‹ L'espérance chrétienneChapitre 22 sur 52 · I. — Le Royaume et le dogme · texte numérisé non relu

I. — Le Royaume et le dogme

Sabatier écrit : « Le dogme est une doctrine dont l'Église

a fait une loi. » Quels étaient les articles de cette, loi,

d’après Calvin? « Les principaux points de la théologie sont ceux-ci : de la malédiction du genre humain, de la corruption de nature, de la mortification dela chair, du renouvellement de vie, de la réconciliation gratuite par le sacrifice unique, de l’imputation de justice par laquelle Dieu reçoit le pécheur pour agréable, de lillumination du Saint-Esprit » (Jean 18/38, Comm.). Voilà donc un exposé de l'Évangile, où l’on ne trouve pas les termes caractéristiques de l'Évangile : Père céleste, Sauveur, foi, Royaume de Dieu... Et nous voyons déjà là une des manifestations de cet intellectualisme orthodoxe qui devait aboutir, peu à peu, à la crise dogmatique actuelle. Mais la doctrine du Royaume portera un coup mortel à tout rationalisme, à celui de droite comme à celui de gauche; les questions théologiques se poseront différemment, et les solutions seront cherchées, non dans le domaine de la spéculation, mais sur le terrain de l’action. Or, le personnage qui a exercé, ici-bas, l’action morale et sociale la plus décisive, c’est le Fils de l’homme (1).

À priori, c’est donc à lui que nous nous adresserons, d’instinct, pour demander la vérité. Mais il est impossible de le sortir de son cadre; il est dans la Bible, c’est la Bible qui nous le donne. Nous chercherons donc, successivement, comment on établira la dogmatique nouvelle (doctrine de l’Écriture), en quoi elle sera nouvelle (doctrines de Dieu,

(4) « Pour qu'un homme réalise la grandeur historique véritable, Schleiermacher veut qu’il soit, à la fois, celui qui fait une société nouvelle, et lui imprime une forme dont elle ne puisse plus se défaire sans

cesser d’être elle-même. Avec ce terme de comparaison, nous ne risquons pas de prodiguer le titre de grand homme » (Martensen, Morale, 3-2).

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de l’homme, du Médiateur, du salut) et enfin, comment on la défendra [Apologétique).

A. — Doctrine de l'Écriture.

On sait ce qu'est devenue la doctrine de l’Écriture chez certains catholiques. Tout est dans tout, tout signifie tout! C’est un symbolisme universel, aboutissant au chaos. M£' Alphonse Chabot écrit, dans la préface de sa grammaire hébraïque : « Au congrès eucharistique de Jérusa-

lem, nous avons montré que David avait été le premier chantre de l’Eucharistie, et nous avons fait acclamer le saint Roi-Prophète célébrant, mille ans (sic) à l'avance, les gloires de l’auguste sacrement. » On sait, d'autre part, ce qu’une certaine critique a fait de cette même Bible. L'israélite Darmsteler écrit : « Israël, au lieu d’être l’élu de Dieu, a fait Dieu même à la sueur de son front. Une fois en possession d’une doctrine qu’il a crue révélée d’en haut, il a

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reporté sa conquête récente dans les limites les plus loinaines de son passé, et refait son histoire à coups d’idéal » (1). Quant à l’ancien séminariste Renan, dont Darmsteter disait qu’il « avait le sentiment délicat des hasards décisifs, » il écrit : « La façon dont la loi fut rattachée au Sinaï, vers le IXC siècle avant Jésus-Christ, eut-elle quelques points d'attache dans les faits réels? Ou bien, dans les quatre ou cinq cents ans qui suivirent, cette grandiose légende grossit-elle comme la bulle de savon, d'autant plus colorée qu’elle est plus vide? » Avec Maurice Vernes, un protestant, il est tel passage du Pentateuque où Isaac désignerait la partie méridionale du pays de Canaan, Abraham un ter-

riloire plus étendu (2).

(1) Les prophètes d'Israël.

(2) Nous n'avons pas eu le texte sous les veux.

