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L'ISSUE DE LA TRIPLE CRISE 209 reuse ou malheureuse? Nul ne le saurait ; il a connu les douleurs suprêmes et les suprêmes joies, mais il a vécu de la véritable vie, et c’est là le tout de l’homme. Et c'est ainsi que le chrétien qui voit le Royaume n’est pas de ceux qui savourent le néant de l'existence présente, en comparaison de l'éternité. Son idéal est de vivre le plus possible, dès icibas, de la vie qui ne finit jamais. Son idéal n’est pas de se préparer à la mort (1), car il est tout prêt; il avance vers la lumière et non vers la nuit. Son ambition est de travailler, pour sa part, à l'établissement du Royaume de Dieu sur la terre. Son âme est ouverte à toutes les splendeurs prophétiques de la nature ou de l’histoire; dans le chant de l’alouette et dans l’aurore, dans les premières violettes et dans le rire des enfants, dans les hardies constructions de [a science comme dans les poèmes purs et les dévouements saints, il discerne un refletde lagloire divine, il salue à l’avance «le jour de Dieu.» Il n’est pas de ceux qui disent à une mère: Pourquoi tressaillez-vous d’allégresse auprès de ce petit enfant, puisque tout est vanité ? Car il croit aux pressentiments divins de l’âme humaine, il sait que cette joie solennelle est un don de l'Esprit; elle ne
et de l’optimisme. GI s’agit moins, disait Marx, de connaitre la réalité
que de la changer. » Il ne s’agit pas de se poser inerte devant l'Univers, pour lui demander s'il est bon ou mauvais. Cette attitude correspond à une position dogmatique de l'esprit, figeant la vie .universelle. Depuis Hegel, une conceplion différente a été introduite dans la philosophie, la conceplion du Devenir » (Berth. Religion el Socialisme).
(4) «Vivre, mes frères, c’est préparer sa mort, c'est la faire d'avance glorieuse » (Vinet: Discours religieux, p. 174). Dans la 2%e édition d’un Manuel de piété à l'usage des séminaristes catholiques, nous lisons : «Choisir un jour, chaque mois, pour renouveler ses bonnes résolutions, et surtout pour se préparer à la mort. « Mon Dieu ! je profiterai du temps que votre miséricorde me laissera, pour me détacher de ce monde et préparer mon âme à vos terribles jugements.» (Reträile du mois).
repose pas sur l’oubli calculé des conditions actuelles de l’existence, mais elle s'appuie sur le sentiment inné des réalités éternelles. Cette sereine et fière allégresse est un acte de foi inconscient ; elle est l'honneur de l'humanité qui glorifie Dieu, auprts de chaque nouveau-né, par une sublime intrépidité dans l’espérance. Malgré les terreurs qui assaillent notre race, le genre humain affirme, de berceau en berceau, que la vie est bonne, parce qu’elle sera bonne, parce que le Royaume s’établira. Alors les mères sauront pourquoi elles osaient chanter aux nourrissons.
Le chrétien sent que le poème de sa propre vie fait partie d’un poème plus vaste encore. L'histoire est une «sym-
phonie» qui se terminera par Qune finale triomphante. »
Ceux-là sont ignorants du plan de Dieu, et traîtres à l’'Evangile, qui gémissent perpétuellement sur leur temps, et relèguent dans un passé trop admiré toutes les vertus que le monde aurait perdues. Le chrétien rejette « l’esprit de blas-
phème, l'esprit qui dénigre,qui voit noir etqui parle noir.»
Touchée du doigt de Dieu, son imagination devient créatrice (1); et, comme notre glorieux Seigneur Jésus-Christ, levant les yeux vers l’immensité morne, il contemple Satan qui tombe du ciel comme un éclair.
Aussi, avec la vision du Royaume, l’épreuve du malheur et l'épreuve du bonheur sont également transfigurées. Sans la contemplation de la nouvelle Jérusalem érigée sur notre terre, ma souffrance n’est qu’une blessure, etla consolation n’est qu’un baume sur une plaie. Certes, le pansement me soulage; mais je soupire en pensant qu'un soulagement pareil m'est nécessaire. Au contraire, avec la vision du
(4) La morale ecclésiastique traditionnelle n’a pas de place pour :
toutes les manifestations de la vie, et se méfie de l'imagination.
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Royaume, ma souffrance n’est plus seulement une meurtrissure qu’il faut soigner; elle est un élément indispensable dans la coustruction de la Cité à venir. Ma douleur n’était qu'un accident, dont j’essayais de me consoler ; désormais, je l’envisage comme un événement dont il faut tirer parti. Car, si je souffre au nom du Christ, et dans sa communion, mes détresses contribuent mystérieusement à la
rédemption du genre humain. Le païen se résigne à l’iné-
vitable ; le chrétien transforme l’angoisse imposée en une tion spontanée. (Nul ne lui ôte la vie, il la donne de lui-même; » malgré tout, jusqu’au bout, il se sait et se veut utile aux hommes, au monde, à l’Eternel même, qui se sert de lui pour létablissement de son Royaume. D’autre part, et grâce à cette même vision surnaturelle, le bonheur est sanctifié, lui aussi, et se justifie à ses propres yeux. Il comprend désormais sa mission véritable, qui est de servir le malheur ; et, fier de son apostolat, il fortifie les bras des affligés, afin que ceux qui pleurent travaillent sans défaillir à l’édification de la nouvelle Jérusalem.
