CHAPITRE DIXIÈME II. — LE RETOUR AU PRINCIPE DE LA RÉFORMATION
Aeî yao autoy BastAstewy (4: Cor.
En attendant que le catéchisme soit modifié, et que les études théologiques prennent une orientation différente, il faut pourtant agir. Le devoir des chrétiens isolés est de pousser à la Réforme, de la vouloir et de la prophétiser. | C’est le but que nous poursuivons, humblement, dans ces pages ; reprenant la devise des Réformateurs, nous préco-
nisons le retour aux Écritures, c’est-à-dire à l’Hébraïsme. « L’Hébraïisme, c’est le Prophétisme ; le Prophétisme, c’est le Messianisme, explicite ou implicite; le Messianisme, c’est la vision surnaturelle, la proclamation obéissante, et l'attente inébranlable du Royaume de Dieu» (Cf. notre premier volume, p. 125).
Ni nos cantiques, ni nos liturgies, ne sont inspirés par ce souffle-là (1). Ce qui est plus grave, c’est que nos versions bibliques ne rendent pas, nettement, la pensée maitresse
(1) Dans le recueil des Psaumes et Cantiques de l’Église réformée, on compte, sur 248 chants, 7 numéros consacrés à la mission de l'Église, et 8 à l’activité chrétienne. Et le sens de cette action est ainsi défini, dans la table analytique des matières : « charité, aumône, etc. » — Dans notre lilurgie de la Sainte Cène, si belle à d’autres égards, on est stupéfait de constater à quel point le croyant S'y constitue comme Je centre du monde, et semble ignorer la foule humaine. |
des Écritures : travaillant sincèrement pour affermir l’Église et préparer les âmes au ciel, les traducteurs ne pouvaient guère faire justice aux intuitions fondamentales de l’Hébraisme ; quand ils rencontraient le mot «Royaume de Dieu », dans le Nouveau Testament, ils choisissaient d’instinct, entre les divers sens possibles, celui-là même qui s'écartait le plus de la réalité ; et, bien que la grammaire
et le dictionnaire appuyassent leurs interprétations, ils
donnaient raison à cette sentence d’Amiel: ÇII v a une manière de tuer la vérité avec des vérités. » Le biblicisme authentique ne consiste pas à professer
telle ou telle doctrine biblique, par exemple la justification
par la foi avec Luther, ou la sanctification par la foi avec Weslev. Le contexte importe plus encore que le texte! En d’autres termes, toute doctrine, même biblique, cesse d’être scripturaire, quand elle cesse d’occuper, dans l’ensemble de nos croyances, la place qu’elle occupait dans l’organisme vivant des Écritures. Une vérité particulière, formulée exactement, n’est pas encore la vérité; il faut déterminer ses relations avec les vérités ambiantes, et lui conserver ses proportions originelles ; sans quoi, l’équilibre de tout le système est rompu. Insistez sur la souveraineté de Dieu, vous aurez la prédestination calviniste; insistezsur le libre arbitre, vous aurez le pélagianisme ; insistez sur la divinité du Sauveur, vous aurez le docétisme, ou sur son humanité, et vous aurez l’arianisme ; iasistez sur la justification individuelle par la foi, et vous aurez le christianisme individualiste du Réveil ; insistez, au contraire, sur.la signification sociale de l'Évangile, et vous tomberez dans un vague humanitarisme. Seule, la notion authentique du Royaume de Dieu offre un cadre assez vaste et assez ferme pour contenir les divers éléments hiérarchisés de la vérité
re
totale. Elle ne nous présente pas seulement le Christ souffrant, comme une certaine théologie orthodoxe, ou le Christ vivant, comme le rationalisme mystique, ou le Christ régnant, comme les sectes apocalyptiques, mais elle nous présente le Rédempteur dans la plénitude bénie de son activité, centre de l’ancienne et de la nouvelle alliance, alpha et oméga de l’histoire, médiateur entre Dieu et l’homme, entre le ciel et la terre, entre l’esprit el le corps, entre l’individu et la société, réalisant enfin le programme qui faisait tressaillir d’allégresse la raison grave d’un Vinet: «Exposer aux regards des sages l’universelle médiation de Christ, s’interposant dans le monde de la pensée, comme dans le monde dela conscience, entre les vérités contradictoires, rétablissant la continuité entre les idées par la continuité entre les faits, enseignant par l’action, créant pour instruire, complétant la pensée humaine en complétant l’existence humaine, nous donnant une nouvelle lumière, en nous donnant un œil nouveau, apportant au monde une vie qui est unelumière, une lumière qui est une vie, pacifiant, par un même pouvoir et par un même acte, le cœur et l'intelligence, — voilà le miracle dont il s’agirait d'exposer au jour les diverses faces (1). »
