‹ L'espérance chrétienneChapitre 40 sur 52 · CES · texte numérisé non relu

CES

PRE ie à OS UE ee PR À 2 Ne DES DR UNÉ Ge RtdEt LC ésa l Cn OMR GES de dd de à a : # à e : Lt

fication divine de l’hébraïsme. Dans notre premier volume (1), nous avons cité la belle page où un penseur contemporain développe l’idée que l’universalisme de Jésus n’était pas un simple cosmopolitisme, signe de faiblesse et non de force, mais l’épanouissement normal du particularisme juif; c'est dans la mesure même où il était Israélite, profondément, librement Israélite, que Jésus ouvrait ses bras à l'humanité; car sa nation était la seule, ici-bas, dont le concept idéal impliquât la bénédiction, par son moyen, de toute la terre. Jésus a été Hébreu, Hébreu par excellence, le Roi des Hébreux. Mais que faut-il en conclure ? Si Jésus n’avait pas été Hébreu, il n’eût rien été pour le monde : Hébreu, au contraire, son empire est illimité. Tel est le grand paradoxe de l’histoire.

Cependant, ceux qui essayent de dénationaliser le Messie ont raison, dans la mesure où ils essayent de dégager le Sauveur des entraves du judaïsme. Le judaïsme, proprement dit, est un hébraisme dégénéré. On pourrait même affirmer que Jésus, dans un certain sens, a été moins un fondateur qu’un réformateur; de là les difficullés spéciales de sa tâche, et les haines inouïes qu’il suscita. L'histoire des cruyances prouve, suffisamment, qu'il est plus facile de lancer une religion que de retoucher une liturgie. Jésus a voulu être le restaurateur de l’hébraïsme contre le judaïsme ; chacune de ses paroles sur le Royaume de Dieu était un coup de bélier contre les murailles de lapocalyptique pharisienne.

Les considérations précédentes laissent entrevoir dans quel sens nous pouvons affirmer que la théologie occidentale reviendra, peu à peu, aux intuitions fondamentales du

réalisme scripturaire. Une des premières conséquences de ce renouveau, ce sera une simplification de la dogmatique, nourrie désormais de la robuste sive biblique. Voici, en effet, l’un des principes fondamentaux des judéo-chrétiens, formulé par Rabinowitsch : °« Nous, Juifs, postérité d'Abraham et fils de la Loi, nous avons le devoir sacré de régler les articles de notre foi au Messie Jésus, uniquement d’après l’enseignement du Saint-Esprit dans les Écritures de la nouvelle alliance, sans nous arrêter aux formulaires que les nazaréens (les chrétiens), originaires de nations adonnées à l’idolâtrie, avaient solennellement rédigés et rendus obligatoires pour leurs successeurs d’origine non juive. L'ensemble de ces formules de foi des chrétiens d’origine païenne, fait voir qu'au moment où elles furent

rédigées, alors que pour la première fois la lumière du

Messie Juif resplendit à leurs yeux, ils n'étaient pas encore capables d’en supporter la splendeur. Aussi, ont-ils commis de nombreuses erreurs au sujet de la Divinité même et de son unité, au sujet de la naissance du Fils de David, du

temps de sa vie, et au sujet de sa résurrection ; ils se sont

ainsi séparés en sectes. Afin d'arrêter les disputes, ils ont rédigé des symboles pour empêcher la diversité d'opinions dans la foi au Messie. Mais nous, Juifs, qui croyons à la Loi de Moïse et aux Prophètes, et dont les pères y croyaient également, nous savons comment il faut concevoir lunité de Dieu. Nous savons aussi, par les Prophètes et par les Psaumes, comment devait germer le Messie, qu’il devait

souffrir, mourir et ressusciter des morts. Ce qui seul nous

manquait, c'était la foi en l’homme Jésus de Nazareth, c'était de savoir que c’est lui l'Homme, le Seigneur, le Messie, de qui ont parlé tous les prophètes. Nous n’avons pas besoin de nous charger de toutes ces distinctions et

minuties que les Conciles chrétiens ont établies, autrefois, pour leurs fils. Car, la doctrine du Messie était pour eux une question entièrement nouvelle. Avant que l'Évangile du Messie fût parvenu jusqu’à eux, en quoi les concernaient nos pères, Abraham, Isaac et Jacob, David notre roi, sa maison et son trône? Bref, pour eux, la Loi et les Prophètes n'étaient qu’un témoignage en faveur du Nouveau Testament ; pour nous, le Nouveau Testament est simplement l’accomplissement de la promesse qui nous avait été faite.

« Paul écrit aux Romains : Si de ta bouche tu confesses que Jésus est le Messie, et si tu crois en ton cœur que Dieu

l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé. Voilà tout! Pendant

tout 'e temps de sa vie sur la terre, Jésus n’a prêché parmi :

ses frères que la foi quil est le Fils de leur Père, du Père d'Israël, c’est-à-dire qu’il était le Fils du Père qui, dès l’origine, était connu d'Israël. C’est cette simple foi qui, d’après l'Écriture, communique le salut, sans qu’elle ait besoin d’être déterminée par des définitions. Quand Corneille, l’homme étranger, eût fait venir Pierre, celui-ci, dans cette première occasion de parler aux nations, ne parla que du baptême de Jésus, du meurtre de Jésus, de sa résurrection, du fait qu’il est le juge des vivants et des morts, et du pardon des péchés accordé à tous ceux qui croient en lui. Rien de plus.

« Ce que nous venons de dire prouve clairement que les Juifs, possédant le témoignage assuré de Dieu à leurs ancêétres, le Messie et ses disciples ne leur prêchent rien que cette siinple foi : c’est de lui, Jésus, et de lui seul, que la Loi et les Prophètes ont parlé. Ils ne demandent pas autre chose, car la vraie foi n’est qu’un petit point, mais elle brille comme un éclair à des distances incommensurables ;

elle ne peut être enfermée dans des explications qui lui

poseraient des limites. Elle est la somme totale d’un compte immense, dont un grand nombre de calculateurs ont établi les différentes parties, dans des circonstances diverses ; elle est l’ensemble de ces chiffres nombreux additionnés en un seul, point que lintelligence et le cœur seuls peuvent Saisir. »

C’est avec une émotion profonde que nous reproduisons ce mémorable passage ; ce que nous y entrevoyons nous laisse pressentir tout un monde que nous ne soupçonnons pas encore. Mais quelque chose nous dit que l'avenir est là ! Le Christianisme remontera aux sources de l’hébraïsme, ou il périra. Le christianisme grec est fossilisé ; le christianisme romain achève de se paganiser définitivement ; le christianisme protestant est resté à mi-chemin entre le catholicisme qu'il rejette, et l’hébraïsme qu’il poursuit théoriquement. Il est temps que les églises de la Réformation retournent, pratiquement, au principe de la Réforme, et qu’elles apprennent à s'exprimer, en matière de dogme, avec la sobriété des Écritures. Par exemple, voici comment

Rabinowitsch parle de la Trinité : « Aux chrétiens d’entre

les nations, la notion d’un Dieu unique n’a été révélée que par Jésus, le Messie, et par les apôtres. Ils croyaient à une multitude de dieux ; dès lors, 1l fallait faire pénétrer en eux cette idée: les trois personnes que l’œil du croyant découvre dans les Écritures de l'Ancien Testament, et dans l’histoire de leur accomplissement (le Nouveau Testament), sont un. Pourquoi Israël chercherait-il à résoudre ce qui n’était un problème que pour les nations? Les croyants d’entre les nations appellent les trois personnes: « Père, Fils et Saint-Esprit, » nous les appelons : le seul Dieu, sa Parole et son Esprit Saint, qui tous sont un. Pourquoi les églises

pe 21 2

nazaréennes chargeraient-elles les Israélites de choses qu’elles seules ont reçues de leurs pères, pour écarter de leur esprit de fausses notions sur la Divinité ? Sur ce point, les nations ont à se laisser instruire par les apôtres, qui décidèrent de ne pas charger les païens convertis au Messie de choses qui n’ont pas une valeur universelle. D'ailleurs, nous ne trouvons nulle part, dans les Écritures, que la foi aux trois personnes doive être confessée de la bouche. »!