Le sentiment que l'humanité forme un tout indissoluble, voilà bien ce qui manque à notre moralité, même chrétienne (1). À force d’individualisme, nous privons notre foi
(1) Martensen écrit: «A méconnaitre la signification vraie de la société, 5e a méconnu celle de l'individu; si grande qu'il fasse la part de lindividualité, il Pamoindrit en nous laissant ignorer qu’au-dessus de l'individu il est un Royaume, qui se compose des personnalités affranchies par la grâce rédemptrice, et qui constitue un organisme moral, souverain et universel. Son erreur a pour cause première la Hesion des idées d'association, et de communauté morale. La faute en est à la langue française qui, avec le mot de société, exprime les deux choses ; le mot de société peut ne représenter qu'une rencontre accidentelle de quelques individus, tandis que celui de communion sous-entend l’idée de l’unité vivante. Dans la société, l'individu reste son propre maïtre ; dans la communauté, il n’est fort que dans la conscience de la dépendance qui le rattache au corps dont les puissances passent en lui...
des secours extérieurs ‘qui lui sont nécessaires; battue par
tous les vents, elle s’étiole comme un arbuste solitaire sur
une falaise dénudée. Nous regardons avec pitié les catho-
liques romains, dont la dévotion cherche un refuge dans l’opus operatum ; or, aucune conviction vigoureuse ne peut se maintenir sans la croyance à une réalité objective, éternellement inébranlable, et qui serve de fondement à. l'édifice de nos espérances. Les papistes s’appuient sur les sacrements? Mais les calvinistes, obéissant aux mêmes besoins religieux, s’appuyaient sur la doctrine de la prédestination ; plus tard, les protestants s’'appuyèrent sur la doctrine de la théopneustie ; les missionnaires du Réveil,
tout en insistant sur la conversion personnelle, s’appuyaient
L'humanité est plus qu'un total de têtes humaines, elle est un organisme qui.embrasse tous les hommes; lhumanilé ne comprend pas
seulement kes hommes qui vivent aujourd’hui; nous avons des devoirs
qui nous lient à ceux qui ne sont plus, comme à ceux qui viendront
après nous. L’humanité est une idée vivante, un ensemble d'êtres réels
se réalisant dans la totalité des individualités humaines. A l’exception du chef de toute l'humanité, le Christ, il n’est pas un seul être qui puisse représenter l’homme... Aussi, est-ce malgré l’Ecriture que Vinet a pu dire qu'il n’y a pas de jugement pour la collectivité, mais seulement pour l'individu. » Cela ne signifie point que Martensen oublie l'individu : « Nous voyons se reproduire, sous une forme plus élevée, la querelle des nominaux et des réanx. La pensée moderne est nominaliste; beaucoup ne veulent voir dans la religion qu’un intérêt privé, et dans l'Eglise qu'une association de même nature qu'une loge maçonnique où un comice agricole; l'Etat n’est plus pour eux qu'une simple société d'assurances. Mais Ia vraie notion chrétienne veut la conciliation des contraires. Elle est réaliste, universal:sle, elle estime que
le Royaume de Dieu, la totalité, précède l'individu ; elle est nomina-
liste, individualiste, elle affirme que l'individu a sa fin en lui-même. » (Morale II, 5). Aussi, ne craint-il pas d'écrire : « L'erreur capitale de notre, époque est celle qui prétend assigner une fin indépendaute à Phistoireet à l'humanité. Jamais on ne fera que cette fin soit autre que celle de P’individu lui-même. Un événement historique ne vaut, qu’à la condition de servir au développement de la personnalité humaine, ou pour mieux dire du Royaume de Dieu, qui en est la condition el la suprême glorificalion (1, 6). » l
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sur la valeur expiatoire universelle du sacrifice rédempteur ; aujourd’hui, la théologie «subjectiviste» s'appuie, malgré tout, sur la présence réelle du Christ glorifié en ses disciples. Or, la notion d’un Royaume de Dieu, d’un organisme qui est dans Le devenir et auquel nous sommes incorporés, correspond à ces aspirations de notre foi, explique sans les justifier les erreurs de la superstition, et constitue
la réalité objective qui sert de base immuable à notre salut.
La Morale du Royaume (1) affranchira d’un pénible fardeau les pédagogues divers qui enseignent la gräce, et qui n’osent
point mentionner les œuvres. Jésus-Christ, cependant,
déclare que les hommes seront jugés d’après leurs actes, et les épîtres de Paul sont remplies de cette affirmation. Certes, il y a opposition entre les idées de mérite et de récom-. pense : le mérite, tel que l’entend le pélagianisme, exclut la récompense, au sens biblique du mot, car c’est un salaire que l’ouvrier gagne. Mais il n’y a pas contradiction
entre les idées de récompense et de miséricorde (2), au
(4) Nous demandons pardon ponr ces termes étranges, mais chaque pensée se crée le langage dont elle a besoin. La «morale du Royaume» ne prétend pas, comme les médecins de Molière, révolutionner la science en plaçant le cœur humain à droite; la « morale du Royaume, » tout comme l’ancienne, est fondée sur la moralité de l'individu, seule
base concevable. Mais cet individu cesse d’être une monade sans fent-
tres sur l’univers. « Si notre moralité, en un sens, dépend de nous seuls, ce n’est p13 dire que nous puissions nous désintéresser des fins sociales. La vie intérieure, loin de nous isoler de nos semblables, nous unit à eux. La société n’est pas un accident dont la disparition nous laisserait ce que nous sommes; elle est comme prédéterminée dans notre nature, elle en est l'achèvement nécessaire, elle est en nous comme nous sommes en elle » (Séailles, Vie intérieure et Action sociale. — Bulletin
Union ac'ion morale, 1e août 1900).
(2) Le pasteur Dumas a dit avec raison : «Le mot récompense, devant lequel nous hésitons parfois, parce qu’il nous päraît, à tort, entamer la raluité du salut, fait partie du vocabulaire de Jésus-Christ» À )ssemblée annuelle des diaconesses, 2 mai 1898).
