‹ L'Espionne impérialeChapitre 3 sur 8 · SA VIE F.ST ENTRE VOS MAINS, SIRE · texte numérisé non relu

SA VIE F.ST ENTRE VOS MAINS, SIRE

Nous eûmes des jours adorables dont le souvenir, survivant à mon bonheur, m'embaume encore et me distrait du présent.

Quelle que fût Li diversité de nos origines, il y avait en nous une ressemblance, une parenté de caractères. Nous nous aimions avec la même loyauté et la même franchise, sans rien connaître des petits égoïsmes, des

mesquines jalousies. Une seule pensée, celle de l'Empereur, eût pu nous diviser, parce qu'elle était étrangère à notre amour, et loin d'être une cause de discorde, elle nous unissait davantage. Nous aimions l'Empereur de nous avoir donné l'occasion de le sauver et de nous mieux connaître.

Tout à nos joies tranquilles, nous ne songions plus à l'événement qui nous avait rapprochés. Les journaux n'avaient rien ébruité, ni peut-être rien su de cette conspiration mort-née. J'avais appris seulement l'emprisonnement de Rota, arrêté le jour même de ma visite à Saint-Cloud, avant que j'eusse parlé à l'Empereur. Rota, célèbre par la propagande révolutionnaire que faisait Bartolini autour de son nom, n'avait pu se dérober aux recherches de la police. Un instant, j'eus l'idée d'intercéder en sa faveur, saisie de pitié pour ce malheureux, plastron de tout un parti, qui ne sortait d'une prison que pour entrer dans une autre; mais je n'osais pas me présenter devant FEmpereur, malgré le désir qu'il eut témoigné plusieurs fois de me revoir; je craignais par-dessus tout de lui paraître importune et intéressée. Je me persuadai que ma démarche était inutile et, me fiant à la clémence et aux promesses impériales, je ne pensai plus qu'à aimer.

Rien désormais, ne semblait menacer notre bonheur. Le comte, à la nouvelle de l'arrestation de Rota, avait quitté Paris précipitamment, sans plus s'occuper de moi que de ses créanciers. Quant à Jeanne la Flamme, je savais qu'elle était toujours à Paris, mais je ne la rencontrais plus dans mes promenades. Elle semblait mener une vie plus discrète et plus retirée. Hélas! je ne devais pas tarder à entendre parler d'elle.

Une après-midi, comme je rentrais à la maison, j'aperçus M. de Sourdis qui s'appuyait un pistolet contre la tempe. Je n'eus que le temps de me jeter sur lui et de lui saisir la main ; malgré les efforts qu'il m'opposa, je lui arrachai son arme, puis, dominant mon émotion, je le tenais étroitement embrassé pour protéger sa vie contre son désespoir. Il se débattait, s'écriait, avec un air égaré :

— Il faut que je meure! Il faut que je meure !

Et il fixait sur moi un regard douloureux.

— Vous-même, Henriette, répétait-il, si vous connaissiez mon malheur, me conseilleriez de me tuer.

Alors je lui dis que jataais, quoi qu'il arrivât, je ne lui conseillerais rien de pareil, parce que sa vie m'était chère au delà de

tout et que je ne pourrais vivre sans lui. Mes paroles, les baisers et les caresses que j'y mêlais, l'attendrirent. Il éclata en sanglots; et moi, qui voulais le consoler, je ne pus m'empêclier de pleurer avec lui.

Lorsque sa douleur se fut un peu calmée, il me donna les explications que j'attendais avec anxiété.

Le matin même, il s'était rendu au ministère de la Guerre, convoqué par une lettre pressante. On s'était aperçu que plusieurs documents stratégiques, d'une importance extrême, avaient disparu. Or, ces documents taisaient partie d'un dossier qui lui fut confié et qu'il avait, prétendait-on, remis incomplet. On ne l'accusait pas seulement d'avoir égaré ces pièces; on soupçonnait son honneur de soldat.

