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raël dans l’économie de la Rédemption, et qui place un Héraclite au même niveau qu’un Abraham.
On comprend, au contraire, le développement prodigieux du Montanisme; il y avait là des raisons profondes : il s’agissait de réhabiliter, contre l’allégorisme de la Gnose, le réalisme et le littéralisme bibliques; il s'agissait, aussi, de protester contre la mondanisation de l’Église, en. rappelant que la Parousie serait soudaine, et que le Maître avait recommandé la vigilance. De là à prêcher que la nouvelle Jérusalem allait apparaître et descendre en Phrygie, il y avait pourtant une certaine distance; elle fut vite franchie; prophètes et prophétesses pullulèrent; la sauvage éloquence de Tertullien sonna le clairon pour la cause nouvelle. On peut s'étonner, à bon droit, que ce Père ait épousé les erreurs ascétiques du Montanisme, puisqu'il s'était constitué l’adversaire d’un spiritualisme ecclésiastique plus conforme aux données païennes qu'aux intuitions de l’hébraïsme. Tertullien, en effet, a écrit & Nihil est incorporale nisi quod non est... Quis enim negabit Deum corpus esse etsi Deus spiritus est? » {De carne ‘Christi]. Cette pensée, reprise par Rothe et les théosophes sous une autre forme (1), est l’un des axiomes d’une théorie rationnelle du Royaume de Dieu; et c’est pourquoi, si Tertullien avait été un véritable penseur, il n’aurait pas dédaigné le corps, fui la société, et tressailli d'espérance à l’idée que, s’il avait renoncé à voir couler le sang humain dans les cirques, il se dédommagerait, un jour, en voyant brûler le monde (2). Au IVe siècle, un autre théo-
(1) Le concept de l'esprit implique, d’après eux, une nature.
(2) Pour Tertullien, un chrétien ne doit pas être couvreur, parce qu’on pourra lui demander de réparer la toiture d’un temple paien. — Sculp-
logien africain, le donatiste Tychonius, qu’on range parmi les chiliastes, enseignait, lui aussi, la corporéité des anges et la matérialité du lieu qui leur sert de séjour; les prémisses qui peuvent conduire à de pareilles conclusions impliquent l'harmonie du visible et de l’invisible, la pénétration de la nature par l’esprit, et de l’humain par le divin ; sur ce point-là, par conséquent, Tychonius était en désaccord avec le donatisme strict, lequel statuait une radicale opposition entre l’Église et l’État, entre le Royaume de Dieu et le Royaume du Monde.
Le moine monophysite Étienne Bar Sudaïli, au début du VIme siècle, était un philosophe d’une autre envergure. Appuyé sur Z Cor. 15/28, il affirmait l’identité essentielle du Créateur et de la création; puis, commentant mystiquement la déclaration du Seigneur : « J’achève d'opérer des guérisons aujourd’hui et demain, et le troisième jour, je suis consommé » (Luc 15/39), il disait : Le développement de l’univers, comme celui de chaque individu, traverse trois phases : d’abord, un âge qui correspond aux six jours de la création, et c’est l’époque actuelle; ensuite, un âge qui sera le sabbat du monde, un repos millénaire, fruit de la rédemption par Christ; enfin, un âge qui correspond au dimanche (fête de la résurrection) où la création tout entière, rendue à sa dignité primitive, s’absorbera dans l'Éternel.
L'Église, naturellement, ne pouvait souscrire à un pareil
panthéisme ; du reste, les questions eschatologiques étaient,
depuis longtemps, à l'arrière-plan. La réaction spiritualiste des théologiens alexandrins contre le chiliasme avait, il est teur, alors ? Non plus. — Maitre d'école? Non. — Alors, je mourrai de
faim. — Et quand cela serait! On dirait que, pour Tertullien, « ton règne vienne, » signifie : Que le monde disparaisse !
vrai, amené une efflorescence nouvelle de la doctrine combattue, avec Methodius en Orient et Lactance en Occident. Mais la pourpre de Constantin avait accompli, depuis, ce que la plume d’Origène n’avait pu obtenir (4) : du jour où le Christianisme s'était installé sur le trône, l’Église dégénérée avait cessé de chercher dans l’avenir la royauté promise à Jésus-Christ. Le Seigneur ne régnait-il pas déjà sur le monde, en la personne d’un empereur chrétien”? Le Royaume de Dieu, à le bien prendre, c'était l’établissement ecclésiastique; thèse éminemment simpliste, développée par Augustin, et que l’Église romaine défend, depuis lors, avec l’instinct de la conservation (2).
Et je sais même, sur ce point, Bon nombre d'hommes qui sont femmes:
autrement dit, il existe des théologiens évangéliques fort partisans de l’hérésie eschatologique des papes. Identifier le Royaume de Dieu avec un seul homme,
(1) Du reste, Origène, si opposé aux espérances chiliastes, communiail avec les montanistes dans son idéal du vrai gnostique : fuir le monde . Les hérésies d’Origène se ramènent à l'opposition entre la chair et lesprit; opposition métaphysique dans son système, alors qu'elle est éthique dans l'Évangile. — « Littéraliste » ou « spiritualiste, » la pensée du Christianisme primitif était donc ascétique. « À cette époque, l’ascétisme a été le coefficient de la religion, comme la mystique Va été au Moyen âge. » (ette simple remarque suffit à dégager la doctrine du Royaume de toute solidarité avec les écoles — si divergentes entre elles — d’un Montanus ou d’un Origène. Le romanisme, au contraire, a fourni la synthèse de ces deux erreurs opposées ; car on sait que la victoire, trop. décisive, de l’Église sur le Montanisme, prépara les voies à Ja réaction du Monachisme.
(2) A partir d’Augustin, écrit Dorner, la théorie de la Civitas Dei enleva toute base à l’Antéchrist et au Millénium. Cependant, le Mahométisme, tant qu'il fut dangereux, joua le rôle d’Antéchrist. — (Glaubenslehre : Le retour de Christ).
l’évêque de Rome, fut une erreur tentante pour certains; Charlemagne s’empressa de la commettre : le Royaume de Dieu, ce fut lui. À la lumière des visions de Daniel, il se représentait l’Empire comme une monarchie universelle, à la fois théocratique et chrétienne, dont il était, lui, la tête. L'État et l’Église avaient en lui leur unité; Dieu seul
était plus grand que Charles. On comprend, après cela,
la haute portée des luttes séculaires entre l’Empire et le Saint-Siège ; l'enjeu du combat n’était point mesquin : personnifier, incarner le Royaume de Dieu dans un seul individu. L'Europe fut mise à feu et à sang, pour savoir si le Royaume de Dieu serait un Italien ou un Germain : Comediante!... Tragediante!.…..
