LA MAISON DES JOUISSANCES
Vous imaginez quelles furent mes angoisses durant le mois d'août et les premiers jours de septembre. Les correspondances étaient difficiles, les lettres s'égaraient souvent au milieu du désarroi de l'armée et de l'administration. Après la grande douleur et les craintes que me causa la catastrophe de Sedan, je fus presque heureuse en apprenant
que M. de Sourdis avait pu échapper au désastre et qu'il était désormais sauvé. En effet, il fut de ceux que l'Empereur choisit pour l'accompagner dans sa captivité, à Wilhelmshohe. Mais on a hâte de reprendre un bien qui a couru de tels périls ; et, comme M. de Sourdis m'écrivait qu'il lui serait possible, dans quelque temps, de me revoir à Cassel, je ne voulus pas attendre. Par malheur, sans parler des difficultés et des peines que présentait, pour une femme, un tel voyage, l'argent nécessaire pour l'entreprendre, s'en était allé dans les poches des nombreux créanciers que M. de Sourdis traînait après lui, depuis sa ruine et sa rupture avec Jeanne La Flamme. Il n'avait pas songé que la rapacité de ces gens-là serait si pressante ; il m'en coûtait de le lui apprendre et de puiser dans sa bourse, tandis qu'il devait plutôt avoir besoin de secours, la suppression de la Maison de l'Empereur lui enlevant ses appointements. Malgré l'embarras où je me trouvais, j'étais décidée, d'une manière ou d'une autre, à partir pour Cassel.
Ce fut alors que je rencontrai une de mes anciennes amies, la couturière de ma première robe de bal. pauvre fille dont la générosité, jadis, m'avait valu mon succès de Mabille et ma liaison avec le comte. Après
avoir vu passer beaucoup d'or entre ses doigts, elle s'était trouvée tout à coup misérable, sans personne pour lui venir en aide. Elle me parla de Mme Danglemont que je ne pouvais entendre nommer sans frayeur, me rappelant ce bal auquel on m'avait invitée, bal terminé par une si étrange aventure. Le général Danglemont, le mari infirme, s'était enfin décidé à mourir, mais il avait tenu, en quittant ce monde, à témoigner à sa femme l'indignation qu'il ressentait de ces fêtes continuelles, dont le bruit venait troubler son sommeil de malade. La fortune, d'ailleurs en partie dissipée, échappait à Mme Danglemont, qui, réduite à de maigres ressources, s'était installée dans un appartement plus que modeste où elle donnait toujours des fêtes, il est vrai, mais d'un tout autre caractère que les anciennes et. pour elle, plus profitables que réjouissantes. Il y avait des tapis verts où l'on jouait gros jeu, et de petits salons discrètement éclairés où l'on s'évanouissait avec délices et mystère. C'était un tripot honnête.
— Tu devrais aller la voir, me dit mon amie.
— Grand Dieu! m'écriai-je... Et pourquoi n'y vas-tu pas, toi ?
— Moi, je ne suis pas belle, et puis, je n'ai pas d'autre robe que celle-ci.
Je partageai avec la pauvre fille le contenu de mon porte-monnaie : quelques francs.
Il fallut pourtant me décider. Je me rendis chez Mme Danglemont. Elle avait toujours ce regard attendri, noj'é sous de longs cils, et qui semblait revenir du plaisir pour le chercher encore. Cet air de langueur contrastait à présent avec le léger embonpoint qui lui était venu, depuis la mort de son mari. Ne pouvant plus jouer ce rôle de cadavre amoureux qui, autrefois, lui convenait à mer%-eille, elle essayait d'autres séductions. Ses cheveux noirs, étalés sur une robe de chambre hyacinthe fermée d'une collerette de points d'Angleterre, mêlaient un charme d'animalité sauvage à ses grâces civilisées. Elle me reçut tout en larmes.
— Ah ! chère madame, dit-elle, il y a dans la vie de cruels moments...
Je pensai qu'elle allait louer les vertus du défunt et. bien que cette comédie me parût inutile, je me composai un visage de circonstance pour écouter l'éloge funèbre.
— Mon malheur est de m'attacher trop vite, continua-t-elle. Et puis on a si peu d'amis ! On ne peut se séparer de ceux que les hasards de l'existence ont conduits près de vous.
Elle sanglota, pleura tant de larmes, que je me demandai si réellement elle était sincère.
— Je l'ai enterré aujourd'hui. Ah! ce jour
comptera dans ma vie. Pauvre petit être! C'était le capitaine de Kerdalek qui me l'avait rapporté de la Réunion. J'y tenais comme on tient à un souvenir 1 II avait un bec rouge et des plumes noires. Pauvre petit! il portait son deuil.
Je fus si surprise, tandis que je m'attendais à l'éloge du mari, d'entendre celui d'un perroquet, que je ne pus me contraindre, et je lui éclatai de rire à la face. Elle parut furieuse.
— Qu'avez-vous, madame? dit-elle en se levant. Si vous venez ici pour insulter à ma douleur, vous pouvez vous retirer. En vérité, cela est d'une inconvenance!...
Je me levai et me disposai à prendre
congé, mais elle se précipita sur moi et me saisit le bras.
— Pardonnez-moi, dit-elle, je suis folle, je suis si malheureuse!... Vous êtes belle, vous devez avoir du cœur, vous ne pouvez pas être insensible !
Elle me fit asseoir sur un sofa, près d'elle, sous son haleine chaude, piquante comme l'œillet, entre ses bras dont chaque mouvement soulevait des odeurs ambrées. Elle m'adressait d'inutiles questions et, sans avoir l'air d'entendre mes réponses, poussait des soupirs, répétait à demi-voix : « Ma chère enfant ! »
2i6 l'espionne impériale
Cependant, sous je ne sais quel prétexte, je parvins à me dérober. Elle demeura seule sur le sofa, les bras lâches, comme en détresse de ce départ.
— Ah! méchante, dit-elle... Au moins promettez-moi de revenir bientôt. Justement je reçois demain des amis... oh! tout à fait dans l'intimité... Vous viendrez, n'est-ce pas? Ah! rappelez-moi donc votre nom...
Après tant de malheurs, je perds la mémoire.
Le lendemain, quand je revis Mme Danglemont. elle m'apparut solennelle, les j'eux froids, toute différente. Elle était entourée d'une dizaine d'habits noirs, fort attentifs à ses sourires. Les quelques jeunes femmes qui se trouvaient dans le salon, jolies et gracieuses, paraissaient délaissées. Mme Danglemont restait l'âme de la réunion.
Elle me présenta à un homme dont la taille, les larges épaules et la barbe rousse m'épouvantèrent. Je compris qu'on l'avait choisi pour moi.
— Sir John Glyn, dit-elle, général...
— Madame, répliqua-t-on, ne donnez pas mes qualités comme cela.
— Et pourquoi donc?
— Parce que je suis... Comment ditesvous cela?... un petit polisson... oui, un sacré paillard... je veux dire...
L ESPIONNE IMPEKIALE 217
— Nous vous comprenons, général.
— Pardonnez, madame, la langue française m'échappe parfois.
— Vous la parlez à ravir, au contraire.
— Vous m'accablez... vous me comblez, je veux dire. Voici, quand je fais le petit polisson, je ne veux pas que le déshonneur de mes vices retombe sur mon pays. Alors je me fais passer... Voyons, de quoi ai-je l'air?
— D'un valeureux Anglais.
