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La doctrine du Royaume implique, d’abord, une foi saine et robuste en la réalité du monde que d’aucuns appellent phénoménal, mais qui n’en constitue pas moins l’instrument de la volonté, le cadre et même le support de la morale; car celle-ci ñe pourrait exercer sa puissance plastique sur l'univers, si elle n’y trouvait un point d’application solide. Renan écrit : « Habituellement, nous vivons en face d’une tierce personne, qui empêche effrayant contact du moi contre lui-même. La franchise de la vie n’est qu’à la condition de percer ce voile intermédiaire, et de poser incéssamment sur le fond vrai de notre nature, pour y écouter les instincts désintéressés qui nous portent à savoir, à adorer et à aimer. Voilà pourquoi l’homme sincère se passionne si fort, et s’épuise en adoration, devant la vie naïve, devant l’enfant qui croit et sourit à toute chose, devant la jeune fille qui ne sait pas qu’elle est belle, devant l'oiseau qui chante sur la branche uniquement pour chanter, devant la poule qui marche fière au milieu de ses petits. C’est que là le Dieu est tout nu » (p. 468).
Croire à la réalité de ce qui est, c’est l’un des axiomes du Messianisme. Un autre trait de la doctrine du Royaume, c'est la foi en l’unité de la vie; et, en eftet, si la nature manifeste Dieu, il serait étrange d’anathématiser la nature pour chercher Dieu. Plus d'opposition ontologique entre le corps et l’âme, la terreet le ciel (1). Renan écrit : QIlest absurde de dire : L'homme est un corps. Le vrai est qu’il y à une substance unique, qui n’est ni corps ni esprit, mais qui se manifeste par deux ordres de phénomènes, qui sont le corps et l'esprit. L'homme est; il est matière, c’est-
(1) C'est là un axiome fondamental de l'hébraisme. Un penseur russe a dit, avec bonheur : « Le dualisme cartésien fait de l'esprit un spectre, et de la nature un cadavre. »
88 CHAPITTE CINQUIÈME
à-dire étendu, tangible, doué de propriétés physiques; al est esprit, c'est-à-dire pensant, sentant, adorant. L'esprit est le but, comme le Eut de la plante est la fleur; sans racines, sans feuilles, il n’y a pas de fleurs » (p. 478). Le grand règne de l'esprit ne commencera, que quand le monde matériel sera parfaitement soumis à l’homme. I] n’y a rien d’exagéré dans le spiritualisme de l'Évangile. Mais c’est ici-bas, et non dans un ciel fantastique, que se
réalisera cette vie de l’esprit (p. 80). Le retour à la religion
ne saurait être que le retour à la grande unité de la vie. Le sage n’a pas besoin de prier à ses heures, car toute sa vie est une prière » (p. 479).
La foien cette unité de la vie implique, pour les messianistes, une certaine conception du salut, lequel apparaît comme un épanouissement de toutes les virtualités humaines en chaque individu. Renan écrit : « La fin de l'humanité, c’est de réaliser la plus haute culture humaine possible, c’est-à-dire la plus parfaite religion, par la science, la philosophie, l'art, la morale, en un mot par toutes les façons d'atteindre l'idéal qui sont de la nature de l’homme. Cette haute culture de humanité ne saurait avoir de solidité, qu’en tant que réalisée par les individus. Tout homme a droit à la vraie religion, à ce qui fait l’homme parfait. La société doit à l’homme la. possibilité de la vie (p. 364). La fin de l’homme n’est pas de savoir, de sentir, d’imaginer, mais d’être parfait, c’est-à-dire.d’être homme dans toute l’acception du mot. On s’imagine trop souvent que la moralité seule fait la perfection, que la poursuite du vrai et du beau ne constitue qu’une jouissance, que l’homme parfait, c'est l’honnête homme, le frère morave par exemple. Il y à un grand foyer central où la poésie, la science et la morale sont identiques, où la nature humaine retrouve les
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hautes harmonies de toutes ses facultés, et ce grand acte d’adoration qui résume la tendance de tout son être vers l'éternel infini » (p. 12).
Pour vouloir, d’une volonté constante, l'humanité vraie en chaque homme, les disciples du Rovaume cultivent en eux-mêmes le difficile et saint enthousiasme pour le genre humain contemplé dans son Idée. Renan écrit : « Le plus haut degré de culture intellectuelle est de comprendre humanité (p. 259). L'idée de l'humanité est la grande ligne de démarcation entre les anciennes et les nouvelles philosophies (p. 174). À quoi bon savoir l’hébreu, l’arabe, le samaritain, le syriaque, le chaldéen, l’éthiopien, le persan, si on n’est point arrivé à l’idée de l'humanité? (p. 41). Il est triste pour l’homme d'intelligence de traverser ces siècles de peu de foi, de voir les choses saintes raillées par les profanes, et de subir le rire insultant de la frivolité triomphante. Mais n'importe; il tient le dépôt sacré, il porte l’avenir, 1l est homme dans le grand et large sens. Il le sait, et de là ses joies et ses tristesses : ses tristesses, car, pénétré de l’amour du parfait, il souffre que tant de consciences v demeurent à jamais fermées; ses joies, car il sait que les ressorts de l'humanité ne s’usent pas, que, pour être assoupies, ses puissances n’en résident pas moins au fond de son être, et qu’un jour elles se réveilleront pour ‘étonner de leur fière originalité, et de leur indomptable énergie, et leurs timides apologistes et leurs insolents contempteurs » (p. 89).
L’enthousiasme pour l'humanité justifie, aux veux des messianistes, l’immolation volontaire de l’individu pour le bien de la communauté. Renan écrit : « Le principe : il n’y à que des individus, est vrai comme fait physique, mais non comme proposition téléologique. Dans le plan
des choses, l'individu disparait (p. 371). Les héros de la
science sont ceux qui, tout en ressentant d’énergiques
besoins philosophiques et religieux, se dévouent pour le bien de l’avenir au rude mélier de manœuvres, el se résisnent à n’être que d’humbles monographes. Cela s'appelle, dans le style de l'Évangile, perdre son âme pour la sauver. Se résoudre à ignorer pour que l'avenir sache, c’est la première condition de la méthode scientifique (p. 239). La nature nous montre le sacrifice de l’espèce inférieure à la réalisation d’un plan supérieur. Il en est de même dans l'humanité. Peut-être même faudrait-il dépasser cet horizon, et ne chercher la grande paix que dans un plus vaste ensemble, auquel l'humanité elle-même serait subordonnée » (p. 387).
La conception téléologique de l’histoire universelle est un trait fondamental de la doctrine du Royaume, Renan écrit : QC S'il est un résullat acquis, C’est qu'il y à une vie de l’humanité, comme il v a une vie de lindividu; que l’histoire n’est pas une vaine série de faits isolés, que le parfait est le centre de gravitation de l'humanité (p. 172). Prendre l'humanité à un point isolé de son existence, c'est se condamner à ne jamais la comprendre; elle n’a de sens que dans son ensemble (p. 210). Il faut travailler à avancer lheureux jour où tous les hommes auront place au soleil de l'intelligence, et seront appelés à la vraie lumière des enfants de Dieu (p: 391). La vraie noblesse n’est pas d’avoir un nom à soi, un génie à soi, c'est de participer à la race noble des fils de Dieu, c'est d’être soldat perdu dans l’armée immense qui s’avance à la conquête du parfait » (p. 195).