Par les considérations qui- précèdent, il sera facile de comprendre qu’en préconisant le retour au principe de la Réformation, nous ne prétendons pas retourner en arrière, mais bien pousser en avant. La question n’est pas de savoir si nous penserons comme les Réformateurs, sur tous les points, mais si nous agirons comme eux, c’est-à-dire si nous réformerons, au besoin, l’Église et la foi, en nous appuyant sur les Écritures. Et, par les Écritures, répétons-le,
(1) Mélanges. — « Sur la réduction des dualilés, »
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nous n’entendons pas, seulement, telle ou telle doctrine qu’on en peut extraire, mais le principe vital, omniprésent, qui anime tout l'organisme scripturaire. Or, dans notre premier volume, nousavons montré par « l’histoire du réalisme biblique, » en quel sens Luther et Calvin ont méconnu la valeur propre de l’Hébraïsme. Luther «nous peint des patriarches qui appartiennent déjà à l'Église, et qui font des tournées missionnaires pour convertir les paiens à Christ. » Quant à Calvin, transportant l’eschatologie ecclésiastique dans l’Ancien Testament, il s’efforce de prouver qué les Israélites méditaient perpétuellement sur la félicité de la vie future (cf. notre premier volume, chap. IV). A dire vrai, cette constante préoccupation de démarquer l’Hébraisme au profit du christianisme, n’est qu’une forme inconsciente de l’antisémitisme qui dominait le moyen-âge. On tolère Israël, l’Israël de la révélation, à la condition de retrouver en lui sa propre image.
Veut-on quelques paroles caractéristiques de Luther ? « Qui empêche les Juifs de retourner en Judée? Personne. Les chemins leur sont ouverts. Qu'ils s’en aillent à pied, à cheval, en vaisseau, qu’ils volent s’ils sont pourvus d’ailes! Nous leur procurerons des provisions pour le voyage, pour que nous puissions être délivrés de cette lie dégoütante. » C’est le style d’un rédacteur de PAnti-Juif. «Qu'il leur soit interdit de prononcer devant nous le nom de Dieu. Que quiconque entend un Juif prononcer le nom de Dieu, le dénonce aux magistrats, ou qu’il lui lance à la tête des boulettes d’excréments de porc, et le chasse comme un chien. » Le directeur de la Libre Parole ne dirait pas mieux. Enfin, voici l’opinion de Luther sur l’espérance caractéristique d'Israël : « Si Dieu ne m'avait pas donné un autre Messie que celui que les Juifs désirent, j'aimerais mieux
être un porc qu’un homme. En effet, le porc dans son bourbier jouit de ses délices, de ses saletés et de la boue; il ronfle, il ne craint aucun roi, la mort ou l’enfer ne lui font pas peur, il ne s’effraie pas des terreurs du Diable ou de la colère divine. Le Messie que les Juifs attendent, ne donnera jamais une félicité comparable à celle de ce porc (1). »
Il est difficile de ne pas voir, dans ces brutalités de langage et de sentiment, le reflet d’une époque où le Juif condamné à mort était pendu, par les pieds, à côté d’un chien ; où les feuilles de péage portaient des traits de ce genre: € Sur chaque bœuf et cochon, et sur chaque Juif, un sol ; » où les chrétiens enfin, pour célébrer dignement lamémoire de l'amour manifesté au Calvaire, obligeaient, chaque année, un député de la communauté juive à venir recevoir un soufflet public, le jour du vendredi saint.
D'ailleurs, la haine du Juif sévit encore en Europe. Léon XIII n’a pas intercédé, auprès du Sultan rouge, en faveur des Arméniens massacrés ; mais ce même pape s’est empressé d'écrire à l’égorgeur d'enfants, quand il a compris que les Israélites préméditaient, sérieusement, de rentrer dans leur patrie. Alors il a prié Abdul-Hamid de refuser la Palestine aux Sionistes, sous prétexte que l’Écriture condamne les Juifs à être toujours dispersés. Singulière foi en la prophétie, laquelle ne s’accomplirait pas si la Curie n’y mettait la main! Et surtout, singulière méconnaissance de la Bible, dont on ignore la philosophie de l’histoire ! Le secret de l’attitude pontificale, ne serait-ce pas l’intuition gênante que Jérusalem entrera, un jour, en rivalité avec Rome ? Jérusalem, c’est le centre symbolique
(1) (Les Juifs et leurs mensonges. Tome VII, in-folio. Wittemberg, Thomas Klug, 1558)
du Royaume de Dieu scripturaire ; Rome, c’est le centre politique du Royaume de Dieu ecclésiastique.
