‹ L'espérance chrétienneChapitre 30 sur 52 · PES, NE · texte numérisé non relu

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prière qui renouvelle incessamment nos forces sans cesse usées dans les combats renaissants, et de la Bible enfin, le livre du Royaume, qui nous retrace le but à atteindre et les moyens appropriés à cette fin !

Et quand la dogmatique naîtra ainsi de l’action, quand on saura que l’Église ne prêche point le salut par la croyance ecclésiastique mais bien par la foi messianique, lorsque le christianisme apparaîtra décidément aux yeux de la foule, non plus comme une théorie problématique sur l’origine et la fin des choses, mais comme une mise en œuvre de toutes les puissances rédemptrices qui sont condensées dans la toujours présente et toujours vivante personnalité de Jésus-Christ, alors l’Église reprendra sa véritable signification et son influence légitime.

« Donne-nous notre pain quotidien ! » C’est la consécration du travail et du corps humain. Quand la Morale des messianistes sera connue dans sa plénitude, quand on discernera qu'elle ne se borne pas à réhabiliter sans arrièrepensée la famille, mais qu’elle va même jusqu’à la glorifier ; quand on comprendra que la morale évangélique transfigure le mariage par la vision du Royaume, et salue dans toute naissance le témoignage d’une adhésion spontanée aux desseins rédempteurs de l’éternel Vivant, alors le christianisme n’apparaîtra plus comme un système de compression artificielle, et l’Église humanisée reprendra la direction de la conduite.

Si l’Oraison dominicale nous enseigne à prier pour le Royaume et pour le pain, elle nous enseigne, avant tout, à confesser la réalité de la famille humaine, par l’invocation: Notre Père! Donc l'avenir est à l’Église messianiste, non seulement parce que la vision du Royaume renouvelle sa Dogmatique et sa Morale, mais parce que cette rénovation

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même unit indissolublement l’Église du Messie à l'humanité. L'Église dogmatique disait au monde: Viens à moi, ou tu es perdu ! L'Église authentique lui dira: Je vais à toi pour te sauver. Et alors elle groupera autour d’elle, non seulement la masse des déshérités, mais l’élite des penseurs. On a beaucoup réfléchi, depuis cinquante ans, sur les rapports de la justice et de la charité; on a médité sur le fait et le devoir de la solidarité ; on a creusé la notion de société ; et de toutes ces études est sorti un état d’esprit qui prédispose étrangement les cerveaux dirigeants à la claire vision de leur fonction sociale. Aussi, lorsqu'il s’agit du problème économique en général, et de la question ouvrière en particulier, les mouvements réformateurs partis d’en haut rejoignent les impulsions révolutionnaires parties d’en bas, et toutes les forces vives de Ja civilisation se coalisent pour le grand œuvre de la reconstruction sociale. Toute Église qui resterait en dehors de ce courant, resterait en dehors de l'humanité; mais l’Église messianique, l’Église du Royaume de Dieu, dirigera cette agitation féconde. N’est-il pas honteux de constater que les vastes espérances et les indomptables enthousiasmes semblent se réfugier sous la bannière du collectivisme matérialiste ? On prédit un âge d’or, et ce n’est pas l'Évangile qui le prédit! Trop longtemps ce paradoxe historique a défié la raison des choses ; et quand le monde aura compris que le Christianisme est le héraut de « la terre nouvelle où la justice habitera, » alors la personne du Messie s’imposera aux peuples dévoyés.