— Je suis victime, disait-il, de l'envie de mes camarades. Ils m'en veulent de mon nom, de la fortune que je n'ai plus et, surtout, de mon rapide avancement qui, d'après eux, n'est dû qu'à la faveur. Mon activité, mon travail, ma campagne du Mexique ne comptent pas à leurs yeux. Maintenant, ils peuvent se réjouir; leurs calomnies ont enfin un résultat : je suis déshonoré !

J'étais anéantie de ce que M. de Sourdis venait de m'apprendre; pourtant, je ne voulais pas perdre courage; j'essayais même

de ne rien lui laisser voir de mes angoisses. Je lui demandai s'il avait montre à quelqu'un les documents.

Il se méprit sur le sens de ma demande et s'écria :

— Ah! vous aussi, Henriette, vous doutez de moi !

— Je ne doute point de vous, mais je soupçonne vos ennemis. Si nous arrivions à les confondre !

— Cela est impossible, malheureusement.

— Vous vous désespérez trop tôt. .\vezvous gardé longtemps ce dossier?

— Un jour, à peine.

— Et quelqu'un l'a-t-il vu entre vos mains?

— Personne, personne ne l'a vu... Ah si ! ce petit niais de Bittenfeld.

— Grand Dieu !

— Oui, j'ai même déjeuné avec lui. Mais ce n'est pas ce garçon-là, je pense, que l'on doit suspecter.

— Ah ! mon pauvre ami, lui dis-je.

Comme vous avez été imprudent !

Et je lui citai des phrases que j'avais entendues chez la baronne. Il hésitait d'abord à me croire, tant ce jeune Allemand aux yeux vides, au sourire enfantin, éloignait la défiance. Je réussis enfin à lui prouver que cet air naïf et un peu sot

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n'était qu'un masque pour se procurer des confidences. M. de Sourdis demeurait atterré.

— Soyez-en certain, lui dis-je, cet homme vous a volé. Il a maintenant les pièces entre ses mains. Mais quand avez-vous déjeuné avec lui ?

— C'était la semaine dernière.

— Peut-être a-t-il encore les pièces. En ce cas, rien n'est perdu.

— Qu'allez -vous faire?

— Je vais aller trouver Jeanne la Flamme. Cette femme est l'associée de Bittenfeld.

— Cette femme est un monstre, dit-il.

Elle est capable de tous les crimes. N'allez pas chez elle.

— Soyez sans crainte, lui répondis-je, et comptez que, pour vous, j'emploierai toute ma ruse.

M. de Sourdis me regarda avec une vive expression de gratitude, mais je sentais bien qu'il n'osait espérer.

Il fallait le sauver à tout prix et je n'avais pas le choix des moyens. Ce ne fut pas à Jeanne la Flamme que je m'adressai, mais à M. de Bittenfeld lui-même. Cet homme froid, astucieux, capable de jouer tous les personnages, avait cependant son défaut de cuirasse par lequel on pouvait l'atteindre : il ne s'agissait que de le connaître. Chez la baronne, après l'avoir pris d'abord pour un

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brave garçon un peu simple d'esprit, j'avais fini par découvrir le brigand sans scrupules et audacieux qu'il y avait en lui. Sa fatuité seule l'enipéchait d'être redoutable. Il semblait que Bitteiifeld se récompensât d'avoir ourdi une intrigue malaisée, obtenu un succès hasardeux en oubliant soudain toutes ses qualités de joueur et de combattant, en s'abandonnant aux êtres qu'il avait trompés, au flux de l'existence qui l'emportait tranquille et sans inquiétude. Dédaignée comme lectrice, il me fit plus tard l'honneur de me remarquer, de m'admirer lorsqu'il crut à mon luxe et à ma fortune. Il vint chez Mosto, et je lui laissai entendre par jeu, qu'il ne m'était pas indiff"érent. En me séparant du comte, je cessai naturellement de voir Bittenfeld, mais il m'était d'autant plus facile de renouer avec lui sans éveiller ses soupçons, qu'il ignorait alors, comme tout le monde, ma liaison avec M. de Sûurdis.