— Allons donc ! avec cette barbe-là et cet air à la fois austère et dégagé?... d'un Yankee, madame; j'ai l'air d'un Yankee, et quand j'ai l'air d'un Yankee, je puis paillarder et me pocharder à l'aise, cela ne retombe pas sur mon pays. L'Angleterre n'en souffre pas. Tout le déshonneur en revient à cette vache d'Amérique. Hurrah !
— Alors, généra], quand je suis une petite polissonne, je déshonore la France.
— Pas la même chose, madame ! Pas la même chose! Moi, quand je fais le petit polisson, je suis une brute.
— Et cela vous arrive souvent?
— Assez souvent, par malheur, le Diable. . . Est-ce qu'on peut parler du Diable en français ?
— Si cela vous plait, oui. général.
— Le Diable m'emporte si je ne me sens
2i8 l'espioxxe impériale
pas devenir quelque chose de ce genre ce soir, voyez-vous. J'aurai bu trop de Champagne !
Le diner commença sur cette belle déclaration. J'étais placée auprès de Sir John Glyn qui, dès que j'avais humecté mes lèvres de vin, me remplissait mon verre à le faire déborder. Les conversations éclatèrent dans un français que chaque convive accentuait différemment, de sorte que personne ne semblait employer le même idiome. Mme Danglemont se faisait une coquetterie de répondre à ses interlocuteurs dans leur langue natale. Je ne sais s'il ne lui échappait point de fautes, mais elle avait un accent d'abord langoureux, puis vif et précipité, d'un tel charme, que c'était une jouissance de l'écouter, même pour ceux qui ne comprenaient pas ses paroles.
— A la Martinique, disait-elle, quand j'étais enfant, on avait beau me fouetter, je ne pouvais rien apprendre, j'étais paresseuse et bête comme une cruche. Mais je retenais les langues avec une grande facilité. Ma pauvre maman, aussi ignorante que moi, causait très agréablement avec tous les étrangers. Elle prétendait que c'était la seule science utile pour une femme et me détendait contre mon père qui voulait me châtier. « Vois. Marc-Antoine, disait-elle,
'I une honnête femme doit pouvoir écouter « beaucoup de compliments sans se fâcher; « si elle ne connaît pas très bien le sens « des mots, elle court risque d'éloigner, « sans raison, un galant homme ou de se (< laisser naïvement outrager. — Madame, « répliquait mon père, une honnête femme « ne doit pas écouter d'autres compliments « que ceux de son mari. — Ses oreilles « sont donc vouées au malheur, » s'écriait maman. Elle avait raison d'aimer les roucoulades, la pauvre femme ! Comme dit le proverbe là-bas : Il faut aller danser dans le grenier si l'on veut que la cave soit tranquille.
— lo ne condouirai pas ma fîye chez la madame en pençione, dit un Portugais à demi-voix.
— Mais enfin où sommes-nous ici?
demanda un Belge à son voisin.
— Avez-vous besoin de savoir d'où vient le poisson pour le trouver agréable?
— J'aime y voir clair dans mes plaisirs.
— Vous avez donc plaisir à vous rendre malheureux ? On n'analyse pas les parfums ni la beauté.
De temps à autre, Mme Danglemont surprenait un mot blessant et désagréable, mais elle ne perdait rien de l'air enjoué et heureux répandu dans sa physionomie.
En sortant de table, je fus étonnée de la disparition des convives. On allait dans une pièce voisine regarder un tableau, chercher un livre, considérer une statuette. Les jeunes femmes, silencieuses pendant le repas, étaient devenues très animées de gestes et de paroles, actives et audacieuses. C'était, comme disait plus tard John Glyn, un « assault ». Toutes s'emparaient de leurs voisins de table et ne les lâchaient plus. Je demeurai seule dans le principal salon avec Mme Danglemont et John Glyn.
Mme Danglemont me prit à part et me dit à demi -voix :
— Vous savez, ma chère enfant, que les étrangers en voyage ont des façons différentes des Parisiens; il ne faut pas vous en blesser. Ces messieurs apprécient surtout les plaisirs rapides et goûtent peu les nuances fines. Vous comprenez?
Je voyais que, pour conserver ses f.iveurs, je devais bien prendre garde à ne pas diminuer le prestige de sa maison.
Je prétextai un peu de fatigue, je demandai à John Glyn de me reconduire, mais je le laissai à ma porte.
Il revint me voir. Au lieu d'un soudard brutal et grossier, je trouvai un homme élégant, fin. d'une courtoisie parfaite. Tout
L ESPIOXXl-: IMPÉRIALE
en me complimentant à la façon d'un jeune amoureux, il me dit quelques mots de ses campagnes et je fus amené aussi, moi, à lui parler de mon grand projet.
— Voulez-vous que je vous aime beaucoup, beaucoup?
— Si je le veux!
— EU bien, soyez un vrai chevalier. Partons en voyage ensemble.
Il fut un peu étonné, mais je vis tout de suite qu'un homme actif, énergique, encore aventureux, et qui me désirait, serait vite décidé. Je lui dis que j'avais un oncle prisonnier en Allemagne, qui m'était cher et que je voulais absolument revoir. Il accepta! les raisons que je lui donnai sans se douter un instant que je pouvais le tromper. O confiance admirable des vieux amoureux ! Ils s'admirent tant d'aimer qu'ils ne s'inquiètent plus de l'admiration des autres.
Nous partîmes donc, et John Glyn. dés lûrs. se montra excellent guide, partout commandant et se faisant obéir en maître. Devant moi il perdait le ton autoritaire, devenait doux et suppliant. Naturellement, je ne lui accordais aucune . privauté. Dans les hôtels, nous occupions toujours deux chambres. Pourtant, à Cologne, où nous arrivâmes la nuit, l'hôtel était plein, et nous dûmes nous contenter d'une seule
chambre à un lit. Ma chasteté courut alors un véritable danger. Je ne sais ce que John Glyn avait bu durant le trajet, mais il devint, cette nuit-là, d'une brutalité ignoble. Il fallut me débattre entre ses bras, le repousser violemment; et, au milieu de la lutte, renversée sur le lit, je lui envoyai un tel coup de pied dans la bouche que je lui brisai une dent. Cette fois, le malheureux fut guéri pour un moment de son désir. Il me laissa dormir tranquille et alla s'étendre sur un canapé. Le lendemain, je profitai d'un instant où John Glyn était sorti, je fis conduire mes malles à la gare et je partis pour Cassel sans lui laisser un mot. Ses brutalités de la nuit suffisaient à expliquer mon départ subit.
En voyant s'ébranler le train qui m'emportait à Cassel, je me sentis bien heureuse. Enfin j'échappais à d'importunes caresses; et je parvenais au terme de mon voyage avec un peu d'argent que je n'avais point payé — je puis le dire — d'aucune complaisance !
Quelle joie quand j'arrivai à Cassel, que je retrouvai mon ami après tant d'inquiétudes ! Heureux comme il l'était de ma venue, je le sentais pourtant, à mon égard, tout transformé. Avec une affection que je devinais égale à l'ancienne, il n'avait plus les mêmes
élans de gaieté, les mêmes abandons enfantins et charmants. Plus que les privations et la lassitude de la guerre, la défaite, la captivité, l'écroulement de l'Empire l'avaient pénétré de tristesse.