La prophétie biblique nous représente le but sous la -
forme d’une Cité, dont tout homme doit être le construc-
L'ÉVOLUTIONNISME Of
teur. Renan écrit : € Songez aux innombrables généralions qui se sont entassées dans les cimetières de nos campagnes. Mortes, mortes à jamais? Non, elles vivent dans l’humanité ; elles ont servi à bâtir la grande Babel qui monte vers le ciel (p. 220). II faut se représenter la science comme un édifice séculaire; une vie entière de travaux ne sera qu’une pierre sans nom dans ces constructions gigantesques. N'importe : on a sa place dans le temple (p. 237). Qui sait si, un jour, la vue du bien général de l'humanité, pour laquelle on construit, ne viendra pas adoucir et sanctifier les sueurs de l’homme”? » (p. 10).
Enfin, la téléologie des prophètes s'élève jusqu’à la conception audacieuse du Dieu qui se manifeste toujours plus comme tel, du Dieu qui vient. Renan écrit : (L'œuvre . universelle de tout ce qui vit, est de faire Dieu parfait (p.37).
Le droit, c’est le progrès de l'humanité. Tout ce qui sert à
avancer Dieu (1) est permis (p. 381). Quand l'humanité ne
(1) « Nous sommes les enfants de Dieu, mais aussi ses pêre ef more. C'est là notre raison d’être. Nous devons aplanir ses voies, hâter sa venue » (Bethenod : Æssai de téléologie, 4899). A la rigueur, nous comprenons encore ces imaves. Mais voici qui est moins limpide. « Quand viendra ce règne de Dieu? Quand luira ce jour à laube toujours grandissante, devant laquelle les peuples prosternés frappent du front la terre dans un halètement d'amour et de désir? Soit n le nombre des divisions les plus élémentaires de la force ou des monades, soit { la durée moyenne de leurs groupements ou la vie moyenne des individualités qu'elles composent. Soit T [Ie lemps nécessaire pour amener à sa réalisation la combinaison in globo des n monades. Ge temps sera donné par léquation bien connue :
T={n (n—1) n—2).. [n—(n—1) Mais si nous remarquons que la plus pelite division de la force est
infiniment petite et, par contre, que n est infiniment grand, nous aurons Ÿ' = l'infini. Nous pouvions nous en douter. Dieu ne sera donc
jamais une réalité, il est Pasymptole du réel. Et cependant, il existe
virtuellement, depuis l'origine des Lemps: tel le germe d’un œuf qui müûrirait toujours et jamais n’éclorait. Et, de plus, c'est lui qui a fécondé
sera plus, Dieu sera, et l'humanité aura contribué à le faire, et dans son vaste sein se retrouvera toute vie, et alors il sera vrai, à la lettre, que pas un verre d’eau, pas une parole qui aura servi à l’œuvre divine du progrès ne sera perdue » (p. 222).
Le long parallèle que nous venons d'établir est frappant. Assurément, nous ne sommes pas la dupe de Renan; le livre auquel nous avons emprunté ces extraits présente, à d’autres points de vue, la quintessence de l'esprit paien : une ignorance phénoménale, à la fois burlesque et tragique, du péché, une adoration presque imbécile de la nature humaine, telle quelle, et dont Renan aurait pu répéter ce que Montaigne écrivait de Paris : « Je l’aime tendrement, jusques à ses verrues et à ses taches. » Le tout joint à l’art — inconnu à Voltaire — de blasphémer dévotement, dans une atmosphère de mystique athéisme et d’impiété papelarde (1). Et cependant, il y a une émotion sincère, de nobles
intuitions, dans les passages que nous avons cités. Après
l'apparition de la Vie de Jésus, le père Gratry critiqua ce
cet œuf. Il à tiré à la lumière tout ce monde de contingence qui remplit l’espace et le temps; inais, en même temps, ce monde de contingence tire sur lui d’une force égale pour l’amener à la réalité.
Ainsi, il est le père et le fils, il s'engendre lui-même, dans le réel, de
toute éternité. »
(1) Que serait-ce donc, si nous allions étudier le second Renan, le
Renan de la décadence, qui écrivait, parlant du sage : « Spectateur de.
l'univers, il sait que le monde ne lui appartient que comme sujet d'étude, et, lors même qu'il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu'il est, qu'il n’en aurait pas le courage » (Etudes d'histoire religieuse. Préface). El à propos de saint Paul : « L’apôtre est, par nature, un esprit quelque peu borné, il veut réussir, il fait des sacrifices. L’homme d'action est toujours un faible artiste, il ne saurait être un savant, ce n’est même pas un homime très vertueux, car la sottise et la méchancelé des hommes le forcent à pactiser avec elles » (St-Paul, page 568). Et encore : « La vertu rigoureusement correcte est une aristocratie. Il faut que les masses s'amusent, Amiel se demande avec
roman dans un opuscule où l’on trouve un chapitre intitulé : « Les fragments du miroir brisé. » Là, le penseur chrétien a rassemblé tous les hommages au Fils de Dieu échappés à la plume du dilettante, pendant qu’il contemplait le Christ. Les pensées que nous avons rapportées, plus haut, constituent, elles aussi, les fragments d’un miroir brisé; ce miroir ce n’est plus, comme pour Gratry, une image véritable du oi, mais un pressentiment du Æoyaume.
Renan écrit : « Le grand progrès de la réflexion moderne a été de substituer la catégorie du devenir à la catégorie de l’être » (p. 182). La notion du devenir est précisément celle que le messianisme essaye d'introduire dans la pensée dogmatique. Aboutirons-nous par là, nécessairement, au ravra ‘pet d’Héraclite, à l'incertitude ondoyante d’un Renan? Nullement; car celui-ci a cru qu’il devait demander au fait le secret de la science des causes et des effets, de humanité, de la vie; or le fait, dans la nature, c’est le mécanisme; dans l’histoire, c’est l’incohérence; dès lors, comme la montré Séailles, Renan devait aboutir à l’éparpillement (E. Renan : Conclusions). II a voulu savoir, encore savoir; mais c’est « par la vie morale que s’accomplit la vie intellectuelle ; » Le savoir n’est rien, s’il n’est pas subordonné à l’action, elle-même subordonnée à l’impératif catégorique en nous, et à la vision du Royaume évangélique au dehors de nous; subordonnée, en d’autres termes, au Christ immanent et transcendant.
