‹ L'espérance chrétienne (volume 2)Chapitre 58 sur 72 · C. — LA FIN DES TEMPS · texte numérisé non relu

C. — LA FIN DES TEMPS

Quelqu'un nous demandera, pourquoi, rejetant le Millé- | nium, nous conservons la doctrine du rétablissement » d'Israël. Au point de vue de la présente étude, la réponse est fortsimple : c’est parce que le chiliasme évide la notion dela Parousie, tandis que l’accomplissement des prophéties relatives aux Juifs donne seul sa véritable valeur à la Parousie scripturaire.

La doctrine millénaire est un système bâtard, qui em- & prunte au « siècle présent » et au « siècle à venir » les ; ‘éléments nécessaires à la fabrication d’un siècle intermédiaire. Dans le domaine des idées, c'est une espèce de Centaure, un être mi-partie cheval, mi-partie homme; en

d’autres termes, c’est un état social mi-partie terrestre et "RE mi-partie céleste, qui juxtapose, artificiellement, les traits de l’économie actuelle et les traits de l’économie future. Et les chiliastes, par la force des choses, en viennent à déprécier, au profit du Millénium, et l’Église qui le précède, et le Royaume de Dieu qui le suit. L'Église tout d’abord : parce qu’elle s’use vainement à convertir le monde, et à

poursuivre un but qui sera miraculeusementatteint pendant:

l’âge millénaire. Ensuite le Royaume de Dieu : car si la résurrection, la glorification, la visible habitation du Seigneur parmi les siens, sont des faits qui appartiennent déjà au Millénium, que reste-t-il pour l’époque du Royaume proprement dit? Celui-ci demeure un cadre vide. A ces intéressantes observations de Kliefoth, ajoutons, une fois de plus, que l’espérance chrétienne fondamentale, la lumimineuse espérance de la Parousie, vacille et perd son éclat, lorsqu'elle se partage entre deux Parousies distinctes; on peut même affirmer qu’elle change d’objet, car c’est le règne des saints, et non plus le Royaume de Dieu, qui devient la substance de son attente immédiate.

Le rétablissement d'Israël, loin de diminuer le rôle de

l'Église, constituera, pour celle-ci, la plus forte preuve de sa vitalité; loin d’affaiblir les contours de lespérance chrétienne, la rencontre du peuple messianique et du Messie tournera les regards du monde entier vers celui qui doit revenir sur les nuées; enfin, l’organisation sociale et religieuse des peuples, telle qu’elle se manifestera après la conversion des Juifs, ne constituera point, comme le Millénium, une réalisation anticipée du Royaume de Dieu, mais bien la transition nécessaire à l’ordre de choses définitif.

À ce point de vue-là, nous prenons bien volontiers à notre compte certains arguments des chiliastes. Ils ont parfaitement raison d'affirmer qu'il faut un trait d'union entre l’ère présente et l’ère à venir, et ceux qui les accusent d’être purement et simplement des Juifs, oublient que le Millénium hébreu constituait, aux yeux d'Israël, un état superlatif, un nec plus ultra. Pour les chiliastes, au con-

traire, l’ère millénaire n’est pas la consommation de toutes

choses, mais la prophétie plastique de la consommation ; c'est alors, disait Irénée, que les élus müriront pour la vie

éternelle; en un mot, c’est un état transitoire, soit pour

les hommes au point de vue théologique, soit pour la nature au point de vue théosophique. Il y a là une idée philosophique de haute valeur; le Millénium, écrit Roberts, «nous conduira, par un pont de mille années, de l’âge actuel à la Restauration. » Et Martensen écrit, avec plus de profondeur : « Le Millénium réalisera l’idéal entrevu dans l'intervalle qui, de la résurrection à l’ascension de Jésus- Christ, formait la transition entre la vie terrestre et la glorification céleste. Ce sera l’histoire atteignant son Acmé » (Die christliche Dogmatik}.

Si la doctrine du Millénium répond à un postulat philo-

‘sophique, elle s'appuie surtout sur une nécessité morale.

