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bientôt, Aristote, en pleine chrétienté, va poser le pied sur le cou d’Ésaïe.
Et ce sera le Moyen âge. Si l’on veut savoir ce qu'était devenue l'interprétation de la Bible à cette époque, il suffit de consulter la Glossa ordinaria, le manuel exégétique du catholicisme médiéval. Là, sous l’invocation des Origène, des Jérôme, des Augustin, on déraisonne sans frein au nom du « spiritualisme. » À propos de l’envoi des deux espions par Josué, on écrit : « Misit Christus duo testamenta, ut credentium fidem vel rebellium infidelitatem probaret ante adventum Jjudicii. » A propos du puits dont Jacob roula la pierre pour Rachel, et auprès duquel reposaient trois troupeaux, on dit : € Aqua putei scientia V. T. quam lapis claudebat, sed adveniente Christo lapis remotus est. » Et plus loin, renchérissant sur cette ex-
plication, on ajoute : « Allegorice, per puteum baptismus,
per agrum mundus exprimitur, per tres greges juxta puteum cubantes signantur illi, qui ad fidem trinitatis accipiendam pertinent in humilitate exoptantes baptismi gratiam. » | |
On sait que Nicolas de Lyra fut le Théodore de son époque, et qu'il s’efforça de ramener les exégètes à la grammaire. Mais bien que Luther ait écrit de lui : « Si Lyra non lyrasset, Lutherus non saltasset, » cette réaction avorta. Car, pour combattre le « spiritualisme, » il ne suffisait pas de prendre à son égard une attitude négative; la force d'expansion d’un principe positif pouvait seule accomplir la
tâche. La Réformation eut l'honneur de l’entreprendre.
Pour comprendre l’exégèse de Luther, il suffit de lire son traité de la Liberté chrétienne, ce chant de victoire et d’adoration d’un moine devenu homme, d’un catholique devenu chrétien, d’un religieux devenu « roi et sacrifica-
ra
teur. » Plus de distinction entre le sacré et le profane ; l'Esprit pénétre tout, sanctifie tout. Et, dès lors, l’Ancien Testament devient pour lui un émouvant et riche tableau : la vie de la foi au sein de la réalité terrestre. Luther travaille. dix ans, avec amour, à son commentaire sur la Genèse; il n’essaye pas de dégager des textes un sens théologique et quintessencié destiné à faire excuser le sens grammatical, mais il plonge avec une sérieuse et sainte naïveté jusqu’à l’âme religieuse des choses, et réhabilite, au nom de Dieu, la nature et le mariage. Et qu’on ne s'étonne pas de voir le héros de la liberté se lier ainsi à la lettre de l’Écriture; il s’y attache à cause de son affranchissement spirituel, et non pas malgré cette libération intérieure. Car, à l’époque de la Réforme, il était devenu nécessaire de distinguer entre le Christ et ce qui se réclamait de lui; entre la Bible et l'établissement ecclésiastique. Échapper au joug du pape, c'était donc accepter « le fardeau léger » du Maître.
Néanmoins, si Luther a le sens des réalités spirituelles, le sens historique lui manque (1). Certes, il semblait entré sur le chemin qui mène à considérer l’histoire d’Israël comme la préface à l'humanité du Christ, mais cette vue synthétique lui échappe. Entre ses mains, l’histoire sainte se résout en une multiplicité de récits séparés. II ne saisit pas la caractéristique de l’hébraïsme; & il nous montre des patriarches qui appartiennent déjà à l’Église, et qui font
(1) Il y a beaucoup de choses dans cette affirmation de Dorner : « L'Église évangélique pensait posséder le souverain bien dans la justification; dès lors, à quoi bon un développement de l’histoire? Il ne reste plus qu’à attendre la catastrophe qui ne sera pas la consommation du monde, : mais sa destruction : Weltvollendung, Weltvernichtung. » — (« Glaubenslehre »).