Et cependant, au fond des âmes, couvait toujours la flamme du chiliasme. Controuvées ou non, les traditions relatives aux frayeurs de l’an mille ne changent rien aux faits établis; or, c’est vers cette époque troublée que les pèlerinages en terre sainte commencèrent à se multiplier, et les récits navrants que rapportaient les voyageurs furent l’une des causes des Croisades. Lorsqu'on songe que les espérances relatives à la Parousie expliquèrent ainsi, en partie, le choc du monde chrétien et de la civilisation musulmane, cette rencontre formidable semble, à première vue, avoir mis aux prises deux types de piété radicalement divers. Et cependant, il vaut la peine d'observer que l'Islam croit, lui aussi, à la victoire finale du Christ. Il reviendra, disent les Mahométans, à la fin du monde, il triomphera de l’Antéchrist et il établira, sur la terre entière, le pou-
voir incontesté de la religion musulmane. Grossière erreur!
dira-t-on. Certes, mais l’Église en commettait presque d’équivalentes : avant d'abandonner le sol de l’Europe, les croisés commençaient parfois leurs exploits en massa-
crant les Juifs. Cette haine brutale à l’égard des compatriotes mêmes du Messie, dénotait une radicale ignorance du plan de Dieu pour le salut du genre humain; c'était la méconnaissance absolue du rôle ethnique réservé au peuple élu, dans les futures destinées religieuses des nations. Et cela est si vrai, que saint Bernard lui-même, et plusieurs papes célèbres, tout en prenant hautement la défense des Juifs persécutés, justifient leur humanité par des considérations de ce genre : il faut que cette nation errante et méprisée subsiste jusqu’à la fin des siècles, pour servir à l'apologie du christianisme; son malheur est une démonstration de la vérité évangélique !
Aussi, l’Église romaine n’a jamais manqué d’adversaires pour l’assimiler à la puissance de l’Antéchrist. Au XIIe siècle, c’est Gerhoch, en Bavière; dans son écrit De investigatione Antichristi, il condamne sans merci la papauté et la curie, Ce sont aussi des prophétesses comme Hildegarde, Elisabeth de Schünau et autres, qui se croient parvenues aux derniers temps, et qui décrivent, avec des couleurs apocalyptiques, le châtiment de l’Église dégénérée. — Au XIIIe siècle, c’est Joachim de Floris, dont l'influence est immense. Pour lui, l’histoire universelle comprend trois ères: la première est celle du Père, dans l’ancienne alliance; la seconde est celle du Fils, dans la nouvelle alliance; la troisième, celle du Saint-Esprit; elle est imminente, et coïncidera avec la consommation du Royaume de Dieu sur la terre. Le premier âge s’est réparti en sept périodes, selon analogie des sept jours de la création; le second âge comptera aussi sept périodes; or, si l’on s’en rapporte aux 42 générations de Mat. 7 et aux 42 mois (— 1.260 jours) d’Apoc. 11/2 et 3, les six premières périodes se subdivisent en 42 sections de 30 années; on est donc parvenu à la fin de !a
sixième période, qui se terminera en l’an 1260. Ensuite, commencera la période sabbatique de la nouvelle alliance, ou l’ère du Saint-Esprit. On touche donc à l’angoisse des derniers jours, et aux châtiments qui fondront sur l’Église corrompue par le clergé; toutefois, elle sortira victorieuse et transformée de cette crise, grâce au monachisme; l’ère définitive, en effet, sera celle des moines, comme la seconde celle des prêtres, comme l'ère primitive était celle des Laiques. — Cette importance accordée aux moines, démontre assez à quel point les critiques les plus sévères du romanisme étaient encore imbus de son esprit. Ces prédicateurs du Royaume de Dieu n’en ressuscitaient guère que le nom; ils ne soupçonnaient pas que la doctrine biblique du Royaume implique la synthèse de l’Église et de l’État, du domaine religieux et du domaine profane. Cette ignorance des axiomes fondamentaux de l’hébraïsme caractérise, à la même époque, l’admirable initiateur du mouvement franciscain. Malgré son amour passionné de la nature, François d'Assise confond, pratiquement, la sainteté avec l’ascétisme ; il envoie bien ses disciples « annoncer le Royaume de Dieu, » mais ces prétendus successeurs des apôtres prêchent la pauvreté, l’oraison, la contemplation, ne fût-ce que par leur exemple; si bien que cette poétique et merveilleuse tentative de restauration évangélique aboutit, en définitive, à la fondation d’un nouvel ordre de moines. C’est la prédication du Royaume, amenant la négation du Royaume! Aussi, dès 1956, à Paris, Guillaume de Saint Amour confondait les Franciscains et les Dominicains dans un même anathème, lançait contre les ordres mendiants son écrit De periculis novissimorum temporum, et abominait en eux les précurseurs de l’Antéchrist.
L'influence de Joachim de Floris fut profonde; c’est à ses
enseignements que se rattachent, en Allemagne, les visions apocalytiques d’une Mathilde de Magdebourg, qui mourut en 1277. Dans la Souabe, au milieu du XIVe siècle; les sectateurs de Joachim font courir le bruit que le pape InnocentIV est l’Antéchrist en personne, et que l’empereur Frédéric IT est l’instrument prédestiné des desseins divins à son égard. Malheureusement pour l’empereur, tous les Joachites n'étaient pas Gibelins; et pour ceux d’entre eux qui se rattachaient au parti guelfe, l’Antéchrist était précisément ce même Frédéric IT. C’est ainsi que l’eschatologie servait les querelles politiques. Cependant, c’est bien sur le front des souverains pontifes que les voyants du Moyen âge gravaient, le plus souvent, le chiffre de la Bête. En 1300, un ouvrier de Parme, Segarelli, périt dans les flammes, pour avoir assimilé l’Église romaine à la Babylone de l’Apocalypse. Un jeune prêtre, Dolcino, prit sa succession; entouré de 2.000 disciples, il résista pendant deux ans à la force armée; mais vaincu par la famine, il alla finir sur le bûcher. Dans un premier écrit prophétique, daté de 1300, il avait annoncé qu’en l’an 1303 toute la chrétienté se rangerait derrière lui; en 1305, il recula. d’un an l’échéance. À ses yeux, le développement du Royaume de Dieu comprenait quatre stades : d’abord, celui des patriarches, ensuite, celui des apôtres (appelés par Jésus-Christ à pratiquer le célibat et la pauvreté); troisiè-, mement, le stade inauguré par Constantin, période où les règles de Saint-Benoit, des Franciscains et des Dominicains avaient, en vain, combattu la corruption ecclésiastique; enfin, le stade suprême, inauguré par Segarelli et Dolcino, époque bienheureuse qui sera marquée par une nouvelle Pentecôte. | 5
Dolcino n’est pas le seul visionnaire du Moyen âge qui
se soit cru le Rédempteur du monde. Déjà au XII: siècle, en Bretagne, le nommé £Eon s'était appliqué à lui-même ces paroles entendues dans une église : & per Eum qui venturus est judicare vivos et mortuos, » et l’on avait dû mettre des troupes en branle pour disperser ses sectateurs. Ce qui étonne, après tout, ce n’est pas qu’il y ait des fous dans le monde; mais c’est qu’il y ait tant de gens pour courir après les fous. Vers la fin du XIITe siècle, en l’an 1260, terme fatidique indiqué par Joachim de Floris, de longues processions de flagellants parcoururent le nord de l'Italie, en se fouettant le dos avec ferveur, et en chantant lugubrement des psaumes. Vers la fin du XIVe siècle, les mêmes scènes se renouvelèrent, mais dans de plus vastes proportions ; la tête voilée, le torse nu, les pénitents serpentaient à travers l’Europe centrale, transportant de ville en ville une lettre écrite par le Christ lui-même, et parvenue au patriarche de Jérusalem par l’intermédiaire d’un ange. De ces faits patents, évidemment ridicules, mais singulièrement émouvants, comme tout ce qui touche aux grandeurs et aux aberrations de l’âme humaine, on
aurait tort de conclure que l’étude attentive de l’Apocalypse
est le plus court chemin de la raison à la démence. Jean Milicz, qui mourut à Prague en 1374, mérite hommage de notre admiration; sans doute, il croyait à l’imminence de la fin du monde, et il fit même le voyage de Rome pour soumettre ses pressentiments au pape; mais la conviction que l’Antéchrist était déjà à l’œuvre, ne l’empêcha pas de lutter vaillamment pour le Seigneur; il fut un puissant prédicateur de réveil; plus de deux cents femmes tombées se repentirent à sa voix, et il dut fonder pour elles un refuge spécial qu’il nomma Jérusalem.