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contraire ; et quand Dieu « couronne ses dons» en la personne des élus, cette munificence rehausse là gratuité de son amour. Nous n’admettons point ces antithèses : don ou récompense, foi ou œuvres, justification ou sanctification, Justice déclarative ou justice effective, proclamation objective du pardon ou régénération morale, autorité extérieure ou intérieure. Nous retrouvons, dans ces formules, la tendance philosophique déjà combattue, qui posait l’antinomie de l’âme et du corps, de l'esprit et de la matière, de Dieu et du monde; (1) mais la doctrine du Royaume nous arrache au domaine des abstractions, pour nous placer sur un terrain concret. La vie opère incessamment la synthèse des contraires; la réalité n’est pas successive, mais simultanée. Il n’y a pas, quelque part, quelque-chose qui s’appelle {a foi, mais il y a des être vivants qui aiment Jésus-Christ et qui, dans la mesure où ils l’aiment, vivent de la véritable vie. | C’est à dessein que nous parlons de l’amour, car la charité est la synthèse de la foi et des œuvres. Ne disons pas : J'ai la foi! car «la foi sans les œuvres est morte.» Ne disons pas : J’accomplis de bonnes œuvres ! car les œuvres sans la foi sont mauvaises. Mais demandons-nous, simplement, si nous aimons notre Roi Sauveur. Car, l’amour pour lui procède de la confiance en lui (c’est-à-dire de la foi), et se manifeste par le service de Christ (c’est-à-dire par les œuvres). En un mot, l’amour pour le Messie cumule les avantages, et évite les dangers, des deux doctrines exclusives du salut par
(1) Beaucoup d’esprits se détournent de la foi en constatant que l'action de Dieu, ici-bas, se résoud, par l'analyse, en une multiplicité d’actes humains. Mais la doctrine du Royaume transforme cette objection en un argument; Car il suffit de croire à l’Incarnation pour cesser de statuer, ici-bas, certaines distinctions tranchées entre la nature et la grâce.
la croyance et du salut par les mérites. La charité n’a pas obtenu, dans notre morale, le rang dominateur auquel elle a droit; il suffit de relire les derniers discours de Jésus, ou l’hymne à l’amour de saint Paul, pour sentir que «la charité est le soleil central du Rovaume de Dieu. » Le jour viendra où les hérésies du cœur paraîtront plus graves que les hérésies de la tête; où un certificat d’orthodoxie ne dispensera pas les chrétiens de la bonne humeur; où l’on prendra au sérieux les avertissements de notre Seigneur sur le jugement futur porté sur nos actions. Alors les exégètes ne se mettront plus l’esprit à la torture pour corriger les textes de l'Evangile, et pour faire parler Jésus- Christ, le Fils unique du Père, comme s’il ne croyait pas au Royaume.
La synthèse des antinomies pratiques par la vie, c’est la conciliation des divergences théoriques, dans le domaine de la Morale, par l’activité. Les uns, par exemple, affirment que la moralité chrétienne implique des abstinences volontaires, savamment classifiées ; les autres, réprouvent de
«faciles macérations.» Sur le terrain des principes, il est
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impossible de s'entendre. Mais que les uns et les autres
agissent ; et ceux qui s’absorbaient dans la contemplation
de leur maigreur symbolique, fortifieront leur muscles dans le service de l'humanité ; tandis queles autres perdront de leur embonpoint, sans compromettre les droits de la
liberté chrétienne, en luttant pour le Royaume. Se priver
de beurre, le vendredi, cela n’a point de valeur ; mais se
priver de vin par souci des ivrognes, se priver de tabac au profit des indigents, voilà qui est évangélique.
Etablir le Royaume de Dieu sur la terre! Nous avons là, en définitive, selon la forte expression de Taine, «une formule de mystère qui autorise, idéalement, notre conception
morale de la vie » (1). Vouloir le Royaume, c’est vouloir
humanité ; vouloir humanité, nous l’avons vu plus haut,
c’est se vouloir soi-même; se vouloir soi-même, c’est vouloir le Messie en soi. Dans la pratique, il y a identité entre ces deux formules : obéir à sa conscience, ressembler à Jésus-Christ. Pour discerner les injonctions de l'impératif catégorique, il suffit de nous poser l’une ou l’autre de ces questions : «Quel est mon devoir? Qu’aurait fait Jésus à ma place? » En éthique, le Fils de l’homme est donc l’incarnation de la conscience, c’est-à-dire la vraie humanité(2), et ressembler au Fils de l’homme c’est être soi-même. Mais si être soi-même, c’est obéir à sa conscience, et si la conscience est l'expression d’une volonté transcendante, ou plus simplement la voix de Dieu, alors, être soi-même, c’est se diviniser en s’humanisant, et la vraie humanité est la conformité avec Dieu. En un mot, être homme, c’est devenir homme : devenir homme, c’est devenir divin (3).
Dès lors, si la Morale gravite autour de la conscience, la Morale est nécessairement christo-centrique. La Morale chrétienne repose d’aplomb sur le Sauveur. Considéré
(1) Et cette formule s'impose déjà, spirituellement, sinon littéralement, à nos contemporains. Qu'on étudie, pour s’en convaincre, les périodiques tels que le Bulletin de l'Union pour l’action morale ou la Coopération des idées. On vient de publier en volume (La morale sociale), 15 conférences prononcées par autant d’orateurs, et dont on a dit: «Ges conférences, trop inapercues, ont été le grand événement intellectuel de 1899.» (Foi et vie, 1° février 1900). Vraiment, il y à des trésors de noblesse dans la conscience morale actuelle. Autrefois, la devise des incroyants était: « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. » Elle est, aujourd’hui, chez certains libres-penseurs : Demain nous mourrons, donc aimons-nous les uns les autres (Cf. Coop. des idées, 21 juillet 1900).
