‹ L'espionne boche [microforme]Chapitre 36 sur 43 · SCENE Ilème · texte numérisé non relu

SCENE Ilème

Les mêmes— BUELOW

BUELOW

Capitaine, j'ai entendu vos derniers propos; vous avez des paroles sévères à l'égard de mes compatriotes.

(A part) Où diable ai-je entendu ça, cette voix là? PAUL Elles ne peuvent l'être trop pour des êtres qui ne semblent pas respecter l'uniforme dont ils sont revêtus. | LOUIS Ca c’est bien parlé, mon capitaine!

BUELOW (Menaçant)

Toi, tu ferais mieux de retenir ta langue!

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LOUIS

Sans doute que si vous trouvez qu'elle marche trop, vous allez me la faire couper, comme vous avez fait aux petits Belges!

BUELOW

Vous êtes injuste envers nous, capitaine, et vous allez le voir à l'instant puisque je m’en viens vous offrir votre liberté au nom de mon général.

PAUL

Ma liberté! Et depuis quand votre chef est il si généreux envers ses prisonniers? Je sais pour ma part un député canadien, à qui sa qualité de médecin des blessés belges aurait dû être un sauf-conduit suffisant. Et cependant n'est-il pas aujourd’hui prisonnier dans une de vos forteresses?

LOUIS

Oui, ce pauvre Dr Béland, ça vous faisait mal au coeur de le voir soigner les malades et les blessés. Ca c’est un crime! Mais je vous assure que si jamais un de vous autres se montre dans la Beauce, il va en attraper une dégelée! Allez-vous tous les renfermer comme ça, nos docteurs canadiens? Ca va vous donner de 1: besogne, car il y en a plusieurs, qui n’ont pas craint de venir sois:ner les pauvres soldats blessés.

BUELOW

(A PAUL) Nous avions probablement des raisons diplomatiques pe 1r agir ainsi.

PAUL

Oui, comme vous aviez des raisons stratégiques pour violer la Belgique et massacrer sa paisible population.

BUELOW

Capitaine, ne poussez pas ma patience à bout. Vos insultes me cinglent le visage, et si je n’écoutais que ma colère (Il fait le geste de prendre son pistolet)

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PAUL

Allez donc, capitaine; vous ne feriez qu’imiter vos camarades qui se gorgent du sang des femmes et des enfants.

BUELOW

(Se reprenant) La douleur vous égare. Je comprends que votre situation actuelle vous peine. La privation de la liberté chez un soldat valheureux est humiliante, je le sais; c’est pourquoi je ne tiens pas trop compte de votre langage.

LOUIS Ayez donc pas peur; il sait ce qu’il dit!

PAUL Vous avez raison; c’est la rage au coeur que je me vois dans l'impuissance de briser mes liens, et de me priver de la présence

de vos hideux soudards.

LOUIS

Oui, si on pouvait seulement ne pas les voir pour une journée; il me semble que cela me ferait du bien.

BUELOW

Mais, capitaine, il n’en tient qu’à vous de regagner votre pays, le Canada. Peut-être même pourriez-vous être assuré que notre général verrait à ce qu’un homme de votre valeur soit à l’abris du besoin pour le reste de ses jours. On sait apprécier les hommes chez nous.

PAUL (/roniquement)

Mais qu'ai-je donc fait de si mauvais pour mériter de telles marques d’intéré: de la part de votre auguste chef?

BUELOW

L'avenir vous appartient, ei vous pouvez en disposer d’une faccn bien avantageuse pour vous.

PAUL

Je re comprends pas très bien; mais je soupçonne que cet excès de générosité de votre part cache quelque chose de louche; expliquez-vous.

BUELOW

Comme marque äe reconnaissance pour ce grand bien que nous voulons vous rendre, la liberté, nous ne vous demandons qu'’un léger service, un tout petit renseignement.

PAUL

Ce qui serait utile à votre général ne pourrait qu'être nuisible au mien. Sachez, Monsieur que vous parlez à un fils de soldat, que le nom que je porte n’a jamais été terni par aucune tache, et que vous vous adressez mal si vous croyez trouver en moi un traitre!