À la vérité, on pourrait, avec apparence, attribuer aux
préoccupations eschatologiques les folies burlesques ou sanguinaires qui marquèrent le mouvement anabaptiste (1). Mais nous nous refuserons toujours à reconnaitre la doctrine du Royaume de Dieu dans des erreurs, apocalyptiques ou non, qui en constituent très nettement la négation. Or, on sait que la tendance fondamentale de l’anabaptisme, c’est la
radicale et presque brutale séparation de la nature et de la.
grâce : le but est de tracer, dès ici-bas, une ligne de séparation absolue entre les convertis et les inconvertis, d’orga-
niser une assemblée visible des saints, prédestinés à la
domination sur le monde pendant une durée de mille ans. Parmi les propagateurs de ces principes, il faut citer Melchior Hofmann, fourreur de son état, qui donnait sept années à Jésus-Christ pour revenir, et qui se considérait lui-même comme le précurseur Élie annoncé par Malachie. On sait qu’il était en prison en 1543, mais on perd sa trace depuis lors. Par contre, on n’ignore pas ce que sont devenus Matthiesen, le boulanger de Harlem, et Bockhold, tailleur et tavernier à Leyde. Le premier prêchait ouvertement la révolte contre l’ordre établi, et l’extermination littérale des impies, afin de frayer la voie au règne des saints. Aussi, saisit-il avec empressement l’occasion d’aller rejoindre Bockhold ou Jean de Leyde à Münster; là, ils prophétisèrent ensemble, et Matthiesen, qui s’intitulait Énoch, décréta, au nom de Dieu, qu’il fallait chasser de la ville tous les incrédules; ainsi advint, le 27 février 1534, et les saints se partagèrent la cité. Malheureusement les impies, évêque en tête, assiégèrent Münster, et le prophète Énoch
(1) Le Montanisme, écrit Dorner, attend passivement le retour de Jésus-Christ, et s’y prépare moralement; les anabaptistes veulent le hâter par la violence. Plus est abrupt le début de l’âge d’or, moins on se préoccupe du point de vue éthique (ibid.)
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périt dans une sortie. Bockhold prit aussitôt sa place; d’après des révélations célestes, il proclama la dissolution
du Conseil municipal et l'établissement d’une Théocratie ;
le gouvernement fut remis à douze anciens, qui promettaient de se laisser diriger par les inspirations de Bockhold.
Celui-ci introduisit, sur le champ, la polygamie dans la ville, devint le mari de dix-sept femmes, annonça qu’il
était le roi du globe, et désigna les douze personnages qui devaient gouverner sous lui durant le Millénium; il envoya même vingt-huit apôtres au dehors, pour propager son empire. En attendant, les impies assiégeaient toujours les
saints; ceux-ci finirent par succomber, et Bockhold expira
dans les supplices.
On comprend que les espérances du chiliasme fussent considérées par l’Église avec une certaine défiance. Pour se débarrasser des enseignements de Jean Campanus et de ses préoccupations eschatologiques, on l’enferma à Clève, où il mourut fou, vers 1578, après vingt années de geôle. Quant à David Joris, peintre sur verre, qui se donnait pour Emmanuel, qui prétendait que l’ère du Saint- Esprit datait de lui, que l’empire du monde était promis
aux anabaptistes (comme jadis Canaan aux Israélites), sa tête
fut mise à prix; et s’il put mourir paisiblement à Bâle, en
4556, c’est à la faveur d’un faux nom. On eut seulement la
satisfaction tardive, trois ans après, d’exhumer et de brüler ses restes. Quant à Servet, on ne manqua pas de lui reprocher d’être un chiliaste. Et que de fois, dans le cours de l’histoire subséquente, cette épithète infamante suffit à perdre un homme! À Danzig, au XVIIe siècle, Rahtmann eut l’imprudence d'affirmer que la lettre biblique n’a pas le-pouvoir de sauver, si l'influence de l'Esprit ne s’y joint pas ; on l’accusa aussitôt d’être chiliaste! Le prédicateur
Breckling, qui mourut en 1711, en Hollande, fut destitué sous la même inculpation. Spener fut traité de fanatique parce qu’il osait mentionner le Millénium, et cependant il se bornait à enseigner qu'après la destruction du papisme, et après la conversion des païens et des Juifs, l'Église traverserait une ère de paix et de pureté qui serait l’avant-goût du sabbat éternel. Il est vrai que la doctrine eschatologique a toujours eu ses enfants terribles; mentionnons seulement G. Arnold, piétiste, théosophe et chiliaste, pour qui l’histoire de l’Église devrait se résumer dans celle des sectes, schismes et hérésies diverses qui ont marqué, en divers temps, les protestations de la conscience individuelle contre les dogmes ecclésiastiques. Il y a là, d’ailleurs, une part de vérité; et si nous ne le pensions pas, nous n’écririons pas le présent chapitre.
Le XVIIe siècle fut presque aussi fertile que le XVIe en aberrations apocalyptiques. Il est utile de rappeler que l’idée directrice du presbytérianisme puritain, en Écosse et en Angleterre, c'était l’organisation du Royaume de Christ, d’une théocratie de la Nouvelle Alliance, fusionnant l’État et l’Église; il s’agissait là d’un véritable gouvernement, qui était aux mains d’une aristocratie spirituelle; celle-ci dirigeait les conseils presbytéraux par les synodes, et les troupeaux par les conseils. Système complet, qui se. vantait d’une origine divine et qui ne pouvait, dès lors, admettre à ses côtés l'existence parallèle d’une autre forme ecclésiastique. De là, par contre-coup, la-réaction du congrégationalisme : une Église, disent les Indépendants, quelle qu’elle soit, ne peut pas s’identifier avec le Royaume de Christ; c’est le Messie en personne qui triomphera des puissances adverses; d’ailleurs, le Millénium est imminent! Alors, les croyants prophétisent; le règne des
+ cf ddité dei TA
saints va commencer; ils s’appuient sur le livre de Daniel et sur la vision des monarchies successives, au point qu’on les appelle « Quintomonarchistes. » Le point culminant de cette agitation est atteint en 1656; et le quaker Naylor fait une entrée messianique à Bristol, procession symbolique destinée à représenter spirituellement, mais sous la forme de l’entrée triomphale à Jérusalem, la prochaine Parousie du Christ. Cette grandiose équipée mena
Naylor dans les bras des bourreaux. C'était précisément
l’époque où Drabicius, marchand de drap en Hongrie, se vantait de recevoir des révélations d’En-haut, annonçait la ruine de la maison d'Autriche pour 1657, l'élévation du roi de France à la dignité d’empereur d'Allemagne, l’immi-
nente destruction du papisme, et la conversion de tous les
paiens, signe des derniers temps. Mais il fut arrêté pour crime de lèse-majesté, et supplicié.