des tournées missionnaires pour convertir les païens à Christ. » De plus, Luther ne sait pas voir l’Ancien Testament à travers les intuitions prophétiques de saint Paul; et, dans la mesure même où la philosophie paulinienne de
l’histoire lui demeure étrangère, il est impuissant à dis-
tinguer la signification éternelle du Judaïsme. Aussi, la littérature judéo-chrétienne lui est-elle antipathique; il
* rejette l’épitre de Jacques et Apocalypse. Enfin, les excès
d’un chiliasme sanguinaire et la catastrophe de Münster prédisposaient peu le réformateur à encourager les études eschatologiques.
Les prémisses christologiques des réformés les amenaient à méconnaitre, encore plus que les luthériens, le sens
profond de l’ancienne alliance. Car le calvinisme n’insiste
pas, avant tout, sur la signification cosmologique de l’incarnation, sur la pénétration de l'humain par le divin, de la réalité historique par l'Esprit. Aussi, Calvin ne statue qu’une relation typique et non causale entre l’Ancien et le Nouveau Testament; la catégorie du type commande son exégèse des Psaumes. Or, la typologie se comprend dans un ouvrage comme l’épitre aux Hébreux, alors que, fixé sur le sol de l’Église, on regarde en arrière pour comparer le présent au passé. Mais l'historien n’est pas un homme qui regarde en arrière; il a le devoir de se transporter lui-même, en
esprit, dans les siècles écoulés, de rendre le passé présent
et de montrer, dans le présent, le germe déjà vivant de l'avenir (4). Cela n’empêche pas Calvin d’avoir, lui aussi, et plus que personne, travaillé à réhabiliter l’exégèse littérale; véritable prince des commentateurs, il s’attira même,
(1) Nous avons vu plus haut (chap. IV) à quel point Calvin mécon-
naissait le caractère propre de l’ancienne alliance.
à cause de sa fidélité à la grammaire, le reproche imman-
quable de judaïsme. Le luthérien Hunnius écrivit, contre lui
un ouvrage intitulé : Calvinus judaizans, hoc est, jJudaicæ
glossæ et corruptelæ, quibus Johannes Calvinus illustriora
scripluræ sacræ loca et testimonia de gloriosa trinitate, deitate Christi el Spiritus sancti etc, detestandum in modum
corrumpere non abhorruit. Or, la vérité, c’est que l’exégèse
de Calvin était encore trop peu juive.
Quoi qu'il en soit, Calvin fit école; on se plongea dans l’hébreu et dans le grec, et la préoccupation exagérée de la grammaire ne détrôna que trop l'esprit au profit de la lettre. C’est ainsi que Grotius, dans son Commentaire à l’'Ancien Testament, écrit : & Attuli ex historiis externis quidquid ad sacræ historiæ confirmationem aut explicationem pertinet. » Or, il tient si bien parole, que les caractères particuliers de l'Histoire sainte s’évanouissent, et l’économie divine de la grâce est remplacée par le règne général d’une providence universelle. Ces excès, naturellement, amenèrent une réaction; Coccejus essaya de conserver à l'Ancien Testament, comme Grotius, son caractère historique, mais sans rien enlever à son autorité divine. Toutefois, cette réunion artificielle du point de vue scientifique et du point de vue dogmatique traditionnel, devait tourner, une fois de plus, au détriment de l'Histoire. Le « spiritualisme, » une fois de plus, montra son impuissance.
Une des thèses favorites de l’apriorisme antijuif, à cette époque, c'était opposition absolue de l’ancienne et de la nouvelle alliance : la première, économie de servitude et de dam-
nation ; la seconde, économie de liberté et de grâce. Luther
allait même jusqu’à déclarer que la loi de Moïse avait été donnée à Israël, non pas pour être accomplie par le peuple élu (incapable d’obéissance), mais pour le convaincre de péché.
