I. — LE RITSCHLIANISME
d à \ / = 5) Li Kngosouwvy rnv Basthsiar Toù so SE Ml: \ ER Si ’ ? —
2at dÜATxMV Ta Rep To zvoiov [nsod
Xptotoù (Actes 28/31).
Parmi les influences qui concourent d’une manière décisive à la réhabilitation de l’idée du Royaume, il faut citer, au premier rang, dans le domaine théologique, l'influence de Ritschl. Comme les fleurs blanches qui jaunissent ou bleuissent, quand on arrose leur racine avec de l’eau colorée, de même la pensée chrétienne de notre époque est nuancée, même à son insu, par la théologie ritschlienne qui a saturé le sol de la dogmatique. Ce triomphe d'une École n’aura qu’un temps, mais elle aura néanmoins rempli sa mission. L’axiome des savants se vérifie, même dans le domaine de la pensée : « Rien ne se perd! » Toute vérité nouvelle s’incorpore au patrimoine lentement accumulé
de toutes les vérités acquises; elle finit par devenir anonyme, intemporelle, et tous les hommes la respirent avec l'air.
Ritschl a remis au premier plan la notion du Royaume de Dieu.
« Vous n’y songez pas! nous dira-t-on; ce Royaume n'est pas le vôtre; vous êtes la dupe d’une formule. » Cette observation e:t juste : le Royaume de Ritschl n’est pas le Royaume de Jésus; c’est peut-être, toutsimplement, l’expression religieuse d’un concept philosophique, la synthèse d’un vaste système de téléologie. Mais il n’en reste pas moins que le Royaume ritschlien est une expression, inadéquate, choisie pour désigner une réalité trop méconnue, savoir le dynamisme providentiel de la Révélation totale, scripturaire, historique, cosmique. Et c’est par celte intuition que Ritschl a été le précurseur de la doctrine proprement biblique du Royaume.
Examinons la notion du Royaume dans la théologie de Ritschl. Et tout d’abord, cherchons avec Wegener la genèse historique de ce concept, tel qu’il apparaît dans le système du penseur allemand [Ritschls Idee des Reiches Gottes, 4897). D’après Wegener, la considération spéculative des choses sous la & catégorie » du But est aussi vieille qu’Aristote, et avait élé reprise par Leibniz, mais elle n’avait point pénétré dans la théologie. Cette innovation est due à Ritschl; il a continué les lignes commencées par les rationalistes du X VILLE siècle : les idées de développement, de providence, de révélation consubstantielle à l’histoire et à la raison, élaient autant de chemins aboutissant au même carrefour; Lessing, Wolf, Mendelsohn, Reinhardt, les francs-maçons et les associations secrètes qui rêvaient le renouvellement de la société, tout cela préparait l’apothéose
LE RITSCHALIANISME . 65
du moralisme rationaliste en Ritschl. Toutefois, celui-ci
dérive plus particulièrement de Kant. Ce dernier, dans sa.
« Critique de la raison pratique, » traite la question du souverain bien considéré comme la synthèse du bonheur et de la vertu. Ce souverain bien, c’est le Rovaume de Dieu, concept rationnel qui se réalise par l’histoire, c’est l'État éthique, l’Église invisible, la Société pure. Kant utilise l'expression « Royaume de Dieu, » parce qu’elle lui permet de construire le concept d’un monde moral fondé sur l’harmonie, voire sur l'identité de la Raison et de la Révélation. En résumé, conclut Wegener, l’idée du Royaume de Dieu n’est pour lui qu’une formule religieuse employée par la raison spéculative, quand elle considère le monde et l’histoire sous l’angle de la cause finale. (Die Idee des Reiches Gottes ist die von der spekulativen Vernunft benutzte religiôse Formel zur teleologischen Betrachtung der Welt und Geschichte).
Ierder s’éleva contre cette philosophie; c’est des faits qu'il faut partir, disait-il, et non des idées. Qu'est-ce que éducation de l’humanité par la Providence; le genre humain n'est-il pas composé d'hommes concrets? Cela n'empêche pas Herder de soutenir, également, la conception d’un développement général des choses tendant vers un but; seulement, il s'appuie sur Pinduction, et Kant sur la déduction; il emprunte à postériori, de la nature, un idéal humanitaire (Humanitätsideal) tandis que Kant, à priori, tire de la raison un idéal éthique (Etisches Ideal). Pour Kant, le Rovaume est théorique; pour Herder, c’est une réalité pralique, et qui existe partout où l’amour unit les hommes en communauté.