Bien qu'il se fût de tout cœur dévoué au service de son malheureux Maître, il se désespérait de demeurer loin de la lutte tandis que se jouait, en des batailles suprêmes, la fortune de la France. Il m'annonça bientôt qu'il était décidé à partir. Il avait déjà pu se procurer un déguisement. En vain lui rappelai-je que son devoir était de demeurer près de l'Empereur, que, s'il lui était réellement attaché, il devait se trouver plus utile à Wilhelmshohe que dans un corps d'armée : il persista dans son dessein. Il devait partir en avant, m'attendre à Bruxelles et retourner avec moi à Paris. Je dus céder, le laisser courir aux hasards de cette guerre dont je le croyais pour toujours préserv^é. Mais, avant de me quitter, il me chargea de la pénible mission de me rendre à Wilhelmshohe, d'implorer le pardon de l'Empereur.
Dans une lettre qu'il me confia, M. de Sourdis protestait lui-même de son attachement et expliquait comment il avait écouté, malgré lui et l'âme déchirée, l'appel irrésistible qui l'entraînait vers la France.
Ce fut d'un pas tremblant que je quittai la route de Cassai pour pénétrer dans ce parc plein d'ombre, au fond duquel se cachait cette grande infortune.
L'anxiété que me causait le voyage du capitaine avait fait place en moi à une douleur plus large, que tous mes souvenirs semblaient accroître et où je me perdais moi-même. Il avait fallu toute l'affection que je portais à M. de Sourdis pour me décider à une entrevue si pénible.
L'automne de l'Allemagne du Nord est précoce; bien qu'on fût encore en septembre, beaucoup d'arbres étaient dépouillés; des feuillages roux, des feuillages jaunes se mêlaient aux verdures sombres des épicéas et ajoutaient à la mélancolie de ce jour sans soleil.
Je le vis sortir d'une allée.
Il s'avançait lentement, la tête baissée, comme malgré lui et poussé par une volonté étrangère. Il marchait un peu à la façon de ces enfants qui n'ont plus l'appui de la main maternelle — tout effaré de sa solitude.
Soit qu'il fût privé des soins d'autrefois, soit que le chagrin eût rendu l'art inutile. la vieillesse était apparue brusquement sur son visage. Je fus frappée de ce changement. Ce coup de la nature, venu après tant d'autres, m'était le plus sensible. Une
pitié étrange nie saisissait, qui m'eût agenouillée devant ce prisonnier misérable. Il me semblait que ce n'était plus lui. et pourtant que c'était toujours l'Empereur.
En m'apercevant. il eut un mouvement de surprise, puis un sourire attendri qui me rappela les traits d'autrefois, mais comme l'imitation d'un mime rappelle l'original. Sans doute il pensa aux jours heureux où il m'avait connue, il détourna la tête pour ne pas laisser voir ses larmes. Pour moi, émue au delà de tout, je l'entendais me parler comme dans un rêve.
— Hélas! Henriette, disait-il, je ne puis plus rien vous accorder.
— Ah ! sire, répondis-je. que votre Majesté ait confiance dans mon dévouement, je ne saurais désirer de grâce plus précieuse.
Je vis ses yeux briller et s'attacher sur moi. Il parut pénétré de reconnaissance, mais il se contint, craignant sans doute de laisser éclater une douleur qu'il voulait renfermer en lui-même.
C'est alors que je me souvins de ma triste mission, et que je tirai de mon sein la lettre de mon ami ; cependant, il semblait si touché de ma venue, que je n'osais lui en découvrir le véritable motif, soucieuse de l'illusion où il se complaisait et redoutant
228 l'esi'ioxxe impériale
qu'il ne passât brusquement de la gratitude au mépris.
Comme à Saint-Cloud. je marchais silencieusement à côté de lui. Il contemplait le vaste horizon qu'on découvre de la cascade entre les sapins et les cèdres : prairies et champs que les nuages font clairs et obscurs, que couronnent au loin des forêts étalées sur les monts, répandues dans les plaines, pareilles à un monstre énorme qui s'étire. Peut-être songeait-il h tous ces princes français, à ces landgraves allemands qui vinrent rire dans ce parc, dont les grands ombrages avaient abrité les amours de Blanche Carrega et du roi Jérôme, comme ils cachaient aujourd'hui ses rêves lassés et son regret infini.
Il fallut bien lui faire le difficile aveu. Avec des hésitations, des réticences et tout en surveillant sur son front l'effet de mes paroles, je lui appris le départ de M. de Sourdis. Quand j'eus achevé, il me parut très pâle. Il demeura quelques instants immobile, sans ouvrir la lettre que je venais de lui remettre; il dit enfin :
— M. de Sourdis a bien fait d'aller où l'appelait son devoir.
— Sire, puis-je lui porter le pardon de Votre Majesté?
— Je n'ai pas à lui pardonner d'être allé servir son pays. C'est moi qui ai tort, hélas ! . . .
— Oh! sire, m'écriai-je en devinant sa pensée, nous savons bien que ce sont vos ennemis...
— Dites-lui que je lui garde mon amitié comme à un noble et fidèle serviteur de la patrie, reprit-il.
Je le quittai après lui avoir baisé la main. Il s'éloigna de la même marche lente et fatiguée qu'il avait en venant vers moi.
Je n'avais pas fait dix pas, qu'une grande Ombre en deuil me frôla rapidement de son manteau. Je n'eus pas le temps de regarder ni de saluer : elle s'était évanouie. Mais un bruit de sanglots qui éclata derrière moi me fit tourner la tête, et j'aperçus l'Empereur et l'Ombre en voiles noirs l'un près de l'autre, mêlant leurs larmes dans le silence du grand parc désert.
Devant les grilles, se trouvait la berline qui avait amené l'Ombre en deuil. Les chevaux avaient un collier de sueurs et le mors couvert d'écume. Jadis, aux invitations de Fontainebleau et des Tuileries, lorsqu'on voyait s'offrir un Amour couronné, courait-on plus vite qu'à ce rendez- vous du Chagrin ! L'exil, aussi, a ses fêtes inespérées.
Ce fut la dernière fois que je vis l'Empereur.
250 L ESPIONNE IMPHRIALE
Je quittai Cassel le jour même et je revins à Paris avec mon ami, au moment où l'armée allemande commençait l'investissement.
M. de Sourdis fut attaché à un régiment de ligne où il garda son grade de capitaine. Les dettes anciennes, lu cherté des vivres, nous mettaient dans une grande gène. Alors par lâcheté, par peur de ces embarras continuels, aussi bien que pour épargner à mon ami les privations et les hontes de la pauvreté, je me décidai, après de longues hésitations, à retourner chez Mme Danglemont. Je ne vivrai, me dis-je, qu'une partie du jour, celle que je consacrerai à mon ami. Mon ame sera absente de mon misérable servage. Il fallait seulement que M. de Sourdis ne se doutât de rien.
Mme Danglemont unissait à un goût savant des voluptés, un art souple et discret d'employer le monde entier à ses intérêts, en flattant toutes les passions. Sa maison, après avoir été le rendez-vous de toutes les jeunes femmes qui avaient entrepris la chasse à l'homme, amant et mari, s'était changée, durant le Siège, en une élégante pension de famille où l'on trouvait tout à souhait pour Tagrément des journées et des nuits.
Mme Danglemont avait eu la prévoyance et la rare fortune, avant l'investissement, de se ménager des approvisionnements
L E s P I O N N E IMPERIALE
secrets. Grâce à des amitiés illustres, des commissionnaires, chaque jour, traversaient les lignes ennemies, et lui permettaient de satisfaire les appétits les plus exigeants, les plus blasés, tandis qu'elle-même, tour à tour grande dame et entremetteuse, éducatrice de jeunes filles et dénicheuse de jolies femmes, mettait à contribution toutes les ressources de son esprit pour égayer les sens et l'imagination de ses hôtes.