L'exemple du Pape nous prouve à quel point les erreurs des Réformateurs sur la question juive étaient, purement et simplement, des erreurs romaines. Pour que la chrétienté moderne s’en dégage, il faut qu’elle sache constater le fait suivant: géographiquement, économiquement, politiquement, le peuple hébreu reprend, peu à peu, un rôle ethnique, et devient un facteur de l’histoire contemporaine; et cela est conforme à la doctrine de l’apôtre Paul, comme aux prédictions non réalisées des prophètes. Le retour au principe de la Réformation, le retour à l’'Hébraïsme, sera d’abord un retour à la vraie notion du peuple hébreu, considéré dans son Idée, comme porteur de la pensée messianique (1).
L’antisémitisme a contribué, pour sa part, à cette renaissance de l’esprit d'Israël; pendant deux années entières, un officier juif, interné à l’Ile du Diable, a été le point de mire du monde; enfin, le mot d'ordre lancé, à Odessa, en 1882 : Auto-émancipation! réveille les antiques et saintes ambitions de la nation mystérieuse qui a donné au genre humain le Fils de l’homme. L'un des propagateurs
(4) Au XVIIe siècle, il y eut un intéressant mouvement des esprits, au sein du catholicisme, en faveur des questions juives. — 1753: Note sur le retour des Juifs, par le père d’'Houbigant. — 1760: Le rappel futur des Juifs, par le curé Deschamps. — 1769: Essai d'explication de l’époque assignée à la conversion des Juifs, par l'abbé Belet. — 1775: Dissertation sur le retour des Juifs à l'Église (Traduit de l'italien). — 1778: Dissertation sur le rappel des Juifs par Rondet. — 1779 : Dissertation sur l’époque du rappel des Juifs (sans nom d'auteur). — 1779: Lettre dans laquelle on prouve que le retour des Juifs est proche (sans nom d'auteur). — Mais aujourd'hui, lOsservatore Romano, moniteur officiel du Vatican, applaudit à la persécution des Juifs en Algérie et s’écrie: « C’est la justice de Dieu qui se révèle, car cette race, maudite de Dieu, ne saurait être bénie des hommes. »
du Sionisme explique ainsi ce nom: « Sion est la désignation tout ensemble d’un lieu et d’un peuple, de la réalité et de l’idéalité suprême de nos aspirations, de la nation et
de la religion d'Israël. » On sait, d’ailleurs, que « Sion »
était le terme préféré des écrivains bibliques pour désigner Jérusalem, en sa qualité de centre politique, social et religieux. De tous les points du globe, des Hébreux accoururent à Munich, en 1897,pour délibérer sur ce programme: Reconstitution des Juifs en une seule nation, revendication de tous les droits politiques de cette nation ressuscitée, et réalisation de toutes ses énergies vitales dans le pays des pères, la Palestine. Cest là que Nordau s’écria : « Les Sionistes ne sont pas un parti ; ils sont le Judaïsme même. Tout ce qui, dans le Judaïsme, est vivant, idéal israélite, dignité virile, joie de vivre, tout cela est sioniste. Debout! Réalisant
à nouveau votre solidarité nationale, et laissant là votre assi-
mHation aux chrétiens, assimilez-vous, enfin, à tout ce qui se nomme Israélite sur la terre. » Au Congrès de Bâle, en 1898, Herzl prononçait ces belles paroles, écho de la voix prophétique : « Nous ne voulons pas seulement une société juive nouvelle, mais une société meilleure. Dans notre ancienne patrie où nous nous préparons à rentrer, nous aurons besoin d’une régénération de l’âme juive telle, que nous devenions capables d'élever le niveau moral, non seulement de notre peuple, mais de tous les peuples. »
Il y a là quelque chose qui correspond à la vision authentique du Royaume, bien que les promoteurs du mouvement ne se placent pas sur le terrain religieux, et ne
parlent pas du Messie. Or, l'esprit des prophètes, chaque.