Heureusement, nos églises sortent de leur torpeur. Symptôme significatif, elles organisent des « Sociétés d'activité chrétienne et sociale. » La vision du Royaume anéantirait les objections que l’on oppose à la réunion de

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ces deux épithètes, dont chacune implique l’autre (1). La notion du Royaume permettra la synthèse des préoccupations qui travaillent les disciples du Christ: réveil religieux, réforme sociale. Ce double mot d’ordre se résume dans une seule formule: évangéliser. Quelle puissance de conviction donne à l’évangéliste conscient la certitude qu’il n’accomplit pas une œuvre de sectaire, mais que l’humanité elle-même a été créée missionnaire (2), qu’elle a pour tâche d'établir sur la terre la suzeraineté de l'éternel Amour; que tout homme, quel qu’il soit, est investi d’une charge rédemptrice en sa qualité d'homme ; et que le chrétien qui évangélise entre seul, avec joie et avec liberté, dans le sens des choses, dans les intentions du Créateur! Les adversaires de l’évangélisation sont les ennemis jurés du genre humain, car l’évangélisation ainsi comprise est la traduction pratique de la foi au Royaume de Dieu ; elle est affranchie des petits procédés qui la dégradent, et de la timidité qui la paralyse, et du fanatisme qui la tue.

D'où vient que nous ne manifestions plus, en évangélisant, l’audace et l’allégresse qui caractérisaient les premiers apôtres ? Les tribuns socialistes, eux, ont l’accent qui s’impose, parce qu’ils se sentent, à tort ou à raison, en avance de cent ans sur leur génération. Or, les succès de la pro-

(1) Ce n’est pas toujours ainsi que l’on présente les choses, même dans les Facultés de théologie. « Dès qu’on veut faire des réformes sociales une des fonctions nécessaires de la vie de l’Église, nous ne pouvons pas ne pas nous rappeler les enseignements si sages des apôtres sur tout ce qui concerne la société de leur temps, et nous tremblons que le souci de faire régner la justice dans la vie présente ne voile à plus d’un la mission véritable de l'Église, qui concerne le salut, la vie éternelle » (Vaucher. La vie de l'Église et la théologie pratique).

(2) « Entre le Royaume de Dieu et le péché la lutte doit être incessante. L'homme ne peut donc être lui-même, qu’à la condition de se connaître comme un combattant » (Martensen. Morale, II, 4),

pagande apostolique étaient liés à une conviction du même venre ; les apôtres dominaient leur âge, car ils croyaient au Royaume de Dieu. Cette foi au Royaume de la lumière impliquait la foi au Royaume des ténèbres ; et le « passage des ténèbres à la lumière » (Actes 26/18) constituait le but concret d’une évangélisation conforme aux Écritures. Ainsi, trois points caractérisaient l’enseignement d’un missionnaire comme saint Paul: la réalité du Royaume du péché ; la réalité du Royaume du Messie ; la nécessité d'échapper à l’un pour s'établir dans l’autre, et cela par un acte volontaire que notifiait, publiquement, l'accession à l’Église par le baptême. Or, l’évangélisation Contemporaine semble remplacer le Royaume du péché par la doctrine de la perdition individuelle ; le Royaume du Messie par la doctrine de la destruction du monde et d’un ciel immatériel ; enfin, la nécessité d’une rupture morale et sociale avec le siècle par un appel à la conversion du cœur, dépourvu fréquemment de sanction extérieure : il n’y a pas d’acte, universellement pratiqué par les propagateurs de l'Évangile, et qui appose le sceau de la communauté chrétienne sur les prosélytes isolés qui font leur entrée dans l'alliance évangélique, dans la catholicité des hommes régénérés.

« La bonne nouvelle du Royaume de Dieu » a été, trop souvent, remplacée par la mauvaise nouvelle que tout être humain sera jeté en enfer, et cela pour l’éternité, dès son dernier soupir,s’il ne se convertit pas avant d’expirer.Jésus disait : «Cherchez premièrement le Royaume! » Aujourd’hui l’on dit: «Cherchez premièrement une bonne mort! » Assurément, on pourrait affirmer que toute la prédication du Rédempteur se résumait dans cet unique avertissement: Q Il faut que vous naissiez de nouveau. » Mais la vie régénérée, à laquelle il conviait les pécheurs, était quelque

chose de plus simple à la fois et de plus riche que nous ne

le soupçonnons ; la preuve, c’est que ses rares «con-:

