De Brack. Avant-postes de cavalerie légère
90 CHAP. III. — l'espionnage au point de vue militaire
ter de jour et de nuit, à la rigueur sans chemins ; quant à leur capacité intellectuelle, peu importe (1).
S'ils ne comptent pas comme espions au point de vue de l'organisation du service des renseignements, nous avons vu qu'au point de vue des lois de la guerre ils leur sont assimilés, ainsi que tous les messagers non en uniforme, et traités en conséquence. 11 en est de même des agents que les espions envoient dans toutes les directions, et dont ils assurent le recrutement et le paiement eux-mêmes.
Il est évident que les rapports des espions arrivent relativement tard au grand quartier-général, c'est-à-dire le quatrième, le cinquième jour et même plus tard encore. Mais ce délai est de médiocre importance, attendu que les renseignements transmis concernent le plan du général en chef, les mouvements et la concentration des grandes masses, l'organisation défensive des positions et autres indications du même genre, qui n'ont pas simplement une valeur éphémère.
Les commandants des corps d'armée, des divisions, des moindres détachements indépendants, doivent eux-mêmes étendre leur vision au delà du cercle des missions qui leur sont immédiatement confiées; il sera donc nécessaire que les états-majors de ces corps envoient des espions jusqu'à deux ou quatre jours de marche en avant, jusque dans le cercle d'action des principales forces ennemies; ceux-ci agiront comme les espions du général en chef.
Enfin, il est nécessaire que les commandants des régiments d'infanterie et de cavalerie fassent explorer le
1. Colonel Klembowsky, dans son ouvrage : L'espionnage militaire en temps de paix et en temps de guerre, auquel nous avons emprunté une partie de ce paragraphe.
§ II. — ORGANISATION DE l'eSPIONNAGE 91
terrain avoisinant leurs troupes jusqu'à une journée de marche; ainsi se Irouvedéterminée la distance à laquelle ils doivent envoyer leurs espions. Du reste, ces derniers ne devront pas s'éloigner à plus d'une vingtaine de kilomètres, sans quoi les renseignements recueillis n'arriveraient pas à temps au point indiciué. En effet, ils se rapportent presque exclusivement aux questions suivantes : Où, de quelle force, dans quelle situation sont les corps de troupes de l'ennemi les plus rapprochés? Il est évident que le moindre retard dans la transmission annule leur valeur. Ces questions sont assez simples pour que les espions les moins habiles et les moins expérimentés puissent être chargés d'y répondre.
De la difficulté de pénétrer dans les lignes ennemies sans éveiller la défiance, ressort la nécessité, pour Tespion quia réussi dans cette entreprise, d'y rester et d'envoyer les renseignements, soit par des personnes de confiance, soit au moyen de signaux convenus (signaux optiques (1)) ; ce sera donc seulement dans des cas très importants que les espions reviendront eux-mêmes rendre compte, mais en évitant de permettre à l'ennemi de constater leur absence, et la nuit par exemple. Il est très difficile de préciser davantage la manière dont devra s'exercer l'action des espions, puisque tout dépend du rôle qu'ils jouent, ainsi que de leur habileté professionnelle, de leur mission, enfin des particularités de Tarmée et de la population du pays dans lequel ils agissent.
Si difficile que soit la direction de l'espionnage dans son ensemble, il est un détail aussi délicat : donner des
1. C'est de cette manière que procédait le garde-phare de Durban, dont nous citons le cas p. 153.
92 CHAP. III. — l'espionnage ad point de vue militaire
instructions à un espion avant son départ pour la découverle. Ou observera les trois règles suivantes :
1® Choix de Vespion. — Il faut que la difficulté de la mission soit en rapport avec les dispositions et la situation de Tagent choisi. Tous les espions ne sont pas également hardis, rusés et habiles ; aussi ne faut-il pas les employer sans une sélection préliminaire. Un homme n'accomplira jamais utilement une mission qui sera audessus de ses capacités: ou bien il ne procurera pas de renseignements, ou bien il les donnera obscurs, incompréhensibles, parfois faux, ce qui peut môme être dangereux.
