vouée, par tradition, à

l’allégorisme. Cela dit, et tout en admettant les prémisses exégétiques de Stapfer, nous sommes obligé de nous inscrire en faux contre ses conclusions. Car, autre chose est d'affirmer que la prédication évangélique du Royaume de Dieu revêt un caractère nettement eschatologique ; et autre chose est d'affirmer : 1° que le Royaume de Dieu, dans l’enseignement du Maitre, est exclusivement concret et futur; 2 que l'apparition du Royaume était considérée

comme imminente par le Seigneur. — En ce qui regarde

l’imminence de la Parousie et les conséquences christolo- : giques impliquées dans un anachronisme aussi prodigieux, nous ne reviendrons pas sur les développements déjà fournis. Il nous reste à examiner où mène l'affirmation que Jésus n’a jamais attaché une signification spirituelle et présente au concept eschatologique du Royaume (1).

Dans ce cas, dirons-nous d’abord, l’unité psychologique … Fi

(1) Sur les arguments invoqués par Stapfer pour soutenir sa thèse,

(par exemple sur sa facon d’écarter les textes gênants) comme aussi sur son interprétation de l’épitre aux Thessaloniciens, nous renvoyons à nos discussions critiques antécédentes. Voici, du reste, un spécimen de sa manière: «Pour Jésus, l’action lente du levain et le développement

lent du grain de sénevé ne signifient pas plusieurs siècles, mais une

attente de quelques années. Reste la parole sur la terre entière qui doit entendre l'Évangile avant la venue du Royaume. Mais 1° l’authenticité de cette parole est attaquée par les critiques les plus désintéressés : 2 si Jésus l’a prononcée, nous ferons remarquer que, pour lui, la terre 1

était bien petite, et pouvait être parcourue tout entière en quelques

années ; 3 ce n’est pas avec une seule parole que l’on condamne tout 1 un enseignement (111-70). » SE

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du Sauveur est rompue, une contradiction interne le déchire, et s’il est permis de s’exprimer ainsi, il se montre à chaque instant, et brusquement, inférieur à lui-même. Stapfer est bien obligé d’en convenir puisque, dans son premier volume, il ajoutait à son analyse des idées messianiques du Maître une conclusion qui équivaut à un véritable post-scriptum et qui semble jurer avec tout ce qui précède. Qu'on en juge: « Quelle a été la tentation de Jésus? Quelle est la victoire remportée par lui dans ce combat terrible?... Il ne veut régner que sur les cœurs. Le règne de Dieu sera spirituel, invisible, purement moral. Il sera là, partout où il y a repentir et régénération de l’âme. Point d'apparition subite et éclatante, comme le veulent les Juifs, mais l’action lente et bénie de la seule parole du Messie. Jésus se met en opposition absolue avec les idées de son temps, et loin de se laisser entrainer par les croyances messianiques de son peuple, il réagit contre elles. Ce sont les débonnaires qui hériteront la terre ; et, au temps où il prêchera avec le plus de force sa Royauté et sa dignité messianique, il ne fera aucune allusion, pas une seule, aux allégories dont les Apocalypses de son peuple sont remplies. Il n’est que le Messie spirituel et moral; son Royaume s’établira dans les cœurs, et il n’accomplira qu’une œuvre religieuse. Il épanouit le Judaïsme en prêchant une large spiritualisation du Royaume de Dieu. » — Ces lignes sont empruntées au chapitre sur l'idéal messianique de Jésus à trente ans. Si l’on veut bien se reporter à l’analyse que nous avons donnée, plus haut, de ce chapitre, on conviendra que les conclusions que nous venons de citer trouvent difficilement place dans le cadre où l’auteur les loge. On se demande même comment ces pages peuvent constituer un ensemble; tout exégète un peu familiarisé avec les