Ces affirmations, à première vue, semblent concorder avec l’enseignement paulinien ; cependant, il convient d’examiner, de plus près, la position de l’apôtre à l’égard de ses compatriotes. La synagogue s’opposait à Jésus-Christ au nom de l’Ancien Testament; or, comme l’âme des Écritures était l'Esprit même de celui que les Juifs repoussaient, Paul avait raison de leur dire : en rejetant celui qui est le cœur même de la Loi et des prophètes, vous transformez l'organisme vivant des Écritures en un cadavre. Dans ce domaine-là, par conséquent, sur le terrain de la controverse religieuse, l’apôtre opposait Moïse à Jésus. Mais cette opposition morale reste, néanmoins, purement formelle, en ce sens qu'elle ne parvient pas à effacer la réalité; et cette réalité, c’est que Moïse et Jésus tiennent ensemble dans l’histoire, qu’ils sont les rameaux d’un même tronc, et que cette solidarité ethnique est l’explication même et le mouvement de l’histoire. Et c’est pourquoi l’apôtre, quand il se place au point de vue historique, affirme que la Loi rendait témoignage à la justification par la foi (Rom. 3/21-22), c’est pourquoi encore, il range « la loi, le culte, les patriarches, » parmi les richesses impérissables d'Israël (Rom. 9/4). En donnant solennellement à son peuple, du haut des cieux et comme gage suprême de sa faveur, une loi qui tomberait sur Israël comme le couteau de la guillotine, Jéhovah se serait lugubrement joué de la race élue. Et c’est ce que Coccejus a compris; il prend au sérieux la promulgation de la Loi. Toutefois, à partir de l’adoration du veau d’or (c’est-à-dire presque simultanément) la loi salutaire devient meurtrière; et c’est ainsi que notre exégète essaie de réconcilier l’histoire, réhabilitée par Grotius, et la dogmatique pseudo-paulinienne d’un «€ spiritualisme » impénitent,
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Coccejus, d’ailleurs, et comme s’il soupçonnait l’insuffisance de sa théologie biblique en ce qui regarde la Loi, insistait surtout sur les prophètes. Mais, là encore, on dirait qu’il ne s'élève pas à la conception d’un Israël qui existe par lui-même; Israël, pour lui, est moins un peuple qu’un cadre pour les types de la nouvelle alliance; et c’est ainsi que les prédictions qui ont trait à la rédemption finale et à la gloire d'Israël sont appliquées à la première venue du Christ, bien que l’apparition du Messie ait coïncidé, en réalité, avec le rejet des Juits. D'autre part, Coccejus respecte trop l’histoire, pour transporter dans le domaine spirituel toutes les appellations géographiques des prophètes; mais, comme il ne croit pas à l’avenir des Hébreux, il en est réduit à chercher, dans les prophéties, un tableau du développement des églises de la gentilité. Ainsi, dans Ésaïe 21/1 à 5, il est question du ministère de Jésus; ce qui suit, par conséquent, décrit l’histoire ecclésiastique, et les enfants qui conduisent des lions désignent Huss, Luther et Calvin. De même, Ésaïe 33/7 a trait à la mort de Gustave-Adolphe.
La réconciliation du « spiritualisme » avec les faits avait échoué ; on renonça, dès lors, à la réconciliation, et l’on cultiva la critique historique pour elle-même. L’auréole qui enveloppait l’Écriture se dissipa rapidement; et: les rires du déisme, répercutés par mille échos, éclatèrent
soudain, de toutes parts, dans les vallées profondes et sous
les voûtes sonores de lAncien Testament. Alors parut Bengel. &« À qui sommes-nous redevables du fait que l’Église croyante, à l’heure actuelle, ne marque plus le
chiliasme du sceau infamant de l’hétérodoxie? À qui
devons-nous la foi de l’Église aux magnifiques destinées d'Israël, et la certitude que l’histoire antérieure des Juifs,
dans l’Ancien Testament, livre le secret de leur histoire postérieure, à la fin des temps? À qui doit aller notre gratitude, si l’Église reconnait le sens profond de cette visible réalité au sein de laquelle, un jour, se déploiera le salut invisible? À qui revient l'honneur d’avoir rendu ses droits à tout le côté matériel de l’histoire sainte, et d’avoir mis en lumière la synthèse organique du spirituel et du corporel? A Bengel. C’est lui qui a ébranlé le dernier fondement d’une théologie pseudo-orthodoxe, laquelle exagérait jusqu'à l’hérésie son opposition au chiliasme! » Ainsi s’exprime Delitsch (Die biblisch-prophetische Theologie, p. 6).