vertis » ont changé la face du monde, tandis que l'influence sociale des modernes « revivalistes » ne semble pas proportionnelle à leur puissance religieuse. À voir la facilité avec laquelle certains prédicateurs exclusifs de la conversion se consolent de l’état social actuel, à considérer le flegme avec lequel ils prennent leur parti de convertir une ou deux âmes par an et par département, tout en affirmant que la conversion individuelle des âmes n’est que la préface obligatoire de l’établissement du Royaume, on en vient àse

demander de quel poids pèse la préoccupation du Royaume

divin sur la conscience de ces convertisseurs. En réalité, leur prédication, volontairement réduite à un inutile : « Convertissez-vous ! » dénote parfois une coupable ignorance de la réalité, ou une coupable résignation à ce qui existe, ou une coupable incrédulité à l’égard de la puissance du Messie. Leur monotone: « Convertissez-vous ! » les dispense et de la science (alimentée par l’étude), et du succès (obtenu par le travail), et de la foi (développée par la prière).

Au fond, si la prédication du « Convertissez-vous ! » leur suffit, c'est qu'ils ne croient pas à la transformation du monde. Ils considèrent notre globe comme un navire en flammes auquel il faut arracher quelques victimes. Avec une pareille philosophie de l’histoire, la prédication exclusive du : « Convertissez-vous ! » se légitime; son vraï nom, c’est la prédication du « Sauve qui peut! » Mais il est inexact que l’Église ait pour mission de soustraire quelques réchappés à une fatale catastrophe. Ni l’Écriture;, ni la raison, ni la conscience, ne nous autorisent à soutenir un point de vue aussi désespérant; car, si l'achèvement de

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l'œuvre créatrice, et le couronnement de l’activité rédemptrice, impliquent la pénétration graduelle de la matière par l'esprit, n’y a-t-il pas quelque chose d’irrationnel et d’immoral à décréter que notre globe volera en éclats au moment précis où il atteindra le but ? Est-ce que notre planète n’acquiert pas, d’année en année, et absolument parlant, une valeur toujours croissante, à mesure que la pensée humaine la travaille sous l'inspiration d’'En-haut? Et ne peut-on ajouter, en reprenant une comparaison employée : notre terre est un lingot brut que l'humanité transforme, peu à peu, en une médaille frappée à l'effigie de Jésus-Christ?

Il faut que l’Église retourne à ses origines. Le message apostolique se mouvait dans des cadres qui resserhblent peu à ceux de l’évangélisation méthodiste (avec Wesley), ou salutiste (avec Booth), ou revivaliste (avec Finney, Moody). La théologie pratique des premiers missionnaires n’était pas celle de nos traités religieux, de nos cantiques, de notre littérature du Réveil. On n’y trouve pas l'affirmation outrée du péché originel et de la « corruption radicale, » ni la hantise de la mort, le devoir d'échapper hic et nunc à la damnation éternelle par quelques larmes ou par un: « Je crois! » Les pionniers de l’évangélisation contemporaine ont-ils une réponse aux questions suivantes: Comment se fait-il que l'Ancien Testament ne semble pas même mentionner la « vie céleste, » et que le Nouveau Testament ne la décrive point? Comment se fait-il que nous ne trouvions pas, dans la Bible, un seul exemple du : Comment va votre âme? ni une seule direction sur l'attitude à tenir, spirituellement parlant, auprès d'un mourant? Comment se fait-il qu’il soit impossible, d’après les seuls textes bibliques, de se former une conviction inattaquable sur la nature et la durée du châtiment futur ?

