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UN BAI. OU LON NE SE COXTEXTE PAS DE DANSER

L'hiver de 1870 fut l'un des plus brillants du règne. Il semblait qu'on prévît la chute et les jours sombres, et qu'on voulût se gorger vite de tous les plaisirs. Nous fûmes invités à plusieurs fêtes merveilleuses. Je ne parlerai ici que du bal masqué auquel nous pria Mme Danglemont, à cause des

incidents singuliers qui nous le rendirent si émouvant.

Femme d'un ancien général, ajMnt accompagné son mari à la guerre par goût d'aventure plus que par amour, Mme Danglemont supportait mal la vie tranquille à laquelle l'âge et la maladie du général la condamnaient à présent. En des fêtes pleines de gaieté, mais fort libres, où figuraient toutes les célébrités du monde de la galanterie, elle brisait un instant la chaîne conjugale, quitte à la raccommoder ensuite. Tout en aimant le plaisir à l'excès, elle n'en était pas moins assez soucieuse de sa réputation ; aussi essayaitelle de donner le change sur le véritable caractère de ces réunions, invitant des hommes politiques, des diplomates, des écrivains célèbres, qui, pour ne pas avoir honte de venir s'amuser chez une femme si légère, se persuadaient volontiers qu'un intérêt supérieur les appelait autour d'elle.

On parlait avec tant d'éloges de ces fêtes qu'il me prit un violent désir d'y assister. M. de Sourdis, qui n'avait jamais de discussion avec moi, refusa d'abord de m'y conduire; il fallut vaincre sa résistance, et ce ne fut pas sans peine. Je n'eus pas lieu de me féliciter; je ne m'amusai guère

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qu'aux préparatifs. Nous avions tous deux des costumes Louis XVI ; ma haute coiffure me ravissait, et je trouvais une beauté nouvelle à AI. de Sourdis dans son habit à fleurs et son gilet brodé.

Quand nous arrivâmes à l'hôtel de Mme Danglemont, les salons et le jardin s'emplissaient de masques. Les candélabres, les lampadaires, dérobés à demi par les massifs d'arbustes, donnaient une lumière adoucie et comme argentée aux clairs déguisements. Les jupes mauve, rose tendre, les habits azur et fleur-de-pêcher, les perruques poudrées et diamantées se mêlaient sous les papillons noirs des loups, étincelaient un moment et disparaissaient derrière les tapisseries de verdure. Dans une allée du jardin moins éclairée que les autres, deux femmes de marbre épanchaient des amphores au milieu d'une vasque fleurie ; et un bruit de torrent se mêlait aux éclats d'un lointain orchestre.

Comme nous passions devant la fontaine, nous aperçûmes, dans une allée voisine, séparés de nous par un bosquet, deux invités paisiblement assis l'un à côté de l'autre, les mains croisées sur le ventre : un ours blanc et un mandarin en robe de soie jaune.

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Ils semblaient avoir fui le bal pour causer avec plus de liberté.

Le mandarin avait retiré sa queue et son masque, et laissait apercevoir une figure creusée, ornée de favoris déjà blancs, aux yeux lassés d'homme d'affaires. Suivant l'exemple de son compagnon, l'ours enleva sa tête postiche et découvrit les cheveux en broussailles, le nez crochu, les yeux aux lourdes paupières d'Aliboron. Depuis la fête donnée par le comte à Bartolini, c'était la première fois que je revoyais le député. M. de Sourdis et moi, nous nous arrêtâmes pour le regarder, amusés, puis intrigués par cet accoutrement étrange. Aliboron fouilla dans ses poches, remit ses lunettes et s'essu5\i le front.

— Vraiment, mon cher, dit le mandarin, je ne vous aurais jamais reconnu sous ce travestissement.