Il est de fait que l’influence de Bengel fut considérable. Il se réclamait, d’ailleurs, de Spener : « Une grande porte a été ouverte par le précieux Spener, quand il a mis en évidence, et pour employer ses propres paroles, l’Espérance des temps meilleurs. » Mais l’eschatologie de Spener est singulièrement imprécise, auprès de celle de Bengel. ‘Celui-ci, écrit Œtinger, a voulu que le chiliasme devint une doctrine orthodoxe, et il a bien fait; car, sans la théorie millénaire, la religion n’a ni toute son ampleur, ni toute sa beauté. Cet hommage du théosophe est bien naturel, si l’on songe aux prémisses philosophiques et religieuses d'(Œtinger. « La base de tout, affirmait-il, ce n’est pas la Pensée, ni même l’Être, c’est la Vie. » La vie est une synthèse. De là cet autre aphorisme : « Aucun esprit ne peut apparaître sans Corps; tout ce qui est spirituel est aussi corporel. » Les deux notions principales du système d'Œtinger sont donc les notions de vie et de corporéité spirituelle. D'où son indignation contre un Semler, « lequel, pour éviter le reproche de matérialisme, interprète l’Écriture secundum metaphoras au lieu de l’expliquer secundum litteram. » Le retour au vrai sens de la Nature sera le retour au vrai
sens de la Bible. « C’est physiquement ou essentiellement et non pas, d’une manière exclusive, moralement, qu’il faut saisir les concepts fondamentaux... Qui parum sentit, parum scit.. L’idéologie est une peste; elle nous entraîne à contempler la nature en dehors de Dieu. Or il y a, dans chaque homme, une irrésistible intuition des forces invisibles qui animent la nature visible, il y a un sentiment de la présence en nous et autour de nous de la Sagesse, et nous disons secrètement oui et amen à cet instinct. » Dès lors, il faut remplacer le raisonnement « mécanique » par le raisonnement « phénoménologique, » et substituer l’ordo generativus à l’ordo geometricus.
Il est regrettable que Schleiermacher n’ait pas consacré les ressources de son esprit au développement de ces aperçus profonds. S'il avait su comprendre la portée de l’'Hébraïsme, il serait, véritablement, le père de la théologie moderne. Mais la postérité refusera ce titre à un penseur qui a pu écrire : « Je ne saurais considérer comme un travail heureux le labeur qu’on s'impose pour asseoir la foi au Christ sur les prophéties de l’Ancien Testament, et je déplore qu’il y ait encore tant de braves gens pour se tourmenter de pareilles démonstrations » /Zweites Sendschreiben an Lücke).