fois qu’il se manifeste, sous une forme même effacée, suscite l’opposition de l’esprit pharisien ; et c’est pourquoi, le Rabbinat s'élève contre « de soi-disant sionistes. » Cela ne
saurait étonner ceux qui ont Iu un catéchisme israélite (1) ; cette instruction religieuse est d’une fadeur indéfinissable ; et, bien que le douzième article de foi soit rédigé ainsi : « Un jour viendra où Dieu nous enverra le Messie, » le catéchisme tient, tout entier, dans le développement de ce programme : « L’instruction religieuse a pour objet de nous faire connaître : 1° les vérités qui éveillent et fortifient le sentiment religieux dans nos cœurs; 2 les devoirs que la religion nous prescrit. Ces vérités sont : la connaissance de Dieu, de ses attributs et de ses œuvres, l’histoire de ses bienfaits. Ces devoirs sont: les croyances et les pratiques qui constituent la vie israélite (2). Et puis, au beau milieu de ce brouillard, flamboie tout-à-coup cette affirmation isolée : « L'époque du Messie sera marquée par le règne de la vérilé et de la justice, par la cessation de la haine, et tous les hommes deviendront un peuple de frères et d'amis. »
Pour qu’une pareille espérance n’embrase pas de ses feux les derniers recoins du catéchisme rabbinique,.il faut que l'esprit des prophètes ait abandonné les directeurs officiels de l’âme israélite. Aussi, est-ce en dehors des synagogues, dans le sionisme humanitaire, que l’hébraïsme reprend vie (3). Mais peut-il naître viable en dehors de l’atmosphère
(1) Catéchisme à l'usage de la jeunesse israëlite, d’après le recueil d'instruction religieuse de M. Ulmann, grand rabbin, revu par M.le grand rabbin Wogue, autorisé par M. le grand rabbin de France.
(2) Par exemple: « Il nous est défendu de manger du sang, du suif, la chair des animaux impurs (tels que le porc, le lièvre, les poissons dépourvus d'écailles, etc.), de manger le fruit d’un arbre avant la quatrième année de sa plantation, de porter des vêtements où la laine se trouve mêlée avec du lin, etc.
(3) De même, au sein de la chrétienté, la pensée messianiste ou chrétienne se manifeste, avec vigueur, en dehors des cadres ecclésiastiques.
scripturaire ? Les rabbins prêchent un Messie sans messianisme, et les sionistes propagent un messianisme sans Messie. Où trouver la synthèse ?
Dans l’Église judéo-chrétienne. En 1882, l'avocat juif Rabinowitsch s’était rendu en Palestine, pour étudier les moyens d’une émigration des Israélites hors de Russie. Un jour qu’il s'était assis sur la montagne des Oliviers, la vue des lieux où le Sauveur souffrit lui inspira cette question : « Serait-il possible que Jésus de Nazareth füt le Messie, et que ce pays soit devenu un désert parce que nous l’avons rejeté?» Il lut le Nouveau Testament, reconnut l’erreur de sa nation, et revint de Palestine avec ce mot d’ordre : La clé de la terre sainte est dans les mains de notre frère Jésus. Il propagea ses convictions avec fruit, ouvrit une. « Synagogue du saint Messie, Jésus, » et reçut le baptême. C’élait, probablement, le premier baptême judéo-Chrétien depuis À l’époque apostolique, c’est-à-dire que Rabinowitsch, par son baptême, n’entra pas dans une église chrétienne particulière, il resta Juif. 3
Jusqu'à présent, l’Église a essayé de démarquer chaque | Israélite qui croit au Christ ; elle s’est efforcée de le noyer ; dans la masse des chrétiens sortis du paganisme, et de l’annihiler comme Hébreu. L'idéal serait que les Israélites qui se tournent vers le Sauveur demeurassent Israélites, car ils le sont, plus que jamais, quand ils acclament en Jésus, le Messie. Les apôtres ont-ils renié leur peuple ? L'Église de la Pentecôte était-elle composée de renégats ? Tous ces premiers martyrs étaient juifs et chrétiens à la fois, et formaient une communauté judéo-chrétienne.
Ce n’est pas seulement en Europe, que des Juifs se tournent vers le Messie crucifié, sans abandonner la irelgion de leurs pères. Une église judéo chrétienne s’est formée en
me
Perse (1); eile se réclame de Jésus-Christ, pratique le baptême et la cène, mais n’abandonne pas toutes les traditions nationales et religieuses du peuple élu. Les membres de cette communauté ne sont plus des Juifs talmudistes, et les fidèles de la synagogue les persécutent; mais ils nesont ni grecs, ni catholiques, ni protestants; ce sont des Hébreux de la vieille souche qui, à l'instar de Simon, fils de Jonas, ont reconnu, en Jésus de Nazareth, le Messie.