Savoir, comme Renan, que toutes choses doivent
inquiétude : Qu'est-ce qui sauve? Eh! c'est ce qui donne à chacun son motif de vivre. Le moyen de salut n’est pas le même pour tous. Pour l’un, c’est la vertu; pour l’autre, l’ardeur du vrai; pour, un autre, l'amour de l'art; pour d’autres, la curiosité, les voyages, le luxe, les femmes; au plus bas degré, la morphine et l'alcool » (Feuilles détachées, p. 382).
progresser vers un but, mais ignorer que le premier pas vers le but est précisément la subordination du savoir à l’action, c’est le désarroi mental. Savoir, dit Renan, c’est voir toutes choses sous la catégorie du devenir? Soit. Mais agir, c’est vouloir le but du mouvement universel. Et voilà ce que « L'avenir de la science » ne met pas en lumière. On n’en jugera pas moins que ce livre est précieux pour l’histoire des idées; il montre que l’évolutionnisme s’est bien établi en maître dans le domaine scientifique, préparant ainsi les cerveaux contemporains à comprendre, sinon à recevoir, une doctrine cohérente du Royaume de Dieu.
90 L'Evolutionnisme et l'art.
Tolstoïi écrit : & Il faudrait que la science quittât sa fausse route, pour que l'Art entrât dans la vraie voie. La science transmet les vérités, l’art les fait passer du domaine du savoir dans celui du sentiment. La théorie de la science pour la science ne vaut pas plus que celle de l’art poux l’art. Une partie de la science, au lieu de chercher comment les hommes doivent vivre pour accomplir leur mission, prouve l’immutabilité de notre organisation sociale. L'autre partie, les sciences exactes, est occupée au perfectionnement technique ou à la satisfaction de la curiosité. Si le dixième des forces qui sont dépensées à pallier des maux limités, étaient mises au service de la science de la vie, la majeure partie des malades d'aujourd'hui seraient bien portants, car les causes de leurs maladies disparaitraient. La notion de la science est tellement faussée, qu’il nous semble étrange de croire à la possibilité des sciences qui feraient disparaitre la mortalité des enfants, la prosti-
tution, la dégénérescence, l'assassinat en masse; nous.
croyons que la science consiste à transvaser des liquides dans les laboratoires, à décomposer le spectre, à disséquer
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les grenouilles et les cochons d’Inde. La science véritable a pour but de rechercher comment on doit organiser la vie sociale et individuelle; mais elle est réfutée par les savants qui défendent l’ordre social existant, ct dépréciée par ceux qui cultivent les sciences exactes » /Qu’est-ce que l’art?) Renan considérait la science sous la catégorie du devenir, mais en oubliant la nécessité de l’action ; pour Tolstoï, la science n’est également qu'un moyen subordonné à une fin, mais cette fin il faut la vouloir; elle est commune à la science, à l’art, à la religion. « A l’aide de la science, guidé par la religion, l'art doit réaliser la cohabitation paisible des hommes. » En d’autres termes, l’art est téléologique, l’arta pour mission de travailler à l’avénement du Rovaume. On ne s’étonnera pas que nous notions un pareil lever de soleil dans le ciel gris de la pensée européenne. C’est l'esthétique de l'Évangile émergeant, enfin, des brouillards de lesthétique paiïenne. Déjà, le philosophe Guyau avait affirmé que, l'art élève l'homme de la vie personnelle à la vie universelle, en le faisant participer, non seulement aux mêmes idées, mais aux mêmes sentiments que les autres hommes /L'art au point de vue sociologique] (D). Tolstoï
{1) « Tout art est un moyen de concorde sociale, et pius profond, peut-être, que les autres; car penser de la même manière, c’est beaucoup, sans doute, mais ce n’est pas encore assez pour nous faire vouloir de
la même manière; le grand secret, c'est de nous faire sentir tous de la
même manière. » Dans Ia Revue philosophique, en 1899, Boirac opposait, en ces mots, l'esthétique de Guyau à celle de Kant: «Celui-ci explique le plaisir du beau par l'exercice facile de notre faculté de percevoir les formes. Schiller et l’école anglaise, développant celte théorie, rapprochent le plaisir esthétique et le plaisir du jeu. Dès lors, l’art devient un dilettantisme supérieur. De plus, élant tout subjectif, il n’est qu'une grande illusion qui sert à nous consoler des réalités de la vie. Guyau élablit, au contraire, que c'est surtout la vie sociale qui s'exprime par le beau. L’esthétique est, alors, éminemment subjective et éminemment objective. Un monde de sensibilités et de volontés, une sociélé idéale où
écrit : « L’art est un des moyens de communion entre les hommes. Cest une activité qui permet à l’homme d'agir sciemment sur ses semblables, afin de faire naître en eux les sentiments qu’il a éprouvés. » Sans doute, le penseur anarchiste s'exprime trop souvent sous une forme paradoxale; il déclare, par exemple, que l’art est infidèle-à sa mission quand il se propose comme but la beauté, c’est-à dire le plaisir. Nous ne pouvons accepter pareille identification, pas plus que nous ne souscrirons sans réticence aux sarcasmes du romancier sur les expériences de laboratoire. Certes, il y a un art de jouisseurs et une science de curieux, qui provoquent l’indignation des vrais artistes et des vrais savants; mais il y a, aussi, une recherche désintéressée du beau et du vrai. La science pour la science, et l’art pour l’art se justifient, dans un sens relatif, de même que l’Église pour l’Église; la science, l’art, l’Église ne sont que des moyens subordonnés à la fin suprême, le Royaume. Encore faut-il que les moyens aient une valeur intrinsèque, pour que le but soit atteint; un pont fait de mauvais matériaux n’est pas un pont.
D'ailleurs, Tolstoï serait d'accord avec nous. « De même qu'une œuvre d'esprit ne l’est réellement que lorsqu'elle transmet de nouvelles pensées, une œuvre artistique ne l’est que lorsqu'elle enrichit la vie humaine d’un nouveau sentiment. La propriété qui distingue l’art véritable, c’est la contagion artistique. Aussitôt que le spectateur, l’auditeur ou le lecteur sent que l'artiste est lui-même ému de
réelle, s'étendant à l'univers, voilà le vrai domaine de l’art. Ce dernier reprend donc tout le sérieux, non pas seulement de la vie individuelle,’ mais de la vie universelle... La tâche du prochain siècle sera de suivre toutes les ramifications de l’idée sociologique à travers l’art, la science, la morale et la religion.»