Je lui adressai une lettre assez attirante et, toutefois, assez discrète, pour que sa fatuité de cocodès ou son désir d'homme s'y laissât prendre. Sans lui rien accorder, j'encourageais son espoir. Je ne voulais que pénétrer chez lui, dans son intimité, tâcher de savoir où se trouvaient les documents et, s'ils étaient encore en sa possession, essayer

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de m'en saisir. M. de Bittenfeld me fit une réponse fort amoureuse, où il me disait la joie qu'il aurait à me voir et à me renouveler ses anciens hommages. Je simulai aussitôt un départ — car il ne fallait pas que M. de Sourdis se doutât de mes visites — et je prétextai un voyage à Biarritz où, disais-je, j'allais retrouver Jeanne la Flamme; mais, au lieu de prendre le chemin de fer, je m'installai à l'hôtel.

Le soir, lorsque j'arrivai chez Bittenfeld, toute parée, tout armée pour un difficile combat, il m'accueillit avec le sourire d'un homme prêt à se laisser adorer. Il ne douta pas une minute de mes sentiments à son égard. Ma venue le rendit à la fois si heureux, si fier, qu'il ne songea pas d'abord à abuser de sa bonne fortune, et sûr de lui, de moi, il ne s'occupa que de me montrer tout ce qu'il y avait en lui de trésors poétiques et sentimentaux. Nous fimes l'amour en paroles jusqu'à une heure avancée de la nuit. J'avais peine à dissimuler mes bâillements et lui-même finit par m'imiter. Il jugea convenable alors de terminer sa comédie, mais je cherchais à donner à l'aventure un autre dénouement que le sien. Ne trouvant pas mon Allemand assez enflammé pour entendre ce que j'avais à lui dire, j'alléguai une grande faim, pour

me faire servir à souper et lui fournir ainsi le prétexte de se verser du Champagne.

Quand sa rêverie se fut dissipée dans les coupes pleines, je me mis à lui raconter des histoires, inventées à plaisir, sur certains officiers supérieurs, que je lui présentai comme des adorateurs malheureux de ma personne. Je lui laissai entendre que j'aurais pu profiter de mes relations avec eux et de leur imprudenee.

— Ah ! ah ! fit-il en éclatant d'un rire tumultueux , voilà bien les Françaises ! Toujours prêtes à noircir et à trahir messieurs leurs maris.

— Ces officiers ne me sont rien, lui répliquai-je.

— Oh ! oh !

— D'ailleurs, je ne suis pas française, dis-je, mais anglaise. J'ai le droit, je pense, d'apprécier ces messieurs de l'armée comme il me plaît.

Mon teint, mes cheveux, ma connaissance de l'anglais, pouvaient facilement persuader à un Allemand que je disais la vérité. Je me penchai à son oreille et je lui chuchotai ces paroles :

— Ne croyez- vous pas, cher monsieur, qu'une femme telle que moi pourrait vous être précieuse?

Il eut un tressaillement comme s'il devi-

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nait le péril; puis il parut profondément blessé dans son orgueil amoureux. Jusque-là, il s'était flatté d'être aimé pour lui-même, et voici que je lui présentais la note de sa bonne fortune. C'était une douche glacée sur ses belles ardeurs.

— Précieuse! reprit-il, et en quoi donc me seriez-vous précieuse, je vous le demande, si ce n'est dans mon lit?

Subitement, il était revenu à des façons grossières et brutales, qui semblaient chez lui toutes naturelles.

Sans avoir l'air de remarquer ce changement d'attitude, je lui glissai d'un ton détaché :

— Je sais ce que vous faites à Paris!... Oh! ne vous effrayez pas, vous n'avez rien à craindre avec moi. C'est Jeanne la Flamme qui m'a parlé de vous.