Le sionisme et le judéo-christianisme constituent, par leur simultanéité providentielle, un des événements les plus graves de l’ère moderne. Comme dans la vision d’'Ezéchiel, les ossements d'Israël commencent à frémir, à se rapprocher. Et, conformément aux lois du Royaume de Dieu, ce double réveil, national et religieux, s’opère en
* dehors des cadres du culte traditionnel! ; c’est en dehors de
la synagogue officielle que les sionistes se proclament juifs avec enthousiasme, et se séparent des nations; de même, c’est en dehors de la synagogue officielle que les judéochrétiens (2) se proclament messianistes avec enthousiasme, mais sans se fondre dans les églises. C’est une résurrection sociale et spirituelle d'Israël, en dehors du pharisaisme rabbinique et de l’ecclésiasticisme clérical, sur le propre terrain du prophétisme primitif, dans la con-
science indéfectible d’un rôle ethnique à jouer, d’une mission œcuménique à remplir. Cest la renaissance du
(1) Nos renseignements remontent à 1898..-
(2) On s’est habitué à donner un sens défavorable à ce terme, à force d'identifier le parti des judéo-chrétiens avec les persécuteurs de saint Paul. Nous prenons le mot dans son sens étymologique, dans le sens où Paul lui-même est resté judéo-chrélien jusqu’à la fin de sa vie, c’està-dire Israélite convaincu et fidèle aux intuitions fondamentales de l'hébraisme, non point quoique chrétien, mais parce que chrétien messianiste.
particularisme hébreu, au service de l’universalisme scripturaire. |
Ce n’est pas tout. Non seulement le sionisme et le judéochristianisme évoluent, simultanément et sans préméditation, vers un but identique, mais le christianisme évangélique lui-même dérive dans cette direction. Le christianisme évangélique est le seul christianisme vital ; il est évangélique, dans la mesure où il est biblique ; il est biblique, dans la mesure où il est pénétré du souffle de l’hébraisme. Or, une des caractéristiques de la théologie contemporaine, c’est précisément une attention toujours plus intense accordée aux documents de la pensée hébraïque dans les livres de l’Ancien Testament. Le premier élan de la critique a dépassé le but; mais, tandis qu’elle dissolvait les textes écrits, l’épigraphie et l’archéologie en reconstituaient le sous-sol historique. Il est extraordinaire de voir un dilettante comme Renan, consacrer les merveilleuses ressources de son génie à imposer aux Parisiens élégants une histoire du peuple d'Israël. Seulement, il n'apporte pas à son étude un esprit d’impartialité scientifique. Avec quelle émotion Robinson Crusoé découvre les traces d’un pied humain sur le sable de son île déserte! Avec quelle stupéfaction lès géologues recueillent les marques d’une intelligence, dans les informes débris que recèlent des cavernes préhistoriques! C’est avec la même candeur qu’il faudrait aborder l’histoire du messianisme, prêt à suivre avec adoration les vestiges d’une action supra-
humaine dans les gestes de l’humanité /Gesta Dei per
Israel).
Il va plus. Non seulement les documents de l’hébraïsme
occupent, toujours davantage, la pensée occidentale, mais
celle-ci s’élève, peu à peu, jusqu'aux intuitions bibliques, en
psychologie, en sociologie, en philosophie de l'histoire. On laisse à Monseigneur Chabot, curé de Pithiviers, l'idéal formulé par lui en ces termes, dans la quatrième édition de sa grammaire hébraïque : « La connaissance de l’hébreu est de la plus grande utilité pour réfuter les Juifs, les protestants et les incrédules. » Même en dehors de toute foi positive, des milliers d’esprits s’affranchissent de l’hellénisme et cherchent l’influence de l'Orient la vogue de la littérature hindoue, dans certains milieux, prouve que l'esprit européen n’est pas inféodé aux catégories intellectuelles de
Ja raison grecque. Certes, il serait absurde et ingrat de nier
les services que la Grèce nous a rendus, sur le terrain de la dialectique en particulier ; mais il est permis de croire que son influenee n’a pas été purement heureuse dans le domaine théologique. Le professeur Butcher s’écrie : € Si notre religion nous est venue de l'Est, néanmoins elle a été transformée par le souffle venu de l’Ouest » /Some aspects of the Greek Genius]. Nous ne partageons pas cet enthousiasme ; NOUS croyons, précisément, que pareille Ctransformation» justifie un retour conscient à l’hébraïsme ; ce qui, d’ailleurs, nécessitera le renouvellement de notre langage théologique. Comme le faisait observer le professeur Leenhardt, dans un cours inédit: « La théologie parle encore comme elle parlait, quand la philosophie et la théologie avaient le même alphabet de concepts. Or, la langue philosophique s’est enrichie et précisée, depuis lors, tandis que notre langue théologique est restée stationnaire. » Et pourquoi cela, sinon parce que la dogmatique reste trop exclusivement enfermée dans les cadres de la métaphysique traditionnelle, avec ses oppositions tranchées, (cartésiennes et platoniciennes), entre l’âme et le corps, l’esprit et la matière, Dieu et le monde, avec ses innombrables
antinomies, insolubles formellement, résolues dans le domaine de la vie ?