La foi chrétienne refusera toujours d'admettre que l’Église

de Jésus-Christ finira par la banqueroute, après avoir com-

mencé par la Pentecôte. L'heure sonnera où tous les germes qu’elle porte en elle s’épanouiront, où l’Église manifestera ses vertus salutaires dans le domaine religieux ; où le monde enfin, selon une belle parole de Rothe, « verra que le Christ n’est pas seulement un ecclésiastique ou un prêtre, mais un Souverain Sacrificateur et un Roi.»

Tout cela, nous l’admettons pleinement; mais nous croyons pouvoir sauvegarder ces précieuses vérités, sans enfermer notre pensée dans la camisole de: force du chiliasme. Le millénarisme constitue une réaction contre le spiritualisme sans contre-poids de la théologie dévoyée ; mais nous, qui rejetons cette pâle dogmatique, nous pouvons repousser aussi, d’un cœur tranquille, le dogmatisme truculent des chiliastes; nous prétendons nous préserver à la fois des deux excès, et rester fidèle au Réalisme bibli-

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394 CITAPITRE SEIZIÈME

que : réalisme, ce mot condamne l’idéalisme ecclésiastique — biblique, ce mot condamne les rêveries millénaires. « Enire les insanités chiliastes qui ont compromis la doctrine du Millénium, et l’idéalisme transcendental qui la retranche, il y à place pour une conception qui satisfasse au légitime postulat éveillé dans la conscience de l’Église par la prophétie biblique. » Grétillat fait, malheureusement, suivre ses propres paroles d’un commentaire qui en affaiblit la valeur : & Il ne serait pas digne de Dieu que cette terre viciée et maudite ne devint pas, une. fois au moins, avant d’être comprise dans le dernier calaclysme qui emportera l’univers, le théâtre visible de son pouvoir, le domaine paisible et incontesté du Messie » /Dogmatique, II, 563, 579, 582). Quoi, c’est là tout? Nous comprenons que Bovon s’écrie : « Cette nécessité me semble moins évidente, car, si la terre doit être pure un jour, à quoi bon la détruire? À moins que Dieu ne se plaise, comme le font les hommes, à parer la victime avant de la conduire à l'autel! » (Dogmatique, T1,

487). Cette critique ne porte pas contre nous; car la terre

où l’Église, à la fin des temps, manifestera les magnificences de l'Évangile, sera précisément la terre qui, dans le siècle à venir, servira de théâtre au Royaume de Dieu (D).

(1) Au point de vue des destinées humaines, la terre est le centre moral du monde. En est-elle aussi le centre astronomique? Berthoud écrit : « L'orientation géocentrique est inhérente à la conception chrétienne de lunivers, et la science ne contredit ce point de vue qu’à un regard superficiel. Aw fond, elle tend plutôt à en démontrer la légitimilé. Rien ne prouve, en effet, que le monde visible soit illimité au sens absolu ; demandez au philosophe Renouvier, qui le conteste au nom des mathématiques! Or, si le monde a une limite, il ressemble à une circonférence dont le milieu doit être quelque part, et notre système planétaire peut fort bien se trouver au foyer central de la circulation universelle » (4Apol. du Christ, p. 341). Les mots que nous avons souli-

En effet, nous n’opposons pas la terre au ciel, mais le « siècle présent » au « siècle à venir » (Marc 70/30). Les millénaires identifient à tort leur terre milléniale avec le Royaume, et les spiritualistes identifient à tort le Royaume avec leur ciel. Le royaume biblique n’est pas établi sur la terre actuelle, pas plus que dans un ciel futur, mais bien sur notre globe transformé; et la Parousie sera le signal de cette transformation. Nous réservons, pour notre second volume, l’exposé des conséquences qui découlent d’un pareil point de vue; toutefois nous pouvons, dès maintenant, faire observer que la & vie future, » ainsi entendue, cesse d’être un X indéchiffrable, un blanc dans l’ensemble de la Révélation, le champ clos de l’agnosticisme théologique, le rébus enfin où la piété populaire croit découvrir que les élus, vêtus de blanc, joueront sur des harpes d’or, d’éternité en éternité. Les descriptions du monde à venir abondent, au contraire, dans l’Écriture, puisque chaque peinture du Royaume de Dieu nous en fournit un nouvel aperçu (1).