Attirés par des invitations mystérieuses, quelques riches étrangers qui étaient demeurés à Paris, vinrent s'établir dans cette maison, qui envoyait à la ville affamée l'odeur chaude, savoureuse de ses cuisines et, par ses apparences modestes, ne laissait point soupçonner qu'elle cachait une Sybaris.
Mme Danglemont me reçut avec la hauteur d'une femme qui avait seule, à Paris, le pouvoir de nourrir ou de laisser jeûner.
— Votre conduite, ma chère enfant, ditelle, est d'une extrême indélicatesse. Vous avez offensé Sir John Glyn et vous m'avez causé mille ennuis. Cependant je m'intéresse tellement à votre fortune que je veux bien vous pardonner, mais à condition que vous ne vous dérobiez plus aux désirs d'un honnête homme qui vous aime sincèrement et ne demande qu'à faire votre bonheur.
— Comment! m"écriai-je, il m'aime encore, après tout ce qui s'est passé.
— Vous en étonnez-vous? Il y a cependant de bonnes raisons pour qu'un amoureux à qui une femme casse une dent ne l'oublie pas de sitôt... A propos, vous êtes toujours avec M. de Sourdisr Oui... Eh bien, venez donc ensemble.
— Ça, jamais! m'écriai-je exaspérée.
— Il peut un jour avoir des soupçons, fit-elle sans avoir l'air de m'entendre ; le seul moyen de les prévenir est de lui faire connaître nos relations, de lui dire qu'ancienne amie de sa famille je serais heureuse de l'avoir chez moi. Vous ajouterez qu'il me rend service en honorant de sa présence ma maison, et que, s'il est embarrassé en ce moment, nous nous arrangerons plus tard pour le paiement de la pension. De mon côté, je me charge d'imposer à John Glyn la plus complète réserve devant le capitaine. Vous comprenez qu'il sera très flatté d'avoir un jeune officier pour rival.
— Ah ! gueuse, pensai-je, comme elle sait trafiquer de toutes les passions!
Mais voyant que j'hésitais :
— Enfin, ma chère, reprit-elle, que désirez-vous? l'amour et l'argent. Or, je vous conserve votre amoureux et je vous découvre un capitaliste. De quoi vous plaignez- vous?
Il fallut bien me décider à accepter sa proposition.
— Surtout, ajouta-t-elle, pas d'écart, pas de reculade au dernier moment ou c'est fini : je vous abandonne à vous-même.
M. de Sourdis, bien qu'il n'eût pas en grande estime Mme Danglemont, était trop peu fortuné pour refuser le secours qu'on lui offrait. Mais je dois dire que l'esprit confiant et le cœur absorbé par son amour, il ne se douta point qu'il allait voir un rival chez l'entremetteuse de sa pauvre femme.
Vous devez penser si ce fut d'une âme joyeuse et sans une répulsion de tout l'être, que je revis John Glyn. Ce que je lui dis, vous le devinez : des mensonges ! au surplus, je n'avais guère qu'à le laisser parler : il était de ceux qui se donnent eux-mêmes leurs illusions. Je me contentais de l'approuver quand cela pouvait lui plaire. Mais déjà cet accueil muet que je faisais à sa passion me révoltait. Je me souviens du jour où il me baisa sur la bouche. Il me sembla que je venais d'être souillée de boue de la tête aux pieds, et l'odeur de son baiser me poursuivit comme une corruption. C'était pourtant, ce John Glyn, un homme encore dans la force de l'âge, de belle prestance, très soigné. Jamais je n'avais éprouvé ainsi l'horreur des baisers auxquels on ne donne
point son âme. C'est que maintenant j'aimais, et dans l'amour seul, je pouvais être heureuse.
Cependant j'étais forcée de continuer à le voir de crainte que Mme Danglemont, qui trouvait son profit à cette liaison, ne déclarât tout, par vengeance, à M. de Sourdis. Et puis, je désirais que mon ami, habitué autrefois au luxe, goûtât un peu de bienêtre. Mais quel supplice pour moi. quand je rentrais à la maison avec l'odieuse odeur de cet homme sur tout mon corps ; alors, les caresses, charmantes naguère, n'avaient plus de délices, je ne savais plus jouir d'un amour que je croyais avoir trahi, dont je me sentais à présent indigne ; et les lèvres de mon ami ne provoquaient que mes larmes.
La compagnie de John Glyn et de Mme Danglemont m'étaient assez pénibles.
J'aurais souhaité de n'avoir aucun rapport avec les autres habitants de l'hôtel, qui pouvaient si aisément me nuire par des paroles perfides ou même maladroites. Pour mon malheur, cela ne me fut pas possible. Bien qu'il n'y eût aucune communauté de goûts, de mœurs, ni d'esprit entre ces gens, ils vivaient tous dans une intimité familière. Il fallut reconnaître d'anciennes, m'habituer à de nouvelles camaraderies.
Presque toutes me furent aussi funestes.
L'hôtel voyait s'engouffrer toutes les malheureuses de Paris, toutes les créatures pauvres et jolies qui avaient pitié de leur beauté, et se sentaient lâches devant la fiim. Des jeunes filles, des jeunes femmes se laissant fléchir par le besoin de manger, venaient avec l'espoir de sortir repues et victorieuses. Mais un désir brutal et quelques coupes de Champagne triomphaient presque toujours de leurs hésitations.
Au milieu de cette foule de passantes, je rencontrai un jour une Anglaise, miss Adda Gordon, l'ancienne institutrice, que j'avais, autrefois, tant bien que mal remplacée chez les Gondrecourt.
C'est un type singulier de vieille demoiselle, de cœur tendre, de tournure plaisante et d'âme irascible dès qu'on touche à ses amitiés. Miss Adda Gordon enseigne les langues, cultive la pauvreté, et, dans son expérience de toutes les misères, s'intéresse aux souffrances des autres, soulagée des siennes, dès qu'elle a trouvé un compagnon d'infortune. Rigide et douloureuse comme ces cariatides qui, sur la façade de certaines maisons, jouent le rôle de gouttières, elle semble porter les chagrins de tous, et n'avoir pour but que d'écouler sans cesse des larmes le long de ses pauvres joues sèches, jaunes et ridées. Depuis tant
d'années qu'elle court le monde, rien n'a changé pour elle. Où qu'elle soit allée, les deux photographies brunies et effacées de la reine Victoria et du prince Albert l'ont suivie, et elle s'habille à soixante ans de la même façon que dans sa jeunesse. Fidèle à ses amitiés comme à ses crinolines, elle a gardé pieusement le culte de ses premières élèves, sans ressentiment des moqueries et des cruautés enfantines de jadis; se consolant, à force d'épreuves et de dévouement, de n'avoir pu être femme, de n'avoir pu être mère; au moins l'est-elle par la douleur; car, si sa chair n'a pas été déchirée, son cœur, plus d'une fois, a reçu les profondes blessures, celles qui, pour être refermées, exigent que nous leur sacrifiions tout notre orgueil.
La seule bonté d'âme l'avait conduite chez Mme Danglemont. Elle amenait deux de ses anciennes élèves, assez gracieuses, mais fort misérablement vêtues, qui venaient donner des leçons de français à de riches étrangers. On n'avait pas voulu d'elle à cause de son âge; alors elle était allée chercher ses jeunes amies, les prévenant des attentats probables qu'elles auraient à repousser. L'or et les bons repas qu'elles espéraient les attirèrent, mais au dernier moment elles hésitaient.