C'est pour celle raison qu'il est important de savoirce dont on peut charger chaque espion. Certaines missions, qui ont un caractère spécial, .exigeront de la part de Tagent certaines connaissances techniques. Ainsi, par exemple, lorsque Ton veut être renseigné sur une ligne de chemin de fer de l'ennemi, c'est-à-dire connaître la quantité de matériel roulant, les lieux de garage, les ouvrages d'art, les précautions prises pour l'approvisionnement d'eau, les dispositions adoptées pour l'embarquement et le débarquement des troupes, il faut envoyer un homme qui a servi dans les chemins de fer : il obtiendra plus vite, par son observation personnelle et les questions qu'il saura poser, des renseignements plus précis. Si Ton veut explorer une rivière, c'est d'un pêcheur ou d'un batelier qu'on se servira, elc.
2^ Mission unique. — 11 ne faut pas trop fatiguer l'attention de l'espion ; il vaut mieux lui donner une mission simple et bien délimitée. Il marchera droit au bul et
§ II. — ORGANISATION DE l'eSPIONNAGE 93
l'atteindra plus vite et plus facilement ; son rapport n'en sera que meilleur. Des questions secondaires, qui détournent l'attention de l'espion, ont pour conséquence certaine une perte de temps, et, si l'agent n'a pas bien saisi quelle est entre ces différentes missions la principale, il la laissera de côté. Le mieux est de partager la besogne entre les espions, en donnant à chacun une petite mission nettement déterminée. Malgré cette délimitation, l'espion devra, bien entendu, rendre compte de tout ce qu'il aura remarqué en dehors de son cercle d'action.
3** Précautions à observer. — Il ne. faut pas initier un espion quelconque au secret de nos plans ; s'il est pris, il peut, par crainte de la mort, oublier ses devoirs et dire à l'ennemi tout ce qu'il sait de nos actes el projets.
Il ne faut pas non plus donner à un espion des instructions écrites, sauf dans le cas où l'on a l'intention de se servir de ce moyen pour tromper l'ennemi ; alors l'instruction est rédigée de telle façon que l'ennemi en lisant le contenu soit induit en erreur.
Si l'espion n'a pas notre confiance, on ne négligera pas, en lui communiquant les instructions verbales, de lui donner, sans en avoir l'air, sur nos forces et nos projets, certains faux renseignements que nous aurions intérêt à faire connaître à l'ennemi.
On peut également, pour ne pas trahir le secret des renseignements que l'on désire avoir et pour tromper en même temps cet espion peu sûr, l'envoyer à deux endroits différents en le chargeant de deux missions (mais deux seulement), une véritable et une fausse.
Lorsque le chef des espions a donné un ordre à l'un de ses agents, il lui fait franchir la ligne des avant-postes
94 GHAP. III. — l'espionnage au point de vue militaire
et veille à ce qu'il ne lie conversation avec qui que ce soit. Si Tespion doit rentrer le jour même, il faut avoir soin de donner les instructions nécessaires au chef du posle d'examen.
Quand on reçoit les espions à leur rentrée de mission, il faut également observer un certain nombre de règles ; car l'espion peut être suivi de l'ennemi, et on s'expose à une attaque d'autant plus dangereuse qu'elle serait dirigée d'après la connaissance exacte de la situation dévoilée par l'espion.
Si Ton connaît à peu près l'heure du retour de l'agent envoyé aux renseignements, il faut prendre pour règle d'aller au-devant de lui à un point déterminé d'avance, choisi toujours au-delà de la ligne de surveillance des avant-postes. C'est ainsi qu'agit Stuart avant son fameux raid en 1862 : accompagné d'un officier, il se rendit dans une maison, située à l'écart derrière les avant-postes fédéraux, où devait avoir lieu sa rencontre avec l'espion. Sans l'attendre, le général sudiste gagna la demeure même de l'espion qui n'était qu'à quatre cents pas du camp ennemi, l'interrogea et, sans être vu de personne, retourna vers ses troupes.
Cette façon d'opérer est impérativement prescrite par le général Lewal : « Il est, dit-il, une règle élémentaire, trop souvent oubliée en France, de ne jamais appeler l'espion et, au contraire, d'aller à lui. C'est plus fatigant, moins commode, mais la sécurité est bien plus grande. »
«Jamais un espion sérieux ne consentira à venir, mais seulement les espions doubles. L'autre donnera un bon renseignement, quand il sera sûr de n'être pas compromis, la nuit surtout. »