C’est sur le terrain de la théologie que nous discernerons, nettement, les antécédents de la doctrine de Ritschl. Dans
sa Dogmatique, publiée en 1801, Stäiudlin représente le Royaume de Dieu comme l'union de tous les hommes raisonnables dans une association éthique ou Église, dans laquelle règne la vertu. Stäudlin ne place pas cette idée du Rovaume à la base de sa dogmatique, maïs il dit que cet idéal, une fois entrevu, s’impose à la volonté, et il considère tous les concepts religieux et moraux dans Icur rapport avec la cause finale, La religion de l'avenir, c’est la morale. Il écrit : « Dans le Judaïsme et le Christianisme, presque tout n’est que de la morale; le peu de dogmatique v compris se trouve là presque exclusivement pour la morale » (Geschichte der christlichen Siltenlehre, 1799).
Parmi les ancêtres de Ritschl, il faut aussi mentionner
Tieftrunk, qui sut populariser Kantauprès des théologiens. Dans son écrit intitulé : « Le seul but possible de Jésus » (1789), il affirme que le souverain bien est la sainteté; par l’accomplissement de la volonté divine, nous sommes, dès à présent, transportés dans un Rovaume éternel, que Jésus appelle le Rovaume des cieux; mortels dans la mesure où nous appartenons au Rovaume de la nature, nous sommes immortels dans la mesure où nous sommes dans le Rovaume de Dieu. Il est vrai que l’obéissance ne nous garantit pas le droit au bonheur, mais nous avons foi en la Providence, et nous crovons que Dieu opèrera la synthèse entre la piété et la félicité.
Dans sa théorie de l’État, Fichte affirme que la notion du « Rovaume des cieux » est le concept unificateur par excellence : c’est la liberté, le pur intelligible, la Jérusalem invisible, etc. L’essence du christianisme, c'est l'invitation à poursuivre ce but supra-terrestre. Pour Schott /Epitome Theologiæ christianæ dogmaticæ, 1811), le Royaume est aussi une espèce de « classeur » universel, une serviette à
A ‘as SIRPÉL LI LE), 2 RC 1 [LS ent
CLS . OR LL.
Dee
LE RITSCHLIANISME
soufflet qui contient tout; d’après lui, c’est l’ensemble de tous les mouvements, reliés entre eux, qui tendent vers un seul et même but salutaire. Pour de Wette, Jésus, en préchant le Royaume, annonçait tout simplement que le monde est soumis à une direction; il proclamait la réalité du souverain bien. Dans ce cas, ajoute justement Wegener, comment Jésus a-t-il pu être le fondateur d’un Royaume
qui a toujours existé? Marheinecke se tire d’embarras en cessant de considérer Jésus comme fondateur : « Le Christianisme est essentiellement identique à ce qu'on appelle religion dans le paganisme et dans le judaïsme. » Seulement, la religion, qui avait toujours existé, a revêtu
en Jésus une forme nouvelle. Il a appelé « Royaume de Dieu » cette sublime Théocratie dans laquelle Christ
gouverne le monde par son Esprit /Grundlehren der christlichen Dogmatik]. Theremin, dans son ouvrage sur le Royaume divin (1823), affirme que ce Royaume existe par-
fait dans le ciel, imparfait sur terre, par le lien de la charité; son but était de fortifier l'éthique en dérivant les idées
morales du concept majestueux du Royaume. Néanmoins,
comme il identifie ce Royaume, tantôt avec l’État idéal, tantôt avec les dispositions intérieures du chrétien, tous ses
développements sont plongés dans l’obscurité. En terminant cette revue, Wegener conclut : « Dans ces divers systèmes, que renferme l’idée du Royaume? C’est l'union des hommes par la charité, ou les dispositions du croyant; — c'est le souverain bien, union du bonheur et de la vertu, ou une communauté morale réalisée ou possible; — c’est la religion en général, ou le christianisme en particulier; — c’est l’Église visible, ou l’Église invisible ; —