L ESl'IOXXE IMPERIALE 239
— V'yons. mes chères p'tites biebis, disait miss Adda, les larmes aux yeux, n'yez pas peur. Vô s'vez vô défendre. Et puis, ajouta-t-elle en pensant aux mœurs de son pays, faites-vô épouser.
Les pauvres enfants furent chargées de servir de guides à un Américain et à un Russe. Nous dînâmes plusieurs fois avec elles, puis elles disparurent l'une après l'autre, soit qu'on se fût ennuyé de leur résistance, soit qu'elles eussent cessé de plaire.
Les hôtes de Mme Danglemont n'étaient pas tous étrangers. Des Français fort bizarres se rencontraient chez elle assez souvent, entre autres deux romanciers, l'un mondain, l'autre « qui se dévouait aux classes laborieuses ». M. de Cassive, le romancier mondain, n'écrivait que pour les épouses en mal d'adultère. Son ami, Joséphin Corvineau, hésitait entre l'art de toucher, d'instruire les cœurs simples et celui de raconter des histoires quelconques en style « impeccable, décoré d'épithètes rares ». Il inclinait à croire que l'écrivain est une sorte de joueur de patiences, qui a pour mission d'assembler des mots inusités, sans trop s'occuper d'ailleurs de leur signification. Plus le sujet traité est niais, plus il a de chances de faire éclater un grand talent de styliste. D'après
cette méthode. Joséphin avait composé Thistoire d'un petit cordonnier qui meurt vierge, parce que l'un de ses amis d'école aime la même femme que lui, qu'il se sacrifie et ne peut supporter son sacrifice. Il avait ainsi fait couler bien des larmes, et l'Académie avait manqué de lui décerner un prix; mais M. de Cassive s'était présenté en face de son ami pour le lui enlever : M. de Cassive, écrivain séducteur et moraliste à la fois, qui nous montrait successivement la faute, la souffrance et le remords d'une femme adultère finissant par obtenir le pardon chrétien et généreux de son mari.
Les deux écrivains s^ccordaient à trouver que rien ne vaut la « réalité vraie », c'està-dire l'histoire d'un homme dont l'existcnca est si simple qu'elle peut se passer d'être contée.
— Mais alors, disait-on, à quoi bon l'écrire?
— Les événements importent peu. répondait Joséphin Corvineau. Seule nous intéresse la vie intime , discrète, des plus modestes et des plus humbles. Une intelligence vaste, une passion violente, des faits inaccoutumés nous répugnent. La Démocratie n'a pas besoin d'actions d'éclat ni de grands hommes. Sa littérature doit donc s'inspirer de sentiments qui sont à l'usage
de tous : d'émotions douces et attendrissantes. Pour ma part, je compte écrire l'histoire d'une pauvre femme qui passe son temps à laver et à étendre du linge, se reposant de ses travaux en arrosant, le soir, une petite plante qu'un vieillard charitable lui a donnée. Voilà tout mon sujet : il n'est pas compliqué, mais il peut prêter à la plus noble pitié, au plus précieux enseignement. J'ose prétendre qu'une telle œuvre doit être d'une grande bienfaisance sociale.
Un voyageur qui avait parcouru le monde et en avait rapporté de riches aventures, Alexandre Dorlinière, tenait tête aux deux romanciers avec une sorte de dédain.
— Vous ne m'amusez pas. disait-il. avec vos héros qui s'émeuvent de ne rien faire : croyez bien que le rapt d'une belle femme, la maîtrise d'un cheval de sang, le coup de fusil d'un soldat à la guerre ou d'un chasseur dans une forêt, sont des actes d'une si haute vertu humaine qu'il suffit de les avoir accomplis une fois pour en être enivré. Ceux-là mêmes qui sont privés de les accomplir par votre prétendue civilisation, ont besoin de se les rappeler de temps à autre, pour ne pas être absolument paralysés. Quant à ce que vous nommez la réalité vraie de la vie, j'avoue ne pas bien savoir ce que c'est. Tout ce qui existe fait partie de la
réalité, et nos désirs d'action ont autant d'existence que des actes accomplis, puisqu'ils sont le souvenir d'actes anciens ou l'inspiration d'actes futurs. Ce qu'on juge impossible est possible par cela même qu'il est conçu. Qui eût prévu Napoléon P"" en 1789, ou Napoléon III en 1830, eût passé pour un être chimérique. Cela n'a pas empêché l'Empire... Je ne sais pas, je vous répète, ce qu'est votre réalité vraie; si c'est un tableau de la vie commune et médiocre, l'esprit humain, qui aspire toujours à agir et à s'élever, doit s'en garder comme d'une humiliation, comme d'un abaissement.
De pareilles opinions valaient à Alexandre Dorlinière le mépris des deux romanciers ; en revanche, il rencontrait un approbateur dans le marquis de Trescalan qui, grand voyageur, ayant vécu avec toutes les races de la terre, assistait aux événements les plus inattendus sans en être surj^ris ni indigné. Il avait vu le siège de Montevideo , les fusillades d'Oriba, les guerres civiles du Pérou, la guerre de Sécession; il avait partagé l'existence aventureuse des Indiens et des cow-boys. A force d'avoir traîné parmi les peuples les plus divers, adopté des usages qu'il gardait moins longtemps qu'un habit, il avait perdu toute faculté de s'intéresser plus à une nation qu'à une autre, et c'est à
l'espionne IMPÉKIALE 2^3
peine si, dans la lutte franco-allemande, il prenait parti pour son pays. Grand, mince, avec une figure desséchée où il n'y avait que des os et des yeux durs, résolus, indifférents, sans flamme; la taille droite et ferme comme une barre de fer, il n'avait pas un trait commun avec Alexandre Dorlinière, d'une corpulence plus courte et plus solide, et dont les grands yeux bleus, pleins de rêverie, montraient qu'il n'y avait pas en lui qu'une volonté insensible. Ils s'étaient rués, l'un et l'autre, après de longs voyages, vers la civilisation d'Europe, afin d'en goûter tous les plaisirs, et voici justement qu'ils retrouvaient dans leur pays, la guerre qu'ils croyaient avoir laissée derrière eux.
Les petites affamées que Mme Danglemont envoyait à Alexandre Dorlinière ne satisfaisaient pas tout le désir de ce brutal plein de tendresses, qui, au milieu de ses grossières luxures, rêvait d'un foyer et d'un unique amour.
— Bah! mon cher, disait le marquis de Trescalan en manière de consolation, il ne faut pas croire qu'une famille soit un bien si enviable. Moi qui vous parle, je puis vous dire que j'ai quitté tout jeune mes parents pour échapper à leurs violences. Depuis, je n'ai retrouvé, chez eux, à mes séjours en France, qu'ennuis et tracas de
toutes sortes. Ainsi j'avais une sœur qui, après s'être compromise dans des aventures ridicules, avait fini, quoique étant assez jolie et ne manquant pas de fortune, par ne plus trouver épouseur. Eh bien, je lui découvre un homme charmant, amoureux, riche, d'une excellente famille napolitaine. Elle se marie ; vous croyez qu'elle va être heureuse? Ah bien oui! Dès les premiers jours, elle le rebute par sa froideur et ses grands airs, tant et si bien que le pauvre garçon va chercher ses plaisirs ailleurs. Là-dessus elle se pique au jeu, entreprend de le ramener à elle. Elle vient me demander des conseils; et quels conseils, grand Dieu! Sous prétexte que son mari était exigeant, blasé, elle attendait de moi les consultations que la courtisane Eléphantis donnait à ses amants. J'ai le respect qu'un frère doit à sa sœur. Je lui dis : « Ma chère, c'est à « vous de voir jusqu'où peuvent aller vos « complaisances. » Ma réponse l'irrite. Elle trompe son mari, par dépit, avec un jeune sot; elle le ruine par ses prodigalités; elle le trompe encore avec un vieillard... Je passe toutes les autres galanteries qu'elle ne m'a pas envoj'é dire. Cette vieille coquine d'Adda Gordon lui sert d'entremetteuse.