— Ne m'en parlez pas, mon ami ; c'est le temps qui veut cela! Q,ui croirait.,. Il tourna la tête à droite et à gauche avec inquiétude, puis reprit avec plus d'assurance : Qui croirait que l'on va chez une cocotte chercher un ministre ?

— Mais pourquoi se déguiser en ours blanc ?

— Pourquoi?... Ah! cela, je ne saurais vous le dire... Des idées de femme! Elles

en ont de si drôles parfois! Oui, ma femme m'a dit : « Déguise-toi en ours blanc, cela « t'ira bien. » Alors, comme ce sont des scènes qui n'en finissent plus quand je ne fais pas à sa tête, je me suis mis en ours blanc. Mais, sacré Dieu ! on ne m'y repincera plus. C'est étouffant, à la fin, des mascarades pareilles.

— Et comme cela, dit le mandarin pour changer de sujet, vous n'êtes plus de l'opposition?

— J'en suis et je n'en suis pas... Seulement je ne veux pas être le dindon de la farce, comme on dit !

Et Àliboron, se penchant vers son interlocuteur, frappa de grands coups sur les bras du fauteuil où il était assis :

— J'ai été vingt ans, monsieur, entendezvous ! vingt ans, à la tête du parti républicain. Toutes les libertés que nous avons aujourd'hui, c'est à moi qu'on les doit. Sans moi, le parti républicain n'existerait même pas. Or, on a prétendu se passer de moi ! On a miné sourdement ma candidature ! On m'a mis à l'écart quand il s'est agi de nommer un secrétaire du bureau I On ne m'a même pas convoqué, même pas convoqué aux réunions, comme si j'étais une créature négligeable ! Dans ces conditions-là, je n'avais pas à hésiter ; puisque je ne pouvais

pas travailler au bien du pays comme député républicain, je ne devais pas me représenter aux élections . C'est ce que j'ai fait. Et je suis allé trouver l'Empereur.

— Heinr demanda le mandarin étonné.

— Oui, continua Aliboron. Et je dois ajouter qu'il m'a très bien accueilli. Un peu surpris d'abord de me voir me tourner vers lui, il a compris les nobles motifs qui me dictaient ma nouvelle conduite : « Sire, « ai-je dit, si je suis, si j'ai été libéral, je « suis aussi profondément dévoué aux inté- « rets de Votre D5'nastie. Je suis un modéré, « sire, un homme du parti de l'ordre, et, « du moment que mes confrères songent « à la Révolution , je dois me séparer « d'eux. » L'Empereur a su rendre hommage à ma droiture. « J'ai étudié votre « rôle à la Chambre, m'a-t-il répondu, « vous avez toujours voté contre le gou-

« vernement Mais les services d'un

« homme de votre caractère, sans pré- « jugés, sont précieux. Il serait tout à « fait injuste de repousser des mains qui se « tendent si loyalement vers nous. Voulez- « vous entrer au Conseil d'État ou à la « Cour des Comptes? »

— Tiens, tiens, tiens.

— J'étais confus de tant de générosité.

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lin vain, .li-je protesté de mon désintéressement ; l'Empereur insistait pour connaitre mes préférences : « La Cour des Comptes (' me tente bien, lui ai-je répondu, si je ne « consulte que mes ambitions, mais, si je « consulte mon dévouement, je crois que " je serais plus utile au Conseil d'Htat. — <> Je le crois aussi, a conclu l'Empereur « en se levant. Au reste, nous reparlerons « de cela plus tard. » Croiriez-vous, monsieur, que malgré toutes ces promesses, j'en suis encore à attendre depuis près d'un an qu'on veuille bien penser à moi. Tout ce que j'ai obtenu, c'est une invitation à un concert des Tuileries, où il fallait se rendre en culottes courtes ; or, homme de famille et d'intérieur, je n'ai pas de culottes courtes dans ma garde-robe, monsieur; d'ailleurs, j'en aurais que je n'y serais pas allé non plus, car dans ces sortes de réunions on ne cause pas, et je ne puis souffrir la musique de chambre... L'autre jour, pour comble d'ironie, on me laisse espérer, comme une faveur possible, un consulat à seize mille francs ! J'ai répondu fièrement : « On ne « donne pas un consulat de seize mille francs « à un homme qui a abandonné son parti « pour venir loyalement à l'Empire. Ce « n'est pas ainsi qu'on encouragera les « adhésions à la Dynastie ! »

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— Savez-vous ce que je ferais à votre place ?