c'est la communauté organisée par Jésus sur la terre, ou la Raison du monde, fondée en Dieu; — c'est le commence-
ment ou la fin, c’est le moyen ou le but; — c’est Dieu se voulant lui-même, ou Jésus voulant l’accomplissement de son mandat, ou l'idéal de l'esprit humain; — bref, c’est tout à la fois la raison et la révélation, l’objet et le sujet, la coïncidence de tous les contraires, du moi et du non moi, de l'esprit et de la nature; c’est une idée, en un mot, qui signifie tout... et, par conséquent, rien; elle dit trop, pour dire quelque chose. En définitive, ce n’est que la formule religieuse de la téléologie. »
En sera-t-il autrement chez Ritschl? Examinons. « Le Royaume de Dieu, dit-il, c’est le souverain bien que Dieu
garantit à la communauté fondée par sa révélation en
Christ » /Unterricht in der christlichen Religion, $ 55). Voilà qui est curieux, ajoute Wegener. Pourquoi n’éerit-il pas : « Le Royaume est un Æ#oyaume? » Pourquoi lidentifier avec le souverain bien? Nous retrouvons, ici, de vieilles connaissances. Et, en effet, le Royaume est le souverain
bien dans la mesure où il est « l’idéal moral à la réalisation
duquel travaillent les membres de la Communauté. » Dès lors, si le souverain bien et la communauté constituent le Royaume, que reste-t-il de la fameuse définition de Ritschl? « Le Royaume est le souverain bien de la communauté, » peut se rendre : «Le Royaume est le Royaume du Royaume. »
Qu'est-ce à dire? On ne saurait imputer cette absurdité à Ritschl; toutefois, nous ne sommes plus, avec lui, dans le domaine des concepts, mais dans celui des idées. Les concepts sont soumis à la loi du principe d'identité et du principe de contradiction; là, on peut parler de définitions, de jugements, de conclusions; mais une simple liaison dialectique suffit à joindre les idées. Ritschl et ses disciples emploient, dans un sens nouveau, les mots d’entendement, de jugement, de volonté, de révélation, de foi,
LE RITSCHLIANISME 69
d'expérience, de liberté, de raison, de savoir, elec. La dialectique des concepts passe des prémisses à la conclusion par un processus logique; mais la dialectique des idées procède par thèse, antithèse et synthèse. Ritschl emploie rarement les conjonctions : car, parce que, car elles rentrent dans le schèma d’une pensée dominée par la notion de Cause. Quand Ritsch!l écrit : c'est pourquoi, il n'amène pas une
conclusion logique, maisil rattache des idées qui flottent en
dehors des « catégories » ordinaires de la pensée. Chez lai, les idées s’orientent les unes sur les autres; au lieu d'écrire : À cause de cela, Ritsch] écrira : En rapport avec cela. C'est donc, et jusque dans les détails, une langue nouvelle à s’assimiler; d'autant plus que ce vocabulaire aboutit à d’étranges résultats : les termes divinité de Christ, omnipolence, omniprésence, miracle, révélalion, création du monde, en viennent à désigner des idées, non seulement nouvelles, mais contraires à celles qu’elles exprimaient auparavant.
Revenons à la définition de Ritschl. Wegener fait observer que la communauté fondée par la révélation de Dieu en Christ, se transforme, dès le K 8, en l’humanité groupée dans la communauté chrétienne. Au S 11, Ritschl déclare que le but poursuivi par Dieu, c’est une communauté d'hommes vivant en communion religieuse avec lui et en communion morale entre eux. Ainsi, le Royaume n’est plus représenté comme un idéal, ni comme le souverain bien, mais comme un cercle, ou plutôt comme une série de cercles concentriques finissant par enfermer le monde entier. En définitive, le Royaume est une idée de Dieu, révélée en Christ, et que la communauté est appelée à réaliser.