Je lançai au hasard ce nom qui pouvait me perdre ou me sauver; il fallait jouer mes dernières cartes! Je m'aperçus qu'en me recommandant de son astucieuse amie, je l'avais rassuré. Il vit peut-être en moi une complice. Peut-être aussi son amourpropre avait-il besoin d'un mensonge pour s'exalter. Il lui plut de s'imaginer que, si j'étais intéressée, je n'en étais pas moins amoureuse. Sa confiance accrut mon audace; je lui dis encore :

— Vous êtes charmant, joli garçon, tout ce que vous voudrez; seulement permettezmoi de vous avouer une chose : vous n'avez pas les talents d'un diplomate.

C'est ce qui vous trompe, madame, répliqua-t-il.

— Les eussiez-vous, repris-je, comment lutter avec une femme qui peut s'introduire partout sans indiscrétion et recevoir des confidences sans les solliciter? Voyons, soyez de bonne foi : avez-vous jamais été à même, comme moi, d'obtenir de ces renseignements qui valent une fortune, quand on fait métier de les recueillir? Je suis sûre que les vôtres n'ont pas plus d'importance, ne sont pas plus secrets que ceux qui trainent dans tous les journaux.

Mes railleries le pressaient, le poussaient à bout, fouettant, toujours plus vivement, sa vanité professionnelle qui, à la fin, l'emporta, et le fit donner dans mon piège, plus vite même que je ne l'avais espéré.

— Connaissez-vous le capitaine de Sourdis? me demanda-t-il.

— Je l'ai vu deux ou trois fois chez Jeanne la Flamme, répondis-je, en essayant de paraître calme. Je ne le connais pas autrement, mais, d'après- ce qu'on m'a dit, ce n'est pas un homme que l'on puisse surprendre.

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— C'est difficile, ce n'est pas impossible... quand on a quelque liabileté...

Et, comme mon rire semblait railler ses prétentions :

— Vous ne me croyez pas? fît-il. Eh bien, vous allez voir !

Mon cœur battit plus vivement. Je me demandai si, enfin, ma démarche allait avoir un résultat. Il courut à son secrétaire, ouvrit un tiroir fermé à clef, et en retira une liasse de papiers. Puis il vint à moi et me montra, les uns après les autres, les plans, les notes dont il s'était emparé. C'étaient bien les documents dont M. de Sourdis m'avait fait la description. En les apercevant, je ne pus retenir un cri auquel, par bonheur, il ne prit pas garde.

— Sont-ce là des pièces de peu d'importance? dit-il avec orgueil, plus fier de son vol que d'une victoire.

Je ne répondis rien; je cherchais le moyen de reprendre les papiers, tandis que, sans défiance, il les jetait négligemment sur sa table de travail.

Nous nous remîmes à causer sur des sujets indifférents, en personnes qui attendent une occasion favorable d'aborder leurs intérêts.

— Unissons-nous, lui dis-je. Croyez bien que je puis rendre au roi plus de services

que vous. Il me manque seulement les relations que vous possédez. Nous pouvons ainsi nous être utiles l'un à l'autre.

— Oui, oui, dit-il d'un air insouciant. Je me levai pour me retirer. Il se leva

lui-même et se plaça devant moi; il avait l'air presque irrité.

— Vous ne vous en irez pas, s'écria-t-il. Vous n'êtes pas venue chez moi pour vous en aller ainsi. Je ne veux pas que vous partiez. Je m'y oppose de toutes mes forces 1 D'ailleurs, il serait dangereux, cette nuit, de rentrer seule chez vous. Le quartier n'est pas sûr; je n'ai pas de voiture pour vous faire reconduire, et moi-même je ne puis vous accompagner, car je me suis foulé le pied.

Bittenfeld n'était plus l'élégant un peu fade que je connaissais ; il était devenu une sorte de sauvage, d'être bestial, dont les grands yeux bleus très vagues, les favoris blonds touffus et les cheveux rabattus sur le front, ne laissaient pas de me causer quelque épouvante. Il avançait vers moi des doigts crochus; et, dans la violence de son désir, il avait retrouvé sur ses lèvres l'accent d'outre-Rhin.