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Fe L'ÉVOLUTIONNISME 97
son œuvre, qu'il écrit, chante, joue pour lui-même, et non pas seulement pour les autres, il éprouve les sentiments qu'exprime l'artiste. » Il semble que nous aboutissions à ce paradoxe : l’art est une fonction sociale, mais le vrai artiste, c’est l’égoïste. Telle n’est pas la pensée de Tolstoï ; il veut dire que l'artiste, lorsqu'il chante, peint, écrit, pourrait s’écrier, comme Luther : « Je ne puis autrement! » Il n’en reste pas moins que son acte est spontané, et qu'il ne compose pas pour donner une leçon de morale. Dès lors, si cet homme est méchant, il se jouera pour lui-même des choses mauvaises, et qui seront « contagieuses, » et qui, par cela même, le sacreront artiste d’après la définition de Tolstoï. Celui-ci, par conséquent, en déclarant que l’art est
LÉ DEL CAN lon Lo”
un sacerdoce, mais que l'artiste est un instinctif, a tout sim- > plement exprimé la pensée que l’art ne peut remplir sa mission, aussi longtemps que les artistes ne sont pas mis- % sionnaires sans le savoir. L'artiste qui est parvenu, intérieu- | rement, à l'humanité véritable, sera dominé par la vision du Royaume; qu’il veille ou qu’il dorme, elle teindra de ses lueurs ses pensées et ses sentiments; et dès lors, quand 5 il Chantera spontanément, soulevé par l’enthousiasme, il eroira chanter pour lui-même, et chantera en réalité pour le monde nouveau qu'il prophétise. | 1 Voilà dans quel sens Tolstoïi peut écrire : & L'art est, > . comme la parole, un des moyens de communion entre les . hommes; il est donc, aussi, celui de la marche de lhuma-
nité vers la perfection. Si l’humanité progresse, il doit exister une force indicatrice de ce mouvement. Cette force a toujours été la religion. Or, l'idéal religieux de notre épo- 10 que, c’est le bonheur matériel et moral, particulier ou commun, temporaire ou éternel, réalisé par la fraternité de tous les hommes. Notre conception religieuse exige l’union
de tous les hommes sans exception; c’est pourquoi, les sentiments exprimés par notre art doivent être contraires aux
sentiments transmis par l’art ancien. L’Evangile ayant
donné une direction nouvelle à tous les sentiments des hommes, a complètement modifié la signification de Part; l'idéal, ce n’est plus la grandeur du Pharaon ou du César, la beauté du Grec ou la richesse de la Phénicie, mais l’humilité, la chasteté, la charité (1). C’est donc par inertie que les pays chrétiens continuent à admirer l’art païen. »
Que sera donc l’art inspiré par la vision du Royaume”? En tous les cas, un art qui répudiera Part faussé de l’époque actuelle. Tolstoi énumère, comme suit, ses griefs contre Part contemporain. Il implique, d’abord, une dépense de labeur énorme, et même le sacrifice d’existences humaines, pour des œuvres inutiles ou nuisibles; des enfants sont estropiés physiquement, intellectuellement et moralement, pour occuper, dans la société, ie rôle de bouffons des riches.
Ensuite, les œuvres produites par l’armée des artistes.
professionnels permettent aux riches de mener une vie arlificielle; enlevez-leur théâtres, concerts, expositions, pianos, romances et romans, et ils périront d’ennui. De plus, l’art contemporain jette la confusion dans les idées des enfants et des hommes du peuple; ils respectent la force physique ou morale (Hercule ou Christ), mais ils ne comprennent pas qu'on encense un individu qur écrit des
vers sur l'amour sensuel. Dans les classes élevées, un pareil -:
(1) Cf. ces lignes remarquables de Mæterlinck : « Un bon peintre ne peindra plus Marius vainqueur des Cimbres, ou l'assassinat du duc de Guise. Il représentera une maison perdue dans la campagne, une porte ouverte au bout d'un corridor, un visage ou des mains au repos, etces simples images pourront ajouter quelque chose à notre conscience de
la vie, ce qui est un bien qu'il n’est plus possible de perdre » (Le trésor
des hurmbles).
régime aboutit au divorce entre l’idée du beau et-lidée du bien, celle-ci étant sacrifiée à celle-là. F faut que l’art cesse d'exprimer des sentiments exclusifs, vanité, mélancolie, satiété, luxure, qui intéressent la minorité qui s’est libérée, par l’oppression d'autrui, du travail naturel à tout homme. Il faut que l’art cesse d’infecter la société, en se faisant le véhicule de la superstition, du faux patriotisme et de la sensualité.
Voilà qui est sévère, mais significalif. Dans son Aurora Leigh, un poète de génie a dépeint le conflit entre les préoccupations esthétiques et les préoccupations sociales, | également légitimes, et même également nécessaires. Tolstoï E. montre le point où ces deux lignes, qui semblent diver- A sgentes, convergeront; c’est la doctrine et la pratique du F Royaume de Dieu qui nous donneront Part synthétique. 4 On comprendra, plus tard, la merveilleuse portée des à Idylles du ÆRor de Tennyson; on comprendra la significa- Ms “ion prophétique de ce poème, où la mission de l'humanité
est symbolisée par une conquérante chevauchée de preux Ÿ | contre les puissances de la nuit. On comprendra dans quel sy sens l'artiste doit collaborer à la construction de la Nouvelle Jérusalem, et l’on bénira les iniliateurs du XIX® siècle, les A voyants qui auront chanté le sacerdoce de Part inspiré par x le Messie.
. Taine écrivait, dans sa Philosophie de l’art : & Le train courant de l’esprit est désormais le raisonnement pur; s’il revient aux images, c’est avec effort, par un soubresaut maladif et violent, par une espèce d’hallucination désordonnée et dangereuse. » Il n’en sera pas toujours ainsi; comme principe esthétique, le « naturalisme » a son sens profond. Le retour à la nature, aux « images, » comme dit Taine, perdra tout caractère artificiel ; s'établir, spontané-
ment, au sein de la réalité concrète, c’est une des présuppositions nécessaires au triomphe de la doctrine du Royaume dans la pensée des hommes; et l'Esprit rédemp- | teur saura conduire à bonne fin, dans ce domaine comme dans tous les autres, l'éducation de l’âme humaine.
Le retour à la nature, dans l’art, n’est pas nécessairement un retour au matérialisme; c’est, au contraire, la condition d’une saine efflorescence du spiritualisme authentique, de celui qui transfigure la matière en la pénétrant de l’Idée. On revient, depuis quelques années, à la peinture religieuse, aux thèmes évangéliques. Mais quelle différence avec l’ancien idéal de l'esthétique dite chrétienne! Les corps redeviennent des corps, le Fils de l’homme redevient un homme, il se mêle à la vie ordinaire, il est à l'auberge, à l’atelier, au salon; sous le pinceau de certains symbolistes, la robe mystique prend les plis de la blouse. Les récentes fresques d'Albert Besnard, dans une humble église de Berck-Plage, indiquent d’une manière saisissante | l'orientation actuelle de l’âme occidentale. « Les quatre fresques de gauche, écrit Jules Bois, nous tracent la douloureuse vie humaine, en raccourci, du berceau à la tombe; les quatre fresques de droite, nous montrent triomphants les efforts de l’espoir, de la science, de la pitié et de la sagesse. Le peintre a fait descendre le Christ dans toutes ces fresques. À gauche, il est sur sa croix; à droite, délivré, il est au centre d’un nimbe de lumière. Associé aux destins de l'humanité, il en apparaît l'idéal, C’est à lui que l'humanité pense, dès qu’elle fait un pas dans l’amour et dans la vérité. » C'est ce dernier point de vue qui nous apparait comme un symptôme. Par exemple, on voit le Christ glorieux assistant à un miracle chirurgical. Le Christ est debout, rayonnant, auprès de la table d’opéra-
PUY Æ ARS RER RÉ PE MTS L Leu Ps 2-4 A dt, di de ft D
tion. « Il s'adapte à la science, étant l’inspiration anonyme qui descend sur tous les cerveaux de bonne volonté. Il n’est pas que le rédempteur des âmes, il est aussi le rédempteur des corps. » Le commentateur, il est vrai, identifie le Fils de l’homme avec l'humanité elle-même affranchie. Mais malgré tout, il y a un retour aux intuitions bibliques fondamentales dans ce passage : « Ce fils de l'Homme, c’est notre race, le mélancolique (?) idéal pour lequel nous nous immolons sans cesse, afin que cet idéal soit réalisé dans la Beauté et dans la Bonté, non pas au fond d’un ciel hypothétique, mais sur une terre certaine. Alors les enfants de nos fils nous auront oubliés. Il ne restera de nous que quelques œuvres d'art qui auront annoncé le Superhomme, l'humanité meilleure » (Æevue des Revues, juillet 1900). — Tout cela est bien vague, dira quelqu'un. — Oui, comme un vol d’hirondelles à lhorizon, annonçant le printemps. On les distingue à peine, mais le signal est donné, et le cœur bat.