Voici un passage aussi intéressant, relatif à la naissance du Sauveur : « Les Juifs ayant été jusqu'ici les adversaires du Messie, il leur est difficile de préciser en paroles le côté miraculeux de la naissance de Jésus, sans s’exposer à le profaner par des idées charnelles. Il convient donc, à cause de l’honneur dû à Dieu, de ne pas entrer dans des développements qui risqueraient de déchirer le voile; mais de s’en tenir aux termes de l’Écriture, ou de dire: Il y a ici un mystère ; il est né par le Saint-Esprit; un germe juste a germé de dessous soi (par lui-même. — Zach. 6/12); c’est le Saint-Esprit. Comprenez bien ce qui est dat. »

Ceux qui veulent simplifier la foi au nom de la raison, la tuent; ceux qui veulent la simplifier au nom de l’Écriture, la vivifient. Travailler pour l’hébraïsme, ce n’est pas travailler pour l’orthodoxie, mais ce n'est pas davantage travailler pour le rationaisme. Déjà se dessine, au sein de l’Église, un courant nouveau (1). « Lisez votre Bible avec

(1) Preuve en soit une thèse, soutenue à la Faculté de Montauban

. (Causse. Le socialisme des Prophètes), L'auteur développe, en terminant,

les affirmations suivantes: La théologie, l'Église, la Société, doivent se convertir au Messie social. I parle de « la renaissance de l’hébraisme; » il distingue entre le christianisme messianique, d’une part, et le christianisme dogimatique et ecclésiastique de l’autre ; il montre « l’insuffisance sociale de la Réforme du XVI° siècle. » C'est un vocabulaire nouveau pour des idées nouvelles. — Enfin!

ASE UNE UMR OT ent de M VOL ORN0 0 TR OO PAR E T S N RL. 1 , EDP NN ARE

des yeux dessillés (1), s’écrie un professeur de théologie, et vous ÿ verrez celte chose inouïe que les quatre cinquièmes du livre qui est censé nous entretenir de l’attente du ciel, ne parlent pas du ciel, et ne connaissent pas le séjour où les bienheureux chantent avec des palmes de victoire! Vous y verrez cette chose plus merveilleuse encore, c’est que, dans le souci de reconquérir le Royaume sur la terre, les héros de Jéhovah n’ont pas seulement relevé la tête pour rêver du ciel, et que, dans leur amour pour Jéhovah, dans leur fierté de travailler à une cause si sainte, et de traverser le monde en champions de la justice, de la vérité et de la charité, ils ont fait leur journée sans même aborder la question de savoir où ils iraient, le soir, se reposer. Suivez donc sur leurs pas les prophètes Amos, Osée, Esaïe Jérémie; vous verrez ces austères semeurs de paroles divines ouvrir leurs sillons sur une terre ingrate, s’y courber sans d'autre espoir que d'y jeter le grain, et s’y ensevelir eux-mêmes, contents d’avoir pu seulement annoncer la moisson du Dieu-Roi pour les générations futures. À part un texte de Daniel, et une parole incertaine dans les Psaumes (2), il faut arriver jusqu’à Jésus-Christ pour voir le geste du semeur s’élargir jusqu’au ciel. Et c’est la supériorité de la nouvelle alliance sur l’ancienne, que les

(2) Salter disait, le 18 novembre 1883, à la Société pour la culture morale de Chicago: « La Bible ne peut pas être une règle de foi et de conduite pour les hommes d'aujourd'hui. Quel homme, s'intéressant à la civilisation moderne, pourrait croire au Royaume des cieux comme Jésus y a cru? » La question est, précisément, de savoir comment Jésus y croyait.

(4) Dan. 12/2-3. Ps. 73/24. Les autres allusions à la vie et aux rémunérations d’outre-tombe, que l’on a cru trouver dans la littérature hébraïque, tiennent à des imperfections de RANEACS (Note du professeur Westphal),

sujets du Royaume, toujours courbés sur le même sillon, travaillent désormais dans l’aurore du jour d’'En-Haut.

« Est-ce à dire que Jésus détourne nos regards de ce monde, pour les tourner vers le ciel? Non, certes! IT est venu accomplir les prophètes et non les contredire, et l'Église, sur ce point, a bien mal compris sa pensée. Sans doute, il a dit: « Votre récompense sera grande dans les cieux ! >» mais cette récompense est pour ceux qui lui auront, ici-bas, dans la mesure de leurs forces, rendu le Royaume usurpé. Il ne nous apprend pas à prier : « Notre Père, que nous allions à toi! » mais: « Que ton règne vienne ! » — «Ta volonté soit faite dans le ciel! » mais: « Sur la terre comme au ciel ! » I! ne nous dit pas : « Le Royaume de Dieu est au ciel! » mais: «Le Royaume de Dieu est au milieu de vous. » - - « Regardez les étoiles, et pensez au ciel! » mais : (Regardez les campagnes, et priez pour la moisson ! » — «Je vous attends au ciel! » mais: « Je reviendrai sur la terre. » —« J'y bénirai ceux qui auront vécu d’extase pour le ciel, » mais : «J’y bénirai ceux qui auront visité, vêtu, consolé les malheureux, donné un verre d’eau froide aux plus petits! » Et comme lé Maitre avait prêché, les apôtres prêchèrent à leur tour. Q Il faut qu’il règne !..... » Et l'impression laissée par cette prédication du Royaume terrestre fut si forte, qu’il a fallu des siècles à l’Église pour cesser d'attendre, sur la terre, le retour immédiat du Sauveur.

« Conquérir le Royaume, voilà l’œuvre, l’œuvre essentielle, condition de toutes les promesses. Prêcher l'Évangile du Royaume ; réaliser en nous le Royaume sur la terre, pour ramener le ciel sur la terre ; et marcher sur la terre non comme des exilés attendant le décret qui leur ouvrira la patrie, non comme des ambulanciers après une bataille

perdue, — l'Évangile n’est pas pour les vaincus du monde, il est pour ceux qui doivent vaincre le monde! — non comme des employés de pompes funèbres, accomplissant des offices de mort, mais comme les témoins de la vie, comme les propagateurs de la Parole de Vie, comme les enrôlés de la grande bataille qui doit affranchir ce monde de l’obsession de la mort, et permettre au Prince de la Vie de rentrer en triomphateur dans son Royaume ; être, en un mot, les Volontaires du Royaume !... »

Comment le professeur Westphal appelle-t-il cette con-

ception de la piété? Il ne la nomme pas encore le « mes-

sianisme ; » mais, comme il sent bien qu’il est impossible de lui trouver une appellation en dehors du vocabulaire scripturaire, il la nomme «le Jéhovisme. » (1) Voilà qui est significatif ! L’auteur écrit : (Jéhovah n’a-t-il pas envoyé ses prophètes pour nous dire qu’il n’agrée qu’un seul hommage : celui qui établit l’unité de la vie dans la consécration à son service”? Et quand on voit nos milieux, soi-disant chrétiens, consacrer un Jour à la dévotion et six jours à la complicité avec le monde; quand on voit la distinction entre clergé et laïques permettre, la plupart du temps, aux laïques de rejeter sur le pasteur toutes les fonctions religieuses de la communauté, et au pasteur lui-même de résumer ces fonctions en quelques cultes et quelques charités, on se demande si c’est bien ici l’Église chrétienne, héritière du Jéhovisme prophétique... Si un Esaïe, un Jérémie chrétien pouvaient se lever parmi nous, que diraient ces hommes de l'Esprit en présence de l’immense