Mais qu'est-ce que l'idéal d’une « communauté? » L’individu seul a des devoirs. Aussi, au N 37, le Rovaume prend
se CR En Er AS DA GS Cet EP dSs VAS b "y < +” “ "y + ° . . Pos - à
une signification subjective, il est le but de Ja perfection personnelle, il cesse d’être une réalité historique datant de Jésus, pour devenir une réalité morale universelle. Mais alors, il faut répéter l’observation formulée plus haut : Si le Royaume a toujours existé, pourquoi faire coïncider son apparition avec celle de l’ère chrétienne? Aussi Ritschl écrit-il : € La pensée centrale de la prédication de Jésus (Marc 1/15) domine déjà la religion de Ancien Testament; elle est commune à celle-ci, et aux religions des peuples voisins de la Palestine » /Encyclopédie d'Herzog, arttcle : Royaume de Dieu). Comment échapper à l'impression que le Royaume, pour Ritsch}, ne constitue pas un concept logiquement définissable, mais que c’est une pure idée de l’entendement, une idée enveloppée d’une image, et qui. ne peut servir de base à un système dialectique? Royaume de Dieu! C’est une expression symbolique, une intuition des prophètes; mais dès qu’on perd de vue le caractère poétique de cette formule religieuse, on s’égare; on applique l’instrument de la raison discursive aux données fournies par l’imagination! Pourquoi Ritschl a-t-il commis cette faute? Pourquoi, entre toutes les images, a-t-il été choisir celle du Æoyaume, alors qu'il pouvait utiliser celle de la Famille de Dieu! C’est que, pour lui comme pour Kant, l’idée du Royaume offre les éléments d’une formule téléologique.
Ces critiques de Wegener sont intéressantes, bien qu'il nous paraisse multiplier à plaisir les contradictions, dans le système de Ritschl. Est-il vrai, par exemple, que l’on se contredise nécessairement en affirmant, tout à la fois, le caractère spirituel et le caractère concret du Royaume, ou bien en déclarant que le Royaume, fondé par Jésus, ekistait avant lui? Est-il vrai que la notion de la Famille de
PT
: RE To at RO EE TE 5e Eban ONE LME EE ASE ES EE ir à =E "id : F LE - ; < + | à ñ : 2e L E - A « ox 4 Le , + è -
LE RITSCIHLIANISME 71
Dieu est équivalente à la notion du Royaume? Au point de vue absolu, la première est supérieure : il n’y a pas d'idéal moral dépassant celui d’un Dieu père d’une humanité de frères. Mais, au point de vue historique, le contenu de là prophétie élait-il autre chose que le Royaume? Le libérateur promis n’était pas décrit sous les traits du Fils unique, du Frère ainé; il était annoncé en qualité de Messie. Prédire la constitution de la Famille de Dieu sur la terre, n’eût été qu'une portion du message prophétique; car les animaux et les plantes n’ont pas de place dans la Famille du Père, tandis que la nature glorifiée a sa place dans le Royaume de Dieu.
Néanmoins, nous sommes d'accord avec Wegener pour penser que le Rovaume dont parle Ritschl n’est pas le Rovaume dont parle l'Évangile. En effet, il suffit d'étudier les paragraphes 5 à 10 de son « Cours de Religion chrétienne, » pour constater qu’il identifie la prédication du Rovaume avec « la promesse de la vie éternelle » dans lévangile de Jean. Il écrit : « Le Rovaume de Dieu, c’est la pratique de la justice aboutissant à la paix entre les hommes, et couronnée par la joie ou félicité éternelle qui est le fruit du Saint-Esprit. » Il écrit : € Le Royaume de Dieu représente le devoir spirituel et moral de humanité. » Et encore : « La présence du Royaume de Dieu au sein de la communauté chrétienne est toujours invisible, elle est l’objet de la foi religieuse. » Voilà quelques coups de crayon qui ne laissent aucune illusion sur limage que Ritschl portait dans son cerveau.