30 L’évolutionnisme et la philosophie sociale.
Au lieu de « philosophie sociale, » nous aurions pu écrire « philosophie de l’histoire, » ou « socialisme, » termes qui caractérisent deux des plus puissants courants d'idées qui roulent et se précipitent vers le Messianisme. L'expression « philosophie sociale, » nous a paru contenir les deux autres, d'autant plus que le socialisme devient toujours davantage une philosophie; de plus en plus il regarde la révolution comme un anneau de l’évolution. Jaurès écrit : « Le progrès humain est entré dans sa période silencieuse. Il y aura des réformes et même de grandes réformes, mais qui se feront presque sans être nommées, et qui ne troubleront pas plus la vie calme de la nation que la chute des fruits mûrs ne trouble les beaux
102 CHAPITRE GINQUIÈME
jours d'automne; l’humanité s’élèvera insensiblement dans la justice fraternelle, comme la terre qui nous porte monte
d’une allure silencieuse dans les horizons étoilés » (Action.
socialiste, p. 115).
En étudiant les vues de Renan sur l’avenir de la science, nous avons déjà esquissé la philosophie contemporaine de l’histoire, parce que l’auteur, esprit subtil mais imprécis, avait démesurément élargi le concept assez vague de «la science. » Mais il nous faut reprendre la question de face. S'il est un penseur qui ait contribué à fortifier la notion de l'humanité, considérée comme un tout organique, c’est Auguste Comte. Les pages qu'ilconsacre à lAvenirhumain, dans son € Système de politique positive, » contiennent des trésors. Oublions ses efforts pour écarter toute action providentielle, oublions ses appels presque puérils à la « sagessé instinctive » de notre race, qui se dirige « spontanément, » oœuidée par un «admirable empirisme, » (1) et recueillons avec reconnaissance les belles intuitions d’un ferme esprit.
« Le Grand Ëlre, écrit-il, est l’ensemble des êtres passés, futurs et présents, qui concourent librement à perfectionner: l'ordre universel. On se borne à définir le Grand Être comme l’ensemble continu @es êtres convergents » (p. 30): Aimer tous ses contemporains, ce n’est donc pas ‘encore aimer l’humanité, laquelle s'étend, comme un océan, en decà et au delà de la génération présente. « Nous devons entretenir avec les morts, et même les non-nés, un commerce plus suivi, quoique moins spécial, qu'avec nos
(1) Oublions, aussi, la manière dont un positiviste ilalien célébrait la gloire du mailre, en saluant « Fâge nouveau où lPhumanité, prenant la place de Dieu, offrira un but concret à nos efforts, el n'ayant d'autre fin que son propre bonheur et sa propre gloire, atteindra à la plus élevée des, cultures comme à la plus grande activité du cœur: »
trop tôt pour porter un jugement d'ensemble sur lhuma- nilé. « Tout être vivant doit se juger d’après l’état adulte, tandis qu’on ne peut jusqu'ici contempler que lenfance et l'adolescence de l'humanité » (p. 33). Bien plus, «on ne peut assez concevoir la constitution du Grand Etre qu’en combinant notre espèce avec toutes les races susceptibles t4 î d'adopter la commune devise des âmes supérieures : Vivre
“à à pour autrui. La religion provisoire est devenue de plus
en plus incapable de consacrer cette coalition » (p. 37). Nous aimons ce mot de coalilion, il mérite qu’on le rapproche de cette superbe définition : « Le Grand Être est l’en-
semble continu des êtres convergents. » Et notre philosophe
ne craint pas d’aller jusqu’au bout; il parle d’« incorporer
au Grand Être tous nos libres auxiliaires animaux » (1).
Il n’est pas difficile de reconnaitre, dans ce vaste panorama, les grandes lignes du paysage messianique. La coali-
lion des âmes qui veulent vivre pour autrui, la convergence des êtres vers l’unité, la glorification de la nature inférieure,
qu'est-ce que cela, sinon déjà la doctrine du Royaume? Elle est encore misérablement incomplète, elle ignore le péché, elle méprise l’individu (2), elle est privée du Roi,
(4) On rit de la « Société protectrice des animaux, » on rit des dames
- qui se liguent pour ne plus s'orner de plumes d'oiseaux, on rit des — végétariens à qui la rouge vision de l’abattoir enlève le goût de la - viande, hier encore palpitante et souffrante, on rit des protestations
contre les vivisecteurs... et l’on ne sait pas respecter les indices d’un esprit nouveau, les prodromes d'une ère qu'un Esaie saluait avec extase. Allons à l’école de certains païens, éclairés eux aussi par le
x è Logos, comme ce prince Asoka aux Indes, qui, fidèle à Bouddha, con-
struisit des hôpitaux pour hommes et béles, Lrois siècles avant le Christ
(Cf. Les grandes religions, par Grant).
(2) « L’humanité se décompose d'abord en Cités, puis en Familles, inais jamais en individus. »
c'est-à-dire décapitée — d'accord; mais, dans les vérités énoncées par Comte, il y a peut-être plus de prophétisme inconscient, plus de robuste biblicisme, que dans certains cours de religion chrétienne.