— Non,

— J'irais trouver le Prince Napoléon.

Vous le connaissez, n'est-ce pas? Il est mal en cour, mais il est puissant parce qu'il peut nuire.

— Ah! vous croyez? Vous avez peut-être raison.

— Mais, reprit le mandarin, vous n'avez pas l'air de savoir ce qui s'est passé aujourd'hui?... Vous ne savez pas que le prince Pierre Bonaparte a tué Victor Noir... Oui, le prince, injurié par une feuille provinciale, a fait une réponse violente qui a provoqué un envoi de témoins. Victor Noir était chargé de demander réparation; il a saisi ce prétexte pour venir insulter le prince chez lui. Mais Pierre Bonaparte n'est pas homme à tendre la joue aux outrages. Il ordonne à son insulteur de sortir et, comme l'autre s'y refuse, profère de grossières menaces, il prend un pistolet et fait feu... Vous savez que c'est un cas très grave aujourd'hui pour un prince de s'être défendu. Qu'il soit acquitté ou non, tout retombe sur le pauvre Empereur qui, dans les circonstances mauvaises, ne manque jamais de jouer le rôle du moine espagnol, discipliné pour le compte des autres, et qui

expie sur ses épaules les fautes de tout un pays.

Aliboron avait écouté tranquillement la nouvelle ; seules les dernières paroles de son interlocuteur lui causèrent une émotion, qui, il est vrai, fut considérable. Son visage se contracta ; ses lunettes glissèrent de son nez et tombèrent sur le marbre de la fontaine, où elles se brisèrent.

— Alors, vous croyez que cet événement va porter un coup à l'Empire? demanda-t-il.

— N'en doutez pas. Les révolutionnaires vont prendre prétexte de cette aventure pour insulter toute la famille impériale. Ce sera un scandale énorme, plus qu'un scandale peut-être. Le jeu au cadavre a toujours réussi.

— Dans ce cas. conclut Aliboron. il vaut mieux attendre les événements et ne pas voir le ministre ce soir. En somme, mon abandon momentané du parti républicain n'a pas une signification précise, et ma démarche auprès de l'Empereur ne m"a engagé à rien.

— A rien, conclut le mandarin en remettant son masque.

Aliboron remit aussi sa tête d'ours blanc sur ses épaules.

— Et voilà les serviteurs de l'Empereur ! me dit M. de Sourdis avec tristesse.

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— Tiens! remarqua le mandarin. Béatrice la Gobichonneuse est ici !

— Vous connaissez ces créatures? repartit Aliboron sur un ton de reproche.

— 11 faut bien ! Je suis célibataire.

Tous les masques s'étaient tournes vers une grande fille qui traversait les salons. Elle souriait d'un air effaré en promenant des yeux vagues sur l'assistance. La tète jolie, mais très pâle et sans expression, se distinguait peu des masques environnants, et était comme écrasée par un énorme casque de cheveux roux semés de rubis.

On disait que le prince Viazemski avait enlevé Béatrice de Mabille et que c'était la dernière fois qu'on la verrait danser à Paris.

