‹ L'espionnage militaire en temps de guerreChapitre 21 sur 108 · Annales de la Ckambre des députés · texte numérisé non relu

Annales de la Ckambre des députés

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est-ce qui se chargera de faire ie départ entre la pièce qu'il est imprudent de livrer et celle qu en toute sécurité on peut communiquer ?» ^. . . .

€ Voilà pour le rôle avoué, patent. Il y en a un autre qui n'est pas autre chose que l'organisation officielle du service de Tespionnage. »

M. le marquis de La Ferronnays. — « C'est inexact I »

M. Sembat signale les dangers que peuvent nous faire courir les attachés militaires étrangers, même ceux des puissances amies. 11 cite le cas du capitaine Borupt, attaché naval des Etats-Unis, soupçonné d'avoir pris comme confident l'attaché militaire d'une puissance de la Triplice :

« Nous ignorons si tout ce qui a pu être recueilli par cet officier, qui se pare de la sympathie que nous avons pour la nation qu'il représente, ne sera pas par lui versé dans l'oreille d'un attaché militaire étranger dont la nation peut être demain en guerre avec la France ».

« Voici un autre cas qui ne s'est pas passé en France, et je suis bien plus libre pour en parler : quelques-uns d'entre vous ont-ils lu soit le livre, soit le compte rendu d'un livre rédigé par l'attaché militaire allemand à Vienne, expliquant avec la candeur ou le cynisme le plus incroyable les procédés qu'il a employés, les intrigues qu'il a mises en œuvre pour arriver à établir les plans de la mobilisation de Tarmée autrichienne, en un mot pour faire son métier d'attaché militaire étranger? Car, et c'est là-dessus que j'appuie ma démonstration, la limite n'existe pas entre la fonction avouée, patente, permise, et la fonction secrète, défendue, de l'attaché militaire. Cette limite est fatalement, forcément franchissable. En effet, lorsque, avec les renseignements que vous lui per-

mettez de recueillir et les documents que vous mettez à sa disposition, cet attaché militaire a commencé à dresser une partie de son plan de recherches, lorsqu'il est arrivé près de son but, lorsqu'il a pénétré un certain nombre de vos secrets et qu'il lui en manque quelquesuns pour combler une lacune et relier deux parties de son travail, comment voulez-vous qu'il s'arrête et quil dise : Ah non I ceci serait de l'espionnage, je n'irai pas plus loin ?... »

€ .... Avez-vous oublié ce livre de l'attaché militaire allemand à Vienne, qui racontait de quelle manière il avait précisément franchi cette limite entre le permis et le défendu que, lui, il n'avait jamais aperçue?.... »

M. le marquis de La Ferronnays. — « .... Vous comprendrez tous l'émotion qui m'avait fait demander la parole quand j'ai entendu attaquer, avec cette vivacité et celte erreur — excusable parce qu'il s'agit d'une institution dont le fonctionnement est peu connu, — les agents d'un service auquel j'ai eu l'honneur d'appartenir pendant de longues années ».

€ J'ai rempli en eifet pendant dix ans les fonctions d'attaché militaire auprès des ambassadeurs de France dans trois pays diiférents ».

M. PaschalGrousset. — « Vous les remplissiez à la française, Monsieur de La Ferronnays ».

M. le marquis de La Ferronnays. — « C'est rabaisser singulièrement la mission des attachés militaires que de les assimiler, par suite des imprudences et des fautes commises par un petit nombre d'entre eux, à des espions, que de leur prêter un rôle qui n'est pas et qui ne doit pas être le leur ».

« La mission de Tattaché militaire est tout autre.... Il

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ne doit jamais oublier que son premier devoir est d'inspirer aux officiei*s étrangers de tous les pays, avec lesquels il est en relations journalières, une haute idée de Thonneur,de la dignité et, s'il le peut, de la seience et de la valeur professionnelles de tous ses camarades ».

« Voilà quel est le rôle de l'attaché militaire. Il est non seulement compatible avec la correction d'attitude qu'il doit avoir, mais il est indispensable pour que cet officier remplisse loyalement, correctement, honorablement la mission de confiance dont son gouvernement Ta chargé »•

c Dans les conditions que j'indique, l'attaché militaire voit ce que tout le monde peut voir, ce que le premier venu peut voir, mais il le voit, le juge, l'apprécie avec son expérience personnelle, avec les connaissances générales qu'il a acquises au service, avec les études spéciales qu'il a faites dans les bureaux du ministère de la guerre».

c( Le rôle de l'attaché militaire ne consiste pas à découvrir des choses secrètes ; c'est le rôle de Tespion, et jamais un officier n'accepterait ouvertement vis-à-vis de l'étranger, qui se fie à son honneur, une telle fonction »...