Il est incontestable que les notions de finalisme et de synergie se sont imposées à la philosophie contemporaine, dans la mesure où la biologie est venue au premier rang de nos préoccupations scientifiques. Comte accusait le matérialisme d'expliquer le supérieur par l’inférieur, et déclarait que la pensée doit suivre l’ordre inverse; dans linertie, par exemple, première loi de la mécanique, il voyait Pébauche d’un phénomène vital, l'habitude; et, dans la sociabilité des animaux, il découvrait une image anticipée de la société. « La progression organique en général ne peut se bien définir, que quand on en connaît le dernier terme. La
science sociologique, la science morale de l’humanité, est
‘ la science finale dont la biologie elle-même n’est que le dernier préambule. » Littré, lui-même, aboutit à la doctrine de la finalité : « Les organes ne naissent pas autrement que par où pour une accomodation de la nature organisée à ses fins. » l'aine affirme que la conservation du type est le fait dominateur qui commande tous les phénomènes vitaux. Ce type, Claude Bernard l’appelle une « idée organique; » et il écrit : « Dans l’être vivant, tout dérive de l’idée, qui seule dirige et crée; les moyens de manifestation physico-chimiques sont communs à tous les phénomènes de la nature, et. restent confondus pêle-mêle, comme les lettres de l'alphabet, dans une boite où cette force va les chercher pour exprimer les pensées ou les mécanismes les plus divers. » Généralisant cette conclusion, Renan écrit : CII faut admettre, dans l'univers, ce qui se remarque dans
la plante et dans l’animal, une force intime qui pousse le
germe à remplir un cadre tracé d'avance. Il y a une conscience obscure de l’univers qui tend à se faire, un secret ressort qui pousse le possible à exister. Une sorte de ressort intime, poussant tout à la vie, et à une vie de plus en plus développée, voilà l'hypothèse nécessaire (1). » Après cela, on comprend cette parole de Secrétan : « La vraie substance du monde est le plan du monde » (2).
La renaissance de l’idéalisme, en France, a puisé ses forces dans une profession de foi téléologique. Dans sa fameuse déclaration de principes, « le devoir présent, » Paul Desjardins écrit : « Je professe en toute certitude que l’humanité a une destinée, et que nous vivons pour quelque chose. Que faut-il entendre sous ce mot d’Humanité”? Je n’en sais rien, sauf que ce je ne sais quoi n'existe pas encore, mais est en voie d'exister, en voie de se faire soimême. » Cette foi dans les destinées du monde est un véri-
(4) QI y a dans la nature une inquiétude biologique, le sentiment d’un malaise actuel et le pressentiment d’un bien-être supérieur; et c’est pour effacer ce malaise, que la nature se met en travail. Elle cherche; et cette irradiation de l'effort est peut-être capable de fournir une raison suffisante de la variabilité illimitée et des variétés innombrables des êtres » (Armand Sabatier : Evolution et socialisme, — Foi el Vie du 4° avril 1899). « De quelque facon qu’on envisage les sociétés, on y reconnaît un mouvement intérieur et spontané qui les porte d’un état inférieur à un état supérieur » (Littré : La science au point de vue philosophique). Kant écrivait déjà : L'histoire peut être considérée « comme l’'accomplissement d’un plan caché de la nature, en vue du développement intégral de toutes les facultés humaines » (Idée d'une histoire universelle, t. IV, p. 304).
(2) A noter ces affirmations caractéristiques d’un philosophe contem: porain, Boirac sauf erreur : « La métaphysique s'efforce de concevoir le monde, et ne peut le concevoir que comme une société d'êtres, car, qui dit univers dit wnité, union, lien; or, le seul lien véritable est celui qui relie par le dedans, c’est la vie universelle, principe du monisme; et tout lien qui unit plusieurs vies en une seule, est foncièrement social. »
table dogme, pour les fondateurs de « l'Union pour l'action morale. » La société s’organisera, parce qu'il faut qu’elle s'organise; voilà l’axiome. Desjardins écrit : « Le salut politique en démocratie, dit Secrétan, dépend uniquement des efforts privés, de la mission intérieure. Voilà donc une nécessité absolue; cette nécessité, comme toutes les nécessités qui sont dans la nature des choses, recevra satisfaction, et cela simplement par la Force qui veut que le monde subsiste ; celle-ci saura bien s'arranger et trouver ses voies. » Et encore : « Nous pouvons être assurés du triomphe des positifs sur les amis du néant, simplement parce qu'il faut que cela soit. »
Cette attitude morale, qu’on le sache ou non, c’est de l’'Hébraïsme bien plus que de l’Hellénisme ; c’est lattitude qu’adopte spontanément un Salvador, en 1871, écrivant à son neveu prisonnier : « Quel que soit le malheur où l’on soit jeté, c’est heureusement un principe du monde qu’au fond il y a toujours quelque cause de bien. Après le sort qui sera fait à la France, au lieu de dangereuses récriminations, tâchons en commun de faire prospérer. le germe réparateur. » |
Ce qu'il y a d'intéressant dans les citations que nous donnons, c’est que nous y trouvons un optimisme héroïque, non pas celui du XVIIIe siècle, mais un défi courageux à la réalité mauvaise qu’on entreprend de modifier par l’action. Il faut lire, sous cet angle-là, une page caractéristique du philosophe Payot. « Si l’on veut trouver dans la théorie de l’évolution une explication métaphysique des choses, il faut d’abord compléter l'hypothèse et rentrer dans la tradition aristotélicienne. Il faut voir dans l’univers une volonté obscure qui tend vers la conscience, et qui y arrive dans et par l'humanité; il faut couronner le mécanisme évolution-
niste (1) par une métaphysique de la volonté... Si nous sommes amenés à voir dans l’univers une volonté qui fait effort vers une fin supérieure, fin que nous pouvons plutôt espérer qu’affirmer, il.est difficile de ne point être frappé de la disproportion sans bornes de l’ensemble des choses avec notre chétive individualité. Nul état d'âme n’est plus propre à inspirer le sacrifice : une seule satisfaction conserve toute sa valeur, c’est le dévouement à ceux qui n’ont pas la suprême énergie de la résignation à la vie, telle que nous l’a faite l’Insondable Puissance qui nous a concédé provisoirement le privilège de la conscience, pour que nous collaborions de toute notre énergie à ses desseins présumables. » Il est difficile d’unir davantage, à un pessimisme contenu, je ne sais quelle invincible confiance en la constitution rationnelle et l’immanente finalité du monde. Et cette foi au dynamisme libérateur qui entraine l’univers au but est, précisément, le trait dominant de la philosophie sociale à notre époque.
Cette foi n'exclut pas l'appel à l’action. Qu'on relise la préface d’Izoulet à La Cité moderne [métaphysique de la sociologie). & J'ai vu un jour ce tableau : au revers d’un mont, sous une tempête déchainée, un petit groupe frissonnant. Ce sont des brebis qui se blottissent les unes contre les autres, mues par l'instinct de conservation. Qu’estce que l’humanité? me disais-je, un humble troupeau suspendu aux flancs escarpés d’un astre, la Terre. Sous ie vent de l’abîme, l'humain troupeau se presse, se serre, s’agrège,
(4) « Mécanisme évolutionniste! » Cette alliance de mots montre bien à quel point le terme évolution à perdu son sens primitif el légitime: Le mot évolution ne devrait désigner que des phénomènes appartenant au domaine organique; rien de moins mécanique, dès lors, qu'une évolution:
108 CHAPITRE GINQUIÈME
et c’est... la Cité. L'association est l’unique recours de l’homme dans sa chétivité. L’union est son rempart; l'accord, sa forteresse; la solidarité, son salut. » Et alors, il écrit son livre sur l’association ; il montre, successivement, l’association en chimie, en biologie, en sociologie animale, en sociologie humaine, puis il passe à l’exposé de la « Psychologie bio-sociale, » où il développe quelques-unes des thèses fondamentales du Messianisme, sous des titres comme ceux-ci : «Synthèse du matérialisme et du spiritualisme — Socialisation de l’idée du moi — ‘Nature essentiellement sociale de la psychologie humaine. » Dans la troisième partie, à propos de la « Morale bio-sociale, » il pose « l'identité de la moralité et de la socialité, » et « le faux dualisme de la matière et de l’esprit. » Il y a là de véritables intuitions révélatrices.