Mme Danglemont apparut en même temps, la tête couverte d'une mantille espagnole. Elle offrait à chacun le continuel sourire de ses dents, de son visage mat que relevait seulement le rose fin des joues, peut-être avivé par les fards. Un peu amaigrie, avec un air maladif qui n'était que de l'affectation, elle enchantait par ses grands yeux de créole, pleins d'éclairs, dont les passagères langueurs étaient comme le regret de ne pouvoir jouir davantage. L'Empereur avait dit un jour qu'elle ressemblait à l'Impératrice

Joséphine. Sur ses lèvres, c'était un brevet de vertu : Mme Danglemont n'en avait pas voulu d'autre. A Biarritz où l'Empereur la poursuivait d'une cour assez vive : « Sire, dit-elle, vous voulez donc commettre un inceste avec votre grand'mère 1 »

Cette fois elle voulut expliquer la présence de la danseuse à l'un de ses hôtes les plus sévères, au ventre vénérable, aux yeux bovins et au crâne dégarni, l'un des rares invités qui eussent préféré aux travestissements gais ou somptueux le morne habit noir.

— J'ai pensé, dit-elle, que la grâce et le talent de Mademoiselle ne seraient pas inutiles pour secouer vos graves préoccupations politiques et nous prêcher l'exemple. Au couvent, la sœur administrait des coups de règle sur les doigts à celles de nous qui ne chantaient pas à la chapelle; prenez garde, si vous ne dansez pas, que je ne vous mette en pénitence.

— Quelle pénitence m'imposerez-vous r

— Je vous tournerai le dos.

— La pénitence sera douce, fit l'invité en minaudant. Vous êtes adorable de tous les cotés.

Cependant elle s'était déjà dérobée aux compliments.

— Je veux absolument faire danser ce

vieux singe-li ! disait-elle à demi-voix à l'une de ses amies. C'est un disciple de M. Dupin ; il a écrit un livre : De l'ex-tinc-tion de la Prosiitittioii. Imagine-t-on un titre aussi ridicule? Mais j'ai mon projet! Je liens à le voir... à Toeuvre. J'ai dit à Béatrice que ce monsieur ét.ut le roi Jérôme, l'oncle de l'Empereur...

— Mais il est mort, le roi Jérôme, reprit l'amie.

— Si vous croyez que Béatrice est au courant des morts et des naissances de la famille impériale! Il est donc Jérôme pour Béatrice, seulement un Jérôme qui tient à être inconnu et se fait passer pour un député orlé.uiiste. Ce soir, nous en sommes convenues, elle doit allumer mon homme moral et...

— Et si le prince Viazemski vient à savoir?

— Il ne saura rien, la scène aura lieu dans une chambre voisine de mon cabinet de toilette qui a un œil-de-bœuf. Les vieilles maisons, c'est commode, tout de même!... Quand la comédie commencera, Béatrice doit agiter une sonnette et nous prévenir. Nous viendrons toutes : Berthe. Mme de Louvercy, la comtesse Stiépanovna, Lady Seymour, et jusqu'à la princesse qui ne croira pas contempler une rivale. Hein, ma

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belle, dites encore que votre amie ne sait pas imaginer des fêtes divertissantes.

Cependant masques , travestissements , habits noirs, tous s'asseyaient en cercle pour regarder danser Béatrice et sou cavalier Marthe Coqueluche, dont les belles couleurs et l'embonpoint contrastaient avec la sveltesse et le teint blafard de la Gobichonneuse. Elles s'avancèrent l'une vers l'autre un bras levé et arrondi, un poing sur la hanche, au milieu des fusées et des explosions de l'orchestre.

A ce moment des cris affreux retentirent à l'étage supérieur de l'hôtel : un halètement, un râle douloureux de moribond terminé par une plainte éclatante qui déchirait l'oreille. On eût dit la souffrance et la lutte d'un homme qu'on essaie d'égorger. Tous les invités se retournèrent vers Mme Danglemont qui, assise au fond du salon, paraissait impassible, sourde aux hurlements continus que ne parvenaient pas à couvrir les cuivres des musiciens. Le maître dhôtel venait d'apparaître à la porte du salon, troublé, embarrassé, attendant, sollicitant des yeux les ordres de sa maîtresse. Quand Mme Danglemont l'aperçut, elle se leva d'un air ennuyé, parut un instant hésiter, puis sortit vivement. On l'entendit parler au domestique.