La réaction contre l’hellénisme est d'autant plus urgente, que certains théologiens semblent considérer l’état de choses actuel comme définitif ; ils se félicitent que Sem ait été vaincu par Japhet, et ils propagent avec vigueur Pantisémitisme théologique (1). Dans son étude sur les Apocalypses, De Faye écrit, par exemple : & Dans les idées qu'ils se faisaient de l’avenir et de la rénovation universelle, les Juifs n’ont jamais réussi à être spiritualistes. ll leur a fallu apprendre ce secret des Grecs (p. 40).
Grâce à l’éducation hellénique, l'esprit juif parvint à se
dépouiller du matérialisme qui lui était inhérent. Il n’éprouva alors aucune peine à substituer à des notions comme celles de la résurrection des corps et du règnemessianique, celles de l’immortalité de l’âme et de la vie éter-
nelle. Les Juifs étaient incapables de concevoir l'idée pure.
Voilà le signe auquel on reconnait le Juif qui n’a pas subi l'influence de l'étranger » (p. 150). A cela nous répondons: il est exact que les Juifs n’ont jamais réussi à être des idéalistes, au sens où le conçoivent nos cerveaux quintessenciés de logiciens. Mais nous n’admettons pas que l’on identifie le spiritualisme réaliste des prophètes, avec l’idéalisme abstracteur des professeurs de philosophie. Ni le Royaume de Dieu, ni l’Incarnation, ni la Création ellemême, ne peuvent se concevoir avec la métaphysique de V «idée pure. » Si l’on est matérialiste en croyant au corps glorifié, on l’est également en croyant à l’immanence de Dieu dans le monde. Nous admettons, certes, que la doc-
(4) Nous avons entendu un professeur de théologie dire, dans un cours : « Débarrassons notre foi des éléments païens et judaïques qui y restent allachés. » Païens et judaïiques ! La synonvyimie est élablie.
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trine de la résurrection se heurte à des objections formelles, insurmontables, quand on conserve la psychologie de Platon: emprisonnement de l’âme, que la mort délivre. Mais la psychologie de Paul ne connaît pas ce que nous appelons âme; elle distingue le corps de l'esprit, avec une âme qui est le moyen terme entre les deux, une âme à la fois corporelle et immatérielle, spiritualisation du corps, extériorisation de l'esprit, qui sert de trait d'union entre les deux, après comme avant la mort (1). Telles sont, du moins, les inférences que l’on peut tirer de la psychologie scripturaire, et nous ne trouvons point qu’elles fassent mauvaise figure à côté des théories courantes. Aussi, quand on nous dit: « Le signe auquel on reconnaît le Juif qui n’a pas subi J'influence de l’étranger, c’est qu’il est incapable de concevoir l’idée pure, » nous répondons simplement :
(1) A titre de protestation intéressante contre les dogmes philosophiques du criticisme ancien et nouveau, nous citons la page suivante, qui pourrait bien être le symptôme d’un revirement possible dans les esprits: «Il y aurait peut-être lieu de retoucher les théories régnantes sur la perceplion extérieure. On poserait, én principe, que toute sensation est vraie, qu’elle est bien un contact avec la réalité, qu’elle est la réalité même saisie par lesprit. On cesserait de discuter lextériorité des phénomènes, vu que ce sont là des termes dénués de toute signification et que, si l'expression: extérieur &u corps à un sens, l’expression : extérieur à l'esprit n’en à pas. On y regarderait à deux fois avant d'enseigner que la couleur, le son, la résistance, sont des états du moi, ce qui, pour beaucoup de gens, est presque toute la philosophie; on n’appellerait plus sensations les qualités des corps, ce qui leur donne un air d'être « subjectives, » et crée une équivoque. On ne déclarerait plus que l'esprit est séparé des objets par les nerfs, le cerveau, formules d’une énormilté presque monstrueuse, puisque les mêmes gens qui l’emploient nous annoncent que l'esprit n'a aucune place dans lespace, et se proposent de démontrer que les organes sont de pures apparences. Ainsi, le monde sensible est réel, solide, indépendant de notre, conscience » (G. Mélinaud. Revue des Deux Mondes, 15 janvier 98. Le Rêve et la Réalilé). — Cf. La psychologie biblique de Delitsch. — El Güschel (Letzte Dinge, p. 172, 150). — Beck (Seelenlehre, p. 40), elc.