Toutefois, la métaphysique de la sociologie ne peut s'organiser sans une base religieuse, au sens biblique du terme. Et c’est pourquoi, nous accordons une attention spéciale à un livre paru aux États-Unis, sous ce titre : Evolution sociale, par Kidd. « Spencer, écrit l’auteur, n’a jamais perçu la différence essentielle qui distingue l’évolution humaine de toute autre évolution, à savoir l’existence, dans l’évolution humaine, du facteur de la raison individuelle. » Or, ce n’est pas un facteur coopérant, bien au contraire. « Tandis que l’évolution de notre race est, avant tout, une évolution sociale, il y a une qualité particulière, la plus profondément individualiste, anti-sociale, antiévolutionniste, qui tend à se développer progressivement, toutes choses égales d’ailleurs, au sein du genre humain, et c’est la raison. La raison exérce une influence de désintégration, ét le caractère typique de notre évolution a toujours été une lutte sans trêve, pour contrebalancer cette
influence dans l'intérêt, soit de la société, soit de la race; les systèmes religieux constituent une classe immense et caractéristique de phénomènes sociaux, dont la fonction est d'assurer la subordination des intérêts actuels de individu aux intérêts généraux de l’évolution ».
Voilà qui n’est point banal. Ainsi, le progrès du genre humain n’est point lié au développement du cerveau, mais au développement de l’altruisme (1). l’évolution n’est pas intellectuelle. Les Grecs, par exemple, fondateurs d’une civilisation éteinte, étaient nos supérieurs au point de vue mental. Dans les temps modernes, le développement intellectuel ne marche point de pair avec le développement social, et l’on peut même se demander si le premier n'est pas entravé par le mouvement de notre civilisation. Qui plus ets, les anthropologistes sont incapables d'établir une connexion nécessaire entre la capacité crânienne et le développement social. Sans doute, nous sommes plus savants que nos ancêtres, mais si nous héritons de leurs conquêtes scientifiques, cela ne prouve pas que notre raison soit plus forte. Enfin, il suffit de jeter les yeux sur une mappemonde, pour s’apercevoir que l’hégémonie n'appartient pas aux nations les plus intelligentes. En conséquence, et pour peu que l’on sache lire, dans l’histoire universelle, la survivance inévitable et la fatale domination des plus aptes, il est clair que l’évolution * de la société humaine est religieuse avant d’être intellec-
(1) Cf. Tarde (Les transformations du pouvoir). « La moralité importe encore plus que le génie au progrès social. » EL ailleurs : « La religion est plus essentielle à l'homme que la guerre. On voit de très grands peuples non belliqueux; on n’en voit pas de non religieux. On pourra en voir d'irréligieux, ce qui est tout autre chose » (L'opposition universelle).
tuelle. &« Depuis que l’homme est devenu une créature sociale, son développement intellectuel est subordonné à son développement religieux. Par le simple jeu de la loi de la sélection naturelle, la race humaine tend à devenir de plus en plus religieuse. Et en effet, les lois de l’évolution, opérantes au sein de la société, travaillent au bien de l'organisme social considéré dans sa totalité, c’est-à-dire au bien de ces générations futures qui sont absolument indifférentes aux individus présents. Quelle est donc la puissance qui les rendra capables de se sacrifier, même inconsciemment, pour l’avenir? C’est la religion. »
Nous sommes en accord fondamental avec l’auteur; mais nous regrettons sa définition de la religion. D’après lui, « une religion est une forme de croyance qui assure une sanction, ultra-rationnelle, à la conduite de l'individu dans ce large domaine où ses intérêts sont opposés à ceux de l'organisme social ; par la foi en cette sanction, les intérêts | particuliers sont subordonnés aux intérêts généraux de l’évolution humaine. » Pareille définition est bien la conséquence de la dogmatique traditionnelle, toujours préoccupée de l'individu et muette sur les destinées de la race. De là à considérer tout système religieux comme une espèce de chien de berger, qui fait courir les moutons devant lui, pêle-mêle, sans qu’ils sachent où on les mène, il n’y a qu'un pas. Et en effet, l'essentiel, c’est que les moutons se hâtent vers le bercail, et les pécheurs vers le ciel, pour dégager la - route où passera le char de l'Évolution victorieuse.
Mais quand la doctrine du Royaume aura sa place, on comprendra que l’homme religieux n’est pas la dupe d'un immense et séculaire mouvement stratégique, auquel il collabore sans le savoir ; on comprendra que le chrétien véritable, (car c’est de lui que nous parlons), ne peut pas
séparer ses sentiments de piété et ses aspirations sociales; sa foi n’est pas anti-rationnelle et sa raison n’est pas égoïste, mais sa foi et sa raison s’élancent d’un même élan vers le même but, car il salue dans son propre Sauveur le Messie des nations.
Néanmoins, nous estimons que la thèse de Kidd mérite d’être prise en considération; il n’est point banal d’appliquer les principes darwiniens à la sociologie, de manière à tirer du spectacle de l’histoire la conclusion que l’évolution aboutira, forcément, au triomphe des peuples les plus religieux, au sens évangélique du mot. Aussi, croyons-nous que la philosophie sociale coopère, actuellement, à l’éclosion de la doctrine du Royaume (1).
4 L'Évolutionnisme et la Religion.
Plusieurs des auteurs que nous avons cités se figurent, manifestement, qu’en introduisant la notion du devenir dans tous les domaines de la pensée, ils travaillent à ruiner la religion. Dominés à leur insu par la conception romaine du christianisme, (et c’est elle, en définitive, qui règne encore sur certains points de la dogmatique protestante), ils parlent de l’Église comme on parle de la Chine :
(1) De bons esprits commencent à s'étonner que les jeunes bourgeois puissent traverser toute la filière des classes, des examens, des concours, sans jamais avoir appris qu'elle est la signification sociale de la famille, de FÉtat, du capital, du salarial, etc. Ils vivent en étrangers au sein de la société contemporaine, dont ils ne comprennent pas les manifestations fondamentales. Aussi, Fouillée écritil : « L'orientation philosophique et sociologique est le vrai correctif de ce qu'il peut y avoir dans les études classiques de trop spéculatif, de trop dilettante, de trop étranger aux conditions de la vie réelle. La sociologie économique est ce qu’il y a de plus propre à faire comprendre la dignité des professions industrielles, commerciales, agricoles et coloniales » (Les études classiques et la démocratie). C'est l'inconsciente préoccupation du Royaume, pénétrant, par les philosophes, dans PUniversité,
c’est l'empire de l’immutabilité. Or, s’il y a quelque chose qui soit un fait accompli, c’est précisément l’irruption du fleuve évolutionniste à travers ces plaines endormies. Qu'il faille s’en réjouir ou le regretter, là n’est pas la question présente; nous ne sommes pas insensible au € danger moral de l’évolutionnisme religieux » (Frommel), mais notre but actuel n’est point de juger les diverses tendances que nous examinons; nous nous bornons à constater qu’elles existent, et que leur merveilleuse convergence constitue la plus grande prophétie des temps modernes.