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Il est évident que les premiers missionnaires n’ont pas

visé, uniquement, « des âmes immortelles. » Pour s’en convaincre, il suffit d'étudier les procès-verbaux des premières tournées d’évangélisation. Du reste, même s'ils n’avaient visé que des âmes immortelles, agiraient-ils de la sorte aujourd’hui ? Ils tiendraient compte, certainement, de lalcoolisme, du militarisme, de l’anarchisme (capitaliste, en

haut, dynamiteur, en bas), de l’industrialisme, du paupé-

risme, des grands problèmes et des grandes iniquités qui composent la physionomie morale de notre époque. Et si l’on objectait qu’ils connaissaient certaines institutions pires que les nôtres, esclavage, combats de gladiateurs, idolâtrie officielle, infanticide, nous répliquerons qu'aucune infamie ne pouvait leur sembler extraordinaire au sein d’un monde paien. Actuellement, au contraire, ce qui oblige à protester contre les monstruosités de notre civilisation, c’est qu'il s’agit d'une civilisation chrétienne. Voilà l'énigme, le scandale, le cauchemar ! Les apôtres n’ont jamais été aux prises avec le catholicisme, ils pouvaient citer, sans rougir, la « compagnie de Jésus, » ils n'étaient point paralysés dans leur activité, terrorisés par leur solidarité avec vingt siècles de christianisme. S’Hs revenaient parmi nous, pour évangéliser, pense-t-on qu'ils feindraient d'ignorer ces réalités-là ? Pourraient-ils éviter de faire du «christianisme social ? »

Fallot écrit: «Je désigne par ce mot qui est, si je me souviens bien, de Bordas Desmoulins, le grand penseur catholique, tous les efforts tentés pour acquérir lintelligence sociale de l'Évangile, et pour faire passer celui-ci dans les lois et dans les institutions » /Simple explication]. Le même auteur définit, en ces termes, la conception ecclésiastique du christianisme social. « À la période du christia-

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nisme individualiste va succéder celle du christianisme social (1). C’est, à bien des égards, une ère de paix qui prend fin et une ère de difficultés qui commence. En disant que le christianisme individualiste appartient au passé, je vise une théorie et je n’ai nullement en vue le christianisme individuel. Si celui-ci venait à disparaître, il n’y aurait plus de

(4) Martensen, dans sa Morale, critique l’individualisme impénitent de Vinet. De fait, les œuvres de celui-ci offrent tout un arsenal aux adversaires du christianisme social. Nous leur signalerons, dans les Mélanges, deux études intitulées : « Du rôle de l’individualité dans l'œuvre d’une réforme sociale, » et « Les évangiles annotés par Lamennais. » Nous y relevons des affirmations comme celles-ci: « Les éléments dont lindividu est formé font de lui une unité, un tout, un monde... L'immortalité de l’âme détrône la société... L’Évangile ne fait aucune mention expresse de la société, qu'il à pour ainsi dire ignorée... N°y eût-il qu'un chrétien sur la terre, il fixerait, de préférence à tout le reste du genre humain, les regards de l'Éternel. La prédestination, que nulle communion chrétienne n’a rejetée, est individuelle... Quoi, Chateaubriand, chevalier du christianisme social ! Lamennais, hiérophante de lémeute! Lamartine, lauréat de l’humanilarisme! Quelles méprises ! Quelle douleur !.. La société a été créée pour l’homme, plutôt que l’homme pour la société. C’est rabaisser, avilir le christianisme et Phumanité, que de faire du salut des sociétés l’œuvre principale, la tâche propre de l'Évangile. L'Évangile, qui nous a montré les anges se réjouissant pour un pécheur qui s’'amende, ne nous dit pas qu'ils aient jamais célébré par leurs concerts l'avènement d’un peuple à la richesse, à la gloire ou à légalité. Le ciel ne tressaille pas pour si peu, et mille révolutions politiques pourraient passer sans émouvoir ces légions bienheureuses. Si le salut individuel, qui est le ciel, qui est l'éternité, n’est pas principal, il n’est rien... Un salut qui n’est pas individuel, un salut collectif ou social dont je serai peut-être simple spectateur, ou que j'aurai l’unique douceur d'espérer pour autrui, ne me parait pas très touchant, et j'ai de fortes raisons de croire qu’il ne le sera pour personne. » Pour personne! Et à l’aube du XX° siècle il y a des êtres humains, par millions peut-être, qui tressaillent d’une allégresse désintéressée à la vision de lhumanité nouvelle... Et pourtant, Vinet semblait préparé à comprendre les préoccupations du christianisme social, : ou même du socialisme tout court. Nous avons cité ce qu’il écrivait de notre « monde social, » c’est un « infofine brouillon » qui se dit la nature des choses (Homilélique, page 486). C’est lui qui écrivait : « Nous combattons le système qui partage l'humanité en deux classes, en deux peuples : les uns qui se sauvent en se soustrayant aux charges de la