(1) Nous voilà loin de l'affirmation de Pécaut: «Ce que le Christ a dit, ce qu’il a fait, n’est pas la borne infranchissable du savoir moral et de l’action morale, car il a puisé lui-même à la source de la tradition hébraïque » (Le Christ et la conscience).

apostasie de l’Église relativement à la religion primitive, faite de moralité, de socialité et de piété, dont les prophètes disaient : elle sera faite de ces trois éléments, ou elle ne sera pas? Jésus, chef et fondateur de l'humanité jéhoviste, n'est n1 prêtre ni laïque, il est Roi. Dans son Royaume, il ne nous appelle à être ni prêtres ni laïques, mais sujets. Et comme l'établissement de son Royaume est un train de guerre, il veut que ses sujets soient des sentinelles de Jéhovah! »

Nous applaudissons de tout cœur à ces fortes paroles. Un retour formel et audacieux de l’Église à l’hébraïsme (1) est la condition nécessaire de la grande synthèse qui s’impose entre l’esprit moderne et la foi évangélique. Le retour au Jéhovisme, ou mieux encore au messianisine (puisque c'est conserver le « christianisme »), est la seule réponse possible à ces fermes critiques d’un libre esprit: «Le christianisme, religion toute de théorie, de métaphysique et d’au-delà, héritière de la philosophie grecque et des mythologies anciennes, greffée sur le judaïsme plutôt que sortie de lui, venue pour l’accomplir et le compléter en l’adaptant aux supériorités et aux faiblesses de l'esprit d'Occident, fit son originalité propre de répondre à des questions que esprit biblique n’avait jamais senti le besoin de poser. Or,

(1) Appelé aussi le réalisme scriplturaire (Cf. notre premier volume). Dans sa préface à la dogmatique de Martensen, Ducros écrit : «Si étrange que puisse nous paraïlre ce réalisme théologique, il est aujourd'hui la seule formule capable d'exprimer et de défendre la vérité chrétienne. Du Christianisme on peut dire qu'il ne sera pas, s'il ne devient toujours plus le réalisme divin de la création el de lPincarnation, et le réalisme humain de la solidarité. » Mais, hélas! ajoute le traducteur: « Le Christianisme, histoire et organisme vivant, produit sur nous la même impression de nouveauté et de surprise pénible qu'il produisait sur les Celse et les Porphyre, les représentants les plus illustres du paganisme ».

comme toutes ces questions s’étendaient sur le domaine de

l’inconnaissable et de l’invérifiable, un jour devait venir où le philosophe d'Occident, déchristianisé, ne pouvant plus ni croire à la réponse, ni cesser de se poser la question, se sentirait précipité dans un abîime de néant. Le judaïsme, au contraire, religion toute positiviste, toute de morale et d'action pratique et historique, n’ayant posé dans l’ordre théorique que des principes simples, et si conciliables avec tous les systèmes métaphysiques qu’ils les dominent tous; ayant posé dans l’ordre pratique un idéal individuel réalisable dans le présent, et un idéal universel à réaliser dans l’avenir ; le Judaïsme, ou pour mieux dire l’Hébraïsme, ne livrait en butin à l’esprit de doute que les formes du culte et la poésie de la légende, mais rien de ce qu’il y avait en lui de vital et d’essentiel, et pouvait, à travers toutes les transformations de la pensée, tantôt l'accompagner de front, et tantôt la précéder... C'est pour cela que le rôle de la Bible n’est pas épuisé. C’est aujourd’hui un livre inconnu; quand il cessera de l’être, on sera étonné de voir qu’après tout il n’existe pas encore de livre meilleur que celui-là pour instruire l’homme, pour lui apprendre ses droits et ses devoirs, pour faire de lui un être de vérité, de justice, de fraternité ; et qu'il n’y en a pas de meilleur, non plus, pour enseigner aux peuples qu'ils ont un idéal à atteindre, et une œuvre universelle à réaliser » (Darmsteter. — Les Prophètes d'Israël, p. 294, 386). Voilà comment s'exprime un libre penseur. À quand la profession de foi des libres croyants ?

PE LE PP PS RE D PO NS PRE RTE 7, | Fe ps t y LAN: : LEA ‘

FE AS - - . / v NX NE

Ovdeis Obvatar siretv KYPIOY IHSOYE € un ëv nveduart &yilw

(1 Cor .12/3).

Le grand miracle de l’histoire, c’est la naissance du peuple hébreu, surgissant au sein du paganisme universel comme un brin d'herbe verte qui germerait au milieu du feu. Le grand miracle du peuple hébreu, c’est l'apparition des prophètes, apparition sans analogue dans les annales de humanité, puisque ces hommes n’étaient nides devins, ni des prêtres, ni des sages, ni des philosophes, ni des savants, ni des magistrats, ni des gouverneurs, mais des prophètes hébreux. Enfin, le grand miracle du prophétisme, c’est la prédication d’une religion sans dogmes, sans rites, sans vie future au sens traditionnel du mot, la prédication du Royaume de Dieu, c’est-à-dire de la terre nouvelle où la justice habitera, la prédication du messianisme ou christianisme ; car, si les prophètes ont prêché le messianisme en annonçant le ‘Messie, ils ont prêché le christianisme en annonçant le Christ.

En d’autres termes, les prophètes sont des voyants, des inspirés, des géants de l'intuition spirituelle, qui ont annoncé au monde que le mal, ici-bas, n’était qu’une parenthèse, et que la création tout entière s’épanouirait, un

jour, dans la lumière. L’Éternel est la vie, il triomphera de la mort; Jéhovah est la sainteté, il triomphera de la souil-

lure. Et cela, non pas ailleurs, quelque part dans le firma-

ment étoilé, mais sur la terre; c’est sur notre globe que le Messie travaillera et remportera la victoire : il € germera du tronc d’Isaï. »

Cette vision du Royaume de Dieu les ravit à eux-mêmes,

les absorbe au point qu’ils ne semblent pas se poser le problème de la survivance personnelle, pas plus qu'ils ne se posent la question de l’origine du mal, pas plus qu’ils ne spéculent sur la manière dont le mal cessera. Dieu établira sa domination ici-bas, par le Messie, voilà leur foi. Dans le sentiment indéracinable de leur solidarité avec Jéhovah, qui est de toute éternité, et avec le Messie qui régnera éternellement, ils se sentent si parfaitement unis aux générations futures, ils sentent leur destinée individuelle si indissolublement liée aux destinées de notre race, qu'ils ne paraissent pas même se poser le problème de l’immor- talité personnelle. Ils ne l’ont pas niée, ils ne l’ont pas non plus explicitement affirmée; soulevés vers l’avenir par les lames de fond de la vie, ils étaient trop vivants pour songer à démontrer la survivance.

Pour nous, disciples des prophètes, éclairés par une première apparition du Messie sur notre globe, nous discer-

nons plus nettement la différence entre le siècle présent et

le siècle futur, et nous sommes presque tèntés de les opposer l’un à l’autre, en appelant terre le siècle présent, et ciel

le siècle à venir. Cela est légitime, à la condition que nous

conservions l’intuition fondamentale des prophètes, et que

le siècle futur soit, à nos veux, sur le même plan que le

siècle présent, c’est-à-dire que le ciel soit identifié avec notre terre transfigurée. Dès lors, vouloir le Royaume de

pdt nd: Hi OA à

Dieu, ce sera vouloir à la fois une société nouvelle et une terre nouvelle; à la fois un autre état social, et «la fin du monde ; » à la fois la pénétration des mœurs et des institutions par l'Évangile, el l'avènement de « la vie éternelle; » à la fois le Royaume et «le ciel. » Mais ce ciel ne sera point le Paradis du catholicisme, avec sa messe en musique in sæcula sæculorum, ce sera la cité «sans temple » où l’on «apportera la gloire et l'honneur des nations, » où il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses auront disparu » /Apocalypse 21/4). Kt voilà pourquoi nous avons écrit, plus haut, que le ciel actuel, celui de nos cantiques, n’est qu’un ciel provisoire.