— Fichez-lui une drogue quelconque pour le calmer, grondait-elle. Il est insupportable à la fin, cet étre-là !

— Pauvre femme ! dit Mme de Louvercv, elle est bien à plaindre d'avoir un pareil mari.

— ,Si encore la malheureuse pouvait le faire transférer à la campagne! Mais on ne peut le changer de place.

— Dois-je lui demander des nouvelles du malade? demanda Lady Sjymour, incertaine.

— Non, répliquèrent plusieurs dames, cela lui causerait trop d'émotion. Elle est si nerveuse, elle serait capable d'avoir une crise!

S'apercevant qu'on ne s'occupait plus d'elles. Béatrice la Gobichonneuse et Marthe Coqueluche avaient cessé de danser, tandis que l'orchestre insensible, acharné, déchaînait les tempêtes et semblait monter à l'assaut des joies humaines.

— Faut qu'elle ait estourbi son marlou, dit Marthe, pour qu"i' gueule comme ça.

Mais la Gobichonneuse avait d'autres préoccupations.

— Dégote-moi l'vieux d'vant toi, dit-elle. C'est l'roi Jérôme. Parait qu'il a un béguin pour moi. On sTapplique c'soir sur la peau.

— Qué'qu'c'est qu'ça, Froi Jérôme?

— C'est un roi, tiens!

— Un roi. eh ben. t'en as une veine de cochon, passe-m'en un morceau.

— Une veine, ah ben oui! j'connais l'coup. Si elle me l'envoie, c'iui-là, c'est pour qu'i' casque à sa place. Elle va nous filouter not' cachet, tu vas voir ça.

Marthe Coqueluclie était devenue cramoisie comme si elle venait de recevoir une insulte en plein visage.

— Ah ben. moi. j'danse pas si c'est comme ça. Ou ben qu'elle m'envoie aussi un roi.

— Danse toujours, ma fille, on verra bien après comment i' s'conduiront.

La Gobichonneuse, voyant rentrer Mme Danglemont et n'entendant plus de cris, avait repris ses pas légers et gracieux. Elle n'était vraiment jolie, elle n'était vraiment elle-même que lorsqu'elle levait la jambe; elle dansait comme les autres marchent ; elle dansait couchée, elle dansait en aimant, en rêvant : c'était son destin. Souple, fine, tenant le bas de sa robe du bout des doigts et le bras tendu, le visage souriant d'un vague et continuel sourire, elle tournait; elle semblait une adorable poupée venue de quelque conte d'Hoffmann, à laquelle un méchant magicien, par une ironie grossière,

avait donné un langage trivial, une lourde et ridicule perruque rousse pour que quelque chose retint à la terre son Ame ailée et aérienne. Marthe n'était point née danseuse comme son amie, mais elle montrait dans ses mouvements un feu juvénile qui ravissait.

Impudique avec naïveté, avec joie, avec grâce, elle levait, tout en marchant, des jupes volumineuses et légères de crêpe de Chine, qui semblaient l'entourer sans la vêtir, découvrant au milieu de tout un froissement de tissus lumineux, la fermeté, la plénitude de sa beauté, rendue plus sensible par tous ces voiles qui en consacraient la puissance. Après plusieurs élans passionnés et cent mouvements vertigineux, elle se jeta contre la Gobichonneuse, lui pressant le sein de ses lèvres et les épaules de ses bras; puis les deux femmes tombèrent assises, embrassées, les jambes écartées, les cheveux dénoués se mêlant et voilant les visages...