Sans doute, il dénonce l’erreur des catholiques identifiant le Royaume avec l’Église, ct l'erreur des protestants identifiant le Royaume avec le régne de Christ, ramené à signifier l'Église. Mais il n’en reste pas moins que le Royaume,
so. CHAPITRE QUATRIÈME
aux veux de Ritschl, c’est la loi morale accomplie. Ernest Bertrand écrit : « D’après Ritsch!, Ie Rovaume est un, car unique est le mobile intérieur qui anime ceux qui en font partie. Il est universel, parce qu’il renferme Lous ceux qui croient en Jésus-Christ. Il est surnaturel, parce que le but qu’il propose à notre aclivité morale nous oblige à subordonner nos intérêts à cet idéal. Il est invisible, parce qu’on ne peut soumettre à l'observation matérielle le principe d'amour qui inspire les participants du Rovaume. » (Une nouvelle conception de la Rédemption, p. 4). N’est-il pas évident que, dans cette énumération, le mot #oyaume peut, chaque fois, être remplacé par les termes : Ceux qui accomplissent la loi morale? Et en effet, ils sont animés du même esprit, ils sont frères malgré les frontières, ils combattent leurs instincts naturels, ils ne se distinguent pas, extérieurement, des autres hommes. D'ailleurs, Ritschl résume ainsi l’enseignement du Sauveur : « Le Père céleste invite tous les hommes à s’associer avec lui, pour former ici-bas un Royaume dont il est le chef. » Voilà qui est clair : le Rovaume, ce sont les hommes en communion avec Dieu. Entre le Royaume de Dieu, ainsi entendu, et le Royaume des prophètes, il y a la distance qui sépare du réalisme scripturaire l’idéalisme ecclésiastique, vulgairement appelé « spiritualisme chrétien.» Wegener semble ignorer le réalisme biblique, anti-thèse du rationalisme ; et cela, au point que la notion du devenir, d’après lui, a pour ancêtres Aristote et Leibniz! Mais alors que fait-il de l’hébraïsme, avec ses admirables doctrines de la création progressive (œuvre des six jours), et de la préparation historique du salut (le peuple messianique)? C'est à Israël que la pensée contemporaine emprunte le concept du Royaume en voie de réalisation. Pour nous, particulièrement, nous l’avons
5 bre sis ttes
CT el PR RP D ds ne à ait 212 MÉE A LAS A ont, Cr Lt Ta LR TT RIRE h “ul 76m A Te F4 di: + ns Se HR A) ais F* } LR ww . ns
w CR ]
Ce]
LE RITSCHLIANISME
vu se dégager peu à peu, et comme par rayonnement, de la personne vivante du Messie, soudain révélé à notre âme dans l’inexprimable beauté de sa puissante, nécessaire, universelle royauté. Nos yeux ont été ouverts par la rencontre de Jésus, ce Christ avec lequel, d’après Ritschl, il n’y aurait pas ici-bas de communion directe possible!
Est-ce à dire que nous acceptions, jusqu’au bout, les critiques dirigées contre Ritschl par Wegener”? Nullement, car ce dernier combat la doctrine du Royaume, non pas au nom d’une autre conception du Royaume, franchement biblique, mais au nom de la dogmatique traditionnelle ; aussi, reproche-t-il au grand théologien d’avoir introduit les préoccupations téléologiques dans un système bien fermé de concepts bien définis : ce dynanisme bouleverse tout! |
À nos yeux, il renouvelle tout. Et c’est pour cela que nous saluons en Ritsch! un allié; il aura contribué, pour sa part, à introduire la notion du devenir dans la région de la statique religieuse. Wegener écrit : « La conception d’un développement de l’histoire portant son but en soi, d’une histoire qu’on identifie avec la révélation de Dieu lui-méme, c’est le mensonge fondamental » fist das roGroy deïdos, p. 17). C’est contre cette doctrine qu’il faut lutter, dit-il, si l’on veut combattre l’école de Ritschl; c’est là le point particulier où il faut enfoncer le levier (p. 78). Ailleurs, il oppose téléologie et théologie (p. 118). Cette émotion estelle justifiée ?
Laissons de côté quelques griefs qui ne peuvent nous toucher. Wegener déclare que la préoccupation de la cause finale nous pousse à mépriser la réalité présente, rabaissée à l’état de moven subordonné à une fin. (Mais que pourraiton, au contraire, imaginer de plus efficace pour exalter le
rôle du monde actuel? Voir en Jean-Baptiste € le précurseur, » était-ce le diminuer?) Wegener insinue, ailleurs, que la préoccupation obsédante du but risque d’aboutir à la formule des Jésuites : La fin justifie les moyens! Il
déclare que les jeunes pasteurs de l’école de Ritschl.
deviennent socialistes sans le savoir, parce qu'ils sont toujours tournés vers l'avenir. Il affirme que la prédication du Royaume est monotone; que c’est un « lit de Procuste » pour la pensée chrétienne... Dès qu’on en viendra à l'application des principes, la nouvelle doctrine entrera en conflit avec l’État, et avec l’Église, car la dogmatique du Royaume n’est en réalité qu’une Éthique, et une Éthique prise au sens moral du mot « politique » dans les systèmes de l’antiquité, etc.
À toutes ces remarques, fondées où non dans l’espèce, nous répondrons : les erreurs des disciples de Ritschl ne sont pas les conclusions nécessaires de prémisses téléolo-
giques. La téléologie, en tant que telle, n’est pas FéSESR AE
du ritschlianisme en tant que tel.