gnés suffisent à mettre en lumière le caractère purement hypothétique de ces réflexions. — Les partisans du géocentrisme matériel pourraient,

cependant, répliquer : « Nous reconnaissons que la Terre n’est pas,

actuellement, au centre de l’univers, mais elle pourra loccuper plus

tard. » En effet, si nous sommes bien informé, l’astronome Faye à émis

l'opinion que la Terre n'appartient pas, essentiellement, au système solaire ; elle s’y trouve engagée, sans en faire partie d’après le plan primitif. Est-il permis de conclure qu’elle reprendra, un jour ou l’autre, sa liberté? Encore une fois, c’est là le domaine de l'hypothèse pure. Tout ce que l’on peut affirmer, c’est que la Terre occupe une position à

peu près centrale, sinon dans l’univers, du moins dans l’amas d'étoiles

dont notre soleil fait partie. On sait, de plus, que notre système se meut vers la constellation d'Hercule à raison de 240 millions de kilomètres par an. Ce déplacement réserve des surprises pour l'avenir.

(4) « Les prophètes, écrit Roos (Fussstapfen, IL, 397), ont parlé de la royauté du Christ plus souvent que les apôtres; ne pas voir cela, c’est

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Berthoud, nous répondrait, il est vrai : « La Révélation, dans

ses descriptions si vivantes etsi concrètes du monde divin, dans les visions si plastiques des prophètes, emploie cons-

tamment des tableaux qui parlent aux yeux. Toutefois,

l'Écriture a soin de nous avertir que ses paroles sont esprit

Le

et vie » (op. cit. p. 327). Dans notre conception de la

nature, ce toutefois n’offre aucun sens. Quand l’Esprit de Dieu se mouvait à la surface du chaos, c’est bien la lumière et la vie qu’il fit éclore dans les ténèbres. « Esprit et vie!» mais c’est la définition même d’un monde créé par la parole de l'Éternel, d’un monde palpable et visible, d’un monde « matériel » (puisque le mot existe), d’un monde, en définitive, qui « raconte la gloire de Dieu. »

Ici, néanmoins, une question se dresse. Puisque lPhébraïsme impose à chaque tableau prophétique une couleur

Le

israélite, comment opérer un partage net entre les prédic-

tions qui se réaliseront lors du rétablissement des Juifs, : et celles qui se réaliseront dans « le siècle à venir? » Lorsqu'il est dit, par exemple, que sur la colline de Sion

le loup et l’agneau habiteront ensemble; quand il est écrit

que Jérusalem ne sera plus éclairée par le soleil, mais par la gloire de Jéhovah — dans quelle ère devons-nous loca-

liser ces événements? Avant ou après la Parousie? Exami-

ne rien comprendre ni à l'Ancien, ni au Nouveau Testament. » Mais quel est ce règne du Seigneur, annoncé par les voyants? EÉcoutons Auberlen : « Le Royaume est supérieur à l’Église, mais le Royaume

n’est pas encore la Terre nouvelle. Néanmoins, l'Ancien Testament ne voit guère au delà du Millénium, malgré Ésaïe 65/17 et 66/2 =

Ainsi, nous constatons que le chiliasme, après avoir évidé les notions de Parousie, de Résurrection et de Jugement, évide encore — chose étrange! — la notion de la Prophétie : celle-ci est circonscrite, en effet,

dans les cadres du Millénium; elle n’a rien à nous dire sur la Fin, au

sens propre du mot.

nons, sur ce sujet, l’opinion d’un chiliaste, et l'avis d’un anti-millénaire.