Le signe auquel on reconnait l’Hellène qui n’a pas subi l'influence de l’hébraïsme, c’est qu’il est incapable de concevoir l’incarnation. |
Ce qu’on reproche encore à l’esprit hébreu, outre son matérialisme, c’est son particularisme. De Faye se plaint que certains auteurs sacrifient l’histoire à l’idée, « procédé appliqué dans l’historiographie hébraïque elle-même. Dans les livres de Josué, des Juges, des Rois, le point de vue théocratique exerce une influence déjà marquée dans le groupement et l’appréciation des événements. De bonxe heure on perdit, en Israël, ce goût de conter pour le plaisir de conter, qui fait le charme des chroniqueurs de race. Ge peuple n’a jamais produit un Hérodote » (p. 90). Voilà encore l’hellénisme opposé à l’hébraïsme : le Grec raconte des histoires, des légendes, avec la satisfaction que l'enfant éprouve à faire tourner un kaléidoscope ; l’'Hébreu veut prouver; l’obsession du but le poursuit, les destinées d'Israël peuvent seules l’émouvoir. Mais c'est là, précisément, ce qui constitue sa force, et même sa grandeur, car ce nationalisme persévérant plonge ses racines dans un instinct secret de mission universelle : Israël doit vivre, parce qu’il vit au profit du monde, il est le peuple messia-. nique. Voilà le fond de l’ & historiographie hébraïque. »
« L'Écriture sainte, affirme Auberlen, ne considère pas l'humanité comme un agrégat d'individus ou de nationalités, mais elle a une conception organique du monde et du genre humain. » Et, de même que la nature est un vaste organisme dont l’homme est la tête, de même l’histoire ne nous offre pas un amalgame de peuples uniformes; elle constitue, elle aussi, un ensemble, dont la tête estle second Adam, fleur d'Israël. De là, le rôle unique des Hébreux dans le domaine religieux.- « Pour le chrétien qui pense,
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ajoute Auberlen, il n’est pas indifférent d’avoir une conception mécanique ou, au contraire, une conception vivante de la nature ; de même, il ne lui est pas indifférent d'adopter telle ou telle philosophie de l’histoire. Car la Nature, l'Histoire, et la Révélalion sont les trois grands domaines où se déploie la vie divine, ct le domaine de la Révélation suppose les deux précédents. C’est pourquoi, la Bible a sa conception particulière de la Nature et de l'Histoire. »
De son côté, Baumgarten affirme qu’il est impossible
d’être un historien, si l’on n’envisage pas les destinées du peuple élu comme le centre de l’histoire universelle. & A l’heure actuelle, dit-il, les historiens, même quand ils embrassent un vaste domaine; écrivent à un point de vue étroitement nationaliste ; au fond, l’histoire universelle n’a guère dépassé le point de vue d’un Hérodote » /Apost. Gesch. I1-1). Ainsi, De Kaye reproche aux Hébreux de ne pas raconter pour le plaisir de raconter, à la manière de l’auteur païen ; tandis que les défenseurs du réalisme biblique reprochent, précisément, à ce même Hérodote et à ses émules, de ne pas jeter sur le monde le coup d'œil d’un Esaïe.
Sur le terrain de la philosophie de l’histoire, nous estimons que lhébraïsme à raison contre l’hellénisme. On veut universaliser les vérités religieuses, en coupant leurs racines israélites ! Or, la forme juive est justement celle que Dieu a choisie pour universaliser la vérité. Sabatier écrit: «Supposez le Christ apparaissant en Chine; n'est-il pas évident que la première forme de l'Évangile eût été tout autre, et ne sentez-vous pas, par cette hypothèse même, le caractère historique et contingent de celle qu’il a revêtue en Israël? » Nous répondons : À votre tour, supposez que le peuple hébreu se distingue de toutes les autres nations par
son rôle providentiel, sa mission libératrice, sa signification messianique, et vous ne pourrez plus vous figurer un Jésus japonais ou persan. Vous le pourriez, assurément, si le point d'application du levier rédempteur avait été le Japon, par exemple, au lieu de la Palestine, et si les documents les plus anciens et les plus authentiques nous révélaient, dans l’île de l’Extrême-Orient, l’existence d’un Abraham, d’un Moïse, d’un David,.et d’un Esaïe japonais; en un mot, si la nourriture morale et religieuse du genre humain s'était élaborée au Japon, au sein d’un peuple miraculeusement monothéiste, alors que toutes les autres nations du monde, y compris la nation israélite, auraient été embourbées dans l’idolâtrie la plus épaisse. Que dis-je? la nation israélite n’aurait même pas existé, car les patriarches n’auraient jamais été suscilés. Et alors, naturellement, la Parole faite chair aurait vécu dans un cadre différent ; le Fils de l’homme aurait eu l’épiderme jaune et se serait sustenté avec du riz, au lieu d’avoir la peau blanche et d’absorber du pain de froment. En vérité, il n’y a rien là qui nous déconcerte, et nous admettons aisément que la coloration du Messie importe peu à la valeur éternelle de la vérité évangélique.