Wegener ades arguments plus sérieux contre la téléologie. Avec Ritschl, dit-il, nous nous trouvons en présence d’un système philosophique où la conception mécanique du monde, due à l’entendement, est rejelée dans l’ombre; par contre, la volonté, considérée comme un principe éthique, une énergie vitale tendue vers le but, est élevée à la hauteur d’une entéléchie et joue le rôle métaphysique de
« principe du monde » (p.91). Wegener ajoute : le ritschlia-
nisme est une téléologie, laquelle est une philosophie, donc, pour réfuter le ritschlianisme, il faut une autre philosophie.
Soit; mais laquelle? Ritschl écrit : la théologie du Moyen âge et l’orthodoxie protestante juxtaposent une Cosmologie et une Sotériologie, qui n’ont pas de lien véritable entre
ni md ME hé * . Lo ui À A in et ar nt" € APR x ALI "ON RM ES tt nes de cut A NET Moi EE CU RS ST a EE EE y + P VA NL 1.2 à: Re F2 sd”: 4 pr
LE RITSCHLIANISME 75
elles, et ne forment pas un véritable système /Lehre von der ÆRechtfertiqung und Versühnung, 3]. À cette remarque profonde, Wegener oppose l’observation suivante : « C’est juste, mais tout homme raisonnable a toujours considéré les choses ainsi, Augustin, Luther ct Calvin, aussi bien que Platon, Leibniz et Spinoza. Il était réservé à Kant, par son obscure Critique du jugement, de rendre une téléologie possible. » Si le ritschlianisme doit être réfuté par une philosophie, on avouera que Wegener ne fournit pas les instruments nécessaires à la démolition. La doctrine du Royaume ne sera point ébranlée par une coalition aussi inattendue que celle de Platon, Calvin et Spinoza.
Poussant plus avant dans la discussion, Wegener entreprend de montrer que la doctrine de Ritschl implique un dualisme irréductible. Qu'est-ce, dit-il, que soumettre le monde à la «catégorie » du But? Cela signifie deux choses : ou bien, que tout ce qui existe, existe en vue de l’homme, qui l'utilise, (idée d’utilité) — ou bien, que tout ce qui existe réalise la raison d’être de sa propre existence, (idée d’appropriation au But). Or, l'idée d'utilité correspond à un jugement subjectif, variant d’un individu à l’autre, et l'idée d’appropriation au but correspond à une réalité objective, à la nature des choses examinée en elle-même. Les jugements subjectifs d'utilité rentrent sous le concept général de la Finalité; et les jugements objectifs d’appropriation rentrent sous le concept général de la Causalité. Il v a là deux métaphvsiques : le finalisme, dominé par la préoccupation de la cause finale, et le mécanisme, dominé par la préoccupation de la cause efficiente. Le système finaliste implique la suprématie de la volonté, et le système mécaniste implique la primauté de l’entendement. L’entendement se meut dans le domaine quantitatif; la volonté
FTANRRAOTE
opère dans le domaine qualitatif : ici, il ne s’agit plus d'expliquer et de comprendre le monde, mais de le juger et de l’évaluer. Ce système a un nom, c’est Ie moralisme.
Pareille théologie, déclare Wegener, peut se représenter. par une tête de Janus, dont les deux faces, A et B, regardent dans des directions contraires; et il est évident que le paysage contemplé par À dans la direction de la Causalité ne se présente jamais, sous l'horizon de B, dans la direction de la Finalité. Cependant, le téléologue a besoin des malériaux concrets que lui fournit le théologien, car la connaissance du christianisme historique, (nécessaire au causefinalier), rentre dans la science de ce qui est, et se révèle à celui qui s'efforce de connaître la nature. B fera donc des emprunts à À.— Il y a là, dans le système examiné, un dualisme qui en compromet l'unité.
