‹ L'espérance chrétienneChapitre 42 sur 52 · CHAPITRE DOUZIÈME OBJECTIONS ET RÉPONSES · texte numérisé non relu

CHAPITRE DOUZIÈME OBJECTIONS ET RÉPONSES

“Husis 0: voëv Xptotoo Eyomuey

(1 Cor. 2/16).

La doctrine du Royaume de Dieu, telle que nous la présentons, soulève bien des questions. On peut sc demander, avec appréhension, si elle ne diminue pas la valeur de lPindividu et de la régénéralion personnelle, le rôle de la Passion rédemptrice, la mission propre de l’Église; on peut se demander, avec inquiétude, si la doctrine du Royaume n’aboutit pas à un double conflit avec l’ordre social et avec le christianisme, et l’on peut s’indigner avec bonne foi de tant de critiques dirigées contre un passé qui, malgré ses erreurs et ses fautes, s’est pourtant réclamé avec sincérité de Jésus-Christ. Nous comprenons parfaitement ces objections ; et si nous pensions que l'orientation messianique du christianisme devait affaiblir, chez les chrétiens, le souci tenace de la vie spirituelle, l’ardente préoccupalion de la sainteté individuelle, nous serions épouvanté de notre œuvre. Mais ces dangers, et d’autres moins graves, peuvent être évités, et c’est ce que nous allons montrer, en dissipant quelques malentendus. D'ailleurs, nous ne prétendons pas défendre, sur tous les points, la forme que nous avons donnée à nos idées, car nous avons été obligé de renoncer à l'emploi des demi-teintes, et les couleurs sont crues:

HU

is "is 0, À. re j. M

DC UE D de ee art he NL FE DR PPAITN re Ci, de ot ed dre Ne ANS D CS Déc 61e ne dde

£ PPT

quand il s’agit de rompre avec la tradition, il faut parler clair et ferme, frapper des formules précises qui puissent provoquer l’adhésion ou la discussion. Mais il reste vrai que nous nous approprions la belle pensée de Vinet: «Je me reprocherais presque autant de manquer à une vieille chose, qu’à un vieil homme » /Liberté religicuse), et l’on se méprendrait étrangement sur nos intentions, si. l’on cher- chait dans ces pages autre chose qu’un fervent amour pour la cause trois fois sacrée du Messie, plus précieux à tous les vrais chrétiens, depuis deux mille ans, que leur fortune, leur famille ou leur vie. Cela posé, énumérons les objeclions principales qu’on nous adresse.

A. — Votre doctrine est fausse.

Soit. Mais pourquoi? L’affirmation ne suffit point ; il ne suffit pas de répéter, et de répéter encore, que le christianisme est la religion du salut individuel, et que le christianisme se résume en trois points: perdition éternelle de tout homme, par droit de naissance — expiation du péché collectif de la race par le sang du Fils de Dieu, mais expiation applicable aux seuls individus qui acceptent l’explication orthodoxe du fait — survivance de quelques élus dans le Paradis, la terre étant détruite et l’enfer allumé.

Au fond, l’objection que nous examinons consiste à dire, si l’on est catholique : Le Christianisme catholique est le bon, pas de Réforme! — ou bien, si l’on est protestant: Le Christianisme protestant est le bon, pas de réforme de la Réforme ! |

À l’objection ainsi formulée, nous n’avons rien à répondre ; la réponse ne serait pas comprise. D'ailleurs, elle est clamée, elle est rugie par toutes les voix de la nature et de l’histoire ; ceux qui ne les écoutent point, n’entendraient pas notre faible organe. Bornons-nous à répéter, apres

Vinet : «Il faudrait revoir notre théologie. Le Christianisme n’est, ni exclusivement, ni par excellence, celui qu’on nous prêche depuis vingt-cinq années ; je crois cette formule impuissante et usée à l’égard des masses ; c’est un réchauffé très refroidi du XVI: siècle. Ce qui élait original du temps de Luther, ne l’est plus aujourd’hui. Nous parlons au siècle une langue morte; mais la nouvelle forme de l'ancienne

et éternelle vérité se prépare dans les esprits » [Lettres,

29 août 1846). - | Mais il y a des criliques moins superficielles. Si l’on (1) descend dans les détails, si l’on nous rappelle que Jésus-