Voici comment s'exprime Hofmann, dans un livre qui a fait époque : « Quand Ésaïe décrit la gloire de Dieu, il faut distinguer entre l’idée directrice de la prédiction, et les moyens employés pour l’exprimer; et pour obtenir la pensée maîtresse, il faut généraliser les formules particulières dont l’unique but est de l’illustrer. Ce procédé d'interprétation n’offre aucune difficulté, du moment que la prophétie ne se laisse pas décomposer en une multiplicité de détails, mais concrétise une pensée unique sous diverses formes. Lorsqu'il est écrit que les Madianites chargeront d’encens leurs dromadaires pour porter leurs offrandes à l'autel de Jéhovah, il faut voir, simplement, dans cette affirmation, l’annonce que les paiens se convertiront au Dieu d'Israël. Lorsqu'il est écrit que le loup et l’agneau fraterniseront, nous avons là l’image d’une paix universelle qui embrassera toute la création. Par contre, lorsqu'il est écrit que la clarté de Sion ne lui viendra plus des astres mais de Jéhovah, il faut voir là l’affirmation que la présence de Dieu ajoutera son immuable clarté à la changeante clarté du soleil et de la lune. Ce n’est donc pas la promesse que les hommes connaîtront parfaitement Dieu; pas plus qu'on ne peut confondre notre connaissance de Jésus-Christ avec la transformation de notre corps à l’image de son corps glorifié » /Schriftbeweis, 8tes Lehrstück). Nous avouons que le par contre de l’auteur provoque notre stupéfaction; on dirait que Hofmann introduit, tout à coup, un bâton dans une roue qu'il mettait lui-même en mouvement; et il est difficile d’échapper à l'impression que l’exégète, brusquement, a passé la plume au chiliaste. À nos yeux, l'interprétation allégorique s'impose davantage encore

pour le dernier exemple cité, et nous concluons que les millénaires ne peuvent nous servir de guides pour l’explication des prophéties (1). ie

Aurons-nous plus de succès en nous adressant à leurs adversaires? « L’anthropomorphisme, écrit Jalaguïer, et l’anthropopathie règnent d’un bout à l’autre du livre divin; miséricordieuse condescendance, qui nous offre un des exemples les plus frappants du langage populaire. Ttsien trouve un tout aussi remarquable dans les descriptions prophétiques du règne du Messie, de l’établissement et des progrès de l’Église — (Les deux expressions : rêgne du Messie et progrès de l’Église ne sont pourtant pas des synonymes!) — Le Royaume de Dieu est presque constamment dépeint avec des traits empruntés aux empires terrestres ou à la théocratie mosaïque. Pour qu’on puisse voir et comprendre, en quelque manière, cet avenir vers lequel

(1) Cela ne nous empêche pas de rendre justice à la profondeur de ces observations d’Auberlen (Realencycl. — Himmel) : « En employant les textes de l’Écriture, il faut se rappeler qu’une partie de ses expressions relève du symbolisme dans les visions, et de la {typologie comme dans l’épitre aux Hébreux. Néanmoins, die Bibel wählt für die himmlische

Dinge diejenigen Bezeichnungen, welche unter den irdischen die ent- …

sprechendsten, ja die spezifisch entsprechenden sind, indem sie von der Grundanschauung ausgeht, dass durch alle Gebiete des Daseins diese]ben Lebensgesetze und Lebenstypen gehen, nur in immer hôherer Potenz, so dass das Himmlische das Urbild ist für das Irdische, sowohl im Reich der Natur als der Offenbarung (Mat..13/31; Luc 16/11; Jean Æ/13 — 6/26, etc.) Il y aurait, en effet, beaucoup à dire sur la manière. dont Jésus déchiffrait, dans la nature, les linéaments du monde invisible; la parabole est plus qu’une comparaison; dans le domaine de la vie organique, dans le cadre de l'existence matérielle, le Maître fait perpétuellement saillir, comme sur un palimpseste, les contours du - Royaume de Dieu. On pourrait presque dire que la nature n'est pas, pour lui, un reflet des réalités transcendantales; elle est plus qu'un miroir, elle est un germe; {a Terre est le Ciel à l’état embryonnaire.

la foi doit se porter, on le représente comme un reflet de ce qui existe — (C'est ce qui existe, au contraire, qui est le reflet de ce qui sera, et la prophétie de l’avenir!) — On substitue l'expression figurée à la notion abstraite, qui aurait été plus exacte sans doute — (Cest la question même!) — mais moins impressive. » De ces considérations, l’auteur conclut au rejet d’un littéralisme servile qui conduit droit au chiliasme. Mais alors ce sera le spiritualisme? Non point; car cela mènerait encore, sous une autre forme, à je ne sais quel millénarisme révolutionnaire. Voyez plutôt les commentaires rationalistes du sermon sur la montagne :