LOUIS

Oui, vous êtes mieux d'aller voir ailleurs. Les traitres, on trouve ça dans l’armée allemande pas parmi les Canadiens.

BUELOW (Tirant son sabre)

Capitaine, si vous ne retenez pas la langue de ce faquin de soldat, je serai obligé de le mettre en lieu sûr.

PAUL

Il a la liberté de penser et de parler; et ce n’est pas moi qui suis pour la lui enlever. C’est votre faute à vous si on vous répond de la sorte. Nous ne sommes pas habitués, nous, à recevoir des propositions qui ne se font d'ordinaire qu’à des traîtres.

BUELOW Traitre! quel vilain mot!

PAUL

Mot bien vilain en effet, pour désigner une chose plus vilaine encore.

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BUELOW (insinuant)

La porte de votre prison est ouverte; les sentinelles sont prévenues de vous lisser passer; vous n'avez qu'une parole à dire: vous êtes libre, et même riche!

PAUL

Monsieur, mon honneur n'est pas à vendre, fut-ce au prix

de ma vie ou de ma liberté!

BUELOW

Mais, capitaine, songez à l'avenir qui vous attend.

D'un côté; les sombres cachots, les jcurs suns pain, les nuits sans sommeil, la moiteur des souterraines forteresses les fers aux

pieds, l’agonie lente, et peut-être... la inort; la inort honteuse à l'ennemi plutôt que de se faire tuer.

LOUIS

Ca c'est pas vrai! Si vous n'aviez pas eu votre peste avec vous autres, votre gaz asphyxiant, nous ne serions pas ici.

BUELOW

De l’autre côté, vous avez la coupe abondante des bonheurs et des plaisirs de ce monde; la richesse, le retour au foyer, les joies de la famille, tout ce qu’il faut pour combler les aspirations d'une nature généreuse comme la vôtre.

PAUL

Assez, Monsieur, vous vous êtes trompé. La mort, pas plus que les chaines ne me fera faillir à l’honneur.

BUELOW

Muis nous ne vous demandons rien de contraire à votre conscience. Vous êtes Canadien, vous; ce conflit n'est point le vôtre. C'est une bagarre entre Anglais et Allemands

PAUL

Cette guerre est la nôtre comme elle est celle de tous les peuples civilisés; ce combat est celui de la civilisation chrétien-

Sn

ne et anglo-française contre la barbarie prussienne. N'eussionsnous aucune autre raison de vous combattre, que celle-ci serait suffisante pour que le monde entier se liguât contre vous.

BUELOW

Il me semble qu'un peuple fier comme le vôtre devrait être fatigué d'immoler les plus braves de ses fils pour ceux qui furent de tous temps ses persécuteurs.

PAUL

Les Canadiens sont libres; c'est pourquoi ils viennent aujourd'hui aider les armées franco-anglaises à vous refouler hors des territoires que vous voulez soumettre à votre domination, à libérer les peuples que veus voulez asservir.

BUELOW Vous ne l'avez pas toujours été, libres, vous, ! LOUIS

Duns tous les cas, on l’est bien plus que vous autres. Je re euis pas obligé comme vous d'aller demander la permission à votre kaiser pour penser et dire ce que je pense.

BUELOW ({ronique)

Je ne suppose pas que le Canadien oublie si vite le sang des siens répandu par les Anglais. Avant de venir combattre ici, à côté de ceux-ci, vous avez sans doute pris la précaution d’arracher de votre coeur le souvenir du massacre des Acadiens, d’enlever de votre pensée l’image des patriotes de 1837, d'effacer de votre méraoire le souvenir du gibet ou Riel et tant d'autres expièrent la faute d’avoir trop aimé leur pays. ss...

Monsieur, les Anglais ont commis des infamies, c'est vrai; mais ce n'est pas moi qui empêcherai leurs descendants, plus justes et plus avisés, de cacher ces fautes sous le voile de l’oubli et d'un passé qu’ils essaient de réparer.