Mais le Réalisme biblique a continué de rouler ses flots puissants en dehors des canaux'où l’on essayait de l’enserrer. Il faut citer avec reconnaissance le nom de Hofmann;
il a fait école, et il le méritait. Son littéralisme, en effet,
n’est pas du matérialisme, et son respect pour la Parole écrite est tout pénétré de son adoration pour la Parole vivante. Pour lui, les annales de l’humanité ne sont autre chose que la manifestation de Christ dans le monde. L'apparition de Christ forme le point central de ce tout
organique : l’Histoire;, ce qui précédait Christ, c’est sa préfiguration; ce qui suivit et ce qui suivra encore, c’est sa glorification. Préfiguration, apparition, glorification, voilà le contenu de la manifestation de Christ dans le
monde /Selbstdarstellung Christi]. La Préfiguration annon-
çait l’Apparition, l’Apparition prédit la Glorification. On sait combien le dynamisme réaliste aboutit naturellement à ces larges vues synthétiques dont la Bible a le secret, et qui constitueront toujours davantage, pour les penseurs, le cadre indispensable d’une philosophie de l’histoire. Nous ne pouvons citer, ici, tous ceux qui ont servi, au
XIXe siècle, la cause du Réalisme scripturaire. Deux ou
trois noms viennent, cependant, sous notre plume. D'abord, celui du pieux et profond Baumgarten, qui identifie à tel point le mouvement intérieur de sa pensée avec le mouvement caché de l’histoire, qu’il semble pénétrer, à certains moments, jusqu’au cœur même de la réalité. En lisant sa
vie de Jésus, on éprouve, avec une intensité solennelle,
la valeur de ses intuitions véritablement inspirées sur le rôle rédempteur du peuple messianique, et l’on retrouve ici et là, dans ses écrits, & ces éclairs qui entr’ouvrent silencieusement un horizon lointain, et qui jettent dans l’âme je ne sais quelle lumière obscure et quel long ébranlement » (1).
Après Baumgartien, citons Delitsch, le persévérant ami d'Israël. « Grâce, dit-il, à Bengel, Crusius, Roos, Œtinger, au siècle passé; grâce à Hofmann, Baumgarten, etc., dans notre siècle, la théologie biblique a réalisé, sur le terrain du prophétisme, des progrès qui consistent à formuler ces trois idées connexes : 1° Israël n’est pas simplement un
(4) Ad. Monod : La Parole vivante.
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type de l’Église; 2 Israël a encore un grand avenir; 30 avant la fin du monde, luira, iei-bas, le jour d’un développement glorieux pour le Royaume de Dieu » /Die biblischprophetische Theologie, p. 131 à 139). Quant aux principes de son exégèse, Delitsch les puise à la même source que Baumgarten : « En sa qualité de religion du Messie, le christianisme est la religion qui gravite autour du Christ manifesté en Jésus. Le mot même de christianisme implique suffisamment, par son étymologie, que la religion chrétienne plonge ses racines dans lhistoire vécue, parlée ou écrite, de l’Ancien Testament. Il est vrai que la religion chrétienne est celle du Nouveau Testament, mais cette épithète même rattache la seconde alliance à la première, comme le fruit à l’arbre ou l’enfant à la mère. Le christianisme est donc l’Ancien Testament en acte, car le Christ était en puissance dans tout l’Ancien Testament (/Messianische Weissagungen). Et ce dynamisme scripturaire aboutit, une fois de plus, aux aperçus synthétiques d’un Hofmann. C'est ainsi que, dans son bel ouvrage sur la Psychologie biblique, Delitsch écrit, au paragraphe 2 : « Démontrer purement et simplement qu'on peut distinguer, dans le domaine psychologique, entre l’Élohiste et le Jéhoviste, entre le compositeur du livre de Job et l’auteur des discours d'Élihu, entre David et Salomon, c’est un travail qu’il faudrait abandonner aux savants, si la science avait pour mission de concevoir du chaume et d’enfanter de la paille. Mais que l’on commence donc par comparer, entre elles, et la première et la dernière page de l’Écriture sainte, qu'on se laisse ravir jusqu’à l’extase par l'harmonie gran-