-« Jésus a voulu, disent-ils, établir le Royaume de Dieu sur

la terre, par la justice et la charité; donc, l’essence de sa doctrine est dans ce précepte : Aimez-vous les uns les autres, — et les divers socialismes, même les plus irréligieux, même les plus immoraux, pourront se donner comme les continuateurs de son œuvre. Ces monstruosités, nous les avons vues. » Dès lors, comment éviter les deux extrêmes, c’est-à-dire les systèmes d’interprétation qui aboutissent, par des chemins opposés, à la commune hypothèse d’un Royaume terrestre de Dieu? Chose piquante! et qui montre à quel point ce terrestre Royaume est au carrefour de tous les systèmes, Jalaguier fuyant le sentier de droite et le sentier de gauche, enfile, sans hésiter, la grande route qui s'ouvre devant lui, et qui débouche au centre même

du Royaume. Tant est certain l’exaucement de l’Oraison

dominicale : « Que ta volonté soit faite sur la terre! »

Il nous reste donc à prouver que Jalaguier pose, en terminant, les principes qui sont les nôtres, et qui vont à la doctrine du Royaume, comme les fleuves à l’Océan : « Le chiliasme prend la figure pour la réalité. D’autre part, au fond, l’Écriture est essentiellement réaliste, et contre

ce fait se brise l’herméneutique idéaliste du mysticisme et du rationalisme. En résumé, le style de l’Écriture appartenant à la langue populaire, il faut en expliquer les locutions et les propositions d’après les lois constitutives de ce genre de langage, de la même manière qu’on les explique, non d’après le grec pur ou classique, mais d’après le grec hébreu. La forme scripturaire est en opposition flagrante avec le rigorisme littéraliste, de même qu’avec le latitudinarisme rationaliste et mystique; son symbolisme repousse l’un, son réalisme repousse l’autre » (Revue chrétienne, octobre 1897). Donc, aurait dû conclure Jalaguier, nous rejetons la doctrine millénaire et la doctrine ecclésiastique, et nous nous attachons à la doctrine du Royaume.

Mais il n’a pas prolongé les lignes jusqu’au bout; et par conséquent, puisqu'il est resté fidèle à l’eschatologie orthodoxe, au spiritualisme traditionnel, il ne saurait nous instruire au sujet d’un problème qu'il ne s’est point posé. Nous nous demandons, en effet, au nom de quel critère on peut opérer un départ, dans la prophétie, entre les prédictions relatives au rétablissement d'Israël, et les prédictions relatives à la Restauration universelle.

Confessons, franchement, que ce critère n'existe pas. On connaît nos principes d'interprétation : le texte n’est rien en dehors du contexte, c’est-à-dire en dehors de la réalité historique ou transcendantale dont il est l’expression; car un texte est autre chose que de l’encre sur du papier; c’est la projection visible, par l’écriture, d’un fond invisible, âme humaine et volonté divine. Ce sont des hommes vivants qui ont pensé ou souffert ce que nous lisons dans nos livres saints, et ces hommes, euxmêmes, dans la mesure où ils étaient suscités par l'Éternel,

RGP,

étaient ici-bas l’expression de la puissance rédemptrice

qui conduit le genre humain, coûte que coûte, au but.

Pour interpréter les prophéties, pour en saisir l’esprit et le mouvement, il faut donc se plonger soi-même dans le courant mystérieux qui entraine la création au terme de ses destinées ; il faut pénétrer, à force d’humilité, de sympathie et de respect, dans l’intimité des héros qui ont jalonné de poteaux indicateurs le chemin de l’histoire; il faut pénétrer, surtout, dans la communion de Dieu, « Dieu d'Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants, Dieu de Jésus-Christ; » (1) et alors, on peut s'attendre à saisir le plan du salut dans ses grandes lignes, à découvrir la pensée maîtresse du prophétisme, et l’idée qui mène le monde, et c’est celle que nous croyons exprimer en parlant du Royaume de Dieu, c’est celle qui se dégage suffisamment, à nos yeux, de l’ensemble des témoignages scripturaires. Mais de là à descendre dans chaque détail de la prophétie, à tailler dans le vif de cet organisme indécomposable, à dire, avec certitude : « Tel verset signifie ceci, telle image s'applique à cela! » üil y à loin. Dans ce sens-là, la prophétie est impossible à expliquer en dehors de son accomplissement. Et si l’on voulait nous presser de distinguer, ici et là, dans les prédictions bibliques, ce qui a trait au rétablissement d’Israël et ce qui se rapporte à la Restauration finale, nous répondrions simplement : L'événement le montrera! Ce que nous savons, nous suffit (2).