Nous avons reproduit, par impartialité, cette argumentation d’ailleurs intéressante. Mais nous avouons n’en pas sentir la force; car nous ne pouvons admettre le point de départ de la discussion; nous n’accordons pas que la conception téléologique de l’univers se réduise à porter sur les objets ou les êtres, sur les événements ou les personnes, . des jugements d'utilité ou d’appropriation. Dire : Cet arbre à élé créé pour m’ombrager (jugement subjectif d’utilité), ou dire : Ce chêne répond à l’idée du chêne idéal (jugement objectif d'appropriation), c’est exprimer une pensée juste ou fausse, peu importe, mais ce n’est pas, nécessairement, avoir une conception téléologique de l'univers. Certes, il est possible que le dualisme soit installé au cœur de la théologie de Ritschl, et que la barque du ritschlien oscille entre la vague du Moralisme et le flot de la Métaphysique; mais en quoi ces constatations touchent: elles à la valeur de la téléologie prise en soi? Wegener ne
LE RITSCHLIANISME
nous démontre point qu'il soit illogique, immoral ou antiscripturaire de considérer le Rovaume de Dieu comme la cause finale de tout le mouvement humain.
Eh bien! répondra Wegener, je vais préciser mes griefs dogmatiques. D’abord, la téléologie bouleverse le schéma du système de la religion chrétienne : « le courant causefinalier entraine tout, et tant pis pour ce qui ne peut pas surnager » (p. 79). — Est-ce une critique? Nous le prendrions plutôt pour un éloge. — Mais on insiste. Admettezvous, nous dira-t-on, que Dieu lui-même soit entrainé par le torrent du devenir? (p. 71). Non seulement la vie et la mort de Jésus deviennent les moyens subordonnés à une fin, mais ce but est le but du monde /Weltzweck] et le but que Dieu se propose lui-même à lui-même /Selbstzweck Gottes/! &« Si le Royaume est à la fois le but de Dieu et le but du monde, Dieu et le monde forment une même réalité, car deux quantités égales à une troisième sont égales entre elles » (p. 80).
Cette comparaison nous parait malheureuse; les mathématiques n’ont rien à voir dans le domaine de la finalité (1). Pour qui contemple le monde sous l’angle de la téléologie, l'argument de Wegener est incompréhensible. Par exem-
(1) Pour se pénétrer, une bonne fois, de la différence entre le domaine quantitatif et le domaine qualitalif, il faut méditer la pensée des Ravaisson, des Lachelier, des Boutroux. Il faut saisir la portée immense du mouvement dont Leibniz a élé l'iniltiateur, quand il à subordonné le mécanisme carlésien à un dynamisme moral. « Les principes du mécanisme, écrivait-il, dont les lois du mouvement sont les suites, ne sauraient être tirés de ce qui est purement passif, géométrique ou matériel, ni prouvés par les seuls axiomes des mathématiques. Pour justifier les règles dynamiques, il faut recourir à la métaphysique réelle et aux principes de convenance qui affectent les âmes, et qui n'ont pas moins d’exactitude que ceux des géomètres... Les lois du mouvement découlent de la perception du bien et du mal, ou de ce qui convient le mieux, Les causes efficientes dépendent ainsi des causes
ple, dans le domaine de l’évolution organique, je puis admettre que le protoplasme initial contenait virtuellement les formes subséquentes, et tendait inconsciemment vers le Royaume de Dieu. Or, l'Homme parfait, couronnement moral de l’évolution humaine, a voulu le. Royaume. Mais parce que ce Rovaume a été le but commun à la cellule primordiale et au Messie, allons-nous en conclure qu'il faut identifier le protoplasme et Jésus-Christ? Cela n’a pas de sens. | D'ailleurs, nous ne comprenons jamais les spéculations relatives à l’essence ineffable de Dieu. Et quand Wegener nous dit, après Franck /Geschichte der neueren Theol., p. 311), que si le Rovaume est le but suprême, alors le but de Dieu est en dehors de Dieu, chose contraire à la nature de la divinité, parce que l'essence divine se suffit à ellemême — cet argument passe au-dessus de nous, commeun nuage évanouissant. Et c’est pourquoi, nous restons également insensible à cette observation, si grave en apparence : « Vous entrainez Dieu dans le flux du devenir. » Mais certainement, répondons-nous! V a-t-il impiété à répéter, après le voyant, et dans le même sens : « Dieu est le Dieu qui vient? » (Apoc. 1/#) Et réciter l’Oraison dominicale, s’écrier : « Que ton nom soit sanctifié! Que ton règne arrive! » qu'est-ce donc, sinon entrainer Dieu dans le devenir? Toutelois, c’est précisément cette notion de l'histoire que l’on repousse, car elle aboutirait à identifier la Révélation et la Raison. Voici comment. D’après Ritschl, il n’existe pas une seule religion qui ne s’appuie sur une révélation
finales. Les choses spirituelles sont, par nature, antérieures aux matérielles. » Ravaisson, commentant ce « mémorable passage, » écrit : « Peut-être est-il permis d'ajouter : les causes efficientes se réduisent . aux Causes finales » (Laphilosophie en France au XIX° siècle, p. 267).