(2) Remarquer l’expression : manquer d'humanité.
(3) Est-il donc surprenant que Jésus-Christ, incarnation parfaite de l'humanité ici-bas, se soit trouvé être l’incarnation réelle de Dieu?
comme modèle, le Christ incarne le devoir; l’accomplissement du devoir, par l’inspiration du Crucifié-Ressuscité, aboutit à la vertu ou force de la sainteté, correspondant à l'habitation de Christ en nous; et la vertu aboutit à l’action, c’est-à-dire à l’histoire et à la société. Le Royaume subjectif est ainsi la racine du Royaume objectif; le Christ en nous, étant le Roi, veut le Royaume de Dieu dans la famille, la société, la nature, par l'Eglise.
Ainsi, les trois divisions de l’Ethique seraient : la.doctrine du devoir, fondée sur le Christ historique; la doctrine de la vertu, fondée sur le Christ vivant; la doctrine de l’action, fondée sur le Christ futur et victorieux. La théorie des devoirs serait mue par un dynamisme social qui aboutirait à la vertu par Christ, et à l’action pour Christ.
C’est dans ce sens que la morale intégrale implique l’exaucement de la prière : Ton Royaume vienne ! Elle gravite autour du Christ, et ne peut s’organiser en dehors du Messie (1).
3% Le Royaume et l'Église.
Jalaguier écrivait, il y a trente ans : «L'Église est sur la terre le Royaume de Dieu ou des Cieux. » Telle est l’entrée
en matière de son gros ouvrage de l’Église. C’est le point de vue catholique romain. Les progrès de la théologie biblique amènent, peu à peu, le protestantisme à une conception de l’Église bien différente.
Vinet écrivait déjà : « L'Église est une association qui à
(4) Les présuppositions et les aboutissants de la morale complète enveloppent tout le champ de la théologie. «Il a souffert, » c’est la Théologie biblique. » «Il vit, » c’est la Dogmatique. «Il règnera, » c’est la Morale proprement dite. Comment la Morale a-t-elle été réalisée en fait? Cest l'Histoire. Comment doit-elle être réalisée en droit? C’est la Théologie pratique, c'est-à-dire la science de l’activité messianique.
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l’action pour but. C’est l'Évangile sur la terre, Jésus-Christ parmi les hommes.» Matter écrit avec plus de précision : «L'Église est la société que Jésus-Christ a fondée pour associer, par l’action du Saint-Esprit, l'humanité à sa rédemption, et la ramener ainsi à sa condition normale. » Bovon écrit: «L'Église, au sens concret du terme, est une assemblée de professants unis en vue d’une même activité pour l’extension du règne de Dieu sur la terre » (Dogm. II, 3931). Maiter dit encore, excellemment : « Au moment où le Sauveur remontait auprès de son Père, son œuvre n’était pas achevée. Il lui fallait encore associer l'humanité à son action. La doctrine mystique et la doctrine catholicisante voudraient que le Fils de Dieu eût constitué, ici-bas, une société céleste, qui se perpétuât immuable. Mais le Sauveur a institué et protège un mouvement religieux qui ne
s’épanouira, dans sa plénitude, qu’au dernier jour » /Dogma-
tique IT, 221).
L'Église est donc distincte du Royaume. Dans un cours inédit d’ecclésiologie, Henri Bois nous disait : « L'Église est
l’humanité rachetée, le Royaume de Dieu désigne l’ensem-
ble des hommes et des choses. Le Royaume comprend toutes les manifestations de l’esprit humain pénétrées de l'Esprit de Dieu, manifestations qui peuvent être distinctes de la manifestation religieuse. L’expression Royaume de Dieu n’est pas précise, dans l’enseignement de Jésus; elle désigne l’ensemble des dispensations par lesquelles Dieu veut le réaliser, des phénomènes moraux qui le révèlent, etc. » Parmi ces dispensations divines et ces phénomènes moraux, il faut ranger, précisément, l’Église. | Cette affirmation est niée par les fervents de l’ecclésiasticisme, pour qui l’Église est tout, mais elle est contestée aussi par les fervents de l’individualisme, pour qui l’Église
n’est rien. Un penseur évangélique nous écrivait, au sujet d’une étude intitulée: Sera-t-on chrétien au XXe siècle? « Développez cette phrase: Quand l'Eglise comprendra qu’elle est le Précurseur... C'est bien cela! Elle doit donc faire ce que fit celui qui a dit : ZE faut qu’il croisse et queje diminue. Mais, semblable en cela au Précurseur, elle ne comprend pas (Matthieu 71). Elle n’est que la nourrice; l'enfant, aujourd’hui, peut être sevré, et ce qui le prouve, c’est qu’il s’arrache de lui-même du sein de sa nourrice. Aussi, je n’aurais pas dit que l’Eglise est chargée d'établir le Royaume de Dieu. Il est heureux qu’il y ait eu une Église, comme il est heureux qu’il y ait, dans mon jardin, des bâches pour protéger un moment les jeunes pousses. Mais, si nous observons les choses objectivement, nous constatons que toute force vive provient des initiatives individuelles, et que le secret de l'initiative individuelle échappe à toute explication scientifique. Ce n’est pas l’Église qui établit le Royaume. C’est le Royaume qui se propage, par le fait de la contagion de la vie d’individu à individu, dans le sous-sol de toutes les institutions religieuses. Elles peuvent disparaître. La seule mission qu’ait l’Église consiste à fumer le terrain, ou à se fondre comme le cristal dans le liquide.» Certes, il y aurait là une ingénieuse application de la parole du Maitre: « Vous êtes le sel de la terre.» Mais nous croyons que cette conception ecclésiastique ne rend pas suffisamment Justice à l'intuition paulinienne de l'Église corps de Christ, intuition qui s’affirme, elle aussi, dans le domaine de la vie organique.