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christianisme du tout. La nouvelle créature est lunique | semence d’où puisse germer le nouveau monde... Le christianisme social ne contredit pas le christianisme individualiste, il implique simplement une conception plus large du plan divin : l'Évangile règlant la vie des sociétés aussi bien que celle des individus. Le christianisme social comprend mieux le rôle des collectivités; il met en lumière, pour la première fois, l'influence considérable du milieu sur le développement des individus ; il rend à la notion biblique du Royaume de Dieu l'importance qu’elle n’eût jamais dû 4 perdre et proclame, pour tout dire d’un seul mot, la bonne nouvelle de la solidarité divine et humaine, qu’il fait jaillir des profondeurs mêmes de la doctrine de saint Paul, fournissant ainsi, à la justification par la foi, la traduction pratique et sociale qu’elle réclamait en vain depuis la Réformation.

« Le christianisme social procède à une refonte de la théorie de l’Église; ne s'inspirant que des données de. l'expérience, il s’efforce de formuler les règles qui varient avec chaque milieu, et selon lesquelles les croyants doivent se grouper, afin de produire le maximum d'utilité. Il renouvelle ainsi l’intelligence de l’institution ecclésiastique, il en démontre l’excellence par la méthode expérimentale. C’est en ceci qu'il se distingue du christianisme ecclésiastique,

société, les autres qui se damnent en S'y soumettant; les uns poursuivant «la nourriture permanente en vie éternelle, » les autres se consumant pour la nourriture qui périt ; et enfin, ce qui n’est pas seulement étrange mais odieux, les uns travaillant aux dépens de leur salut pour que les autres puissent en repos faire leur salut, car enfin, il en est ainsi, à moins qu'il ne soit possible de vivre sans nourriture, sans. vêtements et sans lois, il faut, de toute nécessité, dans le système dont il est question, qu'une partie du genre humain se damne pour assurer l'existence de celle qui se sauve. » (Disc. relig., page 184). ;

avec lequel il offre certains points de ressemblance. L’un et l’autre protestent contre la pulvérisation que l’individualisme fait subir à la société religieuse; l’un et l’autre attachent une sérieuse importance à l’organisation. Mais, tandis que le christianisme ecclésiastique attribue une valeur absolue aux combinaisons qu’il préconise, le christianisme social ne leur accorde qu’une valeur relative. Celui-ci, parce qu’il possède le sens de la vie, fait de l’institution un instrument de travail dont on ne peut se passer, mais qu'il importe de toujours perfectionner ; celui-là fait du cadre ecclésiastique un édifice sacré auquel ïl est interdit de toucher, dût-on même être enseveli sous les ruines.

« L’entente est impossible entre le christianisme spirituel, qui fait le fond de l’individualisme, et le souci jaloux de la tradition qui accompagne le christianisme ecclésiastique. Quant au christianisme social, il ignore cet antagonisme. Avec le premier, il proclame la supériorité de la vie sur tout le reste, avec le second, il affirme l'influence considérable de la forme sur le fond.