« Est-ce à dire que, dans ces conditions, votre attaché militaire ne puisse pas savoir beaucoup de choses? Oui, il voit ce que tout le monde voit, ce dont tous les journalistes sont témoins; car si vous voulez prendre le véritable espionnage, le véritable moyen d'information des étrangers, ouvrez vos journaux !.... Là se trouvent les secrets les plus graves et les indications les plus précieuses et les plus dangereuses au point de vue de la sécurité nationale. Le péril est d'autant plus grand qu'elles émaneat

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de gens consciencieax, mais iDConscieûfs, qui ne se renr dent pas compte de la portée de leurs récits.... et, dans leurs informations, les hommes de métier peuvent découvrir tout ce que le ministère de la guerre a intérêt à cacher».

c L'attaché militaire n'a donc besoin d'avoir recours à aucun moyen extraordinaire, pour obtenir des renseignements dont il ne puisse avouer la source, ni la façon dont il y est parvenu. Que si, au cours de ses recherches, au cours de l'analyse des faits que chaque jour amène devant ses yeux et met entre ses mains, il se heurte à un moment donné à un mur, pour ainsi dire, derrière lequel il peut soupçonner qu'il se passe un fait intéressant pour l'honneur, la dignité, la sécurité de son pays, son devoir est tout tracé par la définition que j'en ai donnée ; il écrit au ministre de la guerre : Monsieur le ministre, je crois que dans telle direction il y a tel détail qui peut être intéressant à examiner; ce n'est pas mon rôle, à moi, officier, d'aller le chercher ».

« Alors le ministre de la guerre, par des moyens que personne n'a à connaître, et que Taltaché militaire, moins qu'aucun autre, ne doit connaître, fait faire ou demande à un de ses collègues d'un autre département ministériel de faire faire le tour du mur en question. L'attaché militaire ne doit même pas savoir que le tour du mur a été fait. Ce n'est pas son aifaire, ce n'est pas son devoir, ce n'est pas son rôle ; il n'y a aucune obligation ni nécessité pour lui de le savoir».

c( Voilà la vérité sur le devoir, la mission et le rôle de l'attaché militaire. Le reste est de la légende. »

M. de Freycinet, ministre de la guerre, revenant sur b tlistinction entre ce que M. Sembat a appelé le rôle patent

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des attachés militaires et ce qui, à certains moments, peut devenir leur rôle caché, illicite, rassure la Chambre sur le premier point.

Puis il parle du rôle caché :

« Là encore, je puis vous assurer que les moissons que vous supposez ainsi recueillies par ces attachés militaires étrangers sont souvent bien maigres,... Quant à moi, j'aime encore mieux savoir où je dois faire porter mon contre- espion nage que l'ignorer. »

Le ministre déclare ensuite que les renseignements les plus importants ont été recueillis par des agents que nous ne connaissions pas.

c Ce sont des agents cachés, des émissaires dont nous ne nous méfions pas, qui souvent pénètrent jusque dans les salons, que Ton rencontre dans les trains de chemins de fer, que Ton coudoie dans un café, que Ton considère comme vivant de notre existence, ce sont ceux-là qui sont dangereux. >

« Le rôle véritablement intéressant d'un agent étranger et le service sérieux qu'il peut rendre à son pays, c'est de le tenir au courant de certaines questions générales, qu'apprécie seul l'homme technique qui vit dans un pays et qui y vit longtemps >.

€ Ainsi l'opinion générale que nous pouvons nous faire sur les armées ennemies, ce sera notre attaché militaire qui pourra la donner, et non pas par des moyens illicites, honteux, mais par l'étude qu'il fait sur place... ».

< Rappelez-vous les rapports prophétiques du colonel StoflFel en 1870, qui auraient pu éviter peut-être des^ désastres, si on les avait mieux médités en France... ».