Il n'y eut point d'applaudissements, mais les yeux fixes, les lèvres entr'ouvertes, l'ardeur muette et immobile des spectateurs en disaient plus que toutes les acclamations : une volupté ardente nous enlaçait, nous soulevait tous

Je voulus alors me pencher vers M. de

Sourdis; les paroles et les spectacle^ de cette fête nous avaient distraits et séparés. Les danses me rendaient à mon amour.

Mais je fus bien étonnée de voir que le fauteuil où mon ami était assis tout à l'heure, à coté de moi, était vide. Le divertissement s'acheva sans qu'il reparût. Je commençais à devenir inquiète et je me mis à le rechercher à travers la fête.

Je quittais les salons où s'étaient réunis les invités pour entrer dans le jardin presque désert, lorsqu'un valet de pied m'aborde, me dit que M. de Sourdis est souffrant, qu'il veut rentrer et me prie de venir le trouver dans sa voiture. Sans songer à ce que cette communication a de singulier, je demande ma sortie de bal et je suis le domestique jusqu'à une berline où j'aperçois un déguisé Louis XVI, que je prends dans l'ombre pour M. de Sourdis.

On me tend la main pour monter.

Mais quel n'est pas mon saisissement, quand je vois deux masques assis devant moi et que, voulant soulever le loup de mon voisin, je suis repoussée brutalement. Je m'élance à la portière fermée; j'appelle au secours : personne n'est là pour m'entendre. La berline s'est mise à rouler; on baisse les stores. « De grâce 1 messieurs, dis-je, arrêtez 1 laissez- moi descendre! »

Mes demandes, mes prières restent sans réponse.

Je ne sais combien de temps je demeurai ainsi en voiture, en proie aux plus vives angoisses, me demandant quel atroce dessein on avait sur moi.

Enfin la berline s'arrête; on me fait descendre dans un terrain vague, abandonné, qui semble éloigné de toute habitation. Je tombe à genoux devant mes trois compagnons et je joins les mains pour les implorer. Sans proférer une parole, ils me saisissent brusquement par les épaules, par la taille, essaient de me renverser la tête en bas.

Vainement je me débats de toutes mes forces, ils parviennent à me maintenir, à m'immobiliser les membres.

Que me veulent-ils? Me tuer ou me frapper ignominieusement?

Ils ont des baguettes; ils ont aussi des revolvers... Au milieu de mon effroi, je trouve la force de crier ; ils tentent alors de me bâillonner, mais ils n'y sont pas encore arrivés, que j'entends le roulement d'une voiture. Je crie plus fort.

On me lâche, je tombe à plat ventre, tandis que j'entends des pas s'éloigner, d'autres venir vers moi. Je suis si effrayée que je ne fais pas un mouvement. Je continue seulement à crier.

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On accourt, on me relève.

Je me trouve en présence de deux jeunes gens en costume de chasse, dont le visage et les façons me rassurent. Je ne sais trop ce que je leur dis. mais ils me proposent de monter dans leur voiture. Nous rentrons ensemble à Paris où ils me conduisent jusqu'à ma porte.

A la maison je trouvai M. de Sourdis qui venait de rentrer et était dans une extrême inquiétude. Je lui dis ce qui m'était arrivé, et, à son tour, il me conta son aventure qui ressemblait fort à la mienne. Chez Mme Danglemont, au moment où la Gobichonneuse et Marthe Coqueluche commençaient leurs danses, une jeune femme, ayant un loup sur le visage, l'avait prié à voix basse de venir lui parler. Après lui avoir rapporté de mystérieuses menaces, on lui conseilla de quitter la fête au plus tôt pour éviter un malheur. M. de Sourdis n'eût pas pris garde à ces paroles, si on ne lui avait dit aussi que je venais de partir et que je l'attendais à la porte. Sans retourner au salon, il se laissa conduire, par un domestique, jusqu'à une voiture qui stationnait à quelque distance de l'hôtel, voiture qu'on lui dit être la sienne, et où il crut me reconnaître. A peine monté, il s'aperçut de son erreur et voulut redes-

cendre. Mais plusieurs masques lui barraient le passage et ils unirent leurs efforts pour l'empêcher d'ouvrir la portière. Il y parvint cependant, les écarta violemment et rentra très troublé chez Mme Danglemont d'où j'étais déjà sortie. Il revint alors en toute hâte à la maison, espérant que j'y serais retournée.