D'ailleurs, quand même les Anglais auraient été dans le passé le peuple le plus pervers, est-ce une raison suffisante pour que nous vous regardions paisiblement déchirer la France, fouler aux pieds la Belgique et la Serbie, continuer le martyre de la malheureuse Pologne?

Si nous combattons avec les Anglais, c’est parce que nous ne voulons pas voir le soleil de France, s'abaisser comme un astre usé sur l'horizon du monde. Que deviendrait l'univers, que deviendrions-nous, nous, Cantaiens- français qui ne vivons pour ainsi dire que de sa lumière et de sa chaleur?

BUELOW

Mais, mon capitaine, ia France n'est pas en cause. Nous la combattons malgré nous; ce n'est pas elle que nous voulons vaincre, et vous pouvez être assuré que son intégrité territoriale sera respectée.

LOUIS Oui, parce que vous ne pourrez pas faire autrement ! BUELOW

C'est l'Angleterre que nous voulons atteindre, c'est l'Anglais que nous abattrons.

Allons, pourquoi nous obliger à verser votre sang, braves Canadiens? Voyons, comment pouvez-vous venir risquer votre vie si allègrement pour ceux qui ne manquent pas une occasion de vous persécuter là-bas?

Mais est-ce que votre coeur ne bondit pas d'indignation et de rage, en voyant que l’on veut arracher de la gorge de vos enfants leur langue maternelle? Pensez-vous que vous ne seriezpas infiniment mieux d'employer votre courage et votre énergie à secourir vos compatriotes de l'Ontario?

Oh, ne niez pas la chose; je suis au courant de ce qui se passe au Canada; j'y ai vécu assez longtemps pour savoir les persécutions que l'on fait endurer aux vôtres.

PAUL

Oui, Monsieur, mon mépris va tout entier au gouvernement

qui commet ae telles infamies; que ces gens soient des Boches

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du Canada ou ‘de l'Allemagne, je les hais et les dédaigne également.

Mais sachez que les Anglais d'Angleterre ne sont pzs responsables du tout de cet état de choses. Quant aux Anglais du Canada, leur largeur de vue réprouvent également de telles persécutionus:; leus veux s'ouvrent graduellement; ils s’aperçoivent qu'ils ont été trompés par une bande de fanatiques, qui ont plus fait que qui que ce soit pour nous éloigner les uns des autres.

Nous espérons que nos compatriotes Anglais sauront s'unir à nous pour enrayer et anéantir l'influence néfaste de ces fauteurs de discorde, qui ne craignent pas d'opprimer ceux qui sont prêts à aller se battre en Europe pour l'idéal de la liberté.

BUELOW

Mais enfin, rien ne vous engage à combattre pour l’Angleterre; aucun devoir ne vous y contraint.

PAUL

Et qui done empéche que l'on ne fasse plus que son devoir? Est-ce que la France, pour qui nous combattens, n’a pas cent

fois fait plus que son devoir, toujours et partout.

De plus le drapeau anglais symbolise pour nous la liberté: et ce drapeau, Monsieur, nous le défendrons de notre sang, de notre vie. Que ses ailes elaquent au vent du Canada, ou qu'elles s'ouvrent à la brise de l'Inde, de l'Australie ou de l'Egypte, partout il invite le voyageur fatigué, le petit, l'opprimé, à aller se reposer à son ombre. On est certain d'y trouver la paix et lu justice.

Et cette guerre, où le sang du Canadien-français coule si généreusement pour se méler à celui de son compatriote anglais, formant sur ces plaines de France, un mélange aussi beau à voir qu'il est horrible dans sa muette éloquence, cette guerre aura servi, nous l'espérons, à cimenter l’union des deux races, française et anglaise, chez nous comme dans le monde entier.

Et d'ailleurs quelqu'aient été les fautes de l'Angleterre dans le passé, elles les a réparées, ces fautes; elle les a lavées en versant, dans la guerre actuelle, le plus pur de son sang. Et ce n'est certainement pas au moment où elle se dévoue pour une cause sainte que nous devons l’abandonner.

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