« En vertu de son principe, la religion de l'Évangile lui apparaît, avant tout, comme la religion de l’action. Il se garde bien de dénigrer l'institution ecclésiastique, ou de diminuer la valeur de la doctrine ; il considère l’une et l’autre comme des moyens indispensables, mais c’est l’Action, et l’Action seule, qui est la raison d’être de tout le reste. Et quand je dis que l’Action constitue la substance même de la piété, j'entends naturellement l'Action bonne. Or, il n’y a qu’une action vraiment bonne, celle qui est accomplie dans la communion du Père et des Frères, à la gloire de Dieu et dans l'intérêt des hommes, en d’autres termes, l’Action solidaire. On peut aussi l’appeler l’Action

| intégrale, parce qu’elle n'indique pas seulement un effort extérieur de l’homme, mais que celui-ci, pour lPaccomplir, y met tout son cœur, toute son âme et toute sa pensée.

« L'action solidaire revêt, dans notre monde de misère

et de péché, une forme particulière, elle s’appelle PAction

rédemptrice. Le croyant est appelé, en vertu même de sa foi, à collaborer à une œuvre très déterminée, qui n’est ni plus ni moins que le salut du monde ; un homme pieux est un homme sauvé qui s’enrôle au service du Christ pour devenir un sauveur, en sorte qu’une Église, digne de ce nom, n'est autre chose qu'une conspiration permanente pour hâter la délivrance de l’humanité » {Pour aider à l’organisation de l'effort missionnaire).

La définition que nous venons de transcrire nous fait battre le cœur ; nous bénissons le vaillant précurseur qui l’a formulée. Si le christianisme social en France, durant les vingt dernières années, n’avait produit que cette seule déclaration, il n’aurait point perdu son temps. Car elle contient le germe d’une Réformation nouvelle ou d’une Révolution : Réforme, si les églises suivent le mouvement quise dessine, Révolution si elles s’y opposent. |

Qu'on nous permette, encore, de citer Fallot. IL a écrit Quelques suggestions pour aider à la prédication sociale de l'Évangile. Et nous y relevons les idées suivantes sur la mission de l’Église: « La société doit être organisée de façon que le salut soit accessible à tous. Le salut n’est pas à venir, il est actuel. C’est la prise de possession, sur cette terre, de la vie éternelle, l’éclosion, dès ici-bas, de l’homme spirituel. Le droit au salut reste illusoire, si la prédication de l’Évangile ne peut atteindre toutes les créatures. Il y a des abus qui mettent des classes où des groupes en dehors des atteintes de la grâce (privation du repos dominical ou d’un

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repos suffisant, institutions qui détruisent le foyer ou

empêchent de le constituer, lois qui multiplient le nombre des misérables, etc.). Le devoir des églises est de protester contre ces iniquités, et de lutter contre elles ; si elles ne le font pas, elles sont infidèles à leur mission.

« Une société s'inspirant exclusivement de l’esprit évangélique, s’efforcera d'entraver l'accumulation des richesses dans quelques mains ; on y livrera une querre énergique aux causes du paupérisme, on y favorisera la multiplication des fortunes de moyenne grandeur. Il s’agit de savoir si nous devons préférer Adam Smith à Jésus-Christ, disait le noble de Laveleye. C’est bien ce que nous avons fait. Sous prétexte de prêcher l’amour du travail et l'esprit d'initiative, nous avons développé sans mesure l’amour de l'argent (1).

« L'importance accordée à la richesse marque un déclin de la spiritualité au sein des églises. Les meilleurs s’écrient : J'aimerais être riche, pour faire beaucoup de bien. Nous ne redeviendrons puissants, qu’en retournant à la méthode spirituelle : être d’abord, faire ensuite. L'idée fixe de la richesse est une des pires offenses à la dignité de l’homme. Elle est un des traits communs au christianisme dégénéré

et au matérialisme révolutionnaire.

« Le retour à l'esprit de fraternité suppose l'esprit de pauvreli. J’appelle esprit de pauvreté les dispositions auxquelles Jésus, dans le sermon sur la montagne, promet la

(4) Un penseur chrétien nous écrivait : « Tant que le droit à la propriété illinitée restera la pierre angulaire du droit, tout notre christianisme continuera à n'avoir pour objet que le salut de l'individu pour lui-même; c’est la négation de la pensée sociale de Jésus. La doctrine du salut individuel servirait ainsi de justification inconsciente au régime économique du : Chacun pour soi !