procédés de la critique interne, conclurait sans hésitation et avec une superbe assurance dogmatique, à la dualité d’origine : « On ne saurait attribuer le chapitre entier au même théologien, il faut recourir à l'hypothèse d’une compilation postérieure. » | Cette échappatoire n’existe pas, dans le cas actuel ; force nous est donc de constater la juxtaposition arbitraire d’un Christ aveuglément apocalyptique, et d’un Christ sereinement affranchi des oracles sibyilins. Celui-ci, du reste, ne reparait plus dans les volumes subséquents; si bien que nous nous demandons à quel point Stapfer a le droit d’affirmer que la pensée du Seigneur sur le Royaume n’a jamais varié; elle s’est, au contraire, manifestement appauvrie. On nous dit, il est vrai, dans lesecond volume, à la page 165 : & Jésus ne peut admettre que le règne à

venir sera un Règne vengeur, » mais on nous dit aussi, à

la page 164 : « Jésus n’a ni critiqué, ni rejeté les croyances apocalyptiques de son peuple. » Aïlleurs, on nous avertit que la préoccupation de l’avenir obsédait Jésus : « Tantôt, il parle comme si le monde étaitàla veille d’une catastrophe, tantôt, il parle en réformateur qui a du temps devant lui. » La vérité, c’est que « la catastrophe, tout en étant peu éloignée, n’est pas imminente. » Aussi Jésus prépare la venue du Royaume « en fondant une société de disciples qui a devant elle, non pas plusieurs siècles, mais au moins quelques années, plusieurs peut-être, il ne le sait pas exactement. » On pourrait croire, alors, que la fondation de cette société

est liée, dans la pensée du Maître, à la prévision de sa mort

possible; et il faut bien, d’ailleurs, qu'il songeât à sa disparition personnelle, puisqu'il annonçait son retour sur les

nuées. Mais d'autre part, Stapfer écrit, et toujours dans le même chapitre (Première prédication du Royaume) : « Voir

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se fonder, de son vivant, un Royaume national, telle a été, jusqu’à la fin, la grande espérance de sa vie! » Et c’est bien là une des thèses fondamentales de notre auteur, puisqu'il écrit, trois pages plus loin, et pour commenter les paraboles du levain et du grain de sénevé : « Jésus n’attend pas un succès rapide ; mais 1l est jeune encore, il a le temps. Il attend son heure, et ne se fait point d'illusions. »... Il ne se fait point d'illusions! Et les trois volumes de Stapfer sont consacrés à prouver que Jésus a cru et enseigné l’imminence de la Parousie! — Décidément, les contradic-

tions de notre auteur sont flagrantes; mais elles sont la

répercussion obligée de la contradiction fondamentale qu’il

installe, gratuitement, au cœur même de la personnalité rédemptrice ; elles sont l’inévitable écho des antinomies irréductibles entre lesquelles se serait débattue l’âme royale de notre glorieux Seigneur.

Or, si ce Christ, purement apocalyptique, est un Christ inférieur à lui-même, c’est encore un Christ inférieur à ses propres disciples. « Plus tard, pour les disciples, le Royaume sera l'Église chrétienne, la société des âmes croyant en Jésus. Pour Jésus, il n’était que l’ère messianique ; mais il a préparé la conception des disciples, en élevant très haut la notion du Royaume, acceptant tout ce que son

peuple enseignait sur ce sujet, et le transformant entiè-

rement » (IL, 166). D’après nous, il est inexact que le Royaume n'ait été, pour le Seigneur, que l’ère messianique ; il est également inexact que les disciples aient eu raison d'identifier le Royaume avec l’Église; mais sans entrer dans la discussion sur le fond même de ce passage, il nous suffit de constater que Stapfer élève la conception spiritualiste des disciples au-dessus de la conception eschatologique du Maître. Son ignorance a « préparé » leur science. Et si

Stapfer écartait cette conclusion, et nous répondait que Jésus à néanmoins « transformé entièrement » les notions judaïques, nous répliquerions que Jésus, d’après lui, «accepta tout ce que son peupleenseignait surle Royaume.» Ces deux affirmations, typographiquement contiguës, se détruisent logiquement l’une par l’autre, et s’annulent réciproquement comme deux quantités algébriques de signes contraires.