diose de la Parole de Dieu, de l’Alpha à l’'Oméga! Et alors,
seulement, il sera temps d’insister sur l’individualité de
chaque auteur biblique, au sein de ce concert divino-hu-
Eee oi NÉ Eee Ma LT Es
main. Car les particularités n’affectent jamais les données fondamentales de l’Écriture. »
A côté de Delitsch, il faut placer Auberlen, « cet auteur souple d'esprit, large dans sa conception, et qui sait si
bien appliquer la prophétie aux nécessités actuelles. » A
appui de ce témoignage, Bovon ajoute : « Auberlen dépeint comme suit le développement du salut ici-bas. Antérieurement au Sauveur, Dieu s’est révélé par la nature d’abord, avant la vocation d'Abraham; ensuite, dans l’histoire, en mettant à part son peuple élu; enfin, par Jésus et sa communication de vie. La même division se retrouve, mais dans l’ordre inverse, après le ministère du Messie. D’abord vient l’Église, avec l’œuvre intérieure de l'Esprit. Ensuite le Millénium, qui correspond, dans l’avenir, à ce que fut la théocratie israélite pour le passé : aussi les fils d'Abraham seront-ils, pendant ce temps, à la tête des nations. Enfin, pour la seconde fois, le Seigneur se révélera dans la nature, mais dans un monde changé, où brilleront, sans nuage, les splendeurs de l'éternité. » Cette belle citation donne, en effet, une juste idée des profondes satisfactions intellectuelles que les ouvrages d’Auberlen réservent à tout lecteur attentif. C’est lui encore qui écrit, à propos du règne des saints : « L'union, en leurs personnes, de la dignité sacerdotale et de la fonction royale se reflètera, ici-bas, d’une manière correspondante : ce sera l’unité de l’Église et de l'État, synthèse réalisée dans le Royaume de Dieu. Alors le domaine profane et le domaine sacré ne se distingueront plus. Ce sera la théocratie sous forme de christocratie. » Du reste, la pensée maitresse de l’auteur se révèle dans cet aphorisme : « Le concept évangélique de la foi, au sens protestant du mot, ne s’épanouit que dans la doctrine biblique du Royaume; apprendre à connaître celle-ci, à la
lumière des prophètes, voilà la tâche de la théologie contemporaine » (1). | À
On nous permettra de penser que cette mission va S'im- . ‘24 poser, toujours davantage, aux exégètes. Et sans nommer 254 1 ici les Luthardt, les Œhler, les Orelli, nous nous bor- 4 nerons à reproduire les affirmations caractéristiques d’un de nos professeurs de théologie, en France : « Si nos résultats se vérifiaient par la discussion, personne ne se | dissimulera la modification grave qu’il faudrait apporter ART 4 la notion du Royaume des cieux, telle qu’on la conçoit É: généralement aujourd’hui. Cette notion ne serait plus un “5 synonyme de l’Église visible ou invisible, ou dela communauté des chrétiens. De plus, il nous faudrait renoncer à è identifier le Royaume des cieux avec le ciel, au sens chré-. tien du mot, envisagé universellement comme séjour, ou état, des âmes sauvées par Christ. Le séjour définitif des croyants n’est nulle part le ciel, dans la pensée de Jésus, mais le Royaume des cieux fondé sur la terre DRURRe mée » (Wabnitz : op. cit., 133).
L'existence d’un pareil enseignement dans une de nos Facultés de théologie, nous apparaît comme un signe des | temps. Et c’est un fait qui corrobore les vœux exprimés avec tant de force par Isaac de Costa, en 1854 (Israël et les | peuples, p. 8) : «Jamais l’attention des chrétiens ne s’est portée avec plus d'ensemble vers l'étude des prophéties
(1) C'est ce que Vinet ne semble pas avoir suffisamment compris : + «Si vous prenez la Bible, dans son ensemble, vous ne lui trouverez 4 qu'une intention, qu'un but, qu’un sens, qui est spirituel. C’est le triom- dE 3 phe de l’esprit sur la chair » (Homilétique, p. 102). Nous souscririons à cette pensée, si Vinet nous accordait que le concept de l'esprit implique une natwre, et que le triomphe de l'esprit sur la chair n’a rien de commun avec son triomphe sur le corps. Le corps ne sera pas vaincu, mais glorifié.