Ces violences nous avaient plus surpris encore qu'effrayés. Nous cherchions vainement quels pouvaient être ces ennemis inconnus et de quelle involontaire offense ils avaient prétendu se venger. Jeanne la riamme et M. de Bittenfeld. que nous avions d"abord soupçonnés, n'étaient pas à Paris. On ne retrouva pas, non plus, chez Mme Danglemont, le valet qui nous avait conduits, M. de Sourdis et moi. aux voitures de masques. Il fallut bientôt renoncer à rien découvrir, car la police, tout occupée des troubles qui avaient suivi la mort de Victor Noir, ne faisait aucune recherche sérieuse.

Nous reprimes notre existence tranquille jusqu'au moment où la terrible nouvelle de la déclaration de guerre vint nous enlever à notre bonheur. Avec quel déchirement je vis venir le jour de la séparation ! A mon chagrin s'ajoutait une grande appréhension

de l'avenir. Angèle, notre servante, répétait bien pour me rassurer : « Madame n'a rien à craindre, puisque monsieur est avec l'En.pereur », j'essayais vainement de partager sa confiance.

M. de Sourdis accompagnait l'Empereur et devait partir avec lui de Saint-Cloud. En me rendant au Palais pour faire mes adieux à mon ami, j'aperçus M. Aliboron. plus ébouriffé que jamais, qui s'en allait, alerte et tête baissée, porter ses vœux au souverain ; il se rencontra face à face avec un homme aux paupières gonflées, à la tête humble et dodelinante, aux joues flasques, à la large lippe, au nez long et renflé, ayant les fiiçons d'un brocanteur juif qui aurait passé par les sacristies. Aliboron, après avoir hésité un moment, lui tendit la main.

— Vous venez aussi au Palais, dit Aliboron. Je vous reconnais là, mon cher député. A certaines heures tous les braves gens se réunissent.

— Non, mon ami. non, mon ami, je ne vais pas au Palais, répondit-on. Je me rendais simplement chez une vieille parente qui habite Saint-Cloud. Un petit jardin, une humble maisonnette, une existence modeste et retirée, voilà des joies simples et honnêtes qui conviennent après les agitations de la vie parlementaire. Quant à cette guerre...

Ici l'honorable député mit la main sur son cœur :

— Eu mon ànie et conscience, je crois que c'est un grand malheur pour la cause de l'humanité... La France sera victorieuse; le courage de nos soldats, l'enthousiasme populaire, \a fun'a francese m'en répondent. Mais, ne l'oubliez pas, la victoire de la France, c'est le rétablissement de l'Empire autoritaire. Et c'est pourquoi je maudirai notre victoire... Voulez-vous que je vous dise une chose, mon cher Aliboron ; ce n'est pas au Palais de Saint-Cloud que se trouve en ce moment la place d'un ancien député libéral qui. jadis...

Aliboron eut un geste de colère. Il répliqua vivement :

— Voulez-vous que je vous dise aussi une chose, mon cher Jules Simon : vous seriez déjà au Palais, si vous ne désespériez pas de voir jamais lEmpereur s'intéresser à votre éloquence et à vos talents !

A son tour, l'honorable député fit une grimace fort laide, mais qui avait l'intention d'être un sourire.

— Vous au moins, vous ne désespérez pas, dit-il sur un ton ironique... Heureux espoir! Et puisse-t-il avoir sa récompense!... Adieu, mon cher Aliboron.

— Adieu, mon cher Jules Simon.