Avec Jean de Labadie, la France ne restait pas en arrière. Cet ancien jésuite, devenu prédicateur protestant, se fit destituer en 1669, par un Synode wallon, à cause de ses opinions sur le chiliasme, sur « l’apocatastase, » et sur la nécessité d’une réforme au sein de l'Église dite réformée. Livré à lui-même, il organisa une communauté composée uniquement de régénérés, et groupa 60.000 âmes autour de lui. Les plus étranges erreurs trouvèrent là un terrain de culture approprié; la mortification de la chair et la
communauté des biens s’alliaient à des théories mysti-
ques sur le sens de l’union conjugale entre régénérés : puisqu'ils se mariaient afin de peupler le Royaume de Dieu, l’engendrement de leurs enfants affranchissait ceuxci du péché originel, et ils devaient venir au monde sans coûter aucune souffrance. Ces excentricités provoquèrent une enquête gouvernementale, et Labadie, tout en
publiant son apologie, jugea prudent de quitter la Hollande.
C’est en 1650 qu'il s'était séparé de l’Église romaine. Or, en 1670, les préoccupations apocalytiques se manifestèrent de nouveau en Angleterre par la fondation d’une communauté « philadelphienne; » nom significatif, que la fondatrice, Jane Leade, empruntait au chapitre 5 de Apocalypse. Zinzendorf reprit ce titre, au XVIIIe siècle, pour la communauté qu’il organisa, et dont l’apparition, disait-il, marquait l'aurore de l’ère philadelphienne, nouvelle phase de l’histoire ecclésiastique, période annoncée par les prophètes et les apôtres. La fondation de communautés philadelphiennes devenait, d’ailleurs, une spécialité; et le réformé allemand, Henri Horche, était passé maître en cet art. Ce genre d’activité avait, sans doute, été facilité en Allemagne par des prédictions comme celles de la demoiselle Rosamonde d’Asseburg, honorée de révélations sur le Millénium depuis l’âge de sept ans; son disciple Petersen mourut en 1727, après avoir perdu sa place de superintendant, à cause de ses enseignements fantastiques sur le chiliasme et la palingénésie. Au surplus, les communautés philadelphiennes ne méritaient pas toujours le respect. Celle qui fut fondée en 1702, à Allendorf, par Éva de Buttlar, n’était qu'un mauvais lieu de la pire espèce; séparée de son mari, elle y vivait avec un individu qui incarnait Dieu le Père, et un jeune amant qui incarnait Dieu le Fils; ellemême incarnait le Saint-Esprit, elle était la Porte du Paradis, la nouvelle Jérusalem, la Sagesse descendue du Ciel, la seconde Eve, la Mère de tous les vivants. Dans une autre communauté de ce genre, près de Berne, les frères Kohler se donnaient pour les deux témoins de l’Apocalypse (ch. 11). Ailleurs encore, on décrète que Ronsdorf est la Sion nouvelle; une servante qui vit avec un homme
marié annonce l’imminence du Millénium, déclare qu’elle est l’Épouse de l’Agneau, et qu’elle va enfanter le Sauveur du monde (Apocalypse 12).
On s’étonnerait, à bon droit, si le prophétisme des Cévennes n'avait pas contribué, pour sa part, à entretenir la fermentation des espérances apocalyptiques. Cest aux Cévenols, en effet, qu'il faut faire remonter la formation d’une Ecclesia ambulatoria, qui parcourut l’Allemagne au début du XVIIIe siècle, en annonçant partout la proximité
des châtiments divins. C’est à eux, encore, que revient
l’organisation, en Angleterre, d’une secte qui attendait, avec anxiété, une révélation décisive annoncée par les prophètes huguenots. Enfin, Anna Lee, en 1758, prononce la parole salutaire : elle est l’'Épouse de l’Agneau, elle inaugure le Millénium, elle enseigne que la racine de tout mal, c’est l'union de l’homme et de la femme. Le mauvais vouloir de
la population la contraignit de passer en Amérique avec
trente fidèles, en 1774; là, on constitua « l’Église millénaire, ou la Société unie des Croyants. » Après sa mort, on décréta que, si le Christ était le fils de la Sagesse éternelle, Anna était la fille de cette même Sagesse, mère des fidèles comme Christ en est le père (1).
A cette époque, du reste, en plein XVIIIe siècle, la folie eschatologique sévissait, sans frein, en Russie. Vers 1650, le paysan Filipow avait affirmé, sans sourciller, sur la foi d’une apparition du Très-Haut, que le Père des esprits s'était incorporé à lui, et que le premier article du Credo consistait à confesser qu’il n’y avait point d'autre Dieu que Filipow. Cet enseignement avait rencontré tant d’approba-
(1) On affirme que cette secte des Shakers existe encore dans l’État de New-York.
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tion, qu’un autre paysan, Suslow, fut adopté par le premier en qualité de Fils. Ce nouveau Messie envoya douze apôtres en mission; les persécutions s’abattirent en vain sur ce Christ, qui persista, jusqu’au bout, dans ses revendications. Un second Christ lui succéda, en la personne d’un certain Lupkin, qui mourut en 1732; et la dignité messianique se transmit alors au nommé Petrow. Après la disparition de ce dernier descendant spirituel de Filipow, les sectateurs de ce fou se bercèrent de lillusion que l’empereur Pierre III, détrôné par Catherine Il, était une incarnation renouvelée du Christ, et qu’il se tenait caché, en attendant l'heure propice; alors il reviendrait, pour exercer un épouvantable jugement sur les incrédules. — Quoi! du temps de Catherine IT! IL est difficile, après cela, de nier les affinités électives de l’âme humaine pour le messianisme. Du reste, lors du premier partage de la Pologne, cette même princesse eut l’occasion de grâcier un Messie juif, Jacob Leibowicz; la dignité qu'il s’arrogeait lui avait valu, d’abord, la haine des talmudistes, puis celle des inquisiteurs, après son entrée nominale dans le catholicisme. Rendu à la liberté, 1l groupa ses fidèles et fit honorer en lui une incarnation de la divinité; cet étrange Messie réussit même à obtenir pour sa fille, la belle Eve, une quasi adoration.
Après le spectacle effrayant de tant d’aberrations monstrueuses, les erreurs d’un Swedenborg sont pour l'esprit un véritable repos. Lui aussi, il a des extases; lui aussi, il prétend renouveler de fond en comble la chrétienté, pour construire la nouvelle Jérusalem; lui aussi, il n’a d’yeux, dans toute la Bible, que pour l’Apocalypse, mais il affirme, cependant, que le retour du Christ restera invisible et spirituel. Cette erreur-là vaut mieux que l'erreur opposée,
hs.