non accomplies. Aux yeux des historiens ecclésiastiques, pareille tendance constituera le signe caractéristique d’une époque nouvelle; elle a commencé vers la fin du XVIIIe siècle, et n’a cessé de s’accuser, toujours plus nettement, au cours du XIX°. Pendant que l’incrédulité ébranle les colonnes du papisme, tandis que le rationalisme sape les fondements des églises protestantes, voilà qu’une bannière se déploie pour servir de ralliement aux croyants. Des voix s'élèvent, de toutes part, et réclament pour la Révélation l'honneur qui lui est dû. On a assez de l’exégèse qui spiritualise les affirmations des vieux prophètes, affirmations dont une partie seulement s’est trouvée accomplie en Christ. Et les mêmes voix protestent contre une prédication qui ne connaît qu'une conversion individuelle et une félicité céleste, alors que la Parole de Dieu annonce la réelle royauté du Christ sur Israël et sur tous les peuples de la terre. »
Nous arrêterons, ici, notre esquisse des progrès du Réalisme biblique. Aussi bien nous a-t-elle amené jusqu'aux frontières du domaine assigné à notre premier volume. Après avoir démontré, par les textes, que Jésus- Christ s’est bien réellement posé en Roi, et que la prédiction de sa Parousie était la forme eschatologique de cette affirmation fondamentale, il nous reste à montrer, dans un
second volume, quelles sont les conséquences morales ou
dogmatiques, ecclésiastiques ou sociales, des prémisses posées dans les pages qui précèdent. En un mot, après avoir contemplé le Roi, nous étudierons le Royaume. Et ce sera la réponse complète à la question que nous nous posions en commençant : Quelle sera la fin du monde? Nous savons, dès maintenant, que le monde finira, puis-
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que Jésus l’a déclaré; nous savons même que Jésus y mettra fin. Est-ce à dire que nous ne puissions pas nous approprier ce beau tableau d'ensemble : « Le Royaume de Dieu, cet Idéal plus réel que toutes les réalités de ce monde, cette Idée qui se réalise à travers les siècles, et, jour après jour, infatigable, conquiert le monde immense qu'est chaque âme, puis les milieux, les institutions, les lois, puis les églises, les peuples et leurs gouvernements, puis la nature matérielle elle même... Le Royaume de Dieu, c’est une puissance personnelle, une Pensée vivante, un ‘Amour vainqueur : c’est l'Esprit saint se soumettant la terre » (Gounelle : Revue du christianisme social, 1898,
p. 9316). Cetie vaste synthèse implique, précisément, à.
tel ou tel moment de la durée, une claire manifestation de celui qui est puissance personnelle, pensée vivante, amour vainqueur, Esprit se soumettant la terre, en un mot Roi du monde, au sens messianique du terme. l’Idée du
Royaume, c’est justement celui qui est l’Idée de l'humanité
et l’Idée de la divinité, c’est Jésus-Christ. Et voilà pourquoi nous affirmons que, dans la grande bataille qui se livre, ici-bas, entre la lumière et les ténèbres, le chef de l’Église, par une intervention directe et subite, frappera le dernier coup, et donnera le signal du dénouement.