LE RITSCHLIANISME 79
divine (Unterricht, p. 82). En effet, la révélation n’est que la réalisation historique du Royaume. Et cette révélation n'entre pas en conflit avec la raison, que Ritschl appelle esprit ou volonté morale; en d’autres termes, le Royaume historique objectif n’entre pas en conflit avec le Royaume idéal subjectif. C’est même celui-ci qui permet de reconnaître et de définir celui-là. Dès lors, on posera en principe, par exemple, que la physionomie historique du Christ doit correspondre à l'idéal religieux de sa personne; et l’on agira en conséquence : l’histoire sera pliée, déformée, niée. À cela rien d'étonnant, si l’on se reporte au principe exprimé par Ritschl en ces termes : € La connaissance chrétienne de Dieu découlant de la révélation, s’identifie avec la connaissance que Dieu a de lui-même » (Unterricht, p. 46). C’est la divinisation de la raison.
Ici, Wegener nous paraît fort. Cette critique nous paraît pénétrante et vraie, en ce qui regarde le système de Ritschl. Mais nous nous demandons, une fois de plus, en quoi ces observations atteignent la téléologie en tant que telle. Elles marquent des écueils à éviter, mais ne tarissent pas l’océan qui entoure les récifs, le flot qui emporte la pensée chrétienne vers le Royaume. Wegener ‘s’en émeut; il prévoit que la doctrine du Rovaume fondra la dogmatique et l’éthique en un seul système (p. 84). Ainsi, effrayé d’abord par le dualisme inhérent à la théologie de Ritschl, il a peur de l’unité à laquelle elle aboutit. Ces diverses critiques sont un hommage rendu à la puissance du ritschlianisme.
Certes, on peut en contester les résultats; mais l’abus ne supprime pas l’usage, et c’est par sa méthode que Ritschl nous paraît grand. L'application de cette méthode a pu être fautive; cependant, il a montré que la base de la dogmalique
doit être l'induction, et non la déduction. Cela ne supprime pas le surnaturel; car la révélation la plus miraculeuse ellemême, n’est pas une révélation pour l’homme, tant qu’elle ne devient pas à son tour une réalité concrète, un fait sur lequel s'appuie la raison pour s'élever inductivement jusqu’à Dieu.
Voilà ce que Ritschl a prouvé; et si l’on songe que cette apothéose de l’histoire a mis en pleine lumière l’idée du Royaume de Dieu (bien ou mal interprétée); et si lon songe que la préoccupation de la cause finale, introduite hardiment dans la théologie, en a modifié toute l’économie; si l’on songe que la persistante vision du but providentiel assigné au monde a opéré, dans la philosophie religieuse, des changements analogues à ceux que la nouvelle astronomie opéra dans le ciel, il est difficile d'échapper
à la conclusion que le ritschlianisme a contribué, pour
sa large part, à favoriser les futurs triomphes de la doctrine du Royaume. N
En effet, celle-ci n’est pas, avant tout, une doctrine des choses dernières; elle n’en parle que dans la mesure où il faut connaître la cause finale pour comprendre chaque terme antécédent de la série. Ulfimum in exsecutione est primum in intentione. [1 n’y a rien de contradictoire dans le fait que les ritschliens exaltent les tendances téléologiques, tout en rejetant les préoccupations proprement eschatologiques. N'est-ce pas là un des caractères de l’enseignement biblique”? Les religions humaines apportent, presque toutes, une description de l’au-delà; les « grands initiés » de Schuré, Krischna, Osiris, Orphée et autres, offrent tous un tableau de l’état de l'âme après la mort; le Christ se tait. Aussi, Swedenborg et les visionnaires essayent-ils de suppléer à ce silence du Messie. Mais Ritschl estime, avec
mille... à cf,
"FERRER É 4 rine du Royaume lee pas TE Le
h +3 Rene C'est une doctrine essentiellement ique: elle doit réconcilier l'âme avec le corps, l'esprit avec la matière, l’homme avec le monde, et cela en le
onciliant avec soi-même et avec Dieu par luniversel
di jateur. C’est une doctrine de réconciliation.