Avec cela, froide comme un marbre, on se demande si c'est l'attrait du mal qui l'en-
traîne. Enfin, elle a un enfant; de qui? je ne sais. Croyez-vous que ce soit agréable d'avoir une sœur pareille et une nièce qui promet d'être digne de sa mère ; égoïste, colère, paresseuse, méchante : car elle a tous les vices, cette peste-là!...
Je me demandai quelle pouvait être cette misérable dont on disait tant de mal. Q.uclle ne fut pas ma surprise quand j'appris que c'était la femme de mon ancien amant, le comte Mosto ! « Ah! me dis-je, elle doitêtre moins coupable que malheureuse. Même infidèle ne doit-on pas la plaindre d'avoir eu un pareil mari. » Ce nom de Mosto m'avait donné le frisson. Je fus bien autrement émue, lorsqu'un soir je vis le comte en personne, apparaître au bras de Trescalan. Cette fois il ne m'aperçut pas. Sa pensée allait toute à la comtesse sur laquelle il rivalisait, avec Trescalan. de médisances ou de calomnies. 11 semblait que son vice les enchantât tous deux.
— Elle était d'une lézéreté, mon cer!
s'écriait le comte... Ze ne souis pas Malthous, ze souis côme Zésous, ze dis :
« Laissez venir à moi les petits enfants... » ma qu'ils ne soient pas des otres ! Et pouis elle s'avisait de me faire des scènes de zalouzie ; z'en étais rédouit à être zaloux le premier pour la prévenir!
246 l'espioxne impériale
Alosto était retourné à Paris depuis le 4 Septembre ; il vivait chez Mme Danglemont un peu aux frais de tout le monde, invité par les uns et les autres, bouffonnant sans trêve et prenant le monde entier pour une farce de Pulcinella. 11 m'eût parlé volontiers, mais comme M. de Sourdis lui tournait le dos et ne semblait pas être disposé à plaisanter avec lui, il n'avait pas l'air de me voir.
Cette maison de Mme Danglemont était bien la plus bizarre de toutes les « pensions de famille ». Ce fut là que je rencontrai pour la première fois Mgr Rouillard. Pendant quinze jours, l'archevêque poursuivit matin et soir un riche Anglais, pour l'amener à coopérer à ses œuvres d'Algérie. Voyant qu'il ne réussissait pas à le décider, il le suivait jusque dans sa chambre, passait des nuits entières à son chevet, à l'exhorter de sa voix orageuse qu'on entendait de la rue. L'Anglais, ne sachant comment s'en débarrasser, se résigna au sacrifice de plusieurs mille livres. Dès qu'il eut la signature. Monseigneur courut chercher d'autres souscripteurs et, durant des semaines, il ne reparut plus.
C'est dans cette société d'extravagants que s'écoulèrent pour nous les douloureux
L tSPIOXN'E IMPÉRIALE 247
mois du siège. M. de Sourdis. retenu par son service et exposé à mille dangers, restait des journées, des nuits entières loin de moi. Nos séparations étaient des déchirements. Tout en larmes, il me fallait aller retrouver ce John Glyn qui continuait à m'aimer A\ec une extraordinaire inconscience. Quelles heures atroces j'ai passées près de lui, le jour du Bourget, dans la chambre obscurcie par un brouillard d'hiver, sans autre clarté que celle d'un feu de coke, qui projetait des lueurs avinées et ignobles sur son visage, tandis que je me disais qu'à ce moment même, M. de Sourdis était au milieu de la fusillade.
— Et si ton mari ne revenait pas, disait John Glyn, tu m'épouserais, n'est-ce pas?
— Ah ! taisez-vous, lui répondais-je. Vous me faites horreur !
Je ne pouvais pas être plus franche, mais il ne me croyait pas. Chaque fois que je le voyais, je voulais rompre et je n'en avais pas la force.
Tandis que j'essayais de combattre ces hésitations, de me montrer — fût-ce un instant — résolue, on tentait d'arracher M. de Sourdis à ma tendresse, et une intrigue se nouait contre moi dans l'ombre. Mosto la conduisait avec son audace et son cynisme accoutumés.
Toujours dépourvu d'argent, sa belle assurance, sa verve )05'euse, les promesses d'héritage dont il jouait fort à propos, longtemps lui tinrent lieu de finances. A la fin pourtant, Mme Danglemont se lassa de l'héberger par amour de Dieu ; le vice effronté de l'homme choquait chaque jour davantage ses hôtes, sinon plus vertueux, du moins plus réservés. Sur sa dette, sur ses façons, elle l'entreprit un jour; la querelle fut longue, et je crus bien que le comte allait nous délivrer de sa personne.
Avec quel étonnement les ai-je vus, le lendemain, se sourire, plaisanter ensemble! Ils étaient redevenus amis. Je sus bientôt à quelle occasion.
La vieille Adda Gordon avait présenté à Mme Danglemont, une nouvelle recrue pour donner des leçons de français et distraire les étrangers. C'était une toute jeune fille, dont le geste décidé, les lèvres railleuses, le regard qui dévisage, devaient même ^n imposer à un brutal Don Juan. Ses yeux longs et obliques de Japonaise, fendus de bas en haut ; sa bouche épaisse, son nez renflé aux larges narines, tous ses traits eussent paru déplaisants à qui les eût regardés avec attention, mais l'ensemble au premier abord avait son charme, et, malgré l'expression de hardiesse, la grâce au moins d'une ignorance. On la
sentait vive et heureuse dans son corps, avide de l'offrir, de le donner, d'en faire sa jouissance, son orgueil, son moyen de conquête.
Elle portait une toilette fort simple.
coquette toutefois. La jupe, joliment relevée, laissant voir des bottines haut lacées, la toque, posée de côté sur l'oreille, lui prêtaient un air de gaminerie provocante.
Mosto et la jeune fille se reconnurent sans étonnement.
— Pou r Zizèle !
— C'est moi, papa ! Peut-on savoir ce que vous bricolez ici ?
— Riène, mône enfant, côme touzours.
Il est si difficile de se rendre outile ozourd'houi. Mais toi, que viènes-tou faire?
— Dame, papa! je viens voir si quelqu'un ici aurait besoin d'apprendre le français.
— Alors te voila professer à présente?
— Il faut bien travailler. L'argent ne grouille pas à la maison depuis que vous en êtes parti.
— Ah ! ze sais, s'écria le comte, ta mère, son désordre...
— Oui. maman dit que vous avez tout mangé.
— Les fâmes ! Voila biène les mensonzes des fâmes ! Q.uand elle a rouiné ton povre
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père!... Et comme cela, tou sais toutes les langues ?
Miss Adda Gordon crut devoir répondre pour son élève :
— Mad'm'selle n'a pas encô' tes biène l'atcent. mais elle a beaucô. beaucô d' dipsitiônes.
— Tant mio, tant mio, mône enfant!
Coultive les langues. C'est le liène des cors, des pôples, lé secret dé la fraternité ouniverselle... Viens-tou voir tône oncle Trescalan ?
— Mon oncle est ici r Oh ! quelle chance ! Il va nous raconter des histoires de sauvages. Seulement...
— Seulemente quoi?
— C'est un mauvais sujet, et alors...