Dans son étude : Qu'est-ce qu'une Église? Fallot s’élève, avec raison, contre la méconnaissance du rôle propre de l’Église. Il écrit : «Il importe de distinguer le règne du Christ du Royaume de Dieu, l'Évangile de saint Paul de
l'Évangile du Fils de l’homme. Saint Paul est, par excellence, le docteur de l’Église ; la prédication du Royaume de Dieu remplit les trois premiers évangiles. L'œuvre du Royaume, et l’œuvre de l’Église, constituent deux chapitres qui se succèdent. Il faut bien marquer la différence entre l’activité messianique de Jésus et l’œuvre confiée à l’Église. Les évangiles annonçaient un nouvel ordre de choses : le Royaume de Dieu; saint Paul prêche quelqu'un: Jésus- Christ. À la notion vague du Règne de Dieu se substitue (1) la notion précise du Règne du Christ, qui se réalise progressivement dans l’Église et par son moyen.»
Nous avons souligné ces derniers mots, parce qu’ils nous paraissent affaiblir la distinction, si tranchée, que Fallot statue entre l'Évangile du Messie et l'Évangile de saint Paul. Notre auteur ne dit-il pas, lui-même, au début de son parallèle entre les deux Évangiles: « Il est évident que, de part et d'autre, le but reste le même: il est l’accomplissement du plan divin déjà entrevu par les hommes de l’Ancienne Alliance ? » Dès lors, si le but reste identique, les deux
Évangiles, celui du Messie et celui de l’apôtre, ne peuvent
(4) Est-il possible de pousser, aussi loin, la distinction entre le règne
de Christ et le Royaume de Dieu ? N'est-ce pas un peu comme si l’on disait : Distinguons le particularisme mosaique de l’universalisme primitif, la foi de Moise de la foi d'Abraham ? En réalité, la Loi n’a été qu'une parenthèse dans le développement du Royaume. De même, l’économie proprement chrétienne n’est, elle aussi, qu’une parenthèse dans l'histoire du Royaume. N'est-ce pas, encore, saint Paul qui l’affirme en
ces mots : «Alors le Fils lui-même sera soumis à celui qui lui à soumis :
toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous ?» Dès lors, est-il exactque «la notion précise du règne de Jésus-Christ se substitue à la notion vague du règne de Dieu ? » Disons, plutôt, que la notion du Royaume de Dieu se précise en devenant la notion du Royaume de Christ. C’est là, d’ailleurs, la pensée de l’auteur, qui nous écrit : «Je ine suis longtemps allardé dans ce Royaume de Dieu qu’enseigne le Christ, et qui suffit à tant d'âmes pieuses, mais dans le vague. Puis, j'ai compris que le Christ glorifié pouvait nous en dire plus que ile Christ terrestre. »
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différer que par les moyens employés pour atteindre la même fin. Et c’est ici que Fallot nous paraît fort: « Cest à Israël que Jésus s'adresse et qu’il envoie ses disciples ; Israël demeure pour lui linstrument choisi par Dieu, celui dont le salut décidera du salut du monde; et lorsque, définitivement repoussé par son peuple, Jésus voit l’image de la croix se dresser lentement à son horizon, il parle de l’œuvre qu’il a tenté d'accomplir comme d’uu effort qui n’a pas abouti : Jérusalem, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants!...» Cette catastrophe « présente tous les caractères d’une déchirure du plan divin. Avec la croix commence une ère absolument nouvelle. La croix a déplacé l'axe de l’histoire. La grâce a succédé à la loi. Des miracles signalaient le ministère messianique ; la parole de la croix est la seule puissance génératrice de l’Église.»
En résumé, le prophétisme et l’apostolat se proposent le même but, qui est le Royaume. Mais, pour l’établissement du Royaume, les prophètes en appellent à Israël, et les apôtres en appellent à l’Église; ceux-ci prêchent Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié. Toutefois, ils le prêchent parce qu'ils le trouvent annoncé, dans Esaïe, sous la figure de l’agneau muet, de l’homme de douleurs. Et c’est pourquoi, en définitive, les uns et les autres en appellent au Messie, au Messie triomphant par le sacrifice. Il ne faut pas statuer une Opposition radicale entre les hérauts du Roi, comme si la couronne cachait la croix aux prophètes, ou comme si la croix cachait la couronne aux apôtres. L'unité fondamentale entre l’ancienne et la nouvelle alliance est bien plus réelle qu’on ne le suppose, dès que l’on s’installe au centre même de la révélation, en plein messianisme, pour juger du panorama biblique.