Ce qui m'avait frappée, dans les paroles de ces messieurs, c'est qu'ils croyaient tous deux à la victoire de l'Empereur; cela calmait un peu mes inquiétudes. Au Palais, je sentis bien à l'expression des physionomies, aux conversations, qu'on n'avait point la même confiance.

Devant la voie ferrée, nous nous empressâmes toutes, pauvres femmes qui voyions partir un amant, un mari, un fils. Sans vouloir songer à cette minute qui, peut-être, nous séparerait pour toujours, on babillait, on plaisantait, on fraternisait les uns avec les autres : les veufs qui s'en allaient, les veuves qui restaient. L'Empereur parut.

Nous nous sentîmes frémir devant tout ce que nous apportait sa venue, devant les destinées obscures encore mais dès lors inéluctables. Il passa vite, suivi en liate de képis étoiles et de chapeaux de soie brillants. Autour de lui l'empressement fut triste, discret. On ne Tacclama point, comme si on eût redouté, par des cris, d'éloigner la fortune. Cependant l'Empereur ne laissait pas soupçonner son mal ni ses angoisses : il avait voulu ses yeux calmes, ses lèvres souriantes; et, dans son costume guerrier, il semblait rajeuni, plein de verdeur et de vaillance.

Le train siffla.

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Une fois encore, mon ami et moi, nous nous enlaçâmes.

Oh ! la douleur pleine de délices de se donner à celui qui s'en va, de laisser toute son âme aux lèvres qui nous ont baisées! Mais j'avais à peine senti l'amertume et la douceur de l'adieu, qu'il était parti au milieu des képis et des chapeaux agités dans un suprême salut au souverain. Le train s'ébranlait. Je courus comme une folle sur le quai, parmi la foule, pour le voir une dernière fois ; il était trop tard ! Alors, de toute ma force, je criai : « Vive l'Empereur ! » unissant dans mes vœux le maître et le serviteur, souhaitant que la France triomphât et que mon ami me fût rendu. Ma voix s'éteignit brusquement, tandis que la lourde masse du dernier wagon disparaissait derrière les feuillées pleines de soleil, d'ombre fraîche et de gazouillements d'oiseaux. J'eus peur, à ce moment, que ce cri sans écho ne fût un mauvais présage, et je revins sur mes pas, avec cette impression d'égarement et de solitude désolée qui suit les séparations.

— Eh bien, ma chère Henriette! fît une femme près de moi...

Je tournai la tète et j'aperçus Jeanne la Flamme. Elle portait une gracieuse casaque bleu turquoise et une petite toque à aigrette.

Elle était si élégamment vêtue et coifîée qu'elle en paraissait presque jolie. On eût dit qu'elle se rendait à une fête. L'horreur, les soupçons que m'inspirait cette femme, l'inconvenance de cette claire et joyeuse toilette dans un pareil jour, tout me conseillait de lui tourner le dos. Au milieu de ma peine, je n'en eus pas le courage. Elle m'adressa quelques paroles banales, et me dit tout à coup :

— Je ne voudrais pas être française en ce moment; je n'ai jamais aimé être du côté des vaincus.

— Les Français ne sont pas vaincus, répliquai-je à mon tour, étonnée de cette déclaration, et essayant de me suggérer une confiance que je n'avais nullement.

— C'est qu'ils ne se sont pas encore battus, fit-elle d'un ton indifférent.

Elle rejoignit sa calèche qui l'attendait dans la cour du Château, et, de la voiture, me cria en se tournant vers moi :

— N'oubliez pas d'envoyer mes compliments à M. de Sourdis,... si vous pouvez lui écrire!

— Coquine! lui criai -je, nous nous retrouverons un jour!

Je comprenais maintenant pourquoi elle m'avait abordée.

Cependant elle haussa légèrement les

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épaules et fit presser les chevaux; pour moi, je retournai à la maison vide, torturée par l'angoisse et les craintes que venait de me donner cette méchante femme.

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