(1) Nous devrions ciler nos sourc:s : mais ce serait entrer dans les

polémiques du jour. Qu'on parcoure nos feuilles religieuses de langue : française, pendant l'année 1990, et Pon y trouvera, explicitement ou.

implicilement, presque toutes les objections que nous allons examiner ; d’autres ont élé émises dans des leltres personnelles, ou des enlreliens particuliers. Nous signalons la collection du Christianisme au XLXe siècle, de l'Église Libre, de la Vie Nouvelle, du Témoignage, comme aussi de plusieurs journaux régionaux ou suiss”s. Voici les tilres de quelques arlicles à consuller sur les questions soulevées par 16 messianisme. Nous les mentionnons à peu près dans leur ordre d'apparilion, les dates nous manquent: « L'œuvre du pasteur (Gh.), Le mouvement solidariste (Ch.), Inauguration de la Solidarité de Rouen (Ch.), Morale et Évangile (Ch.), Dans le Nord: Visite à une œuvre de mission chrétienne-sociale (Tém.), Évangile et questions sociales (Le Lien), Solidarités el Commission d'action morale {Gh.), Notre programme (Ch.), Un christianisme social (Gh.), La réforme de la Réforme (V. N.), La réforme de la Réforme (Gh.), Le christianisme social à Genève (V. N.), Un grand mouvement (Chrétien belge), La réforme de La Réforme (V. N.), Activité chrétienne et sociale (Ch.), Un nouveau spectre (V. N.), Le pot de conjitures (Ch.), Le christianisme social & Paris (V. N.), Que ferait Jésus ? (Écho de la Vérité), Notre frère le corps (Gh.), L'Évangile du Royaume {Semaine religieuse de Genève), L'attitude sociale et politique de Jésus (V. N.), Quelques malentendus (Ch.), Le christianisme social (V. N.), L'Évangile du Royaume (Signal), Si j'étais laique (Huguenot du S. 0.) Lettre de Ch. Blumhardt à ses amis (V. N.), L'Évangile du Royaume (Semeur vaudois), Le christianisine social (E. L.), Un recueil de passages

bibliques (L'Église nationale de Neuchâtel), Solidaristes et Solidarités

(L'Église chrétienne), Christianisme intégral (E. L.), Étonrements (Gh.), En 41901 : Justification, sanctification el christiinisme social

. act Re SL F \ 4 VF 0 4 Cr : ? Cr PI n L * 6 ? nl » en Li a LS . Li ne £a. Éd pd: 2

Christ n’a pas combattu l’esclavage ou le césarisme, qu'il a refusé de prendre parti entre deux frères qui se disputaient un héritage, que Jésus a prédit qu'il y aurait toujours des pauvres, et que son Royaume n’était pas de ce monde, etc., nous répondrons :

1° Les deux derniers textes invoqués ne signifient pas ce qu'on leur impute. Jésus a dit: «Vous avez des pauvres, » en s'adressant aux quelques hommes qui l’entouraient. Il n'a pas dit que son Rovaume ne s’établirait pas dans le monde, mais bien qu'il s’y établirait sans faire appel à l'esprit du monde (cf. p. 34).

29 Il est vrai que Jésus n’a pas voulu prendre parti dans une querelle domestique. Est-ce que cela prouve que les chrétiens, à tout jamais, devrontse désintéresser de répartir justement les biens de la terre? Alors, ils devraient se désintéresser de l’évangélisation, parce que Jésus, un jour, a interdit aux apôtres d'annoncer la bonne nouvelle aux païens (1). Ils devraient se désintéresser de l’antialcoolisme,

(Liberté chrétienne), Évangile ow messianisme (Revue de théologie}, etc.