(4) Pascal : «L’An de grâce 1654, tundi 23 novembre. — Depuis environ dix heures et demie du soir, jusques environ minuit et demi. »

(2) Aussi, nous nous passons volontiers des représentations graphiques du Ciel. Cf. Uranographie, oder Beschreibung der unsichtbaren Welt. — Ludwigsburg, 1856.

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Ce que nous ignorons, en effet, est si peu de chose auprès de ce que nous savons. Nous savons — et ces certitudes appartiennent au credo du christianisme scripturaire ou messianisme — nous savons : 1° que le Royaume de Dieu s’établira sur la terre; ce sera le « siècle à venir » ou ce qu’on appelle communément «le ciel; » 2° que la Parousie du Fils de l’homme marquera la séparation entre cette ère définitive et l’ère actuelle; 3° que cette suprême crise, malgré sa soudaineté, ne sera pas sans relation avec l’état de notre monde à cette époque; ce sera le moment où la puissance de lAntéchrist atteindra Son comble; ce sera le moment où la puissance religieuse et sociale de l'Évangile atteindra son maximum d'intensité; 4 que ce magnifique déploiement des vertus rédemptrices de l’Église, coïncidera avec la conversion d'Israël, rendu à sa patrie et à son Messie trop longtemps méconnu; 5° enfin, que le retour des Juifs à Jésus-Christ (dans l’avenir) est lié au retour des chrétiens à l’hébraïsme (dans le présent), c’està-dire au réalisme biblique et à la vision du Royaume!

Telles sont nos certitudes. N'est-ce rien? — A la vérité, notre tableau des choses finales implique, si l’on veut, la réalité d’un Millénium spirituel, si tant est qu’une pareille alliance de mots soit permise. Martensen écrit, en effet : « Le chiliasme a été le sensualisme le plus bas, le spiritualisme le plus pur, le fanatisme le plus insensé, et le sens rassis le plus calme... Aucune divergence n’est possible quant à l’idée et à la réalité du chiliasme en lui-même, entendu comme le triomphe de l’Église avant la dernière conclusion de l’histoire. » Si la foi en ce triomphe constitue une adhésion implicite à la doctrine du Millénium, il faut avouer que ce dernier terme aura perdu son sens … étymologique. À tout le moins, ce sera le chiliasmus |

subtilissimus dont parle Rothe, avec une pointe de malice. Selon ce penseur, en effet, il existe deux espèces de chiliasme : chiliasmus crassus et chiliasmus subtilis; le premier est celui des Cérinthe, des Papias, des montanistes et des anabaptistes ; le second, n’admet que l’établissement du Royaume de Dieu sur la terre actuelle, après la conversion des Juifs et la destruction du papisme. Cependant, le chiliasme subtil compte encore deux calibres différents : il y a le chiliasmus subtilior et le chiliasmus subtilissimus ; le premier retient la forme millénaire, c’està-dire la présence visible du Sauveur ici-bas, et la durée de mille années; le second s’affranchit de ce cadre traditionnel. Des lors, s’écrie Rothe, ce n’est plus, à proprement parler, du chiliasme! Tel est bien notre avis; et si quelqu’un, malgré tout, nous traitait de millénaire, nous accepterions l’épithète, pourvu qu’on voulût bien ajouter sur l'étiquette, avec la précision d’un libellé pharmaceutique : chiliastus.. subtilissimus! (1)

Lange a, du reste, écrit : « Le chiffre des mille années est symbolique. Le Millénium commence avec le retour de Jésus-Christ, au dernier jour, mais ce dernier jour, comme les jours de la création, peut constituer une période. » Et, bien qu’il soit nettement opposé au chiliasme, l’auteur

(4) Dans sa Théologie biblique du Nouveau Testament (1, p. 325), Schmid définit ainsi le Royaume de Dieu : « Die güttliche Ordnung der Dinge, welche durch den Messias verwirklicht wird als eine von innen nach aussen sich entfaltende. » Et Auberlen s'appuie sur ce passage pour écrire : « Jésus était, comme tous les prophètes et tous les apôtres, un chiliaste. » On pourrait accepter cette conclusion, si Auberlen subsumait le concept du Millénium sous le concept du Royaume; mais les millénaires suivent la marche contraire : le Royaume de Dieu, pour eux, est le Royaume du Messie, et le Royaume du Messie, c’est le règne de mille ans.