Mais la pensée de notre auteur n’est pas aussi anodine; et, en avançant que le Rédempteur aurait pu être un Chinois ou un Hindou, il semble suggérer l’idée que la forme hébraïque de la révélation scripturaire est indépendante du fond ; en d’autres termes, que ce fond serait resté le même sous une forme bouddhique, et que le peuple juif n'a pas une valeur intrinsèque, une valeur unique, exceptionnelle ou plutôt exclusive, soit au point de vue ethnique, soit au point de vue religieux ; en résumé, et pour employer le vieux langage de Ja foi traditionnelle, le peuple d'Israël ne
serait plus le peuple élu, le peuple de Dieu. Et cela revient à dire, en effet, que Jésus n’a pas été Juif; il a porté sa nationalité comme on revêt quelque manteau éphémère, dont on s’en veloppe aujourd’hui, et qu’on rejettera demain ; mais l’hébraïsme ne constituait point, pour son âme, un organisme spirituel adéquat, lentement élaboré à travers les âges par une patiente et divine préparation, et harmonieusement adapté à la personnalité du Messie, comme à son œuvre. L'hypothèse que nous combations prétend grandir le Maitre, en coupant tous les liens qui le rattachaient à un point particulier de l’espace et à un moment spécial du temps. Or, c’est le diminuer, au contraire, que de le transformer en une espèce de Sage idéal, sans contours, sans nationalité, sans pied-à-terre, en une manière de prophète omnibus, que nulle race ne reconnait pour sien. |
Nous n’ignorons pas ce que l’auteur incriminé pourrait nous répondre. Il nous renverrait à son livre. Il nous
avertirait que nous présentons un seul côté de sa pensée,
car 1l a écrit, sur la même page : « On ne peut guère supposer le Christ naissant ailleurs qu’en Judée. Il va liaison et coordination dans le plan de Dieu. » Dont acte. Mais alors, si Jésus est né dans la Judée en vertu d’un plan défini, élaboré par l'Éternel, comment notre auteur peut-il ajouter, après avoir suscité, hypothétiquement, un Rédemp-
teur chinois : « Ne sentez-vous pas, par cette hypothèse
même, le caractère historique et contingent (1) de la forme
(1) Il y aurait beaucoup à dire sur celte alliance de mots : « historique et contingent. » Il semble bien qu'il y ait là équivalence. Or, la vie de Jésus a été un phénomène historique; donc, un phénomène contingent? On pourrait le conclure de cette phrase : « Dieu est-il un phénomène que l'œil de lhomme puisse jamais apercevoir dans aucune
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que l'Évangile à revêtue en Israël? » Avouons qu'il y'a là une contradiction. Si la forme revêtue par l'Évangile en Israël a été le résultat d’un «plan » divin «lié et coordonné, » comment y reconnaître les caractères de Ia contingence, c’est-à-dire, en langage philosophique, d’une éventualité dépourvue de toute nécessité? Il faut choisir entre l’idée de plan (ou de nécessité), et l’idée de contingence (ou de non nécessité). Or, il est évident que notre auteur s'arrête au second terme de l'alternative; et la preuve, c’est qu'il s'efforce de pallier lhébraisme du Messie ; il en est presque honteux pour lui; il en parle avec un mélange de discrétion et de regret: « Dans les paroles de Christ, le germe vivant, par le seul fait que le Christ a été un Hébreu, se trouve nécessairement amalgamé
avec un peu de terre hébraïque. Et c’est pour cette raison
que, malgré son originalité indéniable, l'Évangile, sous sa première forme, nous apparait comme un phénomène palestinien. »
Eh bien! voilà ce que nous appelons nier le judaïsme de Jésus ; car c’est n’y point croire, que d’en excuser le Maitre. Nous y contemplons, au contraire, un de ses plus beaux titres de gloire; et nous insistons sur le judaïsme du Messie; avec d'autant plus de ferveur que nous affirmons, de toute notre âme, l’universalisme évangélique. Cet universalisme splendide et miséricordieux fait ressortir, avec d'autant plus d’éclat, la valeur des passages où le Sauveur du monde se montre israélite jusqu’à la moëlle; et cela, le sachant et le voulant, pleinement conscient de la signi-
série phénoménale ? » (p. 86). Voilà tout ce que l’histoire peut nous donner ! Que signifie, alors, le titre de l'ouvrage : « Philosophie de la religion... d'après l'histoire? » Guyau a écrit l'Esquisse d’une Morale Sans obligation; vient-on d'écrire FEsquisse d’une Relizion sans absolu?
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