LR
à laquelle il est difficile d'échapper, semble-t-il; n’a-ton pas vu un savant comme William Whiston, à la fois
mathématicien, physicien, astronome et théologien, finir
sa carrière, en 1752, dans des rêves chiliastes extravagants ? |
Du reste, l’on se tromperait fort, si l’on croyait que le XIX° siècle a vu la fin des préoccupations apocalyptiques. Elles sont plus ardentes que jamais. On sait le rôle qu’a joué le Wurtemberg dans la courageuse défense des droits de l’eschatologie; c’est là que les partis les plus opposés se
réconcilient dans une foi commune au Millénium; Bengel
n’en avait-il pas annoncé l’aurore pour l’année 1836? C’est ainsi que les disciples de Michel Hahn (mort en 1819), et ceux de Pregizer (mort en 1824), profondément divisés sur le sujet de la justification, étaient d'accord en ce qui regarde l’apocatastase. Ailleurs, il n’en allait pas de même. A partir de 1840, un double courant se dessina parmi les luthériens allemands, à propos des prophéties; les uns estimant qu’il fallait les spiritualiser, les autres insistant sur l'impossibilité de passer sous silence, dans l’enseignement de l’Église, le
Chiliasme biblique. Des divergences du même genre se
produisirent parmi les luthériens allemands établis en
Australie; le synode dit d'Emmanuel affirmait que la ques-
tion du Millénium était une question ouverte, et qui ne saurait diviser l’Église; tandis que le synode Sud-Australien
soutenait un point de vue diamétralement opposé. Mêmes
divisions parmi les luthériens allemands aux États-Unis; le synode de Buffalo et celui du Missouri estimèrent que le synode d’[owa était infidèle aux symboles ecclésiastiques, en affirmant que la question du chiliasme reste une question ouverte.
Elle le reste, en tout cas, dans le domaine de la pratique.
En 1801, l'anglaise Jeanne Southcote annonça qu’elle était la femme enveloppée du soleil, dont il est question dans l’Apocalypse, au chapitre 72. Ses sectateurs, intitulés Nouveaux-Israélites ou Sabbatariens, construisirent une chapelle à Londres, et y préparèrentun magnifique berceau pour le Messie que Jeanne devait enfanter; elle mourut en 1814, sans l’avoir mis au monde. — En 1803, le paysan würtembergeois, Rapp, s'était établi aux États-Unis pour y fonder la communauté de l’Harmonie. Ses 600 disciples le vénéraient en qualité de patriarche, prophète et souverain sacrificateur, et attendaient avec lui la Parousie imminente. En 1893, ils se construisirent une ville nommée Économie. Survint, en 1831, un aventurier du nom de Müller, qui avait joué en Europe le rôle d’un prophète appelé à fonder une monarchie universeile; inquiété par une enquête judiciaire, il avait pris le chemin de l'Amérique. Lorsqu'on apprit, à Économie, qu’il avait été persécuté à cause de sa foi à la Parousie, on le reçut à bras ouverts; d'autant plus, qu'il se présentait comme étant le comte Maximilien de Léon. Il provoqua vite une scission parmi les disciples de Rapp, en tâchant de rétablir le mariage, dont on avait décrété l’abolition, et il s’éloigna avec 250 schismatiques pour fonder la communauté de la Nouvelle Jérusalem. Quant à Rapp, il mourut en 1847 espérant, jusqu’à son dernier souffle, que le Christ allait apparaître, et qu'il irait à sa rencontre pour lui présenter sa communauté.
Tout cela était bien innocent auprès des drames qui se déroulaient en Europe. Un certain prédicateur catholique, nommé Pôschl, s'était fait emprisonner par le gouvernement autrichien, à cause de lagitation que provoquait son enseignement sur l’imminence de la fin du monde; ses disciples s’attachèrent, alors, à un paysan du nom de
Haas; leur fanatisme s’exalta au point qu’en 1817, le jour du vendredi saint, ils immolèrent une jeune fille. Six ans plus tard, en Suisse, la visionnaire Marguerite Peter
annonçait que la victoire définitive du Messie sur Satan
exigeait du sang. En conséquence, on tua sa sœur; puis, elle se fit clouer les mains et les pieds, avant de recevoir le coup de couteau fatal.
En 1895, aux États-Unis, Joë Smith commencait ses révélations : les dix tribus d'Israël, qui ne sont jamais rentrées en Palestine, ont émigré en Amérique, et l’un de leurs prophètes, « Mormon, » a caché dans la terre, pour les
Saints des derniers jours, des secrets que Smith vient de
fe tt. Dal: dis .
déchiffrer. Aussitôt, on se groupe autour du héros, on s'organise en Église, on fonde la ville de Nauvoo où l’on élève un temple magnifique. Mais cette communauté déchaine une haine furieuse; la population avoisinante, après avoir détruit la ville et tué Smith, chasse de ses parages les Saints des derniers jours... Ceux-ci, au nombre de 15.000, après deux ans de pérégrinations, s’établirent dans PUtah et fondèrent la Nouvelle Jérusalem, vulgairement appelée la Cité du Lac Salé. Les révélations du charpentier Young justifièrent la nécessité religieuse de la polygamie; car les femmes qui ont été unies à un Saint des derniers jours, sont les seules qui puissent parvenir à la vie éternelle. À la fin des âges, Jésus reviendra, il siègera dans le temple du Lac Salé, et y exercera le jugement. En attendant ce jugement général, les Mormons se chargeaient d’en exécuter de sommaires sur les caravanes qui traversaient leur territoire; sur un signe du Prophète, les « anges de la destruction, » ou autres associations secrètes, pratiquaient l’assassinat et scalpaient leurs victimes. À partir de 1869, le chemin de fer qui relia les deux
Océans priva, ent de son isolation funeste ce singulier « Royaume de Dieu. »
Chose étrange, au moment même où Smith groupait les Saints des derniers jours en Amérique, Jean Darby les rassemblait en Europe; c’est entre 1820 et 1850 qu'une
communauté apocalyptique se fondait à Plymouth, en vue :
de l’imminente Parousie. Mais c’est aux États-Unis, néanmoins, que la secte des Adventistes vit le jour. Affirmant que les 2300 jours du prophète Daniel désignent tout autant d'années, Miller annonçait la Parousie pour la nuit du 23 octobre 1847. II convainquit plusieurs milliers de disciples; à la date fixée, ceux-ci étaient rassemblés dans leurs tabernacles; les heures s’écoulèrent, et le Seigneur n’apparut point. On allégua une erreur de calcul, et l’adventisme continua ses conquêtes. — Miller était entré dans la lice en 4833; c’est en 1836 que les Irvingiens prirent position, devant le public, par un écrit apostolique dédié à tous les conducteurs ecclésiastiques et à tous les princes des nations chrétiennes. À Londres même, les Irvingiens possédaient sept communautés, d’après le nombre des sept églises de l’Apocalypse; là, on prêchait que la Parousie était imminente. En effet, la corruption de l’Église, lagrande Babylone, expliquait, jusqu'ici, les délais du Seigneur; mais maintenant, grâce à Irving, douze apôtres viennent d’être consti-
tués, et c’est le sut de la fin; les événements suprêmes .
se dérouleront avant qu'aucun Irvingien meure. Quand ils commencèrent à mourir, on élargit la formule; on décrète que ceux-là étaient déjà nés, qui verraient le début des derniers temps. Du reste, les Irvingiens gagnèrent à leur cause quelques théologiens allemands, par exemple Thiersch, et ils comptent aujourd’hui, de l’autre côté du Rhin, environ 9.000 adhérents.