Telle est l’espérance chrétienne (1), c’est-à-dire l’espérance messianique, c’est-à-dire l’espérance des prophètes. Telle est la substance même de la Révélation, et le but même de la Rédemption. Car, après tout, la vie est terriblement simple; elle se résume, pour chaque être humain tour à tour, dans cette brutale constatation : Me voilà! Je n’ai pas demandé à naître, et cependant, me voilà! Ou bien je suis le produit du hasard, ou bien je suis une pensée de l'Éternel ; mais, plus je regarde autour de moi, et plus je me persuade que ma foi en un Créateur ne peut s'appuyer sur ce qui

(1) Notre ouvrage est intitulé l Espérance, et non lEvidence chrétienne. A ceux qui nous demandent comment nous pouvons affirmer que le Royaume s’établira sur notre terre, puisque ce sera une terre nouvelle, nous pourrions répondre que le principe de l'unité des êtres et des choses ne réside pas dans la perpétuité des molécules qui les composent, Mais, nous préférons répondre : Ignoramus ! Nous ignorons (comme vous d’ailleurs), nous espérons. Au surplus, nous n'avons pas la prétention de défendre nos idées, comme si nous en étions l'auteur. Nous pensons les avoir trouvées dans la Bible ; mais si elles sont contraires à la révélation de Dieu dans le Messie Jésus, nous les abandonnerons, pourvu qu’on nous offre une hypothèse plus compréhensive et plus scripturaire que la nôtre.

est ; il faut donc qu’elle s’appuie sur ce qui sera: ce qui est, c’est la terre actuelle; ce qui sera, c’est la terre nouvelle ; ce qui est, c’est le Royaume des ténèbres; ce qui sera, c’est le Royaume de Dieu.Croire au Royaume dans l’avenir, c’est simplement croire à la Création dans le passé ; la création fut un germe dont le Royaume sera le fruit; quand ce fruit aura müri, nous comprendrons pourquoi Dieu a créé, mais alors seulement. Jusque-là, l’univers sera un rébus. Et il ne cesse de l’être, partiellement, que dans la mesure où nous saluons, dans le Christ Jésus, le Messie qui donne la victoire sur la douleur, le mal et la moit, qui cherche à s’incarner dans la société, et dont le retour triomphal marquera l’inauguration du siècle futur.

Voilà ce que le prophétisme a révélé au monde; c’est un idéal à contempler, c’est un programme à réaliser. Et c’est bien ainsi que le Messie, lui-même, comprit l’œuvre des prophètes ; c’est à cette clarté qu'il éclaira sa propre mission. Une rapide lecture des Évangiles suffirait à convaincre un enfant, que la notion du Royaume de Dieu format le centre des enseignements du Christ ; il va, de lieu en lieu, Cannon: cant la bonne nouvelle du Royaume ; » il exhorte ses disciples à «chercher premièrement le Royaume;» ceux qui prient doivent demander l’avènement du Royaume, avant même de demander le pain quotidien ou le pardon des péchés. «Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir, » répétait le Maître.

Alors, objectera-t-on, pourquoi ne pas se manifester, ouvertement, en sa qualité de réformateur social et de Messie ? Il ne suffit pas de répondre qu'un malentendu s'était créé entre le peuple et Jésus, celui-ci parlant d’une royauté spirituelle, et celui-là parlant d’une royauté matérielle; car le Seigneur aurail pu détruire un pareil malen-

tendu en huit jours, s’il avait jugé utile de dissiper le quiproquo. La vérité, c’est que la position du Nazaréen était beaucoup plus complexe; d’une part, en effet, les Juifs avaient parfaitement raison de saluer en lui un souverain prédestiné à dominer sur notre terre, et le Christ se serait annihilé lui-même, s’il avait détourné de sa personne un tel hommage; mais, d'autre part, les Juifs avaient parfaitement tort de chercher en lui un agitateur politique, un chef résolu à s'appuyer sur la force de l’ambition, de la richesse ou de l'épée. La difficulté, pour Jésus, était de favoriser le vrai messianisme en décourageant le faux; le vrai messianisme, c'était celui des prophètes ou l’Hébraïsme; le faux messianisme, c'était celui des pharisiens, ou le Judaïsme ; — le vrai messianisme, c'était la conquête progressive du monde par la sainteté, l'espérance, et le sacrifice; le faux messianisme, C'était la brusque transformation du monde par des catastrophes sociales et des cataclysmes apocalyptiques ; — le vrai messianisme, c'était l’'Évolution inspirée par l'Évangile du Royaume ; le faux messianisme, c’était la Révolution activée par le fanatisme dela Religion. Ainsi, le but était le même: transformer la terre ; mais Jésus voulait là transformer par son esprit, tandis que le peuple voulait la transformer par le dogme, le rite et le sabre.

Depuis lapparition du prophétisme dans le monde, il a toujours été en lutte avec telle ou telle religion organisée, car le prophétisme gravite autour de la conscience, el la religion gravite autour du prêtre. Successeur des Esaïe et des Jérémie, mais leur maître en même temps que leur disciple, Jésus devait, comme eux, et bien plus qu’eux, entrer en lutte avec le formalisme pieux de ses contemporains. Il représentait l'indépendance de l’amour, et ceux-ci représentaient l’esclavage de. légoïsme; or, l’égoisme, c’est le

ne 4.2 NE k CHAPITRE ONZIÈME

péché. Le Sauveur déclara la guerre au péché ; le vrai messianisme, en effet, ne comprend pas une réforme sociale sans un renouvellement moral (1); mais le faux messia-

nisme prêche une société réformée, sans exiger la régéné-

ration des cœurs. Au nom même de la terre nouvelle où la justice habitera, au nom même du Royaume de Dieu, Jésus dénonçait l'hypocrisie, la sensualité, l’orgueil, Pavarice, la cruauté des faux dévots et des faux messianistes ; au nom de l’Hébraïsme, il condamnait le Judaïsme; au nom même du socialisme des prophètes, il se constituait le champion d’un individualisme divin, celui du sanctuaire intérieur, et il revendiquait pour chaque homme tous ses droits, tous ses devoirs, toutes ses responsabilités. Cette prédication-là le conduisit au Calvaire.

Il comprit vite que sa mort était inévitable, il laccepta, il la choisit; il vit clairement que, pour établir le Royaume de Dieu sur une terre empoisonnée par le péché, il fallait que le Saint de Dieu se laissât tuer par le péché, en lui donnant l’occasion de suer tout son venin. Il périt done, sans tache, par lé péché et pour les pécheurs ; et son immolation volontaire mit en pleine lumière le secret de l'humanité

nouvelle : savoir, la solidarité avec les impurs consentie par

le pur, la solidarité avec la masse consentie par le Fils unique, la solidarité avec les coupables consentie par le Juste, le Messie, cette fleur mystérieuse dans laquelle venait s'épanouir tout le passé de notre race, et qui contenait en germe tout l’avenir du genre humain. Le faux messianisme faisait bon marché du mal moral, il prétendait passer du siècle présent au siècle futur dans l'éclat des fanfares, sous

(1) Antécédent, concomitant, où subséquent: mais pas nécessairement el uniqueiñent antécédent,

un arc de triomphe; et voici, le vrai messianisme élève, entre l’ère actuelle et l’ère future, non pas les trophées de la victoire, mais le maigre monument de la défaite, l’ignominieux pilori, le gibet expiatoire, la croix! Désormais, l'humanité saura quel est le chemin du salut; il faudra que les chariots du Progrès passent docilement devant cette borne milliaire, ou qu'ils s’enlisent. Dans leur marche vers l’âge d’or, il faudra désormais que les siècles successifs, en défilant au pied du bois maudit, courbent leurs étendards devant la forme pâle du roi crucifié ; il faudra qu’ils déchiffrent à Golgotha, dans la contemplation de l’amour pauvre et nu, mais vrai, trois fois vrai,et tout puissant par sa sainteté, le secret de l'avènement des temps nouveaux. L’humanité, aussi volage que désespérée, maintenant réconciliée avec Dieu et avec la vie par le Sauveur, saura désormais que le péché est au fond de toutes nos erreurs, de toutes nos souffrances, de toutes nos fautes, qu’il est le roc où se brisent toutes les réformes sociales qui prétendent l’igno-. rer, enfin que la voie qui mène au Royaume de Dieu, à la terre nouvelle où la justice habite, part de la Passion du Messie, et se déroule entre les croix où ses disciples offrent leur vie.