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ajoute : «La doctrine du retour de Christ se développe ) entre les deux extrêmes de l’idéalisme et du littéralisme (1),

etla théologie positive entre peu à peu en possession d’un concept, à la fois réel et idéal (2), de la transition millénaire, » (In dem Mittelpunkt der wissenschaftlichen-gläu-

bigen Theologie hat sich allmählich der Kern einer zugleich realen und idealen Auffassung der äonischen Uebergangs-

zeit der 1000 Jahre ausgebildet).

Ces conclusions posent bien la question.

(1) Textuellement, l’auteur écrit, mal à propos, Spiritualisme et matérialisme.

(2) Il suffisait de dire : spirituel.

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ÏJ. —— LES FAITS

Dans les pages qui précèdent, nous espérons avoir montré

que la foi au règne de Jésus-Christsur la terre, ne constitue

pas un article facultatif dans le Credo de la chrétienté; ce n’est pas le rêve mystique de tel ou tel conventicule, mais la robuste et superbe frondaison qui couronne inévitablement, et par le libre jeu des activités rédemptricesinhérentes

à l’histoire, l’arbre séculaire de la Révélation. La foi pro-

phétique au triomphe terrestre du Fils de l’homme n’est pas suspendue aux branches de cet organisme colossal comme un ange de cire ou une boule dorée à quelque sapin de Noël; c’est le fruit spontané d’une poussée irrésistible

de sève, flot nourricier qui n’a cessé de jaillir intarissa-

blement, depuis le jour où il commença de monter dans les veines de l’humanité par l’intermédiaire d’un Abraham.

Aussi, le vingtième siècle verra la splendide et définitive

réhabilitation de l'Ancien Testament rendu à sa véritable

dignité, à sa saine et surnaturelle signification. Dans

l’histoire de l’Église, on peut suivre à la trace, d’âge en

âge, comme un filon de minerai précieux ou comme un

courant sous-marin, les manifestations vivaces d’un messianisme rebelle à toutes les excommunications; la foi au réalisme biblique, la confiance dans les intuitions prophétiques de l’Ancienne alliance reprises et complétées par la Nouvelle, l'attente ferme de la Parousie et l’assurance que notre globe transfiguré sera le théâtre du Royaume de Dieu, en un mot, la réhabilitation de la matière, de la nature, et du corps, au nom de l’Incarnation et de la Palingénésie, voilà quelques-unes des vérités essentielles que les francstireurs de l’armée chrétienne ont sauvées de l’oubli jusqu’à nos jours. Assurément, cette même histoire de l’Église est pleine des méfaits du messianisme, et l’on pourrait conclure que l’espérance proprement « chrétienne, » prise dans son essence, voue son homme à l’exaltation morale ou à la déchéance intellectuelle; néanmoins, il faut avouer que les sectaires jouent, dans le domaine de l’eschatologie et à: l'égard de l’Église universelle, le rôle providentiel qu'ils remplissaient jadis, avant la Réformation et sur le terrain de la justification par la foi, à l’égard de l’Église romaine. Ces prétendus illuminés sont les héritiers authentiques de la pensée chrétienne, c’est-à-dire nessianique; car si l’on emploie l’adjectif &« chrétien » dans un autre sens, on se place en dehors de l’histoire.

A Thessalonique déjà, vers l’an 53 de notre ère, Paul et Silas avaient déchaîné des clameurs furieuses : «Ils agissent contre les édits de César, disant qu’il y a un autre roi, Jésus! » Trente ou quarante ans plus tard, Domitien faisait comparaître devant lui deux petits-enfants de Judas, frère de Jésus; vaguement ému à son tour, comme Hérode le Grand, par des bruits inquiétants, par je ne sais quelles rumeurs de royauté universelle attribuée à un Israélite, l'empereur voulait juger par lui-même de cette pseudo-

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