Car l’Allemagne, nous l’avons déjà constaté, offre un terrain favorable aux préoccupations eschatologiques. Parmi les Wurtembergeoïis, établis dans la Russie méridionale, Barbara Spohn, en 1842, annonça la fin du monde; il s'agissait donc de gagner la Palestine au plus vite, car c’est là que le Royaume du Millénium s’établirait. Qu’importait la longueur du voyage? La manne céleste nourrirait les pelerins, et le Christ les revêtirait de l’habit de noces en Terre Sainte. À la Pentecôte de 1843, trois cents pèlerins s’ébranlèrent; mais le gouvernement leur barra la voie; on leur permit, seulement, d'envoyer trois éclaireurs pour chercher un lieu propice à l'établissement. Ces envoyés revinrent
calmés. En 1854, Christophe Hofmann forma le projet
d’entrainer en Palestine 10.000 familles allemandes, afin d’y reconstituer un peuple de Dieu, et d’y établir un état social fondé sur l’application des lois de Moïse; il parvint à envoyer des colons en Terre Sainte, mais non à rebâtir le temple de Jérusalem pour accomplir les prophéties et donner au monde un sanctuaire central. En 1878, des chiliastes bavaroiïis allèrent se ruiner dans la Russie australe pour obéir aux suggestions apocalyptiques du pasteur Clôter; celui-ci prétendait avoir découvert, exégétiquement, l’endroit où les chrétiens des derniers jours vivraient en sûreté pendant le règne de l’Antéchrist. Malgré l’échec de ses dupes, Clôter se rendit lui-même en Crimée, et ce voyage, entrepris en 1880, l’affermit dans ses convictions! Mais sa destitution, au retour, enraya le mouvement. Du reste, c'était une Allemande aussi, cette Jacobine Maurer, établie au Brésil, qui s’acquit un renom de prophétesse parmi ses compatriotes émigrés, et qui finit par se donner pour une réapparition féminine du Christ. De plus en plus exaltée, elle déclara que les croyants avaient le devoir
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d'amener le Millénium en supprimant les impies. Ses sectateurs commencèrent par quelques meurtres isolés, puis, dans la nuit du 25 au 26 juin 1874, bien organisés et bien armés, ils massacrèrent tout ce qui leur tomba sous la main. Il fallut plusieurs jours- à la force militaire pour se rendre maîtresse de ces fanatiques.
Un an avant l’époque où Jacobine Maurer commença ses prophéties, la police russe opérait une descente chez le nommé Plotizyn, en 1869. C'était le chef spirituel de la secte des « mutilés » fondée par Seliwanow, le réformateur des communautés organisées jadis par Filipow. On sait que ces communautés faisaient courir mystérieusement le bruit que Pierre ITT, enterré en 1762, n’était pas mort; dernière incarnation du Christ, il se tenait caché, pour juger les impies au moment favorable. Seliwanow parvint à répandre la croyance qu'il était, lui-même, Pierre IIT, le Messie; il enseignait au genre humain que l’union conjugale est la source de tout mal. Puni par le knout, emprisonné, exilé, Seliwanow persista dans son apostolat messianique et le bruit courut, après sa fin, qu'il s'était de nouveau caché avant de revenir, définitivement, pour juger les vivants et les morts.
Ici et là, sur d’autres points du monde, cette perspective du jugement agita les esprits; à partir de 1842, par exemple, parmi les paysans suédois, des femmes et des enfants annoncèrent, avec une solennité extraordinaire, l'approche des châtiments divins. À la même époque, en Asie, le Chinois Siu, converti au protestantisme, recevait des visions surnaturelles; il se disait prédestiné à exercer lui-même les jugements de Dieu sur l’idolâtrie, en qualité de frère cadet du Christ. Ses prédications groupèrent autour de lui, non seulement des adeptes, mais des armées; et, dès 1851,
il dirigeait un formidable mouvement révolutionnaire qui se proposait l'établissement d’une dynastie Taiping, c’està-dire de la paix universelle. Devenu maitre de Nanking, Siu s’intitula Roi céleste. On sait qu’à partir de ce moment les agissements du réformateur appartinrent à l’histoire
politique (1).
Est-ce tout? L’on pourrait encore allonger la nomenclature des crimes et des folies qui ont marqué, au cours des âges, l’effervescence des idées apocalyptiques. En présence d’un pareil tableau, on reste d’abord stupide; il semble qu’on sorte d’un cauchemar. Et l’on est tenté de s’écrier : Bénis soient les théologiens qui s’efforcent d’extirper du cerveau humain les préoccupations eschatologiques ! — Hélas! le procédé serait aussi vain que radical. N’a-t-on pas vu Jean Noyes, aux États-Unis, fonder, entre 1830 et 1840, la secte des Communistes bibliques ou des Perfec-
(1) Dans son ouvrage sur les Missions moraves, Senft raconte qu'en 1855, au Groënland, l’Esquimau Matthieu gagna les âmes les plus pieuses de la communauté chrétienne (à Friedrichsthal), On se sépara de l’Église, et l’on attendit, sur une montagne, l’avénement du Seioneur. — En 1896 paraissait la dixième édition d’un ouvrage intitulé : L’imininence de l'ère nouvelle. L'auteur se qualifie de « premier chronologiste de l'Association britannique, chronologique et astronomique, premier calculateur de toutes les éclipses et passages de planètes, etc. » Et l’opuscule a pour but d'annoncer, pour le 21 mars 1898, « les grandes assises tenues par l’Ancien des jours, l’avénement de Notre Seigneur, le Millénium, etc. » — Ne lisions-nous pas, en 1897, dans un journal religieux : « La population de couleur, à Lafayette (États-Unis), est en émoi: un prédicant nègre, Callicott, a prophétisé, dans son dernier prêche, que la fin du monde aurait lieu dimanche. Après cetlté révéla-
tion, le révérend a invité ses auditeurs à se réunir, au jour dit, en un
certain lieu, où des chariots de feu viendront les prendre, pour les emporter au ciel. Cette prédiction a mis sens dessus dessous les cenlaines de noirs qui l’écoutaient » (L'Église nationale, cité par Le Ghristianisme). ;
tionnistes? Partant de l’idée que la Parousie spirituelle du Christ s’est produite après la ruine de Jérusalem, Noyes enseignait que ce retour du Seigneur avait mis fin au ioyaume d'Adam, et fondé le Royaume de Dieu dans les cœurs. Noyes avait pour mission de rassembler les Saints dispersés, jusque là, dans ces établissements de Satan qu’on nomme églises officielles; pour des Saints, la Loi n’existe plus; ils ont le droit d’agir selon les impulsions de l'Esprit : biens, femmes, enfants, tout est commun à tous. On devine quelles furent les conséquences d’un pareil enseignement; et cependant, les prémisses n’en étaient pas apocalyptiques, au contraire. Les excès, risibles ou lugubres, dont nous avons déroulé la chaîne, sont donc imputables au cœur de l’homme autant qu’à l'espérance de la Parousie; cette attente constituant, du reste, un terrain favorable à l’éclosion de certains germes morbides.