— Gougez avec moi. Nous tormirons gomme teux zœurs.

— Ah 1 fis-je, si ce n'est que pour dormir !

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— Foui, bour tormir zeulement. Fous affoir brès te moi : je ne vorme bas t'autre fœu.

Je le priai de me laisser seule et je pénétrai dans le cabinet de toilette, tandis qu'il se retirait dans sa chambre à coucher, se déshabillait et se couchait à la hâte. Cette façon d'agir servait mes projets. Pour passer du cabinet de toilette dans la chambre à coucher, il fallait traverser le cabinet de travail qui n'était pas éclairé. J'ôtai seulement mes bottines et, sur la pointe du pied, je m'approchai de la grande table où Bittenfeld avait laissé les documents volés; je m'en saisis, les mis dans mes jupes où, revenue dans le cabinet de toilette, je les fixai avec des épingles. A présent, il s'agissait de sortir. Les bottines à la main, je gagnai le vestibule et déjà je poussais le verrou de la porte de sortie quand Bittenfeld, attiré par le bruit, apparut derrière moi et me heurta brutalement. Je glissai, tombai, l'entrainant dans ma chute. Il essayait, le misérable, d'unir son corps au mien, m'étoufFait dans son étreinte, me meurtrissait de ses ongles. Je lui mordis tant et si bien les lèvres qu'il me lâcha ; d'un brusque effort, je le rejetai de côté, me relevai à la hâte et parvins à sortir, en éveillant de mes cris toute la maison. Une fois dans la rue. je courus

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comme une folle, dans la crainte qu'il ne me poursuivit. Enfin j'arrivai à mon hôtel. Je retirai mes jupes. Grâce à Dieu, je n'avais rien perdu dans ma fuite.

J'avais les pièces, mais comment les remettre? puis, cette restitution tardive servirait-elle mon ami? Je songeai à l'inutilité de mon sacrifice, et je me prenais de dégoût pour la honte gratuite de cette visite. Si Bittenfeld, venant à connaître ma liaison avec M. de Sourdis, allait, pour se venger, tout raconter au capitaine? J'étais navrée, mais, dans mon accablement, la pensée de l'Empereur me rendit un peu de courage. Ah! si je pouvais le voir seulement! Je n'avais plus peur à présent de paraître devant lui.

L'Empereur, à cette époque, était encore à Saint-Cloud. J'écrivis aussitôt pour demander une lettre d'audience et j'eus la bonne fortune de recevoir une prompte convocation. Oh! me disais-je, pourvu que mon ami ne perde pas l'espoir pendant ces longues journées que je passe loin de lui !

Dans quelles angoisses j'allai à cette entrevue! Cette fois, c'était pour moi, pour mon cœur, pour ma vie. Je me rappelais ma première visite. J'étais inquiète alors, mais soutenue par cette ivresse légère que l'on éprouve à agir pour les autres. Main-

tenant, avec une activité fiévreuse de l'esprit, je ressentais, en traversant le Bois de Boulogne, cet affaissement corporel que causent, même à un être en pleine santé, le voisinage et la menace de la mort.

J'arrivai enfin; et, lorsque j'eus présenté ma lettre d'audience, l'huissier me conduisit à l'entrée des jardins où l'on m'attendait. L'Empereur vint d moi avec un air de plaisir qui, d'abord, me combla de joie et me fit bien augurer de mon entrevue; mais, tout de suite, je m'aperçus qu'il s'était commandé cette expression heureuse. Ses yeux semblaient plus profondément enfoncés dans l'orbite, et ses traits avaient ce relief dur, sans enveloppement, qui est le signe de la souffrance et de la lassitude. Il fut toutefois bienveillant comme il savait l'être.

— Ma chère Henriette, dit-il, vous voulez donc ajouter à toutes mes fautes, le crime d'ingratitude. Pourquoi n'êtes -vous pas venue plus tôt? Pourquoi vous cachez-vous ainsi ?