C’est là, d’ailleurs, ce que les prophètes avaient entrevu. L'un d’entre eux, dans une heure d’angoisse, avait dépeint le serviteur de l'Éternel sous les traits de l'Homme de douleur, il avait montré le Messie sous les apparences d’un agneau qu'on mène à l’abattoir, et l’horreur sublime de cette prédiction jetait comme un crêpe sur le trône éblouissant du Messie promis. Aussi Jésus, en se sacrifiant, n’eut-il pas l’impression qu’il renonçait à établir sur terre la royauté messianique ; il comprit, au contraire, qu’il en posait les indestructibles bases, et c’est à son Église qu’il

confia la mission de construire sur ces larges assises. Cohéritière, avec Jésus, de la pensée des prophètes, l’Église avait donc pour mandat de travailler à l’avènement du Royaume de Dieu dans le monde (1).

Les apôtres veulent ce que voulaient les prophètes. Les uns et les autres annoncent une humanité nouvelle; les prophètes la veulentau nom du Messie qui souffrira et qui règnera, les apôtres la veulent au nom du Messie qui a souffert et qui règnera. Si la vision des apôtres paraît moins: nette, pendant quelques années, cela est dû probablement au fait que leur éducation avait été celle de tous leurs compatriotes, c’est-à-dire moins inspirée par l’hébraiïsme des prophètes que par le judaïsme des scribes ; ils en avaient conservé une tendance innée à préconiser les solutions brusques ; c’est ainsi que les paroles du Messie sur son retour furent interprétées, pendant un temps, d’une manière peu conforme aux paraboles du Royaume, et au lent développement de l'humanité que celles-ci laissaient supposer (cf. notre premier volume). Néanmoins, les documents apostoliques, tels qu’ils sont, ne contiennent pas une doctrine du Royaume de Dieu qui soit contraire à celle des prophètes ; il semble même que leur foi au Royaume terrestre du Christ pouvait être d’autant plus ferme, que le Roi lui-même avait déjà paru, une première fois, sur la terre. D'ailleurs, ce qui contribue aussi à obscurcir pour nous le véritable horizon des apôtres, c’est que l’Église y est au. premier plan, et quand nouslisons ce mot dans leurs écrits,

(1) «Je me suis demandé, souvent, si ce que nous appelons le Christianisme élait bien dans les intentions de Jésus. Il me semble que son dessein a été bien moins de fonder dans le monde une nouvelle religion, que d'apporter au monde une vie nouvelle» (Léopold Monod. Le problème de l'autorité, p. 53). Ù

nous y rnettons naïvement, par association d’idées, tout ce que le terme recouvre aujourd’hui. Or, il n’y avait pas, alors, de vocable moins ecclésiastique (1). L'Église n’était pas encore une institution officielle, gardienne de dogmes immuables et de rites traditionnels, &’était une société, une assemblée comme le nom l'indique, l’ensemble des disciples de Jésus, la congrégation des messianistes authentiques, en qui revivait l’esprit des prophètes. L'Église, c'était le corps de Christ, elle poursuivait son œuvre, elle était l’exécutrice testamentaire de ses volontés, elle était le moyen dont le Royaume est la fin. De même que les pro-: phètes, passionnément attachés à Israël, aimaient en celui-ci l'instrument prédestiné de l'Éternel pour l'établissement du Royaume, de même les apôtres, passionnément consa-

(1) On ne peut donner trop de poids à cette affirmation. Tous les jours, de fervents amis de l'établissement ecclésiastique s'opposent au «Christianisme social» au nom du Christianisme de l'Église, Les évangiles, disent-ils, ne contiennent pas un plan d'organisation sociale. Mais

. contiennent-ils davantage un plan d'organisation ecclésiastique ? Bost écrit avec raison: « Jésus a-t-il fondé une académie, une école des pro-

phètes, une institution où un certain nombre d'initiés auraient le dépôt infaillible de sa pensée? A-t-il, du moins, couché par écrit la liste des principales doctrines qu'il désirait voir prêcher dans son Eglise? A

. défaut de cela, a-t-il écrit quelques pages, quelques lignes? Non, il n’a

rien fait de tout cela; je me trompe, il a enseigné à ses disciples une prière qu’ils nous ont même transmise sous deux formes sensiblement différentes, et il a institué deux cérémonies symboliques, le baptême et la sainte Cène, sans même préciser le sens qu'il y fallait attacher » (Le protestantisme libéral, p. 175). Personnellement, nous ne pouvons pas même admettre cette assimilation traditionnelle entre le baptême et la Cène: Les textes ne permettent pas d'affirmer que Jésus aurait institué un sacrement appelé le Baptème, au même titre qu'un sacrement appelé la Cène. Saint Paul n'aurait point parlé du Baptême comme il en a parlé (1 Cor. 1/14-17) s’il avait cru qu’il y avait équivalence entre l'adiministration du baptême et la célébration de la Cène. Et l’histoire de l’Église jusqu’à nos jours, montre bien que la théorie et la pratique du baptème ont toujours été moins fixées, dans la chrétienté, que la théorie et la pratique de la Cène.

crés à l’Église, ne la considéraient point comme un but en elle-même. Saint Paul va jusqu’à dire que le fond même de son Évangile, ce qui constitue l'originalité de son message, c’est la notion mystique de l'Église envisagée comme l’organe de la solidarité volontaire, de la coopération consciente et du mutualisme concerté, comme le germe de la société nouvelle où il n’y a plus de distinction entre les hommes et les peuples. En un mot, les apôtres, comme les prophètes, regardent vers l’avenir; ils se représentent la fin des âges comme un retour de Jésus-Christ ici-bas ; et l’auteur de l’Apocalypse, quand il veut décrire l’état définitif de l'humanité délivrée, nous montre la nouvelle Jérusalem descendant sur notre terre (1). |

Donc, si le Judaïsme révolutionnaire avait été une déviation du prophétisme grave et pacifique, le ministère du Messie et la fondation de l’Église furent un retour à l’hébraïsme. À cette époque-là, le christianisme était digne de ce nom ; il était vraiment le messianisme... On sait ce qu’il devint. Il fut défiguré jusqu’à devenir le catholicisme. On pourrait définir le catholicisme : la confusion du Royaume avec l’Église. Dès que l’empereur fut devenu chrétien, le christianisme devint impérial ; l'Église s’installa confortablement dans le monde, brüla les temples païens, et décréta qu’elle exerçait, ici-bas, l’autorité souveraine au nom du

(1) On nous adresse, parfois, l’objection suivante : € Vous n'ayez pas le droit de l’affirmer, car la première terre avait disparu. » A cela nous répondons : Et le premier ciel aussi. — « Je vis un ciel nouveau et une terre nouvelle, car le premier ciel et la première terre ont disparu. Et je vis la Cité sainte qui descendait du ciel, et j’entendis une voix qui disait : Dieu habitera avec les hommes. » Dans ce tableau symbolique, tout est calculé de manière à produire l'impression que la Cité descendra du ciel (nouveau) sur la terre (nouvelle). Et c’est ce que nous affirmons. d’un bout à l’autre de cet ouvrage.