Au surplus, ces annales de la démence religieuse éveillent en nous autre chose que l’indignation ou le dégoût. Nous sommes là, pour ainsi dire, devant les éruptions volcaniques de l’âme humaine; au bruit de ces explosions répétées, nous mesurons l’incalculable puissance des forces qui somsmeillent au fond de la créature mortelle, de celle au moins qui porte la livrée du Christ, car les animaux sont bien incapables d’exaltation morale. Ges capacités vertigineuses d’ambition sauvage, de crédulité extatique, de mystique débauche, d'endurance infernale, et de divine béatitude, sont l’apanage de l’homme, et elles le marquent au front d’un signe de réprobation qui resplendit, parfois, comme une étoile. Et puis, comment refuser une compassion immense à la grande masse de ces hallucinés, pauvres victimes de leur soif innée de bonheur, et de leur soif surnaturelle de sainteté? Comment
ne pas sympathiser avec cette multitude mélancolique de mystifiés qui ont cru que les cieux allaient s'ouvrir, mais qui sont « morts sans avoir obtenu les choses promises, » et sur lesquels on a jeté de la terre, comme sur les autres? Nous revoyons toujours, en imagination, je ne sais quel exode héroïque et incohérent, à travers les ténèbres de la nuit, pour aller à la rencontre du Seigneur... Il semble que l’obscurité aurait dû se dissiper devant l'éclair de joie qui brillait dans tous ces yeux avides! — Mais c’est l’aube froide et coutumière qui ramena, sur cette foule lassée, la clarté monotone d’un soleil trop connu, et qui n’était pas le Soleil de justice. Peut-on lire le récit d’une déception pareille, sans frémir d’une émotion intense? Nous, chrétiens, qui entrevoyons confusément ce que serait, pour le monde entier, l’avénement glorieux du Messie, pouvons-nous sourire d’une illusion véritablement tragique dans ses conséquences? Ah! le Sauveur lui-même a pitié des infortunés qui murmurent, comme les pèlerins d’'Emmaüs : « Nous espérions! » (1) Cependant, il va de soi que nous ne songeons pas à solidariser les destinées du réalisme biblique avec celles du chiliasme. Déjà nous avons fait observer que les tendances, nettement ascétiques et séparatistes, des sectaires
(1) Martensen écrit, dans sa Dogmatique : « Quand, sérieusement, lon s’enquiert des signes des temps, nous n'avons plus à redouter ni les excès, ni les fantaisies de l'imagination charnelle, car le Christ, le régulateur des temps, se fait la loi de notre conscience. Si donc, au milieu des crises et des douleurs du présent, nous rencontrons des chrétiens qui, plus vigilants que nous, laissent échapper le cri: Voici le Seigneur ! bien loin de les dénoncer comme perturbateurs de l'Église, nous devons les respecter comme de véritables ministres du Christ, car ils nous rappellent de nos distractions à la réalité de la vie chrétienne. »
Le CAS ANGEL SN AE LEO RSR RAP A ET PE ae LAN
apocalyptiques, sont contraires aux principes de l’hébraïsme (1). Ce mépris du corps et du monde est la négation du Royaume de Dieu. Il va de pair, d’ailleurs, avec le mépris de la science; or, la doctrine du Royaume veut être comprise et propagée par des hommes de pensée; la prière sans l’Écriture sainte, la foi séparée de l’étude, lui sont des auxiliaires funestes. Et c’est pourquoi, après avoir esquissé à grands traits l’histoire du chiliasme, il nous reste à retracer, parallèlement, les progrès du réalisme biblique, progrès qui sont indissolublement liés à ceux de l’'exégèse, et en particulier à une interprétation toujours plus profonde à la fois et plus simple de l'Ancien Testament. Le sujet est, d’ailleurs, traité dans l’admirable « introduction générale » de Baumgarten à son commentaire sur le Pentateuque; nous le suivrons, pas à pas, dans la première partie de notre exposé, trop heureux si nous méritions le reproche de répéter, sans plus, notre guide; nous croirions faire preuve d’outrecuidance en agissant différemment.
(4) Darby écrit : « L’attente du retour de Jésus-Christ est le thermo-
mètre de la vie de l'Église. Ces études doivent avoir pour résultat de
nous détacher de ce monde. » Dans un certain sens, elles doivent.avoir un résultat contraire.
TEE TVIDÉE
Les détracteurs contemporains des études eschatologiques, semblent dire que l’Église leur a tourné le dos, définitivement, comme aux envoûtements du Moyen âge et à la sorcellerie; la vérité, c’est que ces études, parfaitement négligées pendant de longs siècles et même à l’époque héroïque du christianisme naissant, se sont imposées de plûs en plus à l’Église, et parviennent, aujourd’hui seulement, à conquérir leur droit de cité dans la théologie. Ceci n’est pas un paradoxe. C’est la constatation du fait que l’Ancien Testament obtient enfin, de nos jours, la place qui lui revient dans l’organisme de la pensée évangélique. Certes, on l’a beaucoup honoré jadis ; mais honorer n’est pas comprendre. L’aititude prise par l’Église primitive à
l'égard de l'Ancien Testament est bien significative; c’est
un cadeau encombrant, un tableau qu’elle ne sait où sus-
pendre. Dans son Précis de l’histoire des dogmes, Harnack
écrit (III, 4): « Dans les communautés pagano-chrétiennes,
l'Ancien Testament, considéré comme source pour connai-
tre la foi, servit : 1° Au développement de la cosmologie
Va : PEN Ere
X Aire NC) RATER » STD he € GE VERTE PRET 46 1h53 ee 1 + EN ARS VE 5 DE Ps PS : RE E REE SE SEE
monothéiste ; 2° à exposer les preuves qu’on tirait de la prophétie, et à démontrer l’antiquité du christianisme (lequel est plus ancien que le monde); 3° à fournir une base pour tous les rites et ordonnances ecclésiastiques dont le besoin se faisait sentir; 4° à développer et approfondir la vie religieuse (psaumes et fragments des prophètes); 5° à rejeter le peuple juif en tant que nation élue, c’est-à-dire à prouver que ce peuple est rejeté de Dieu. En effet : ou bien le peuple juif n’a jamais été en possession de l’alliance avec Dieu, ou bien cette alliance était une alliance de colère, ou bien enfin, le peuple juif, après lavoir possédée, la perdue. Jamais les Juifs n’ont compris l’Ancien Testament; ils n’ont donc plus le droit de le posséder, à supposer même qu'ils l’aient jamais eu en leur possession. » Ce résumé laconique en dit long, dans sa sécheresse, sur l’inintelligence foncière du catholicisme naissant à l’égard de l’Ancien Testament.
À la vérité, cette attitude est facile à expliquer, puisque les églises pagano-chrétiennes, issues de saint Paul cependant, n’ont jamais réussi à se laisser pénétrer par le paulinisme. Leur exégèse, en somme, n’était qu'une conséquence de leur christologie. Connaître le Christ « selon la chair, » est une préoccupation qu’on abandonne aux Juifs; pour les païens, au contraire, ce qui importe, c’est le Christ spirituel. Défendre l'existence pneumatique et la divinité du Christ, voilà l'intérêt souverain dans les communautés pagano-chétiennes; souvent, on fait bon marché de son humanité; à plus forte raison, devait-on négliger l’histoire des Hébreux, ces annales dont le centre est une généalogie, celle qui part d'Abraham pour aboutir au Messie, et dont Bengel disait que les prédicats du Christ, au premier verset du premier chapitre de Matthieu « fils de David, fils d’Abra- :
EPST CUR
ham, » constituaient la récapitulation du Nouveau Testa-
2 . ment. — S'il en est ainsi, on peut affirmer, selon l’heu-
à + LA + k
ge
reuse expression de Baumgarten, que l’Ancien Testament, pris dans son essence, est la préface de l’existence terrestre du Christ (Romains 7/4, 9/5; Galates 4/4). Christ et l’histoire de l’Ancien Testament sont inséparables, car cette histoire préparait la nature à la réception du Messie venu en chair : Q Ipse Jesus, écrit Augustin, intelligitur substantia populi hujus, ex quo natura est carnis ejus. » Ainsi, de même que l’Esprit de Dieu a engendré le Christ en La chair, de même cet Esprit préparait la nature en vue du Messie, car la nature, sans cet Esprit, ne serait que la nature brute, une antithëèse absolue au Christ. Et cependant, l’Église pagano-chrétienne considère l'Esprit de Christ comme quelque chose qui plane au-dessus de l’histoire, au lieu de voir dans cette histoire, dans sa réalité matérielle, « la périphérie de l'existence corporelle du Messie; » l’Église primitive ne sait pas distinguer, dans les révélations de Dieu sous l’ancienne alliance, les prodromes de l’incarnation.