Je ne sais ce que je balbutiai au milieu de mon émotion. Je cherchais comment lui parler de ce qui occupait toute ma pensée, et je ne trouvais pas un mot. L'Empereur fut surpris de mon silence ; il fit quelques pas, je le suivis; peut-être pensa-t-il qu'une promenade me mettrait plus à l'aise. 11

marchait lentement à côté de moi ; plusieurs fois, avec un éclair dans les yeux, il répéta cette exclamation banale, qui prit sur ses lèvres un accent extraordinaire de legrct, de désir, de mélancolie :

— Comme il fait beau ! comme il f;iit beau !

Et il levait la tête à l'air léger d'octobre, il reposait les yeux sur l'allée des Marnes. Les cimes se découronnaient déjà, mais les dernières branches étaient chargées d'un clair ombrage où les verts frais de l'été, conservés par les pluies de septembre, s'unissaient aux roux et aux ors de l'automne. Les feuilles commençaient de tomber, glissaient sans bruit, se détachaient avec douceur de l'arbre, venant parfois se poser sur nos épaules. L'Empereur ni moi n'osions les écarter, conquis tous deux par les odeurs âpres et résineuses, qui montaient de la terre et s'échappaient de l'écorce : l'odeur grisante de la mort. Un instant nous nous laissions aller à oublier. Et animée d'un vague espoir, je répétais aussi moi :

— Comme il fait beau ! Comme il fait beau !

Nous descendîmes vers ces terrasses hautes et basses, vers ce sol onduleux où les losanges, les cercles des bassins offrent une image

de caresse, de volupté, ainsi que de la vie sinueuse des rivières. Les branches se mêlaient en des ombres bleues, roses, mauves. Les charmilles étiucelaient de pierreries glauques; les trembles argentés, les aunes clairs jetaient comme de vaporeuses dentelles sur de neuves verdures, tandis que les feuilles flétries s'amoncelaient sur les eaux mortes, sur les marches des escaliers et dans les grands vases des terrasses.

— L'Empereur aimait beaucoup Saint- Cloud, dit-il.

De qui parlait-il. de Napoléon, ou se voyait-il déjà dans l'Histoire? Il ajouta comme pour lui-même :

— Oh ! je resterai plus longtemps l'année prochaine.

Hélas! c'était le dernier automne de lEmpire.

Nous atteignîmes la terrasse qui regarde la Seine, et Paris nous apparut : gris. fumeux, confus, semblant étendre son ombre jusque sur le ciel qui, au-dessus de nos têtes, était clair et limpide. D'un bout à l'autre de l'horizon, planait une nuée radieuse.

Cette vision me rappelait à la lutte, me rendait à moi-même. Et j'allais enfin parler de M. de Sourdis, dire les premiers mots qui me viendraient aux lèvres, quand je vis l'Empereur pâlir, ses traits se contracter; il

chancela et ne put étouffer un cri qui retentit en moi douloureusement. J'eus un geste de terreur comme si ma vie elle-même était menacée. L'Empereur s'en aperçut.

— Pardonnez-moi. ma chère Henriette, fit-il en essayant de sourire. La souffrance a été si soudaine, qu'elle m'a surpris. Oh ! ne vous inquiétez pas. Ce n'est rien. Un faux mouvement, et voilà tout.

Je sentais combien ma présence pouvait lui déplaire en un tel mom'ent. Les ennemis de l'Empire, chaque jour, répandaient sur la santé du Souverain les plus alarmantes nouvelles, et l'Empereur, pour rassurer l'opinion, s'acharnait à paraître bien portant, à se montrer avec un masque de pleine santé, que l'art et la volonté ne parvenaient pas toujours à maintenir sur son visage.

Il avait pressé sa marche et se dirigeait vers le Palais. Sans doute les souffrances redoublèrent, car il s'arrêta subitement et parut chercher des yeux un appui ; pourtant, il s'obstinait à me déguiser son mal, affectait de sourire. Il me pria d'admirer les roses qui se trouvaient devant nous, se baissa même à grand'peine pour me cueillir une fleur. Puis, avec brusquerie, mais en gardant sa courtoisie ordinaire :

— Vous devez être fatiguée, madame, depuis le temps que nous marchons?