Personnellement, nous avons exposé ou défendu notre point de vue dans les articles suivants: Un autre programme (V.N.), Christianisme tout court? (Ch.), « Religion nouvelle » (E. L.), La réforme de la Reforme (V. N.), La réponse claire (E. L.), A propos de confitures (V. N.), Christianisme intégral (Hug. du $. 0.), Reconnaissance (Gh.), Le christianisme social (Signal), Excès et défaut d'individualisme (Semeur vaudois), Le Christt du Judéo-christianisme (Réveil d'Israël), La réforme de la Réforme (Protestant de Normandie). En 1901 : Observations sur le Christianisme social (Liberlé chrétienne), Évangile et messianisiné (Revue de théologie), Quelques explications (Revue chrélienne), elc. Cf. aussi, nos articles réguliers dans l’Avant-Garde.

L'Avant-Garde (paraissant tous les deux mois à Orthez, rédacteur : Jean Roth) est une mine inépuisable"de renseignements sur les aspirations et les malaises des « chrétiens sociaux, » sur la nouvelle évangélisalion, et sur les rapports entre le christianisme et le socialisme.

(4) Pour expliquer les différences entre la dogmatique élaborée des apôtres et la dogmatique élémentaire du Maitre, on allègue journelle-

parce qu’on disait de Jésus : «Cest un buveur!» Ils devraient se désintéresser de la question des mœurs, parce que Jésus a dit à la femme adultère : (Je ne te condamne pas. » Ils devraient se désintéresser de la famille, parce que Jésus a dit : «Qui est ma mère et qui sont mes frères?»

Transformer l'Évangile, le livre de la spontanéité par excellence, en un code rigide où chaque parole du Christ aurait la valeur d’un texte de loi, quelle méconnaissance de la vie et de l'Esprit ! À ce compte-là, aucun Lapon ne pourrait devenir un chrétien complet, car le Maitre a dit: « Considérez les lis des champs, » et ces fleurs-là ne poussent pas dans les banquises.

Et puis, ceux-là même qui s'opposent au christianisme «social» parce que Jésus a refusé de partager un héritage, n’insistent jamais sur des textes, autrement nombreux et précis, qui démolissent le régime capitaliste actuel. Par. exemple : «Si quelqu'un veut prendre ta tunique, laisse-lui encore ton manteau... Aimez vos ennemis... Ne vous amassez pas des trésors sur la terre... Quand tu donnes un festin, invite des pauvres, des boiteux, desaveugles... Quiconque aura quitté ses terres ou ses maisons, à cause de mon nom, héritera la vie éternelle... Ne vous faites pas appeler directeurs... Toutes les fois que vous n’avez pas donné à manger ou donné à boire, toutes les fois que vous n'avez pas recueilli l'étranger ou vêtu l’indigent, toutes les

ment la différence des temps. Pourquoi le même argument ne serait-il pas valable sur d’aulres points? Si Jésus, par exemple, ne s’adressait qu'aux Juifs, il y avait là une nécessité momentanée ; cette concenration, cette activité intensive sur un point déterminé, étaient la con: dition du Royaume universel. De même, on pourrait dire que Jésus, afin de créer en Israël les dispositions qui devaient préparer l’universalité de son Royaume, évila souvent de se plier aux idées messianiques de la foule, en refusant d'intervenir dans les affaires civiles, /

fois que vous n’avez pas visité le malade et le prisonnier, c'est à moi, maudits, que vous ne l'avez pas fait! »

30 Il n’y a pas là une attaque précise, formulée en termes techniques, du régime économique auquel était soumis empire romain, mais tout le monde comprend que ces paroles de Jésus constituent un formidable réquisitoire contre toute espèce de société, passée, présente ou future, dont la base est la lutte pour la vie et non la coopération pour la vie. Aussi, sommes-nous médiocrement ému par le fait que Jésus n’a pas expressément attaqué le césarisme ou l'esclavage. Il s’est borné à déposer une cartouche de dynamite sous l’ancien monde, c'était quelque chose. Notre rôle, à nous, est de veiller à ce que la mèche brûle jusqu’au bout. Jésus ne vivait pas au sein d’une civilisation dite chrétienne ; la civilisation païenne qui l’entourait était conforme aux principes du paganisme, et quant à la civilisation juive, elle a encouru la condamnation du Messie dans la mesure où 1l s’est efforcé de ramener le judaïsme rituel à l’hébraiïsme social des prophètes (1). Pour nous, au con-

