Général Rapp. Mémoires^ p. Jll
l46 GHAP. IV. — L^BSPIONNÀGE DEVAlft LE DROIT
de le faire arrêter sur le champ, et de renvoyer au quartier-général du maréchal Davoul, qui était à deux lieues de là. Berthier, Duroc, Gaulaincourt et moi cherchâmes vainement à le calmer ; il ne voulait rien entendre. M. de Hatzfeld transmettait des détails, des renseignements militaires, qui n'avaient rien de commun avec sa mission : c'était évidemment un délit d'espionnage »... Napoléon refuse de revenir sur sa décision et dicte à Rapp la lettre suivante : c Notre cousin le maréchal Davout nommera une commission militaire composée de sept colonels de son corps d'armée, dont il sera président, afin de faire juger, comme convaincu de trahison et d'espionnage, le prince de Hatzfeld ».
« Le jugement sera rendu et exécuté avant six heures du soir ».
11 était midi...
Le prince ne dut son salut qu'à Tintervention de sa femme, qui se jeta aux pieds de Napoléon. « Votre mari, lui dit-il avec bonté, s'est mis dans un cas fâcheux : d'après nos lois, il a mérité la mort... » L'Empereur déchira la lettre et fit grâce au prince.
Le choix du maréchal Davout comme président de la commission chargée du jugement ne laissait guère d'illusions sur le sort qui attendait l'accusé, indépendamment des recommandations expresses de Napoléon. Parmi le haut personnel militaire, en effet, le maréchal Davout se distinguait par sa sévérité impitoyable et se faisait particulièrement craindre dans la région où il exerçait le pouvoir. « Sa justice était prompte et acerbe, mais elle était protectrice ; car, sur le moindre indice, il faisait pendre un homme comme espion. Aussi un général disait-il : On connaît toujours le camp de M. le maréchal Davout au
grand nombre de pendus qui en tapissent les avenues » (1).
Marmont, dans ses Mémoires, rapporte que, pendant la campagne de 1809, avant Wagram, Davout fit pendre plusieurs habitants du pays, qui avaient enfreint sa défense de pénétrer dans le camp français.
Nos espions n'étaient d'ailleurs pas mieux traités par l'ennemi. Le général Marbot, dans ses Mémoires (2), cite ce fait caractéristique :
c II est indispensable à la guerre d'avoir des espions ; Masséna se servait pour cela de deux frères juifs, hommes très intelligents, qui, pour donner des nouvelles exactes et recevoir plus d'argent, avaient Taudace de se glisser parmi les colonnes autrichiennes, sous prétexte de vendre des fruits et du vin ; puis, reslant en arrière, ils attendaient l'arrivée des Français et venaient faire leur rapport au maréchal. Celui-ci, pendant son court séjour à HoUabrùnn, avait promis une forte somme à l'un de ces juifs s'il lui remettait, le lendemain au soir, Tétat approximatif des forces ennemies engagées sur la route que nous suivions. Alléché par l'appât du gain, l'israélile prend des chemins détournés, marche toute la nuit, gagne la tête de Tarmée ennemie, pénètre dans un bois, et, grimpant au sommet d'un arbre touffu, il se blottit dans le feuillage, d'où, sans être aperçu, il dominait la grande route, et, à mesure que les colonnes défilaient devant lui, Tespion inscrivait sur un calepin à quelle arme ces troupes appartenaient, la force des escadrons et des bataillons, ainsi que le nombre des pièces. Mais,