L'Église traditionnelle elle-même, par ses liturgies, ses
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sacrements, ses fêtes, par la Bible où elle puise, est toute entière orientée vers l’avenir, etelle a beau s’absorber dans la contemplation ou dans la répétition du passé, elle progresse néanmoins vers le Royaume, auquel elle tourne parfois le dos ; elle avance, alors, comme un homme qui marcherait à reculons, mais elle avance. La lecture du Décalogue, dans nos assemblées de culte, nous unit avec l'humanité dans le temps, nous donne conscience de léducation progressive du genre humain par le Saint-Esprit; la lecture du Symbole, nous unit avec humanité dans l’espace, et nous donne le sentiment de la communion des saints (1). La prière liturgique d’intercession pour le monde, et surtout l’oraison dominicale, élargissent indéfiniment l’horizon de notre pensée et de notre cœur. Que sont les fêtes chrétiennes, sinon lexplosion de joie qui accompagne la célébration des travaux de notre Hercule, la commémoration des hauts faits par lesquels notre Messie a jeté les fondements de la Terre nouvelle où la justice habitera? Noël signifie : (Paix sur la terre!» Le Vendredi saint signifie : «Tout est accompli ! Maintenant, la voie est libre...» Pâques signifie : (Je suis avec vous, tous les jours, jusqu’à la fin du monde.» Pentecôte signifie : «Convertissez-vous, afin que viennent des temps de rafraîchissement, et que le Seigneur envoie Jésus-Christ, que le ciel doit retenir, jusqu’au temps du rétablissement de toutes choses, dont Dieu a parlé par la bouche de ses prophètes. »
Et quant au sens messianique des sacrements, il ressort assez nettement des formules sacramentelles elles-mêmes : «Je te baptise dans le nom ou pour le nom (4) du Père. » Le néophyte, écrit Matter, était «plongé dans le déploie-
(1) Remarque du professeur Doumergue : Cours inédit sur le Symbole,
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ment de la puissance divine, dans l’activité réparatrice du Dieu de l'Évangile.» Le baptême certifie, de génération en génération, à toute âme d'homme individuellement, que Jésus-Christ vit dans l'humanité, et que la race humaine, sanctifiée par son incarnation, réconciliée avec Dieu par son sacrifice, est virtuellement normale et victorieuse. Le baptisé entre dans la solidarité de l’Eglise en vue du Royaume : sis Xotorov éfarrioünre(Galates 3/27). Si le nouveauné ignore tout cela, son ignorance met, d’autant plus, en lumière la divine gratuité de la rédemption cosmique opérée, sans nous, par le Médiateur.
Le Chrétien évangélique du 20 février 1896 à publié une étude originale sur la signification respective de nos deux sacrements: le symbole du Baptême correspondrait à la notion du Royaume, et le symbole de la Sainte-Cène correspondrait à l’idée de l’Église. Il y a là une intuition lumineuse, une distinction qui se rattacherait à la distinction, formulée par Fallot, entre l'Évangile du Fils de l’homme et l'Evangile de saint Paul. Pourtant, ici encore, nous n’aurons garde d'oublier que l’Église est l'instrument admirable du Royaume : Jésus en croix souffre «en vue de la joie qui lui était proposée» (Hébreux 12), et s’il accepte d’être «élevé » sur le bois infâme, c’est afin «d'attirer tous les hommes à soi » (Jean 72).
Matter écrit: « L'administration de la cène, comme celle du baptême, ressortit à Église, comme organe du Seigneur ; car l’Église est la chrétienté organisée, La vie collective en acte. » Voilà une définition qui ne sonne pas creux. Cette vie collective en acte ne consiste pas, seulement, dans l’union des chrétiens entre eux, mais surtout dans leur communion avec leur commun Chef. A la table sainte, écrit encore Matter, le Sauveur «nous rappelle ses souf-
frances, la solidarité dans laquelle il s’est engagé avec des créatures terrestres, et dans laquelle il persiste.» Nous insistons sur la valeur de cette dernière déclaration. Comme nous l’avons indiqué plus haut, (Le Royaume et le Dogme), ce qui constitue, après tout, la valeur personnelle de l’immolation rédemptrice pour chacun, c’est le fait que celui qui s’offrit, sur le Calvaire, est «le même hier, aujourd'hui, éternellement; » qu’il est toujours animé des sentiments qui l’animaient alor$ ; et que le sacritice de Golgotha se perpétue, pour ainsi dire, en la personne du souverain sacrificateur qui & comparaît pour nous devant Dieu. » Cette intercession est une action; elle se manifeste par l'influence, toujours plus intense, de l'Esprit dans l'humanité, qui accepte cette inspiration. Et dès lors, à la table sacrée, nous ne regardons pas seulement vers le passé, nous fixons nos yeux sur l’avenir : (Car, toutes les fois que nous mangeons ce pain et que nous buvons cette coupe, nous annonçons la mort du Seigneur jusqu'à ce qu’il vienne. » En ce sens, la Cène est une communication au monde, une prédication publique, une révélation des destinées de notre race.
Cet aspect de la Cène a tellement frappé Spitta, qu’il a essayé de lui conférer une signification exclusivement eschatologique : «Jésus n’aurait été rempli, à ce moment, que de la pensée de son triomphe sur la mort, et, bien loin de proposer à ses disciples de manger son corps et de boire son sang, — idées insupportables pour une conscience israélite, — il leur &urait offert, par anticipation, ce festin de la nouvelle alliance que font pressentir bien des passages des prophètes, et de l'Évangile même. Si paradoxale que paraisse cette théorie, elle trouve un point d'appui dans la liturgie chrétienne primitive... Le principal argument de
notre auteur est emprunté au récit même de la Cène, où se trouve une allusion expresse au banquet futur du Royaume de Dieu, allusion qu'il n’est pas permis de laisser tomber » (H. Babut : La pensée de Jésus sur sa mort]. Sans nous rallier à l'opinion de Spitta, sous sa forme tranchée, nous croyons, avec lui, que la tradition a négligé d’insister sur un des aspects de la Cène, sur sa signification téléologique et son rapport étroit au Royaume.
En résumé, l’Église est un organisme en croissance. Pratiquement, il est légitime de la considérer, tour à tour, comme un refuge où l’on s’abrite, comme une école où l’on s’instruit, comme un atelier où l’on travaille, comme un sanctuaire où l’on adore; mais l’Église est davantage encore, elle est plus que l’assemblée des fidèles, elle est plus qu’une association, elle est une société. Une association peut se dissoudre par un vote, une société ne se dissoudrait que par le retrait de la vie centrale qui en formait un tout. Le corps humain est une société de cellules vivantes, la famille est une société d'êtres unis par l’amour et par le sang, l’Église est une société de membres attachés au même Corps, gouvernés par la même Tête, inspirés du même Esprit (1).