Christ-Roi. Puis, elle brûla les livres héréliques. Puis, elle brûla les héréliques eux-mêmes, en clamant : «Je suis le Royaume de Dieu ; ce Royaume doit rester pur ; il faut donc l'expurger.» Et plus elle brülait, et plus elle justifiait ses büchers en répélant: «Cest moi que les prophètes ont annoncée, c’est moi que Jésus-Christ a fondée, hors de moi point de salut!» Et cet insupportable orgueil se compliquait d’une anarchie intellectuelle insupportable; l’expression « Royaume de Dieu, » une fois dépouillée de son sens biblique, devenait taillable ct corvéable à merci : tantôt, c'était l'établissement ecclésiastique extérieur à l’individu, tantôt, c'était {e règne de la grâce dans les cœurs, tantôt, c'était le paradis après la mort; et personne, dans la chrétienté, ne ramassait ton fouet de cordes, à Christ!

Enfin, Luther se dressa; il marcha droit au pape, et lui dit: Ton Église n’est pas l’Église vraie! Et alors, quelque chose croula. L'ancien moine venait d’arracher l’âme humaine au romanisme, et cela, au nom dela croix; il avait crié à l'humanité pécheresse : « Malheureuse, tu cherches le pardon ! Eh bien! il faut le recevoir gratis de Dieu, ou l'acheter comptant du prêtre. Jésus-Christ offre son sang pour toi, et le pape réclame ton or pour soi, il faut choisir. » Et l'humanité, éblouic, sortit avec fracas de la boutique romaine, pour se diriger vers les purs horizons de la Palestine.

Cependant, Pœuvre de la Réformation n'était pas achevée. Eu effet, nous avons défini le catholicisme : la confusion du Royaume de Dieu avec l'Église. Or, Luther ne partit point en guerre contre celte notion-là. Assurément, il nia que l’Église papale fût véritablement le Royaume de Dieu, et cela, parce qu’elle n’était pas l'Église évangélique ; mais le fond de sa pensée était celui-ci: une Église réellement

330 CIHAPITRE ONZIÈME

évangélique s’identifierait avec le Royaume de Dieu. Or, si la confusion du Royaume de Dieu avec l’Église est la caractéristique même du catholicisme, tous les protestants qui commettent celte confusion restent catholiques, ou redeviennent catholiques, par là-mêime.

Rappelons, une fois de plus, le but poursuivi par le Mes-

: sie. Siles injustes souffrances du Sauveur constituaient, à

elles seules; toute la substance du plan rédempteur, pour-

quoi cet inéffable martyr n’a-t-il pas été consommé sur un |

autel solitaire, au séjour de la lumière éternelle, et devant les armées célestes en extase? Et s’il devait, malgré tout, périr expressément par la main des pécheurs, pourquoi tant de siècles de violence avant son apparition ? Caïn savait frapper ; le Sauveur n’aurait-il pu tomber sous ses coups? Et quand le Messie parut enfin, pourquoi ne fut-il pas l’une des premières victimes dans le massacre des innocents? Pourquoi vécut-il plus de trente années ? Durant son minisère; que signifie le double courant de son enseignement, l’un qui coule à pleins bords, dès le début, l’autre qui roule en cachette un mince filet d’eau? L'un, qui est la prédication du Royaume de Dieu, hardie, publique, persévérante, continuée à Jérusalein jusqu’à la veille de la Passion; l’autre, qui est la prédiction du supplice, secrète et dévoilée peu à peu aux seuls disciples consternés? A toutes ces questions la réponse est facile, et nous la lisons sur la croix ellemême : Celui-ci est le Roi. Devant cet écriteau révélateur, acceptons le commentaire inspiré du malfaiteur qui s’écria: . (Seigneur, souviens-toi de moi, quand tu viendras en ton règne ! » Haussons notre théolog'e au niveau de cette foi sublime, et, dans la victime du Calvaire, sachons saluer l'héritier du messianisme prophétique, le héraut de la terre nouvelle. Dès lors, tout s'explique. Jésus a livré sa vie, sans

bits HT PRS

doute, mais pour établir, par sa mort, la terrestre domination du Père céleste,

Il convient d’insister sur ces distinctions si nécessaires, mais si fréquemment passées sous silence. Il faut nous pénétrer de cette idée, que l’image d’une croix ne suffit pas à symboliser la pensée du Rédempteur pour le salut du monde ; il y faut, encore, une couronne. La croix et la couronne sont les deux pôles de l'Évangile complet ; et s’il est vrai d'affirmer qu’un messie sans la croix ne serait plus le Sauveur, il est également vrai d'affirmer qu’un sauveur sans la couronne ne serait plus le Messie. Avec la croix seule, nous conserverions Jésus ; avec la couronne seule, nous conserverions le Christ; mais il nous faut la croix et la couronne pour posséder Jésus-Christ,

Luther a remis en luinière le Crucifié (et voilà pourquoi nous l’aimons et le vénérons), mais il n’a pas replacé dans la même clarté le Roi. Or, l’Église catholique avait doublement erré: elle ne possédait, ni le vrai Jésus victime, ni le vrai Messie ; et si elle en était venue à supprimer l’efficace du sacrifice rédempteur, c’est précisément parce qu’elle. avait commencé par travestir la notion scripturaire de la royauté messianique. En effet, identifiant le Royaume de Dieu avec l'établissement papal, elle devait en arriver, logiquement, à faire dépendre le pardon des péchés de la soumission aux lois de l’empire ecclésiastique, lois qui incarnaient la volonté même de l'Éternel, dans l'hypothèse romaine. En attaquant la doctrine des indulgences et du salut par les bonnes œuvres, Luther n’a donc pas frappé l’arbre du papisme à la racine ; sans doute, en proclamant la gratuilé du salut, il a brisé la maitresse branche du romanisme ; cependant, pour abattre le tronc lui-même, il aurait fallu dénoncer l'erreur centrale, le mensonge radical du catho:

licisme, savoir l'identification du Royaume avec l'Église. Comme nous l’écrivions plus haut, Luther à cru formuler toute la vérité évangélique, en déclarant que l’Église catho- Jique n’était pas le Royaume, parce qu’elle était infidèle; mais il aurait fallu, pour être d'accord avec les prophètes et les apôtres, déclarer qu’une Église fidèle, elle-même, n'était point et ne pouvait pas êlre le Royaume, et qu'aucune Église ne le sera jamais. ner

Est-ce que la loi de Moïse, disait saint Paul, était autre chose, malgré son autorité divine, qu’un pédagogue chargé de conduire les hommes à l'Évangile? De même, l’Église joue le rôle d’un pédagogue chargé de conduire le genre humain au Royaume. Aujourd’hui, nous serions surpris de rencontrer un chrétien qui mettrait la loi de Moïse au même rang que l'Évangile; demain, l’on sera tout aussi étonné ‘de rencontrer un chrétien qui idéntifie l’Église avec le Royaume. Avec le coup d’œil du génie, Luther a opéré la dissocialion entre Moïse et Jésus ; mais il n’a pas achevé son œuvre, il n’a pas distingué entre l’établissement ecclésiastique et la Terre nouvelle où la justice habitera. C’est pourquoi, nous résumerons en ces mots l’œuvre incomplète, bien qu’admirable, des Réformateurs :

Ils ont soulevé l'individu contre le papisme au nom de la croix, mais ils n'ont pas soumis l'individu à la Sociélé au nom du Royaume.