Cette solution est conforme à toutes les analogies de l'histoire et de la nature (1). Bovon écrit : « Contester la possi-
{1} Rothe écrit (Zur Dogmatik, p. 92) : « On parle aujourd’hui, avec un respect superstitieux, de notre monde matériel; à en croire les adorateurs de la nature, elle forme un tout organique, et qui porte le sceau de la perfection dans les moindres détails de son agencement. Ce n’est pas là ce que l'expérience nous enseigne. Notre monde matériel, évidem-
ment, constitue un ensemble organique, où tout évolue selon les lois
d’un processus téléologique. Mais cela ne signifie point que ce dévelop-
La
Cr, DE |
bilité d’une pareille fin, ce serait méconnaître étrangement ‘les conditions de l'existence actuelle. La mort n’est-elle pas le dénouement violent de toute vie d'homme? Et que sont les maladies qui la précèdent, sinon des bouleversements partiels, annonçant et préparant la grande crise finale? En réalité, l’univers ne présente nulle part le spectacle d’un développement régulier : la nature a ses cataclysmes, l’histoire ses périodes d’anarchie, enfantements pleins d'angoisse, mais d’où sortent des mondes nouveaux (1). Il n’en va point autrement dans le Royaume de Dieu, et c’est l'influence funeste du péché qui rend ces secousses
nécessaires » /Théologie biblique]. Matter écrit, dans le
même sens : € La terre a traversé des modifications profondes, l’état actuel n’est pas définitif. Il s’accomplit sous nos pieds un travail lent, mais continu, dont le résultat final sera un changement encore. Or, chacune des trans-
. formations que notre globe a subies constituait un progrès
notable. Ce progrès était parfois si caractéristique, qu’on ne saurait l’expliquer par le seul épanouissement des
pement soit parfait; il ne va pas sans heurts et sans surprises ; grâce à mille obstacles de tous genres, il est soumis à d'innombrables irrégularités, dont il faut triompher péniblement; ce sont autant de crises qu'il faut traverser avec effort. En résumé, l'expérience nous apprend que la vie de la nature est atteinte, perpétuellement, par des maladies graves où légères (au sens le plus large du mot). La nature en triomphe, dans son ensemble, mais elle est souvent vaincue dans le détail. Est-ce là un organisme parfait? »
(4) Les partisans les plus ardents de l’évolution naturelle et sociale admettent la nécessité de la révolution. D’après Karl Marx « le mécanisme qui fait passer les sociétés humaines d’une phase à la suivante, c’est la lutte des classes. L'histoire nous montre que la force à été indispensable, pour éliminer la phase antérieure et en faire sortir la suivante. La révolution est un moment indispensable de l’évolution » (Ch. Gide : Revue du Christianisme social, 4898, p. 255).
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germes contenus dans la phase antérieure. Quelle nouveauté que l’apparition de la vie psychique, de la moralité, de la religion, sur une planète qui, d’abord, n’avait été qu’ une 4 masse minérale! De même, le monde futur achèvera de ma- 4 nifester la pensée du Créateur » /Op. cit.] Telles sont les données d’une cosmologie qu’on a appelée, superbement, «la cosmologie de la conscience morale, » parce qu’elle ne s’absorbe pas dans la matière, parce qu’elle affirme le triomphe du Bien, parce qu’elle subordonne les vicissitudes de l’espèce, et les révolutions des astres eux-mêmes, à la réalisation du plan rédempteur. D'ailleurs, ainsi comprise, la fin du monde s'impose, non seulement au nom de l’expérience, mais au nom de la raison. « La notion d’une catastrophe cosmique, écrit Nitzch, est si rationnelle . que la spéculation y aboutirait d'elle-même, si l’eschatologie chrétienne était muette sur ce point. La nature est le medium de l’histoire; or, une histoire sans terme n’a pas de réalité, elle n’est qu’un accident, un rêve subjectif de | l’entendement..… Ohne Ende und Verklärung kann die 4 Geschichte nichts als der nichtige Reflex des denkenden Geistes sein » /System der christlichen Lehre). |
La cosmologie de la conscience morale est donc celle de la raison, c’est la cosmologie biblique; l’exégèse nous Pa 4 démontré. Nous connaissons, maintenant, l eschatologie du 3 messianisme scripturaire, et nous savons que, si la nature actuelle doit avoir part à la délivrance finale (1), c’est au 4 sein de cette nature transformée que l'humanité jouira en à 4 paix du «grand salut » préparé aux hommes par le Sauveur. 4 Le trône de Jésus-Christ s’élèvera sur la planète même qui
(1) Es handelt sich in der Eschatologie um die Vollendung des Lebens als Heil und als Natur » (Reïff, Die christliche Glaubenslehre).