La notion de l’Église-association des croyants correspond à l’idée de l'individu ; la notion de l’Église-mèére des fidèles correspond à l’idée de l'humanité ; mais la notion de l’Église
(4) Dans la doctrine du Royaume, comme dans les écrits de saint Jean, la vie est la grande synthèse. La notion de l’Église est biologique. « La théologie contemporaine unanime est arrivée à reconnaitre que la révélation chrétienne se résume en une seule pensée, d’une profondeur insondable : Dieu est notre Père, qui nous appelle à devenir des membres de sa famille en Jésus-Christ» (Bovon. Théol. Biblique 11/597). L'Église famille n’est plus l'Église civitas, où le pécheur est toujours considéré comme un rebelle, et où la dogmatique ressemble, parfois, à un manuel de gendarmerie,
christocentrique est la synthèse supérieure de l’Espèce et de l’Individu. A ce point de vue, l’Église est le mystique organisme dont Ghrist est le chef; elle est la manifestation visible de son activité invisible. Ce qui fait la réalité de l’Église, ici-bas, c’est la présence réelle du Messie en elle. De là découle une double conclusion: d’abord, la substance de l’Église véritable n’est pas resserrée dans les cadres de l'Eglise association des croyants, ni dans les bornes de l’Église mère des fidèles, puisque l'Esprit du Sauveur souffle où il veut; —ensuite, si l’Église est constituée par la présence de Jésus-Christ sur la terre partout «où deux ou trois sont assemblés en son nom,» il en ressort que l’Église est authentique, dans la mesure où elle reflète la pensée du Christ et incarne sa volonté restauratrice ; et, comme le Messie, annoncé par les prophètes, est venu pour assujettir les fondements du Royaume et donner une impulsion décisive aux forces rédemptrices qui travaillent l’humanité, l’Église du Messie est infidèle à celui dont elle se réclame, dès qu’elle cesse de lutter, expressément, pour l’organisation du Royaume de Dieu sur la terre.
À ce compte, il est difficile d'échapper à la conclusion que l’Église a fait fausse route; et, sur ce point, le protestantisme encourt, malheureusement, les reproches encourus par le catholicisme. Toutes les églises évangéliques ont, plus où moins, perdu leur influence religieuse, parce qu’on a pu les accuser de prêcher le salut par la croyance. C’est une calomnie, car c’est la foi que nous prêchons, un acte moral, et non la croyance, une attitude intellectuelle. Mais la manière dont nous prêchions la foi a pu faire supposer, trop souvent, que nous prêchions la croyance. Nous avons dit: «Si vous croyez que vous êtes sauvés, vous lêtes! » Ou encore: «Ce chrétien n’est pas sans défauts, mais c’est
un croyant.» Ou encore: «Get homme est un saint, mais il ne croit pas ce que l’orthodoxie enseigne. » Ou encore: «Croyez à la grâce de Dieu, et ne vous inquiétez pas de vos mérites ou de vos démérites. » Dès lors, le peuple étant simpliste, comment l'empêcher de mal interpréter ces paroles? Comment l'empêcher d’y voir, tantôt une absur-
dité rationnelle, un opus operatum d’un nouveau genre:
la possession du salut éternel subordonnée à la récitation d’une formule théologique — tantôt un égarement moral, affirmation que la droiture pratique de la conduite est moins importante que la rectitude théorique d’un credo ? Et le peuple s’est détourné de nous, en murmurant : Tous les mêmes!
Nous avons déjà montré que les églises évangéliques ont trop insisté sur la différence entre la vie présente et la vie future. Et par là elles ont perdu, après leur influence religieuse, leur influence morale. Elles ont prêché que le monde est une vallée de larmes, que le meilleur emploi de l’existence est la préparation à une bonne mort, que l’art et la littérature, la politique et les affaires, ne sont, après tout, que des jeux sans but, parce que le temps n’est rien auprès de l’éternité et parce que, au dernier jour, tout brüûlera. Par leur manière exclusive de présenter «la vérité, » elles ont répandu l’idée que le corps est opposé à l’âme, le raisonnement à la prière, la semaine au dimanche, la terre au Ciel (1). Dès lors, et le peuple étant simpliste, comment
(4) IL y aurait trop à dire sur le spiritualisme antiévangélique de l'Église. Dès 1855, dans une lettre à Renan, Ad. Guéroult s’écriait : « Le grand obstacle aux progrès moraux et intellectuels de lhumanité c’est encore la misère ou, tout au moins, la gêne du grand nombre. Ventre affamé n’a pas d'oreilles. Aussi, m'est-il difficile de me défendre d’un certain mouvement d’impatience, quand j'entends des spiritualistes bien rentés, bien couverts, nourris de mets savoureux, qui ne
les LU
DSL CHAPITRE SEPTIÈME
l'empêcher de conclure que nous creusons un fossé entre le profane et le sacré, entre la science et la foi, entre les laïques et le clergé, entre le monde et l’Église ? A première vue, cela ressemble à la morale de l’ascétisme (1), et le peuple se détourne en murmurant : Tous les mêmes! Enfin, les églises évangéliques ont, plus ou moins, perdu leur influence sociale, parce qu’elles ont eu l’air de considérer chaque individu comme une unité isolée, une personnalité abstraite, jouissant de la plénitude indisputée de son libre arbitre, indépendante du passé de la race et du milieu, maitresse absolue de sa destinée malgré tel ou tel
sont spiritualistes que grâce à ce que leur. corps satisfait laisse & leur intelligence toute sa liberté, redouter les viles séductions de la matière pour la pauvre humanité. » Il est vrai, ajoute l’auteur, qu'on n’a pas su, jusqu'ici, idéaliser la matière: « L’industriel n’a encore été guidé et inspiré que par l’amour égoiste du gain; ni la politique, nt la religion, ne lui ont encore révélé qu'il est un des grands instruments de l'émancipation de la race humaine, qu'il est, sur la terre, le continuateur et l’auxiliaire de l’éternelle création ; il lui manque le baptème social et religieux... Dans ce mépris de l’industrie, il y a l'influence persistante d’un dogme religieux. Si Dieu est un pur esprit, si la terre n'est qu'un bivouac, si le monde doit être un jour balayé par le souffle de la colère céleste, si, l'individu ayant une vie future, il est vrai que l'humanité n’en ait pas, s’il n’y à pas d'humanité, s’il n’y a que des hommes auxquels de trop courts instants sont accordés pour la pénitence, alors, en effet, méprisons ce qui passe, vivons dans la jouissance anticipée de la mort, comme il convient aux adorateurs du Dieu pur esprit » (Bulletin de l'Union pour l’action morale. 4° juin 1900).