En d’autres termes, et pour éviter de funesles confusions d'idées entre la Société (c’est-à-dire l'humanité), et l’État (c’est-à-dire le gouvernement):

Les Réformateurs ont déraciné l'âme humaine de la fausse Église pour la transplanter dans la vraie Église, mais avec l’intention expresse de reprendre, pour leur compte, et de réaliser intégralement le programme du roma-

nisme, à savoir : préparer les êlres humains pour le Paradis,

Ou encore :

Ce que les Réformateurs ont voulu apporter. au monde, c’est Le vrai moyen d'aller au ciel, et non la vraie manière d'établir ici-bas le Royaume de Dieu (1).

En cela, ils sont restés fidèles à l’idéal ecclésiastique de la chrétienté dégénérée, elle-même infidèle à l'idéal messianique des prophètes et des apôtres, et de Jésus-Christ, notre Roi-Sauveur. Qu'est-ce à dire, sinon que le messianisme attend encore un libérateur? Déjà, le judaïsme révolutionpaire, apocalyptique, et pharisien lui avait infligé un premier échec, pendant les siècles qui précédèrent la. venue du Christ; et Jésus, le restaurateur de l’hébraïsme authentique (2), s’élait usé jusqu’à la mort, en luttant pour

(1) Voilà pourquoi notre état social est tel, que les Asiatiques nous font rougir quand ils essayent de le juger, Un Hindou écrit, à l'adresse des Européens : «Il m'a fallu du temps pour arriver à comprendre la possibililé de ces énormilés de richesses ou de misères qui se coudoient sur vos places publiques, jusqu'au sein de vos fêles dites populaires. Gom- . mentexprimer mon étonnement douloureux à chaque pas en avant dans cette civilisation, de loin si brillante, mais enfer en réalité? Dès la vie fœtale, c’est pour les uns les privations, le travail forcé à perpétuité, pour les autres toutes/les facilités, et quelque chose qu'il serait dérisoire d'appeler la lutte pour la vie, car tout choc sera amorti par les soins d'une famille en exlase. 11 s'est trouvé des gens assez dénués de réflexion, pour affirmer que Dieu l’a voulu ainsi. Ge Dieu, que vous avez fait à votre image, serait hideux s’il avait voulu ces choses horribles » (La Civilisæion et le Christianisme). Un fils du roi du Cambodge, après avoir visité l'Exposition universelle de 49900, s’écriait: « Sous la magnificence de ce triomphe, je vois l'effort. Et c’est cette vision qui me poursuit, C’est elle que j'emporterai comme le plus vivant souvenir de votre civilisation supirieure : vos énormes ateliers, vos faubourgs d'ouvriers . et de pauvres, toute votre misère...»

(2) Que l’on nous comprenne bien; nous ne voyons pas en Jésus un simple restaurateur du passé ; il faut abandonner le point de vue de la théologie traditionnelle, qui représente la Rédemption comme un retour à l’état adamique; le Libérateur n’a pas été une espèce de Viollet-le-Duc travaillant, en archéologueà, la reconstitution d'un monument préhisto-

le messianisme de l’amour contre Ice judaïsme de la haine. Mais l’hébraïsme avait été englouti à nouveau, et

cette fois par le catholicisme, c’est-à-dire par l’infiltration

païenne dans le christianisme déchristianisé, dans le messianisme démessianisé, À deux reprises, par conséquent, la pierre tombale d’une religion organisée s’est abattue, pour l’écraser, sur le germe vivant du messianisme;

et celui-ci, après avoir été étouffé par le judaïsme, a failli

être broyé par le catholicisme. En ces deux occurrences, le danger couru par le messianisme a été d'autant plus sérieux que les forces adverses prétendaient davantage lui ressemblér : le judaïsme pouvait se vanter, spécieusement, d’être l'héritier légitime de l’hébraïsme, et le catholicisme clamait bien haut sa foi profonde au Royaume de Dieu, tout en l'identifiant avec l’Église romaine. Le protestantisme a élé un vigoureux effort pour briser la funeste domination du papisme ; mais la Réformation n’a pas été assez‘loin; elle n’a pas su renier etrejeter, pour elle-même, toute espèce de confusion entre l'Église, quelle qu’elle soit, et le Royaume;

et, par conséquent, elle n’a pu complètement débloquer le

fleuve du messianisme, emprisonné dans les glaces de l’ecclésiasticisme.

Eh bien! le messianisme authentique essaye d'échapper à cette geôle, il aspire à se dégager du christianisme contemporain, catholique ou protestant, puisque ce christia-

rique. En disant que Jésus a été le restaurateur de l’hébraisme, c’est vers l'avenir et non vers le passé que nous dirigeons la pensée, car l'hébraïsme était la vision de la Terre nouvelle constituée par le Messie. En reprenant les affirmations des prophètes, Jésus les fait passer comme autant de rayons à travers la chaude atmosphère de sa propre personnalilé, il les colore de sa lumière, et les renvoie sur le monde chargés

d’une clarté nouvelle et d’une vie renouvelée, doués désormais d’une

puissance irrésislible d'expansion illimitée.

nisme est infidèle à son étymologie. De là, le malaise de la chrétienté, travaillée par des courants souterrains; de là, la crise du christianisme. Il y a eu, dans le passé, une crise du judaisme et une crise du catholicisme; il v a, maintenant, une crise du christianisme. Célait inévitable. Jusqu'à la fin du monde, toute religion qui prétend puiser

aux sources bibliques devra, peu à peu, reculer devant.

le messianisme, dans la mesure où elle n'aura pas su

. trouver dans l’Écriture la doctrine du Royaume de Dieu, dans la mesure où elle ne sera pas manifestement consti-.

tuée en vue de la Terre nouvelle où la justice habitera. Le judaisme était révolutionnaire et apocalyptique; le messianisme est pacifique et évolutionniste... le judaïsme a sauté. Le romanisme élait clérical et autoritaire ; le messianisme est laïque et libéral... le catholicisme a sauté. Le christianisme contemporain est religieux et bourgeois; le messianisme est moral et populaire... le christianisme contemporain sautera.

Parler ainsi, ce n’est pas formuler un paradoxe intolérable ; c'est porter de l’eau à la rivière. Nous en appelons aux témoignages que nous avons accumulés dans le présent volume. Partout éclatent les protestations sacrées, les saintes colères du messianisme ressuscité contre le christianisme usurpateur qui s'était affublé de son propre nom. Ce christianisme-là, naturellement, résistera tant bien que mal à la poussée de la sève prophétique ; il résistera comme le judaïsme à l’hébraïsme, comme le catholicisme au pro-

testantisme. Mais il résistera pour s’effondrer. En attendant,

l'heure est venue de parler clair et de se compter sur un programme précis. Admettons-nous, oui ou non, que l'Église du Messie a pour mission d'établir le Royaume de Dieu sur la terre? Si nous ne l’admettons pas, disons-

Re "77.

le (1); pas de périphrases et pas de phrases, surlout religieuses; pas d’émouvantes prosopopées au Progrès chrélien, à la Civilisation évangélique, au Christianisme social des distributeurs d'aumônes, La vérilé, c'est que notre unique but est de soulager la misère, de génération en généralion, en attendant l'heure bénie où le monde éclatera, comme une chaudière, pour envoyer dans le ciel tous les malheureux qui ne lomberont pas dans un enfer éternel. Voilà ce que d’aucuns s'efforcent de croire, voilà leur philosophie de l’hisloire. Soit. IL faut le proclamer neltement, et se ranger sans hésitation sous la bannière du christianisme traditionnel, catholique ou semi-catholique.