Entre l’extrême droite et l’extrême gauche, l’orthodoxie évangélique modérée croit sauvegarder l’autorité des documents scripturaires en y voyant partout, et en particulier dans les prophètes, « l’esprit du plus pur spiritualisme ». (G. Godet) (1). Mais ce pur spiritualisme est inséparable d’une loi écrite, concrétisé dans une race élue, suspendu à l'attente d’un Messie en chair et en os, et d’un Royaume terrestre de Dieu! Le « spiritualisme, » au sens convenu du mot, ne peut caractériser l'inspiration générale des Écritures; c’est pourquoi, dans notre premier volume (p. 94- 95), nous avons préconisé le terme de « réalisme, » plus adéquat à la substance des intuitions philosophiques et religieuses de l’'Hébraïsme.

Que trouvons-nous, en effet, dans la Bible, sinon le rayon réfracté, dans le domaine de la littérature, d’une lumière qui a brillé dans le domaine de l’histoire? C’est ce soleil de la révélation concrète et vivante qui nous réchauffe à travers les feuilles de papier du livre; et ce livre luimême, baigné dans les reflets de l’astre central, a pour but avoué de nous faire lever les yeux vers la source intarissable de toute clarté. Qu'est-ce que la Bible, sinon le document des travaux, des souffrances, des promesses, des prophéties, des défaites momentanées et des éternelles victoires qui ont été liés dans le passé, et qui resteront liés dans lavenir, à la vision du Royaume et à l’inflexible résolution de l’établir sur la terre? Et qui donc peut se flatter de croire à € l'inspiration de la Bible, » sinon celui qui est inspiré, lui-même, de l'Esprit qui animait ceux qui ont écrit la Bible sans savoir qu'ils l’écrivaient? Leurs écrits n’étaient que l'expression de leur foi; ils ont volontairement vécu la

(1) Christianisme au XIXe siècle, 47 mai 1895,

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Bible, avant de la composer inconsciemment; ils ont lutté, ici-bas, pour l’accomplissement des desseins rédempteurs de l'Éternel à l'égard du monde. Et s’ils ont jalonné les siècles de leurs chroniques, de leurs psaumes, de leurs prédictions, de leurs épiîtres, ce n’est pas avec l’idée qu’ils rédigeaient un livre; ils ont simplement planté, ici et là, des drapeaux, qui marquent les étapes d’une expédition triomphale vers les cimes d’où l’on embrasse le panorama du Royaume. En définitive, croire à l'inspiration de la

Bible, c’est croire à l’inspiration de l’histoire, et croire à l'inspiration de l’histoire, c’est croire à l'inspiration du Fils de l’homme, centre des âges.

Une franche acceptation de la doctrine du Royaume, avec ses présuppositions et ses corollaires, aboutit donc à supprimer les discussions relatives à l'inspiration graphique de la Bible, considérée comme un total de vocables théopneustiques compris sous une même reliure (1). Ce sera la victoire de la théologie de Rothe, et de ses définitions profondes : la Bible est le document de la Révélation; elle contient la Parole de Dieu, mais ne s’identifie pas avec elle, Les théologiens les plus divers aboutissent à la même conclusion, Le professeur Sabatier écrit : « La révélation est l’activité progressive et surnaturelle de Dieu dans lhistoire » (2). Le professeur Matter écrit : « Les divergences

(1) Elle supprime, aussi, des objurgations naives dans le genre de celle qui suit. A propos d’un commentaire sur Ja Genèse, et de Fhypothèse des différentes sources auxquelles aurait puisé le rédacteur du livre, l'Espérance, du 26 fév. 186% écrivait : « Nous faisons pour ain$i dire un devoir au commentateur de reprendre cette hypothèse, et de lui opposer tous les arguments que sa science de bon aloi ne pourra manquer de lui suggérer. Il rendra un véritable service à ceux qui, jusqu'à cette heure, ont considéré le Pentateuque comme lœuvre du grand législateur des Hébreux. »