(1) Jésus a critiqué, dans leur fond ou dans leur forme, les institations suivantes : celle du divorce (Mat. 5/32 et 19/9), celle du serment (5/34), celle des tribunaux (5/38), celle du sabbat (12/38), celle du gouvernement (20/25), celle des sacrifices (9/13), celle du « corban » (15/5), celle de la hiérarchie (23/10), celle de la famille (11/37), celle de la propriété (6/19, 10/9, Luc 12/33, 18/22). Il à fait plus que critiquer les institutions, il a critiqué les usages qui créent les instilutions ou les consolident. Il a blâmé la course aux honneurs (Luc. 14/7), la distinction des classes (Luc 14/13), l'emploi de la force (Mat. 5/5, 9, 26/52), la lutte pour la vie (10/39, 16/25). Jésus à condamné un état social fondé sur le «chacun pour soi, » puisqu'il a dit qu’il fallait choisir entre « Dieu et Mamon », c'est-à-dire, en langage moderne, entre la coopéralion et Ia concurrence. Qu'on relise la fin du chapitre VI du premier évangile à cette lumière-là, et tout s’éclaire : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mamon. Voilà pourquoi je vous dis de ne pas vous inquiéter, » En d’autres termes, le jour où la guerre de tous contre chacun serait remplacée par l'association de chacun avec tous, il n’y aurait plus lieu aux soucis

traire, plongés dans une civilisation réputée chrétienne, qui contredit l'Évangile, nous pactisons avec le mensonge et l'hypocrisie chaque fois que nous ne protestons pas clairement contre les iniquités contemporaines (1).

B. — Votre doctrine est injuste.

Tout à l'heure, on nous accusait d’être novateur ; maintenant on nous reproche de ne pas admettre que nous répétons les anciens. On nous rappelle que nous n'avons rien inventé : que les hommes du Réveil ont fondé de magnifiques asiles, que les hommes de la Réforme ont voulu organiser l’État chrétien, et que nous sommes injuste envers nos prédécesseurs en les critiquant.

Assurément, parler mal des pères, c’est se donner tort; il ne faut prononcer leurs noms qu'avec un frémissement de gratitude et de respect, et aussi avec une immense pitié, car ils ont vécu dans un milieu plus mauvais que le nôtre, le monde était plus éloigné du but qu’il ne l’est aujourd’hui. Mais quelle est la vraie manière de les honorer? Ils vivent en nous, notre sang et notre âme viennent d'eux; mais ce n’est pas assez pour leur gloire, il faut qu'ils vivent par

inalériels qui rongent l'âme de l’immense majorité des humains. Ce jour-là, on conslaterait que les lois vraies de la société sont simples comme les lois de la vie: «Considérez les lis! » Cherchez donc, premièremenht, le Royaume de Dieu, la ‘terre transformée par la justice, la socialisation de la vie, et «toutes ces choses (le vivre et le couvert) vous seront données par surcroit. »

(1) Nous reconnaissons franchement que la prédication apostolique du Royaume, dans son ensemble, ne revêt pas une couleur socialé, au sens actuel du mot; mais elle revêt, encore moins, une couleur ecclésiastique. D'ailleurs, peu nous importe «la couleur. » Le fond substantiel demeure; ét comment la prédication du Royaume ne serait-elle pas essentiellement sociale, même dans le Nouveau Testament, puisque l'Écriture nationalise (en Israël) et kumanise (dans le Messie) la vérité qui sauve, c'est-à-dire «la foi agissante par la charité » sur la Terre, et travaillant pour laccomplissement des prophéties ?

Page 1