Mais si nous admettons (2), au contraire, que l’Église du Messie a pour mission d’élablir le Royaume de Dieu icibas, alors nous avons une {out autre conception de la vie et du devoir, Sans doute, il ne s’agit pas d'affirmer que les hommes, à force de progrès industriels, de découvertes scientifiques, de dispositions législatives, et de sociétés d’évangélisation, parviendront à supprimer ici-bas, radicalement, l'erreur, la souffrance, le péché, la mort, Mais s'ils ne peuvent pas faire descendre le ciel sur la terre, (car

(1) Ayons, alors, le courage de notre conservatisme, c'est-à-dire donnons des armes contre l'Évangile au jacobinisme révolutionnaire, et prouvons la vérité de ces affirmalions de Rousseau : «Rien n’est plus contraire que le Christianisme à l'esprit social ; une société de vrais chréliens ne serait plus une société d'hommes, Car la patrie du chrétien n’est pas de ce monde.» Cilé par Taine (Origines de la France contemporaine, H-73),

(2) Nous refuser à l'admetlre, ce serait nous montrer moins clairvoyants que des hommes du dehors, tels que Spuller qui écrit, dans un volume sur Lamennais: « L'Imitation, comme le chrislianisme du. moyen âge, ne s'occupe que de l'individu. L'Évangile, au contraire, pousse à l’action, et dispose les hommes à concourir à une œuvre commune, qui n’est autre que ‘a transformation de la société ou, selon le langage évangélique, l'établissement du Royaume de Dieu. Il ÿ à un monde entre les deux esprits » (p. 318).

NU, OPA

" L > ; ; Ù £ de 4 L - SLA : à a NET EC PO EN NE AUS TU. = art RNENTe

ceci scra l'œuvre du Messie au dernier jour), ils peuvent rapprocher la terre du ciel, et préparer, sans métaphore, le relour du Seigneur. S'ils ne peuvent pas fonder la ferre nouvelle où la justice habitera, ils peuvent organiser la société nouvelle d’où l’on bannira Pinjustice. En d’autres termes, le plus sûr moyen de hâter l’établissement du Royaume de Dieu sur notre globe, ce n’est pas de condamner celui-ci aux flammes, c’est de travailler avec audace à l'avènement de ce Royaume ici-bas, d’v travailler « de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre force, et de toute notre pensée, » au nom du Dieu qui est Lumière, dans la communion du Fils de l’homme, et par la vertu de l'Esprit saint, Car, en définitive, le plus court chemin de la terre actuelle (œuvre du péché), à la terre future (œuvre du Libérateur), passe par une société nouvelle (œuvre de l'homme), reconstruite sur les bases adamantines de la Justice.

En présence de la conception biblique du monde, et du programme des prophètes, et de l’idéal messianique dans sa glorieuse et redoutable simplicité, nous nous demandons quel est, aujourd’hui, le groupe d'hommes qui veut, délibérément, quelque chose d’approchant. Les chrétiens? Hélas! leur philosophie de l’histoire ressemble, étrangement, à celle que formulait naguère un incrédule, en ces termes : : « Le progrès est indéfini, et le bonheur général que nous rêvons tous est un but idéal, dont humanité ira toujours en se rapprochant, jusqu’au jour où elle disparaîtra ellemême par le fait de l'extinction du soleil, mais qu’elle n’atteindra jamais complètement » (A. Naquet. — Cf. Brissac : Pour et contre le collectivisme). Ge navrant tableau n'était pas destiné à combattre les chrétiens, car ceux-ci répéteraient volontiers, en termes presque identiques : « Le

300 CUAPITRE ONZIÈME

bonheur général, ici-bas, est un but idéal que l’huma-

nité n’atleindra jamais complètement, jusqu’au jour où la destruction de notre monde ouvrira l’ère de la félicité spirituelle dans les régions célestes » (1). L'écrivain pessimiste que nous citons, n’attaquait donc point les chrétiens; il critiquait, en réalité, certains socialistes, et plus spécialement, les collectivisies, coupables d'espérance exagérée en ce qui regarde la destinée humaine. Or, la Bible en main, nous sommes obligé d'affirmer que, sur ce point-là, les chrétiens et les incrédules ont tort, tandis que les socialistes et les prophètes ont raison. ;

Et c’est pourquoi, nous nous adressons, en terminant, à tous ceux qui observent les signes des temps, à tous ceux qui étudient le socialisme autre part que dans les manuels de l’économie politique bourgeoise, ou dans les colonnes des journaux religieux ; nous en appelons à ceux qui vont aux sources, qui étouffent sous la carapace de nos préjugés, et qui cherchent d’instinct la compagnie intellectuelle et morale de leurs adversaires; nous en appelons aux chrétiens qui souffrent jusqu'aux larmes, jusqu’au doute parfois, jusqu’à la colère même, de l’état du monde en général ‘et de l’Europe en particulier (2), et nous leur disons: La main sur la conscience, où sont aujourd’hui les enthou-

(1) Malgré les apparences, le stoicisme est, lui aussi, une doctrine de désespoir. « Qu’'importent l’histoire et la nalure ? Inutile d’y rechercher la justice. L'essentiel, c'est qu'elle règne dans mon âme. » De même, un certain christianisme s'écrie: « Qu'importe la banqueroute universelle dans le monde présent ? Le ciel nous consolera de la terre. » La doctrine du Royaume s'inscrit en faux contre ces découragements, si nobles soient-ils.

(2) Le professeur Huxley a dit : « Si nous n’avons l'espoir d'une amé-

lioration réelle dans la condition de la plus grande partie de la famille humaine, si vraiment l'accroissement des connaissances ne doit pas diminuer l'étendue et l'intensité de la misère et de la dégradation phy-

siastes, les voyants, où sont les intrépides qui marchent en silence à la conquête préméditée de l’avenir?..….. Vous le savez.

Eh bien! quand nous voyons, d’un côlé celte fougue, cette coalition, cette fureur d’espoir, cette ivresse de haine ou de compassion, cette froide et sublime résolution de transformer la terre ou de périr — et quand nous voyons, d'un autre côté, cette langueur, cette médiocrité, cette lâche renonciation à l’hégémonie morale, à l'influence économique et sociale, cette impuissance d’agir que l’on justifie au nom de la piété, au nom d’une conception de l’existence qui identifie la vraie vie avec la préparation à la mort (1), alors notre premier mouvement est de nous jeter parmi ceux qui veulent et qui luttent, car nous reconnaissons en eux les héritiers inconscients des prophètes, les porteurs aveugles d’un messianisme lumineux. Mais sou-

sique et morale... alors, je n’hésile pas à dire que je saluerais, comme la seule fin désirable, la venue de quelque comète amie qui balaierait tout » (Bulletin de l'Union pour l'Action morale. 4° juin 1909).

(1) 11 manque un trait à ce tableau de la chrétienté contemporaine, c’est son orgueil froid, sa sévérité sans entrailles à l’égard du « monde » (Nous décrivons la chrétienté, et non les quelques vrais chrétiens qui S'y trouvent dispersés). Un maitre a écrit: « La science chrétienne doit s'appliquer à ne jamais repousser l’humanité, fille de Prométhée. Envers elle, il faut condescendre d’abord aux égards de la charité et du respect, La plupart de ceux qui subissent l'influence de cette humanité aveuglée, sont des victimes que tourmente en grand nombre le besoin de la rédemption. Depuis longtemps ils l’auraient acceptée, si on la leur avait annoncée dans le langage qu'ils entendent; mais on leur a présenté un christianisme dur, inhumain, insensible à tous les intérêts de la civilisation, alors qu'au contraire il veut les servir et les glorifier. Etensuite, l’orthodoxie et le piétisme ont reproché à nos contemporains l’impiété, la légèreté, la vanilé, comme un crime intentionnel ! Nous confessons que notre ancienne théologie, tout autant que lPécole piétisle, a provoqué l'esprit de révolle en ne préchant que la Grâce, et en oubliant que la nature et la création doivent être son milieu et ses moyens d'action » Martensen (Morale, Introduction 5).

Page 1