(2) Profession de foi formulée lors de sa nomination comme professeur,

dans nos saints livres ne se concilient qu’au moyen d'habiletés exégétiques, peu en rapport avec l’ingénue simplicité des textes. Seulement, ces désaccords sont sans importance religieuse, sans aucune valeur pour la certitude que la foi possède d’une sainte histoire de l’œuvre rédemptrice...…… Les rédacteurs du Nouveau Testament ne voulaient pas nous enseigner des vérités abstraites, mais des faits dans lesquels la divinité est surnaturellement intervenue, pour établir le règne de la justice sur la terre » (1). Le professeur Berthoud écrit : « Dans l’Écriture sainte, le terme de Parole de Dieu ne sert jamais à désigner la Bible comme telle. Dire que la Bible est la parole de Dieu, c’est user d’une métonymie familière et commode où la partie désione le tout, amplification peut-être permise, mais qui prêterait gravement à l’'équivoque, si l’on cessait d'y voir une figure de langage; ce serait prendre le narré des faits pour le drame lui-même, le document pour la vie. En soi, la Parole de Dieu est un fiat lux illuminant le chaos; elle n’est pas une collection de parchemins, un volume sacré ; elle est un verbe, c’est-à-dire un acte, dont la plus haute expression est le Verbe fait chair » (2).

Dans leur [Introduction aux livres historiques qui suivent le Pentateuque, les auteurs de la Bible annotée écrivent : La philosophie de l’histoire qui domine ces récits & ne peut reposer que sur la connaissance du Dieu vivant, fruit de la révélation, et c’est dans ce trait, et non dans l’infaillibilité de tous les détails de la narration, que la tradition peut avoir parfois altérée, que consiste le caractère de leur inspiration. Le jour jeté sur les faits procède, uniquement, de la

(1) Dogmalique, H, 255, 259.

(2) Apologétique.

grande pensée de l'alliance contractée par Jéhovah avec son peuple, en vue du bien final de l’humanité. » Enfin, le professeur Bovon écrit avec précision : € 1° L’inspiration de la Bible est religieuse, c’est-à-dire qu’elle porte exclusivement sur les vérités de la foi; 2° la Bible étant le document de la révélation salutaire, laquelle se résume tout entière en Jésus-Christ, une portion quelconque du recueil est d'autant plus inspirée qu’elle est en relation plus ‘directe avec Jésus, d'autant moins qu'il lui manque davantage ce caractère; 3° l'inspiration est une action du Dieu sauveur sur les esprits des hommes choisis pour annoncer au monde le salut. Cette influence éminemment personnelle s'exerce dans la v'e des porteurs de la pensée divine, et elle se manifeste dans leurs livres en tant que ces écrits sont le reflet de ce renouvellement intérieur. En résumé, à l’inspiration plénière et uniforme, nous substituons l'inspiration religieuse et inégale, thèse en vertu de laquelle le centre de la Bible est Jésus-Christ » /Dogmatique).

Ainsi, la Bible étant le livre du Royaume, nul ne peut en saisir l’esprit, nul ne peut en apprécier l’autorité véritable, avant d’avoir inséré sa propre vie dans la trame du processus rédempteur, avant d’avoir mêlé la réalité de sa propre existence à la réalité suprême dont l'Écriture est le document, avant d’avoir personnellement accepté le devoir de lutter pour l’établissement de la terre nouvelle. Et c’est ici que se place une remarque importante. Nest-il pas curieux de constater que les théologiens qui spiritualisent la notion du Rovaume, matérialisent très souvent l'autorité religieuse, en font quelque chose d’extérieur ? Au contraire, ceux qui objectivent le Royaume peuvent, sans crainte, spiritualiser l’autorité. On ne saurait les accuser

de pur subjectivisme, puisqu'ils concrétisent le Royaume (1), puisqu'ils cherchent dans la réalité de la vie, dans la communion des saints, dans la mise en œuvre des principes scripturaires, une autorité manifeslée dans les faits, une autorité qui s’incarne, expérimentalement, dans des êtres humains transformés par l'Écriture, une autorité morale, sans doute, et qui ne s’impose qu’à la conscience, mais enfin une autorité qu’ils n’ont pas inventée, et qui vient du dehors. Ce n’est pas là, toutefois, se plier sous une autorité extérieure et mécanique. Pour le vrai messianiste, l’autorité de la Bible naît d’une certitude intime. créée dans l’âme de celui qui s’est incorporé au mouvement providentiel de l’histoire; il se sent soulevé par üne lame de fond qui accourt du bout des siècles, porté par cette puissance régénératrice qui se nomme l'Esprit rédempteur, la Parole faite chair.