— Des mensonzes de ta povre mère !
Allons, viène.
Je ne m'imaginais pas que le comte eût une fille. Fut-ce par pressentiment, ou bien à cause de la ressemblance qu'elle avait avec son père, cette Gisèle, tout de suite, me devint odieuse.
Le soir, elle dîna en notre compagnie. Plus encore que sa grâce jeune, sa pétulance, sa gaieté, et jusqu'à l'impertinence de ses répliques, lui conquirent l'admiration des hommes. On dévorait des yeux la nouvelle venue, on buvait ses paroles, on s'esclaffait
à ses gestes. Devant elle toute la table avait de l'esprit. Je reprochai même, je me souviens, à M. de Sourdis d'avoir regardé Gisèle avec trop d'attention. Il se moqua de ma jalousie, et m'embrassa en souriant. Ce sourire et ce baiser ne parvinrent pas à me rassurer.
A la fin du repas, Alexandre Dorlinière qui n'avait pas perdu un mot ni un mouvement de la jeune fille , confessa ses impressions avec cette franchise brutale dont il avait pris l'habitude dans ses voyages ; — d'ailleurs, par tempérament, moins apte aux cours qu'aux violences amoureuses.
— Cette jeune fille me plaît, conclut-il simplement.
— C'est heureux pour elle, répliqua Trescalan, et malheureux pour toi, car tu n'y toucheras jamais,
— Et pourquoi donc cela, cer amir interrogea le comte. Mossié Dorlinière est ône galant home.
— Voilà un mot, s'écria Trescalan avec solennité, que je n'attendais pas du père de cette enfant.
— Oh ! ze lé souis si pô.
— Vous l'êtes en nom. Cela devrait vous suffire; quant à moi, son oncle, je ne souffrirai jamais que sous ce toit, qui est
pour l'instant le mien, un de mes amis ose prendre avec elle des privautés. Que Gisèle aille faire ses farces au dehors ; je la laisse libre. Mais ici je la défendrai contre ses ennemis et contre elle-même. Je soutiendrai l'honneur de la famille . . .
— ... Et vous la laisserez crever dé faim !
Là-dessus, après avoir poussé ce beau cri du cœur et haussé l'épaule, le comte se retira.
Il était fort ennuyé. Ne comptait-il pas se servir de Gisèle, comme il l'avait fait de moi naguère? 11 s'était déjà entendu avec Mme Danglemont, lui avait promis de régler ses comptes. Et voici, disait-il, que ce coquin de Trescalan, qui inventerait un huitième péché, qui a rôti le balai en Amérique et ailleurs, s'est vautré sur toutes les vertus humaines, a fait la nique à toutes les prescriptions de Dieu, voici que ce coquin se sent pris d'un bel accès de sainteté, et prétend s'opposer à mes projets!
— Où l'Honor, répétait-il en frappant du pied, où l'Honor va-t-il se terrer!
Cependant Mme Danglemont et Trescalan lui-même s'ingéniaient à le tirer d'embarras.
— Pourquoi ne mariez-vous pas cette enfant, disaient-ils. Jolie, spirituelle, séduisante comme elle l'est, elle trouvera un
beau parti. Vous n'aurez que l'embarras du choix.
— Tenez, dit Trescalan, sans aller plus loin, moi, je penserais à Sourdis. Avezvous vu comme il a regardé Gisèle? Vous savez que Sourdis possède une grande fortune.
— Bah ! faisait le comte.
— Ses dettes ne prouvent rien. Il a des propriétés immenses. Je sais, d'autre part, que ses oncles de Caqueray et de Tallard sont aussi riches que lui, et qu'il est leur seul héritier. Avec cela, grande noblesse, ce qui n'est jamais un désavantage.
Le marquis de Trescalan était aussi mal informé que peut l'être un voyageur qui retourne au pays natal, après quinze ans d'absence , et Mme Danglemont n'était point d'un monde à connaitre les Sourdis autrement que de réputation. La liaison du capitaine avec Jeanne La Flamme l'avait. comme je l'ai déjà dit, complètement ruiné. Ses oncles étaient morts en le déshéritant. M. de Sourdis n'avait plus que son titre, et aussi son intelligence, sa beauté, sa jeunesse, mais c'étaient des qualités négligeables pour le comte.
Ces promesses d'argent, même lorsqu'elles s'adressaient à un autre, ravissaient Mosto. Dans les fortunes évoquées, il voyait tou-
254 l'hspioxne impériale
jours luire sa part. Malheureusement, pour marier Gisèle, on trouvait qu'une petite dot était nécessaire ; le comte n'avait rien ; sa femme non plus ; l'oncle de la comtesse, le général du Tremblay, avait bien promis de donner un peu d'argent à Gisèle, lors de son mariage, mais depuis il s'était brouillé avec sa nièce. Où pouvait-on déterrer cette fameuse dot?
— Eh bien, dit Trescalan, il faut vous réconcilier avec la comtesse d'abord, avec le général ensuite.
— Brrr! fit Mosto.
— Il le faut !
— Mais, observa le comte, Sourdis a oune maîtresse qui l'adore, et qu'il adore peut-être aussi loui, le povre garçône !
— Ne vous occupez pas de cela, répliqua Trescalan. Je me charge de les faire rompre. Écrivez à votre femme et au général. Ou allez les voir. C'est plus simple. Ils vous recevront.
Mosto était moins assuré du succès que le marquis de Trescalan. Se défiant de ses talents diplomatiques, il résolut de se servir de Mgr Rouillard. L'archevêque, aussi bien par son éloquence que par sa robe épiscopale, aurait plus d'influence que lui sur la détermination du général et de la comtesse qui étaient, l'un et l'autre, fort pieux.
L liSPIONXE IMPERIALE 255
Mais i! fallait le décider à cette mission. Monseigneur était assez occupé de ses propres affaires, assez pénétré du rôle qu'il avait à remplir ici-bas, pour qu'on éprouvât un peu de crainte à lui parler de négociations si basses et si terrestres. Le comte usa d'un subterfuge.
Monseigneur songeait toujours à ses œuvres d'Afrique qu'il avait dû abandonner avec son diocèse, sans argent, et suivi de dettes innombrables. Il espérait y retourner un jour en triomphateur, fonder à nouveau des collèges de missionnaires et d'apôtres, couvrir l'Algérie de ses écoles, de ses hôpitaux, conquérant la race musulmane par le corps et par l'esprit — au besoin, il l'eût fait par les sens — tant sa volonté superbe, pour arriver au but, dédaignait ses moyens de victoire. La maison de Mme Danglemont l'avait attiré par ses apparences de cosmopolitisme dépensier et gaspilleur, et il était accouru bien vite, comptant y rencontrer, à défaut de donateurs, des actionnaires. Il avait, en effet, des entreprises, des projets de toutes sortes, et il s'adressait volontiers à l'intérêt, lorsqu'il ne pouvait émouvoir la générosité. Très fin et très rusé, capable de duper un peu son monde, et avec désintéressement, il se laissait parfois duper luimême. Comme tous les passionnés, il avait
peine à ne pas croire les flatteurs de ses secrètes espérances.
Le comte, avec lui. n'eut pas besoin de se montrer fort habile.
— Eh biène. mon cer monsignor. lui dit-il . vous allez donqué pouvoir tout reconstrouire. tout rapproprier. tout çanzer en Alzérie; faire le soleil et le tônerre à votre bône plaisir !
— Comment cela? s'écria l'archevêque étonné.
— Ze vous done oune fortoune.
L'archevêque eut un tremblement d'émotion; ses yeux se mouillèrent d'attendrissement.