Et il m'offrit, il me prit le bras plutôt. Le mal semblait toujours s'accroître. Dans cette après-midi chaude, son corps tremblait, agité par de longs frissons ; et, de temps à autre, comme pour chasser une mouche importune, il portait la main à son front. Il se penchait vers moi ; j'eus une frayeur extrême qu'il ne tombât et ne m'entraînât dans sa chute. Un instant, je crus même qu'il allait mourir à mon bras; je voulus appeler au secours et je n'osai pas.

La détresse de ce pauvre corps torturé, qui eût dû soulever ma pitié, ne me touchait point; au contraire, je me sentais animée contre l'Empereur de la même colère que ses pires ennemis. Je lui en voulais de n'avoir pas su me deviner; j'étais furieuse aussi contre moi-même. N'avais-je pas manqué d'audace, laissé fuir l'occasion irrévocable?

Oh ! quelles images horribles m'assaillirent l'esprit, tandis que je marchais à côté de l'Empereur. Je rentrais chez moi, je trouvais ^L de Sourdis avec un pistolet appuyé contre le front, et j'arrivais trop tard! Tout ce qu'il m'avait dit de la justice militaire, des terribles exécutions, des dégradations infamantes, me revenait aussi à la mémoire. Il fallait choisir entre ces hontes ou un suicide. Dans mon désespoir, je pressais, je serrais le bras de l'Empereur, sans

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qu"il parût y prêter attention, tant il demeurait absorbé par la souffrance. Nous sommes devant le Palais, je pense qu'il va me quitter, que, peut-être, je ne le reverrai plus, et, comme si mes lèvres étaient paralysées, je ne puis prononcer un mot; mais l'Empereur semble secouer son mal, sa physionomie s'illumine, il me dit tout à coup :

— Vous aviez à me parler, Henriette :

pourquoi n'avez-vous plus cette belle hardiesse avec laquelle vous m'avez sauvée, et malgré moi encore?

Je l'aimai bien alors de me rendre tout mqn espoir.

— Ah! sire, m'écriai-je, il s'agissait de la vie de votre Majesté, et maintenant c'est pour elle-même que votre servante vient vous implorer.

— Mais je l'espère bien. Vous vous êtes assez préoccupée de moi, pour que j'aie le droit de m'occuper de vous à mon tour. Voyons, confiez-moi ce qui vous amène.

Je lui appris de quelle odieuse trahison on avait accusé le capitaine de Sourdis. L'Empereur m'écoutait en caressant sa moustache, les yeux fixés sur la masse obscure de Paris. Quand j'eus terminé :

— Ohl Henriette, pourquoi faut- il que vous me demandiez justement ce qu'il m'est impossible de vous accorder!

— Sire, votre Majesté a la bonté, a la puissance ; elle ne peut laisser s'accomplir une injustice.

L'Empereur répéta sur un ton de doute entre ses dents : « Injustice! » On m'eût brûlée d'un fer rouge que je n'aurais pas ressenti plus de douleur; je m'écriai :

— Je suis d'une humble famille, sire, mais d'une famille d'honnêtes gens et de braves. Mon grand-père était dans la Garde, mon grand-oncle est mort à Friedland. Si le capitaine de Sourdis était un traître, je sais bien que je ne pourrais pas l'aimer.

J'ajoutai :

— M. de Sourdis a été imprudent, c'est vrai, mais il n'est pas criminel, et sa faute n'aura pas de conséquences, puisque j'ai retrouvé les pièces volées, avant qu'on ait pu en faire usage.

Et je tendis les documents à l'Empereur qui les prit et y jeta les yeux.

— Comment savez-vous qu'on n'a pu en faire usage? demanda-t-il. Comment avezvous pu vous-même les ravoir?

Je ne répondis point, mais, éclatant en sanglots, je tombai aux pieds de l'Empereur.