B. — Doctrines de Dieu, de l’homme, du médiateur, du salut.

a] Diet. — Maintenant, à quelle doctrine de Dieu nous conduira la Bible du réalisme prophétique? Nous ne croirons plus au Dieu prestidigitateur, omnipotent, qui dirige l’histoire à sa guise, qui pourrait modifier instantanément la terre, la transformer par un coup de baguette, et qui, néanmoins, supporte le statu quo (2). Notre Dieu sera le

(1) Gest là ce qui a manqué, à la fois, au protestantisme «orthodoxe » et au protestantisme « libéral. » Dès lors, le premier, pour échapper au subjectivisme, a objectivé, matérialisé l'autorité du Livre; tandis que le second, persévérant dans le pur subjectivisme, n’a pu fournir, sur le terrain pratique, une démonstration décisive en faveur de ses principes rationnels.

(2) En faveur de l’existence de Dieu, le spiritualisme déiste fait appel à la Comparaison de l'horloge et de l’horloger. Mais il faut avouer que le spectacle du monde ne permet guère d'affirmer que le Créateur est, à

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Dieu qui se définit par l’état de choses qu’il a permis : le

monde imparfait, l’histoire dévoyée, Jésus crucifié, l’'Evan-

gile cléricalisé — et qui opère, par le sacrifice, et malgré les obstacles accumulés, le grand œuvre de la Rédemption. La famille, l’État, l’Église (avec ses présuppositions historiques dans la communauté israélite), voilà des efforts rédempteurs partiels, dont la convergence aboutira, peu à peu, à l'éducation intégrale du genre humain, et l’adaptera aux conditions morales et religieuses de la vie en société, but suprême.

La théologie du passé se meut, trop souvent, dans le cadre gouvernemental et judiciaire, celle de l'avenir se déploiera dans le domaine de la vie. Le Dieu de l’hébraïsme scripturaire n’est pas cette entité métaphysique, dont les «attributs, » en se multipliant, aggravent la responsabilité devant un monde comme le nôtre. Ce n’est pas le Dieu froidement raisonneur, qui crée de toutes pièces et sans douleur, (pour sa propregloire), un monde qui sera... peutêtre heureux, peut-être malheureux. Ce n'est pas le Créateur qui pèse les deux termes de l’alternative, et qui aboutit à cette conclusion : le péché vaut mieux que le néant! Le massacre possible de cent mille Arméniens qui invoqueront le Père inutilement, ne saurait arrêter sa

la création, ce que l'intelligence est à l'œuvre qui Fexprime. Dans la nature et dans l’histoire, l'Esprit de Dieu apparaît plulôt comme une puissance qui lutte, qui fait effort, qui cherche à se dégager de la réalilé pour la soumettre en la transfigurant. On répondrait en vain que nous ne voyons pas, actuellement, le monde voulu de Dieu, mais un monde que le péché à défiguré. Car c’est, justement, ce que nous affirmons : le monde n'est pas une horloge que l’horloger contemple

avec satisfaction, c’est une horloge en réparation, voire en construction,

et qui semble défier, depuis des siècles, l'adresse et la persévérance de l’aorloger. — Si mystérieux que cela paraisse, Dieu cherche la collaboration de l'humanité pour achever l'œuvre de la création.

volonté créatrice. Si le premier homme désobéit, il est vrai que cent mille millions de créatures humaines £e rouleront, d'âge en âge, dans la souillure et dans le sang; mais cette vision ne saurait suspendre la résolution de créer : car, si l'humanité doit souffrir par son péché, le Fils unique souffrira davantage encore, sans péché!

Pour éviter d’imputer à Dieu ces effroyables raisonnements, la théologie scripturaire se gardera d'affirmer à priori que Dieu est ceci ou cela (1). Elle n’affirmera pas que le Créateur, prévoyant l'avenir, l’a voulu ou permis (car c’est la négation du péché). Elle n’affirmera pas davantage que le Créateur a créé, sans prévoir la conséquence de ses actes (car ce serait la négation même du Dieu que l’on veut exalter). Enfin, la théologie scripturaire ne s'arrêtera pas au moyen-terme, qui consiste à déclarer que le créateur a prévu les conséquences possibles de la création, sans en prévoir les conséquences réelles, subordonnée à l'exercice du libre arbitre. Car cette solution combine les défauts des deux précédentes : elle amoindrit Dieu, sans réussir à établir la culpabilité du péché, puisque le Créateur aurait délibérément créé l’homme au nom