Enfin, le Christ apocalyptique, inférieur à ses propres disciples, est même inférieur à ses adversaires. « Jésus entend, par Royaume, un état de choses à venir... Ce Royaume de Dieu, appelé de préférence par lui Royaume des Cieux, parce qu’il est actuellement dans le ciel et qu’il en descendra, sera, sur la terre transformée, le séjour de ceux qui auront été jugés dignes d’y entrer. Plus tard, les Rabbins parleront d’un Royaume purement spirituel et moral, un état des cœurs, mais, au temps de Jésus, il n’en était pas question » (II, 184-85). Ici encore, sans aborder le fond des choses, et sans nous demander si la terre transformée sera, oui ou non, le séjour des rachetés, nous nous bornons à constater que le Fils de Dieu n’a pas su s'élever à la hauteur du Rabbinisme. :

En résumé, veut-on connaître la pensée définitive de Stapfer sur lanotion évangélique du Royaume? « Jésus n’a pas aboli une seule des idées apocalyptiques de son peuple, mais il les a accomplies. Après sa mort, les apôtres ont rejeté l’écorce juive qui entourait la sève puissante que Jésus avait répandue dans ses prédications, et ils’est trouvé avoir accompli, c’est-à-dire avoir tiré (1), des rêveries de son peuple, ce qu’elles renfermaient d'éternellement vrai. » On

(1) C'est nous qui soulignons,

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sait que François d’Assise pleurait des larmes de honte à la pensée que ses propres disciples, confidents de son idéal de pauvreté, foulaient aux pieds ses intentions jusqu’à bâtir et à posséder; comment aurait-il accueilli la justification présentée, en ces termes, par un des traîtres inconscients : « C’est saint François lui-même qui a constitué notre ordre actuel ; nous avonsrejeté l’écorce mystique dont notre Patron enveloppait ses enseignements, et 1 s’est trouvé être notre premier architecte et notre premier banquier? » Cet inacceptable raisonnement serait-il de mise, quand il s’agit de Jésus-Christ? Ou bien le Seigneur a voulu, expressément voulu le Royaume, et le Royaume en tant que tel — et alors, ses prétendus continuateurs n’ont pas le droit d'identifier l'Église avec le Royaume, l'établissement ecclésiastique avec l'organisme messianique, et Stapfer a tort de les en Jouer; ou bien le Seigneur a effectivement confondu le Royaume avec le christianisme, et alors l'édifice de Stapfer

est sapé par la base : Jésus n’a pas annoncé un Royaume

eschatologique. Or, nous estimons que les prémisses de notre auteur sont justes : Jésus a prêché le Royaume; — mais les conclusions de notre auteur sont fausses, car si Jésus a enseigné, espéré le Royaume, la chrétienté n’a pas le droit de détourner à son profit le sens de ce terme spécifique. Tout l'effort du débat entre Stapfer et nous, porte donc, en définitive, sur la signification du mot Royaume de Dieu, dans la bouche de Jésus. Nous admettons, comme lui, qu’il s'agissait d’un Royaume à venir; mais ce Royaume, à nos yeux, n’est pas encore constitué, car le Seigneur prophétisait, tandis que ce Royaume, aux yeux de Stapfer, ne pouvait pas se constituer, car le Seigneur errait.

Toutefois, cette erreur n’était qu’une erreur d'imagination,

non une erreur dialectique; cette erreur n'avait pas la ‘4 rigidité d’un système philosophique, mais l’élasticité d’une rêverie religieuse, et voilà pourquoi l’on peut placer les 5 obscurités du Maître au bénéfice des clartés de ses disciples. À « Jésus a appelé Royaume de Dieu, avec tous ses contem- | porains, l’état de choses à venir que décrivaient les Apocalypses de son peuple. Mais l’Église a raison de dire : Jésus a fondé le Royaume, le Royaume c’est l’Église. Car Jésus n’a jamais fait de spéculation, et n’a jamais tenu étroitement 14 à une théorie arrêtée du Royaume de Dieu, à une construc- 4 tion théologique inflexible, à laquellerienne pourrait jamais être changé. Dans ce sens (1), il n’est plus juif, etil ne. 4 se représente nullement le Royaume de Dieu comme l’avé-

nement tout extérieur et miraculeux de je ne sais quelle … énorme machine descendant du ciel. » à

Dans ce sens! Quiconque méditera ces trois mots, aura la = clé de notre jugement sur l'hypothèse de Shi

(1) C'est nous qui soulignons (LL, 7.)

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