— Sire ! sire ! le capitaine de Sourdis est un noble, un courageux soldat qui s'est battu pour la France et pour votre Majesté.

Ayez pitié de lui ! Sauvez-moi ! Je Taime ! sire, je Faime !

Mes appels étaient si déchirants que l'Empereui en fut tout ému. Il me releva au moment où un long chambellan sortait du Palais et s'avançait vers lui. Presque aussitôt il pâlit, porta la main à son front. Le mal, à peine oublié, revenait avec de nouvelles forces, de plus vives cruautés. En me quittant. l'Empereur me prit la main, et, avec un sourire attendri :

— Ayez bon espoir, madame, me dit-il.

Nous sauverons M. de Sourdis.

Je vis les jambes courtes et tremblantes, les épaules voûtées, la tête penchée en avant de l'Empereur rentrer précipitamment au Palais. Le long chambellan, le front incliné vers son maître, le suivait avec une lenteur respectueuse.

Les dernières paroles de l'Empereur m'avaient transportée de joie. Dans mon bonheur, je demeurai un instant immobile au milieu de la douce et merveilleuse beauté des jardins, dont les allées étaient envahies d'ombre fraîche, dont les terrasses, les cimes des arbres se doraient d'un caressant et léger soleil; puis, je rentrai bien vite à Paris, annoncer à M. de Sourdis la bonne nouvelle.

Le capitaine ne se douta pas de ma visite

chez BittenfelJ. 11 avait un amour confiant, sans craintes, sans retours intéressés. Pourquoi, aussi, m'eùt-il soupçonnée? Tout ce que j'avais fait n'était-il pas une preuve de mon attachement ?

L'Empereur ne m'avait pas donné sa parole vainement. L affaire n'eut pas de suites. Malheureusement, il en transpira quelque chose parmi les officiers de l'état-major, qui, de nouveau, accusèrent les protections, la chance, et essayèrent de mettre le capitaine en interdit. Plus d'une fois, il dut prendre l'épée pour répondre à d'outrageants propos.

Une invitation à Compiègne devait imposer silence aux calomniateurs. A une halte dans la forêt. l'Empereur, se trouvant auprès de M. de Sourdis, remarqua une cicatrice que le capitaine avait au front et lui en demanda la cause.

— Sire, répondit-il, c'est une blessure que j'ai reçue à San-Lorenzo.

Alors l'Empereur se tournant vers un des généraux qui l'accompagnaient :

— Vous ne m'aviez pas dit, général, que M. de Sourdis avait été blessé?

— Sire, je n'ai pu citer à votre Majesté tous les traits de courage ; cela lui eût paru monotone.

— Les actes de courage ne sont mono-

tones que dans vos régiments, général, repartit l'Empereur.

Et il interrogea le capitaine sur ses impressions de campagne, sa vie, ses projets. Tout l'entourage fut surpris de cette marque de faveur; on s'étonna bien davantage, lorsque M. de Sourdis, le mois suivant, fut attaché à la maison de l'Empereur. Mais le maître avait encore son prestige ; dans l'armée au moins, il pouvait réparer une injustice, récompenser l'intelligence et le courage. Cette fois, il sauva réellement un homme qui, sans lui, était perdu. Les compagnons de M. de Sourdis ne voulurent pas croire que l'Empereur eût honoré un traître. La plupart s'efforcèrent de racheter les anciennes offenses; les plus envieux même, n'osèrent montrer leur dépit.

Quelque temps après notre retour de Compiègne, un valet de pied m'apporta le billet suivant :

Vous triomphe^, ma chère ! Mes félicitations. Mais veille^ sur votre ami. Les hommes sont volages, feu sais quelque chose.

Jeanne.

Pourquoi cette misérable m'écrivait-elle?

Espérait-elle me rendre jalouse, m'éloigner

d'un homme dont l'amour était si évident, et qui me laissait entrevoir, heure par heure, son existence lorsqu'il ne la passait pas toute auprès de moi r

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