(1) il est étrange d'affirmer, purement et simplement, que Dieu est « bienheureux. » Car, s’il compte les cheveux de notre têle, il compte à fortiori les poumons luberculeux et les maisons de perdition. Dans lélat actuel du monde, un Dieu Amour ne peut pas être un Dieu Bonheur. Cest un Dieu qui aspire à sauver, mais qui ne peut sauver l'humanité sans elle, el qui s'efforce d’intéresser la race humaine au salut de Ja race humaine, de se susciter des collaborateurs parmi les hommes pour l’accomplissement du grand œuvre de la Rédemption. Dieu a besoin des perdus, pour que le Sauveur achève sa tâche. A ce point de vue, on pourrait admettre que l'homme qui prie exauce Dieu ; celui qui dit: Ton Royaume vienne! consent à servir d'instrument à PEsprit; il veut être la fissure, dans la digue de l’égoisme universel, qui donnera passage à quelques gouttes de l'océan. |

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du raisonnement suivant : la dignité de la liberté morale est si grande, qu’elle engloutit l’indignité de la coulpe; le mal est préférable au non-être ; la créature volontairement mauvaise est supérieure à la créature involontairement bonne.

Secrétan écrivait avec force : &« Si le monde a pour cause unique un être tout puissant et tout bon, d’où vient le mal ? L'impossibilité de trouver une réponse médiocrement satisfaisante à cette question, nous paraît une des principales sources du succès de ces systèmes qui cherchent à comprendre le monde sans Dieu. » Mais Secrétan apporte-t-il, lui-même, une solution médiocrement satisfaisante? Il écrit : & Il est bon que la moralité se réalise, et nous adorons la volonté qui en rend la réalisation possible, à quelque prix que se soit. Or, l’inéluctable condition du bien moral, c’est le libre arbitre, c’est la possibilité réelle du mal. » Toutefois, le philosophe se pose immédiatement l’objection que nous formulions plus haut : « Un Dieu bon voyant, même comme possibilité seulement, le mal qui se produirait dans le monde, n’aurait pas appelé ce monde à l'existence. » A cela Secrétan répond : «Il l'aurait créé malgré ce danger, s’il voulait que le bien fût. La possibilité du mal est l’ombre inévitable que projette l’être vrai, l’être moral. Le dualisme n’est vraiment surmonté que par la réflexion sérieuse, qui nous fait voir dans la possibilité du mal un bien positif. Peut-être de tels raisonnements ne satisferaient-ils pas un esprit impartial; mais ici, la raison elle-même ne nous permet pas d’être impartial, elle affirme Dieu » /Civilisation et croyance : Théodicée).

Nous sommes de ceux que de tels raisonnements ne satisfont point, et cependant nous affirmons Dieu. La théodicée traditionnelle, même renouvelée par un Secrétan,

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nous déclare que la possibilité du péché était logiquement comprise dans le plan du Créateur; bien plus, la nécessité

de la souffrance, antérieure au péché, faisait partie inté-

grante du même plan. En effet, nous dit-on, la création d’une créature libre est une contradiction dans les termes; la créature n’est libre que dans la mesure où elle se fait ellemême; Qil était dans l'intention du Créateur de créer l’homme le moins possible » (Bost. Le protestantisme libéral, p. 136). De là tout le processus de l’évolution, avec la douleur et la mort. Et pourquoi ces longs siècles de détresse? Pour arriver à la créature libre, c’est-à-dire à la créature capable de pécher. Et non seulement elle s’en montre capable, mais elle pèche en effet; et ce péché est tellement lié aux antécédents physiques de son développement naturel, qu’un théologien chrétien comme Rothe aboutissait à la conclusion que le péché était inévitable.