(1) Laquelle est la morale officielle du Christianisme. La sœur de Pascal et un «bon ecclésiastique » s’extasiaient devant les traits suivants: «Il avait une extrême tendresse pour nous, mais cette affection n'allait pas jusqu'à lattachement. Il ne pouvait souffrir Les caresses que je recevais de mes enfants, il me disait que cela ne pouvait que leur nuire. Voilà quelle était sa vigilance pour la conservation de la pureté! » (Vie de Pascal, par Mme Périer). Dans un manuel de piété contemporain, les séminaristes sont invités à S'examiner sur le point suivant: «Ai-je eu en horreur les amitiés particulières, qui scandalisent le prochain, divisent le cœur, et l’enlèvent à un Dieu qui veut le posséder tout entier ? »
tempérament physique et moral, hérité de force, et malgré l’obéissance imposée à ces lois et à ces institutions qui forment et déforment la cire molle des jeunes cerveaux. Avec une pareille conception de l’être humain, on ne pouvait obtenir une juste notion de la société ; celle-ci n’était pas considérée comme un organisrne, mais comme un agrégat d'individus isolés, égaux en puissance, comme une poussière sans cohésion, où les molécules se groupaient, au hasard, sous le souffle capricieux de la déconcertante formule : Laissez faire! Laissez passer! Dès lors, le troupeau est sacrifié au loup, la victoire est au plus fort, au plus riche, au plus savant, au moins scrupuleux, et le monde finit par offrir le spectacle écœurant qu’il offre à nos yeux (1). Mais que disaient les églises évangéliques en présence d’un pareil état social, «cet informe brouillon qui se dit la nature des choses, » selon une parole de Vinet? Nos églises, trop souvent, prêéchaient sur deux textes mal interprétés : «Vous avez toujours des pauvres avec vous! » Ou bien: « Mon
(4) Voici comment les socialistes s'expriment sur le christianisme traditionnel : « Hegel recherche pourquoi les sociétés modernes se sont séparées de la religion chrétienne, et il en trouve la raison dans linsuffisante moralité sociale du christianisme. « L'esprit divin, écrit-il (Philosophie de l'esprit.— Histoire du monde), doit pénétrer d’une facon immanente dans le monde. Cette présence concrète de l'esprit divin, dans le monde, se manifeste par la moralité du mariage contre la sainteté du célibat, par la moralité de lactivité qui s'applique à l'acquisition de la propriété, contre la sainteté de la pauvreté et de la fainéantise, etc. » Ce passage de Hegel caractérise admirablement l'idéal moderne, par rapport à l'idéal chrétien. Si le chrétien se sent peu de chose à l'égard de Dieu, il n’en considère pas moins la nature et la société comme des puissances hostiles. I1 vit détaché de la nature et de la société, il ne se sent pas avec elles en rapport consubslantiel, mais, dans l’orgueil de son libre arbitre, son âme, issue directement de Dieu, transcendante par conséquent à la nature et à la cité, ne croit rien leur devoir. Et voilà qui rend le christianisme asocial. » (Revue socialiste. Berth. Juillet 1900).
royaume n’est pas de ce monde. » Et quand les déshérités demandaient pendant combien de temps on les laisserait souffrir, on répondait: « Jusqu'au retour de Jésus-Christ, » Dès lors, le peuple étant simpliste, est-il surprenant qu’il se soit détourné de nos églises en murmurant : Tous les mêmes!
En résumé, le christianisme protestant a compromis, pour sa part, le christianisme: d’abord, en perdant son influence religieuse par la prédication du salut par la croyance, car un pareil enseignement est contraire à l'esprit moderne, qui place l’action au-dessus de la théorie : ensuite, en perdant son influence morale par la prédication du néant de l'existence présente, considérée comme le simple vestibule de l’éternité; car un pareil enseignement est contraire à l’esprit moderne, qui met la vie au-dessus de la religion, qui déclare qu'un homme réellement vivant est supérieur à un homme uniquement religieux; enfin, en perdant son influence sociale par la prédication de l’indépendance totale et de la responsabilité absolue de l'individu, car un pareil enseignement est contraire à l’esprit moderne, qui élève la fraternité effective au-dessus de la liberté abstraite.
Cet esprit moderne, qui s’oppose à certaines tendances du christianisme traditionnel, qu'est-ce autre chose que l'esprit de l'Évangile, l'esprit du christianisme futur, travaillant la chrétienté pour la purifier? Si l'Occident doit retourner au christianisme, il faut d’abord que le mot chrétien reprenne son sens étymologique. Nous savons où,
quand, et comment, ce terme a vu le jour. C’est à Antioche, :
avant l’année 50, après une vigoureuse campagne d’évangélisation agressive menée par quelques sectateurs de Jésus, chassés de Jérusalem par la persécution; et le surnom de
de.