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plénitude des grâces spirituelles; comme vertu sociale, il se nomme le renoncement volontaire. Il faut que la croix soit élevée au regard de tous, non plus par des paroles, mais par des actes. Dieu, dans sa grande pitié, fera lever des hommes qui, renonçant librement à leurs droits et à leur bien-être, choisiront la pauvreté pour persuader aux riches le néant des richesses matérielles, et pour enseigner aux pauvres le secret des richesses spirituelles.

« Les églises doivent aider à cet éveil de l’esprit évangélique, en reprenant à l'égard du luxe l'attitude de Jésus et des apôtres. Le luxe accomplit partout son œuvre homicide, et les églises se taisent ! Ce ne sont pas les pauvres qui ont le plus à se plaindre de leur silence, mais les riches. Pour les flatter, on les égare. Que d'hommes, que de femmes, sur lesquels Dieu avait de grands desseins, et que le luxe a stérilisés ! Ils se lèveront en témoignage contre les églises, et diront : Pourquoi n’avez-vous pas eu le courage de nous prévenir? C'est votre lâcheté qui nous a perdus.

« Le luxe prépare le terrain aux préjugés les plus inhumains, qui, à la facon d'herbes parasites, étouffent la noble plante de la fraternité. Le pire de ces préjugés, c’est le dédain du travail. Une église qui tolère le luxe devient anti-sociale au premier chef. Aucun enfant ne devrait quitter son instruction religieuse, sans être persuadé que l’oisif, si pieux et si riche fût-il, occupe, dans l’échelle des êtres, une place bien inférieure à celle du plus humble des ouvriers; et, de plus, qu’il désobéit à Dieu.

«La coopération internationale qui constituera le monde dans la justice, en faisant de chaque patrie particulière un membre de la patrie universelle, répond aux meilleures aspirations de notre époque. Le disciple de Jésus-Christ qui

se laisse envahir par les haines nationales, méprise les

revendications de l’humanité en détresse. Les péagers du socialisme révolutionnaire le devancent dans le pressentiment du plan de Dieu.»

Si l’Église a, réellement, pour mission de préparer l’établissement du Royaume de Dieu sur la terre, il est évident qu’elle doit entrer, sans hésitation, dans la voie indiquée par Fallot. Elle commence à le comprendre. Dans ses Lettres sociales aux riches, le pasteur Naumann écrit : (Les riches ne pourront avoir une bonne conscience, que du jour où ils n’exigeront pas de la collectivité plus qu’ils ne lui donnent. Seule, une classe riche qui se met au service du peuple peut être heureuse dans son for intérieur ; mais elle est pauvre, lorsqu'elle traine après elle les plaintes des désespérés. Et c’est pourquoi, j'exprime ce vœu : «Que les riches soient heureux, ou qu’ils ne soient pas ! »

Dans son ouvrage intitulé : Signification sociale des expériences religieuses, Herron s'exprime avec une par faitefranchise : «Que les pasteurs et les évêques entreprennent des expériences dans les faubourgs miséreux, rien de mieux ; mais qu’ils essayent, aussi, de prêcher le sermon sur la montagne du haut des chaires à la mode ! L'Eglise accepte la philanthropie, mais est-elle prête à encourir l’opposition des puissants, pour chercher avant tout le Royaume et la justice de Dieu ? Aussi vrai que Jésus trouva les Juifs occupés à édifier une religion à part de la situation humaine; aussi vrai que Rome construisait à part du fait humain, quand Luther surgit : aussi vrai, nous, protestants, nous bâtissons à part de la misère humaine qui nous convie au sacrifice. Dans la mesure où elle représente la propriété et les systèmes théologiques, plus que la justice et la foi sociale, la chrétienté protestante est une religion de caste. Je suis pessimiste en ce qui regarde l’Église, optimiste en ce qui regarde

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