Pour nous, au nom mêmede la doctrine du Royaume, nous estimons qu’on se trompe en plaçant la toute puissance absolue au début des choses, au lieu de la placer à la fin. (Un penseur nous écrivait un jour : « Ce que j’ai de meilleur en moi se briserait, si je croyais que Dieu peut empêcher lés infamies actuelles de se commettre, et neles arrête pas »). Nous estimons que la théodicée actuelle ne sort pas de ce dilemme : Ou le péché n’est pas le péché, ou Dieu n’est pas Dieu. Or, il est moins grave de modifier notre notion de Dieu, que de changer notre appréciation du péché. Car, si le péché cesse d’être le péché, nous sauvons peut-être la doctrine de la création, mais nous perdons celle de la rédemption; tandis que si le Dieu de la vie morale cesse d’être le Dieu de la métaphysique, nous perdons peut-être la doctrine de la création, au sens traditionnel, mais nous sauvons celle de la rédemption. Or, la rédemption est la

substance même de la révélation biblique, c’est l’essence de l'espérance chrétienne, c’est la réalisation progressive du Rovaume de Dieu sur la terre. Toutes les fausses religions de l'humanité ont toujours débuté par une cosmogonie, par un système du monde; mais le messianisme subordonne résolument la connaissance à l’être, le savoir au vouloir; et la Bible, d’un bout à l’autre, nous présente le Dieu vivant comme un lutteur, comme un organisateur de la victoire

sur un champ de bataille donné, et dont il n’est pas

responsable.

La théodicée réellement évangélique restera donc sur le terrain du dynamisme rédempteur; elle affirmera,

comme Jésus, la sainteté du Père céleste et la responsabilité

de l’homme, mais elle ne formulera plus, sur l’origine du mal physique ou moral, des affirmations métaphysiques étrangères à l’enseignement du Maître. Un professeur de dogmatique a dit avec raison: « Il appartient à notre époque de donner à la notion de Dieu une plus grande place dans la pensée religieuse, surtout préoccupée, depuis la Réformation, d’anthropologie et de sotériologie. » (Jean Monod. Cours inédit]. Or, la nouvelle conception de Dieu devra prendre au sérieux les silences de Jésus autant que ses affirmations (1); elle devra donner plus d'attention à la pensée que la révélation de Dieu dans l’histoire n’est pas achevée, et que le stade actuel du

développement cosmique ne nous permet pas même

(1) Encore peut-on se demander si l’on a réellement pris au sérieux toutes ses affirmations; la doctrine centrale de la paternité divine occupet-elle, dans notre théologie, la place qu’elle occupe dans l’évangile? I suffirait, pour en douter, de constater la méconnaissance générale de la doctrine du Royaume, qui n’est que l’application sociale de la foi religieuse au Père. Fairbairn écrit, en comparant les apôtres et Christ : « Leur conception de Dieu est moins intime; le sentiment de la pater-

d'élaborer un concept adéquat de la création. « La création n’est pas encore parvenue à son terme. Le péché est apparu dès le premier acte du drame, attendons le dernier, avant de pouvoir juger l’ensemble » (Fairbairn).

Après tout, l’économie de la Rédemption n’est qu'une parenthèse dans l’économie de la Création, puisque le péché est un accident; voilà pourquoi le Fils, en tant que Rédempteur, sera soumis au Père quand le Royaume sera constitué. Les idées de religion naturelle, de vertu, de religiosité, avec la croyance en Dieu et en l’immortalité nécessaire, appartiennent à l’économie de la Création, c’est-à-dire à une économie momentanément troublée. Ces idées sont autant d'oiseaux qui ne peuvent plus voler dans l’atmosphère actuelle. | |

b] L'HOMME. — Ces brèves remarques sur la doctrine de Dieu jettent quelque jour sur la manière dont la théologie du Royaume traitera la doctrine de l’homme. Ici encore, ce n’est pas une théorie de la création qui nous fournira la vérité, c’est le devoir de collaborer à la consommation de l’œuvre divine. Les desseins du Père à l’égard de l’humanité nous fournissent l’infaillible critère du péché, considéré comme l’obstacle à l’achèvement de la création, à l’accomplissement de la Rédemption. Tout péché se ramène à l’égoïsme; le péché, c’est ce qui nuit à l’établissement du Royaume (1). Il n’y a donc pas de péché rituel; le péché

nité absolue ne pénètre pas, de part en part, leur pensée. Ils ont perdu aussi, partiellement, ce qui en est la contrepartie terrestre, la forme sociale sous laquelle elle se réalise dans le temps : l’idée du Royaume... The idea of the Kingdom, with all it implies as to the human brotherhood which expresses the divine Sonship. » (The place of Christ in modern theology, I, 2, 4, 3).

(4) Marlineau a écrit : «Le péché est la subordination de la nature supérieure à l’inférieure. » C’est vrai. Mais quelle est notre nature

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