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c Ce qui peut être réellement précieux pour le pays, ce sont les renseignements de cette nature. »

< A rheure où je vous parle, j'ai à l'étranger, chez certaines puissances, des agents qui me rendent des services inappréciables, soit en m'apprenant des choses générales sur l'organisation, sur le mode d'opérer, sur les combinaisons de l'armée ennemie ; soit, ce qui est peut-être le plus essentiel, en m'apportant des notions de premier ordre sur les projets de nations amies. »

« Eh bien I c'est là le véritable rôle de l'agent étranger, c'est là qu'il se rend utile, quand il a réellement la passion des intérêts de son pays, quand il est bien dirigé par son ministre, quand il demeure longtemps dans la même résidence, et qu'il a su nouer des amitiés jusqu'au sein du gouvernement, quelquefois même jusqu'auprès du souverain. On peut obtenir ainsi des renseignements de source honorable, qui peuvent voir le grand jour, être publiés, et que le gouvernement n'aurait jamais pu se procurer autrement. »

Ce débat est concluant : rien ne saurait mieux montrer que toute la question réside dans le choix de l'attaché militaire. Suivant sa délicatesse, sa conception plus ou moins large de ce qui lui est permis ou défendu, il sera spectateur intelligent et auditeur avisé,ou bien il risquera Je se compromettre, et, avec lui, l'armée qu'il représente.

L'anecdote suivante prouve que la tâche est difficile et que, même observant une scrupuleuse correction, les attachés s'exposent à de graves ennuis.

« Il y a quelques années, un très haut personnage d'une grande puissance, gêné par des embarras d'argent, résolut de battre monnaie avec des documents militaires confidentiels qu'il avait en sa possession. Il s'adressa aux

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attachés militaires accrédités près de la cour, et leur proposa de leur vendre ces documents >.

« Le Français eut un beau mouvement d'indignation, repoussa le marché et déclara qu'il ne voulait pas profiter de la trahison d'un prince de maison régnante. 11 crut même de son devoir de faire part au souverain de la proposition qu'il avait reçue ; mais, au lieu que cette loyale confidence fût, comme il espérait, appréciée par le souverain, celui-ci lui sut le plus mauvais gré d'avoir mis à jour la turpitude de son parent. Si bien que notre attaché eut, comme seule récompense de sa franchise, de cesser d'être persona grata ».

€ Un autre n'eutpasles mêmes scrupules et paya d'un bon prix les documents qu'on lui offrait ».

« Un troisième demanda à consulter d'abord les documents et à s'assurer s'il ne les possédait pas déjà, auquel cas il refusait de les acheter. Le prince les lui confia pour vingt-quatre heures, afin que cette vérification pût être faite. L'attaché militaire ne perdit point de temps ; il réunit tous les scribes de l'ambassade et les employa, sans délai, à copier le volumineux dossier: ils y passèrent la nuit; mais le lendemain, quand le prince se présenta pour conclure l'affaire, la copie était terminée, et il lui fut répondu « qu'on était désolé de ne pouvoir donner suite à la proposition, mais que l'on avait déjà tous les renseignements en question » (1).

La sanction de la faute que commettraient les attachés en se livrant à l'espionnage consisterait dans la demande que l'on ferait à leur gouvernement de les rappeler.

La preuve qu'ils auraient dépassé leurs instructions

i. Lieutenant Froment. L'espionnage militaire, p. 148.

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en agissant ainsi pent se déduire de ce fait que tous les attachés militaires ainsi rappelés ont été blâmés par leur gouvernement et sont tombés plus ou moins en disgrâce (1).

En temps de guerre, les attachés militaires et les représentants diplomatiques de la nation ennemie se retirent. Comme ce serait surtout le moment où l'on aurait besoin de leurs services, on fait appel aux attachés militaires des puissances amies, restés à leur poste.

Pendant la guerre de Grimée, nous fûmes tenus au courant de tout ce qui se passait dans Tarmée russe par l'attaché militaire prussien en Russie (2).

Il est inutile de dire que les attachés militaires qui résident dans les pays limitrophes redoublent alors d'activité.

€ Il est indispensable de conserver dans les contrées proches du théâtre de la guerre des attachés militaires actifs et capables,ou autres personnes ayant une certaine compétence, de manière à recueillir et à transmettre tous les bruits en circulation, et à entrer utilement en rapport avec les gouvernants du pays ennemi, pour en obtenir des renseignements > (3).

G. Officiers en mission. — Us diffèrent des précédents en ce que leur mission n'est pas permanente. Le plus souvent aussi elle est secrète.

Riistow (4), qui a étudié à fond la question, dit: (( Les puissances qui veulent se tenir prêtes à résister à des

1. M. DE La FERRONNA.YS. Séancc du 11/3 1899, de la Chambre des députés.

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