À ce point de vue, il est impossible de méconnaitre que l'atmosphère évolutionniste a pénétré dans la chaire, dans la littérature religieuse, et dans la théologie. D'abord, dans la prédication; voici quelques extraits d’un sermon prononcé aux États-Unis par Lyman Abbott, en 1895. « La rédemption est plus qu’une pure et simple restauration, le retour au paradis perdu; l’évolution ne cherche jamais son idéal en arrière. Les écrivains bibliques regardent vers l'avenir; c’est vers l'avenir que marchent les Abraham, les Moïse, les David. Christ, lui-même, annonce à ses disciples qu’ils accompliront des œuvres plus grandes que les siennes. Et le philosophe de la rédemption, saint Paul, ne parle jamais de rebrousser chemin vers Éden. L'idéal, ce n’est pas Adam, c’est Christ. » Voilà pour la chaire.
S'agit-il de la littérature religieuse? Le livre d'Henry Drummond : « La loi naturelle dans le monde spirituel, » s’est vendu à 127.000 exemplaires en Angleterre, et les éditions à l'étranger ne se comptent plus. Ce succès est d'autant plus significatif que ce livre, de l’aveu même de son auteur, ne donne pas toute leur valeur à la personnalité humaine, à la conscience et à la liberté; les chrétiens s’étonnaient qu'on püt identifier les lois naturelles et les
lois spirituelles; les savants contestaient que l’adage Omne wivum ex vivo fût aussi inébranlable que l’axiome de la gravitation; de toutes parts,.on remarquait avec surprise l'absence de la doctrine de l’expiation. Et néanmoins, l’ouvrage venait tellement à son heure, qu’il fut accueilli avec enthousiasme. En 1894, Drummond publia : « L'ascension de l’homme, » un essai de sociologie morale sur une base biologique. L'auteur déclare qu’en déduisant de l’évolution organique la légitimité de la seule et unique « lutte pour la vie, » on ne considère qu’une partie de la réalité, c’est-àdire les phénomènes qui ont trait aux conditions de la nutrition parmi les êtres vivants. Mais ceux-ci ne se bornent pas à se nourrir, ils se reproduisent; de là, toute une classe de phénomènes altruistes : la faim rend égoïste, mais amour paternel inspire, au lieu de la lutte pour sa propre existence, la lutte pour la vie des autres, des faibles. Et c’est là un facteur primordial dans l’évolution humaine. — Se figure-t-on Augustin, Calvin, Wesley justifiant, par de semblables considérations, la parole du Sauveur : « Aimezvous les uns les autres? » Aujourd'hui, cela parait naturel (1).
Enfin, la théologie elle-même a lancé sa barque sur le courant évolutionniste, au risque de rencontrer certains brisants. Si nous jetons un coup d’œil sur la table des matières de lÆsquisse (Sabatier : Esquisse d’une philosophie de la religion), nous discernons immédiatement des
(4) Dans la biographie de Drummond par Smith (p. 474), nous relevons cette affirmation : « Le chrétien est un homme qui seconde lévolution du monde selon les intentions de Jésus-Christ. Je ne vois pas comment un homme peut s'opposer à la religion, pourvu qu'il ait la notion la plus élémentaire de l’évolution » (Le mot religion est employé, ici, dans le sens de Christianisme).
titres comme ceux-ci : « Histoire de la prière. — L’évolution du principe chrétien. — Genèse du dogme. — La vie des dogmes et leur évolution historique. — Téléologie, etc. » Ces formules suffisent à fixer l’orientation de la pensée. La voici, du reste, en peu de mots : « J'aime à me servir du mot d'évolution, et à considérer tous les phénomènes dans leur succession naturelle. Mais ce n’est point là une doctrine métaphysique; c’est un procédé d'étude, une méthode (1) qui consiste en ces deux règles essentielles : observer chaque fait tel qu'il se présente, et l’ohbserver dans les conditions où il se présente, parce qu'un
fait n’a sa vérité et sa valeur que dans cet enchainement »
[Préface]. Et l’auteur termine son livre par ces considérations : « La connaissance religieuse reste nécessairement soumise à la loi de transformation, qui régit toutes les manifestations de la vie et de la pensée humaines... Les grandes créations religieuses sont des organismes, et chaque organisme porte en lui-même, déterminée par sa nature propre, l’exacte capacité de ses métamorphoses. La vie d’une religion se mesure à sa puissance d'adaptation et de renouvellement. Si le christianisme est la religion universelle et éternelle, c’est que sa virtualité à cet égard est infinie... La tractation dogmatique de la connaissance religieuse aura pour objet la tradition de la société religieuse.
… (4) Cest la méthode qui a renouvelé toute la connaissance au XIX° siècle. En économie politique, par exemple, l’ancienne.école déclarait, avec Leroy-Beaulieu, « que le salariat figure au nombre de ces institutions que l’on doit considérer comme définitivement acquises, et une fois pour toutes; » tandis que Gide écrit : « L'ancienne école considérait les faits économiques, les institutions, dans un état supposé d'équilibre stable. La nouvelle école les étudie dans leurs rapports de succession » (Revue du christianisme pratique, 15 mai 1890 : Quatre écoles d'économie sociale),
Elle considèrera cette tradition comme la révélation objective de la vie intérieure de l’Église. Cette tradition apparaitra, dès lors, comme une puissance se continuant en nous-mêmes. Saisir cette âme dans sa continuité féconde et dans le renouvellement perpétuel de l’organisme extérieur, comprendre cette âme et cet organisme dans leur unité vivante, raconter la genèse des dogmes et leurs longues métamorphoses comme une constante et nécessaire incarnation du principe qui s’y manifeste, suivre dans l’histoire cette chaine ininterrompue et la prolonger dans notre propre vie par une évolution sans cassure : telle est la manière à la fois critique et positive, conservatrice et progressive, ferme dans la piété et toujours déférente à la science, que le symbolisme critique permet d'appliquer à toutes les créations religieuses » (1).
Par ces dernières considérations, mais dans un sens beaucoup moins précis, nous rejoignons l’évolutionnisme théologique, dont le système de Ritschl est un spécimen vigoureusement particulier, et nous refermons le cercle de nos brèves observations sur la notion contemporaine du devenir dans la science, l’art, la philosophie sociale et la religion. Nous nous croyons autorisé à conclure que nous n’exagérions rien, en affirmant que les symptômes précurseurs d’un retour intellectuel à la doctrine du Royaume se manifestent, simultanément, dans tous les domaines de la pensée.
(1) Décidément, ce n’est plus le point de vue de Bossuet : « La foi ne varie pas dans la vraie Eglise, et la vérité venue de Dieu à d’abord sa perfection » (Histoire des variations, Vol. 3),