On comprend, dès lors, à quel point l’exégèse des
- pagano-chrétiens dépendait de leur christologie. Les héros
de l’ancienne alliance n'étaient pas, pour eux, des individus en chair et en os marchant sur un sol ferme, mais des visions aériennes; « ce n'étaient pas des personnes, mais des figures. » Or, à celui qui ne pénètre pas le sens profond du passé d'Israël, l’avenir du peuple élu reste aussi caché; le présent seul subsiste, le présent, c’est-à-dire l’obstination tenace de la nation qui rejette son Messie. De là, l'impossibilité de suivre saint Paul dans ses prédictions triomphantes sur la libération d’Israël. On ne peut accep-
* ter sa manière d'interpréter les prophéties; et Pon se lance,
* } à corps perdu, dans l’allégorisation. L’exégèse devient un
jeu d’esprit. Origène déclare que la femme d’Abimélec.
représente la philosophie naturelle; il estime que, si la portion de Benjamin fut plus grande que celle de ses frères, c'était & soit à cause de Jérusalem, soit comme type de l’apôtre Paul. » Pour Cyrille, les douze fontaines d’Élim représentaient les douze apôtres, et les soixante-dix palmiers représentaient les soixante-dix disciples. Tel était le « spiritualisme » de l’époque.
Une réaction, naturellement, s’imposait. Jérôme s’en fait le champion; il désigne sévèrement Origène : « Semper allegoricus et historiæ fugiens veritatem. » Mais quoi! ïl ne possède pas, lui-même, la clé de l'Ancien Testament:
ce sont les exagérations de son adversaire qu'il réprouve,
mais le point de vue général est le même. N'est-ce pas lui
qui écrit : & Isaac portat imaginem Dei patris, Rebecca.
Spiritus sancti, Esau populi prioris et diaboli, Jacob ecclesiæ sive Christi. Senuisse Isaac consummationem orbis ostendit, oculis caligasse, fidem periisse de mundo. » N’estce pas Jérôme qui écrit, dans sa préface au commentaire sur Ésaïe : € Post veritatem historiæ spiritualiter accipienda sunt et sic Judæa et Hierusalem, Babylon et Philistim intelligenda sunt, ut omnia quæramus in sensu. » Avec
une pareille théorie, il n’est pas difficile d’arracher au
malheureux Israël les plus belles perles de la promesse. L'école d’Antioche, avec Théodore, et bien que celui-ci se fasse accuser de judaïsme, ne parvient pas à détourner l’exégèse du lit qu’elle s'était creusée; car Théodore, luimême, n’accorde pas à l’histoire sainte la valeur d’une histoire réelle. Pour lui, les personnages et les événements de l’Ancien Testament ne conduisent pas plus loin, par eux-mêmes, et ne contiennent pas virtuellement le Christ;
di "Save. def AZ Ar $ f al ° { v - k ui,
les prophéties elles-mêmes ne renferment pas l'avenir en germe ; elles sont l’incomplète expression d’une vérité qui se trouvera coïncider avec la réalité, et que celle-ci, du
reste, dépassera infiniment. En résumé, ici encore, aucun
lien organique entre les deux alliances. Chrysostôme, qui appartient à la même école, avoue, en effet, qu'il existe entre elles une solution de continuité; mais, selon lui, la substance prophétique de l’Ancien Testament est restée providentiellement voilée; sans quoi, les ennemis de l’accomplissement eussent détruit les livres saints.
Cette singulière inintelligence à l’égard de l'Ancien Testament, commune aux défenseurs et aux adversaires de l’allégorisme, explique suffisamment les erreurs con-
nexes du chiliasme et du monachisme. Sans doute, le
chiliasme fut désavoué par l’Église, tandis que le monachisme y florissait; mais elle portait dans son sein ces deux enfants, et l’on peut se demander de quel droit elle reprit, pour son compte, la célèbre parole : « J’ai aimé Jacob et j'ai haï Ésaü. » Le chiliasme, il est vrai, n’avait rien de commun avec le réalisme biblique; mais n’était-ce pas le cas pour la théologie orthodoxe? Celle-ci n’avait-elle pas déraciné le Messianisme, arraché la Nouvelle Alliance au sol nourricier de l’Ancienne, transplanté le christianisme
hors de l’histoire? Et est-il surprenant, dès lors, que les millénaires aient protesté contre une exégèse fantaisiste et
autoritaire? Est-il étonnant, du même coup, qu’ils aient dépassé la mesure, dépourvus qu’ils étaient de tout appui régulateur dans l’hébraïsme, et entrainés, d'autre part, vers l'exagération de leur propre principe, par le consensus universel de l’Église en faveur d’un ascétisme anti-biblique”? Non, tout cela était inévitable; et d’autre part, l’Église ne
pouvait pas reculer devant l’anathématisation d’une doc-
trine qui identifiait la nouvelle Jérusalem avec Pepuza. Toutefois, l’orthodoxie n’en prit pas occasion pour s’amender ; au lieu de modifier ses prétendus axiomes exégétiques, elle les laissa subsister tels quels, mais en menaçant d’excommunication ceux qui s’enhardiraient- jusqu’à en tirer — directement ou par voie de réaction — certaines conclusions eschatologiques mal sonnantes. C’est ainsi que Jérôme formule solennellement son oracle : Facessat fabula mille annorum (Daniel 7). Et dans son commentaire sur Ézéchiel (chap. 37, 38) il déclare que la doctrine du chiliasme est judaïque, tandis que son interprétation « spiritualiste » est l’explicatio ecclesiastica. Gette dernière épithète n’est que trop exacte; mais elle s’applique aussi à la doctrine du chiliasme ascétique et fantasmagorique. Y voir, en effet, de l’hébraïsme, et cela à une époque où l’Ancien Testament, comme le Sahara de nos atlas était encore une « terre inexplorée, » ce serait un comble. L'Église, d’ailleurs, oubliait la poutre qu’elle portait dans son œil : elle qui s’enfonçait, de plus en plus, dans le cléricalisme! Après avoir ouvert ses cadres aux païens, elle s’efforçait de réédifier, à l’intérieur, la barrière extérieure qu'elle avait détruite inconsidérément. La sainteté se réfugie dans le clergé; l’Église livre les laïques à leur imperfection constitutionnelle; elle donne à la souillure et au néant tout le domaine profane, la nature elle-même créée par Dieu, et rachetée par l’incarnation du Fils. Et la théologie renchérit encore sur la pratique; affranchie de tout lien avec les faits révélés, avec l’histoire concrète du salut, avec le monde réel et vivant enfin, tel que l’Ancien Testament nous le donne à connaître, la pensée théorique, ivre de spéculation, s’égare de plus en plus sur les hauteurs métaphysiques d’un dogmatisme nébuleux :
de | : * FE \