— Vrai? Réellement?... Ah! mon cher ami, je savais bien que vous étiez avec nous. A ceux qui me disaient : <> C'est un libre-penseur. — Libre -penseur? répliquais-je. Allons donc! C'est jésuite que vous voulez dire, w Mais expliquez-moi. je vous prie, comment, pourquoi m'arrive cette aubaine.
— Modérez vôtre esaltatiône, monsignor.
Ze me souis trompé dans l'espressiône de mes sentiments. Ze ne vous dône pas oune fortoune. mais ze vous montre où elle est cacée.
— Ah ! si ce n'est que cela, repartit l'archevêque subitement désappointé.
LESPIONNE IMPERIALE
— Attendez. C'est comme si ze vous la donnais. Vous n'avez qu'à allonzer le bras pour la saisir. Il s'azit seulemente de décider deux zeunes zens séparés par leur condiziône sociale à s'épouser; oune povre fâme égarée, à revenir à Dio et à son mari ; one vieillard rancouneux. à oublier ses griefs...
— Ciel ! fît l'archevêque.
— Ne dites pas cièle. en levant les vaux, côme cela. Ce n'est riène dou tout à faire. Si z'avais vôtre éloquennce. en ône clignement d'oil. ce serait déza fini. Les zeunes zens s'adorent; la povre fâme regrette sa fote; le vieillard a la plus touçante dévociône. Vôtre tâce est biène simple : one bambine s'en çargerait.
Et Mosto, avec force détails plus ou moins fantaisistes qui donnèrent à l'affaire des proportions grandioses, exposa son projet à Mgr Rouillard. lui laissa entendre quelle aide il en espérait. La fortune, de part et d'autre, était considérable; et les deux jeunes gens, enfin réunis, se montreraient généreux à l'égard du prélat dévoué auquel ils devraient leur bonheur.
— Voulez-vous, monsignor?
— Je ne dis pas non. répliqua l'archevêque. Je serais heureux de vous rendre service, mais je ne sais si j'aurai le temps de faire ces démarches.
Le comte sentit bien que ces hésitations n'étaient qu'apparentes.
Aussitôt, en effet, Mgr Rouillard se mit à l'œuvre. Il commença par se rendre chez le général Du Tremblay qu'il avait connu autrefois, en Syrie, au moment de l'expédition française, alors qu'il venait, sous la protection de l'armée, apporter les secours de l'Europe aux Maronites ruinés et persécutés.
Le général n'était plus seulement un chef d'expédition ; il semblait que la destinée eût placé entre ses mains le sort de l'armée nationale et de la guerre. Dans sa haute situation, il n'était pas aisément accessible, d'autant plus qu'il exagérait volontiers son importance et chargeait son rôle à plaisir, étant de ceux qui ont besoin de grossir leurs devoirs pour que la vie ne leur paraisse pas trop indigne de leur caractère, ni trop au-dessous de leurs vertus.
Un incessant défilé d'officiers qui entraient en courant, sortaient en se précipitant, remplissait le salon d'attente où avait dû s'asseoir l'archevêque, de heurts et d'écroulements de sabres, de craquements de bottes, d'un tumulte de paroles rapides, croisées. Bien que le foyer fût presque sombre et l'hiver des plus froids, cette foule pressée d'allants et venants apportait dans la pièce
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une chaleur insupportable. On y sentait la boue, la buffleterie, le charbon et l'humidité. Il y avait déjà un grand quart d'heure que Monseigneur avait fait passer sa carte et qu'il sursautait d'impatience sur une banquette. Alors, sans s'occuper du planton, il pousse la porte du salon d'attente, suit un long couloir, et, à la grande surprise des huissiers, entr'ouvrant le cabinet de travail :
— Dites donc, général, crie-t-il, est-ce pour plaire à vos collègues libres-penseurs que vous faites se morfondre un archevêque ?
Du Tremblay tressaille, se retourne, se lève d'une table entourée de dossiers qui fuient, de papiers en avalanches ; il ne réplique point, très respectueusement offre un fauteuil et s'excuse.
— Seulement, monseigneur, je suis très pressé ! Faites vite.
— Il ne tient qu'à vous, général, dit l'archevêque qui s'étale, croise les mains sur le ventre. Pourtant... je désirerais bien que ce petit officier... il a l'air charmant...
— C'est un secrétaire.
— Oui, mais je désirerais bien qu'il s'éloignât un instant... Je viens vous entretenir d'affaires sérieuses, personnelles, d'un
200 l'espioxxe impériale
mariage pressant. Monsieur a le temps d'attendre; n'est-ce pas, jeune homme?
L'officier se retire, rouge comme une fillette que l'on a grondée; le général paraît agacé; son regard s'enfonce sous les sourcils tirés ; la bouche se colle ; les doigts se serrent contre la paume. Il se lève.
— Monseigneur, dit-il gravement, au milieu des deuils et des périls de la patrie, vous comprendrez, j'en suis sûr, que je vous demande de remettre à plus tard un entretien dont l'opportunité ne me paraît pas immédiate.
D'un bond l'archevêque fut debout, à côté du général et. les bras croisés, d'une voix éclatante comme s'il parlait du fond de sa cathédrale :
— Ce n'est pas important de sauver une jeune fille de la prostitution, de rendre un mari à sa femme, de faire régner la paix dans un foyer où grondait la discorde ! Eh bien, moi, je vous dis, général, que c'est encore plus important que de faire la guerre aux Prussiens. Qu'importe que vos régiments triomphent! Si la gangrène pourrit la société de notre pays, s'il n'y a plus de famille en France, vous pourrez livrer toutes les batailles que vous voudrez. Défaites ou victoires ne seront que des boucheries inu-
LESPIONNE IMPERIALE 2bl
tiles, la patrie sera morte, et vous vous battrez pour un cadavre !
— Monseigneur! fit le général très blessé, mais ému et dominé par la grosse voix de l'archevêque.
— Il n'y a pas de monseigneur qui tienne, c'est la vérité, s'écria l'apôtre en se rasseyant et en s'épongeant le front.
— Enfin, de quoi s'agit-il ?
— De votre petite nièce... de Mlle Gisèle Mosto.
Du Tremblay parut encore plus contrarié.
— Mosto. c'est un homme indigne...
— Naturellement, dit l'archevêque, si c'était un saint, on le laisserait aller tout doucement au Paradis son petit bonhomme de chemin. C'est un indigne, c'est pourquoi il faut le dignifier. Vous en êtes bien capable.
Et Mgr Rouillard parla des remords et désirs de Mosto, de l'intention où il était de reprendre une vie chrétienne. Dès que le général eut promis d'écrire à la comtesse, de recevoir le comte, laissant espérer qu'il allait devenir le modèle des oncles, l'archevêque, satisfait de son éloquence et qui n'avait jamais un moment à perdre, prit congé à la hâte.
C'est à peine si, à l'état-major, on eut le temps de l'entrevoir dans sa fuite — son
vol plutôt — encadré des pans soulevés de son manteau vaste, effleurant, souffletant, sans distinction sur son passage, le visage des huissiers et des généraux; semblable à un oiseau aux ailes énormes.
De là il se rendit chez la comtesse.
Gisèle vint lui ouvrir, en tablier, mais trop confiante dans son avenir et sa beauté pour paraître honteuse de sa tenue de ser\-ante.
— Vous voyez, monseigneur, dit-elle, je cuisine.
— Oh ! fit-il en s'approchant d'une porte entr'ouverte et respirant l'odeur qui venait des fourneaux, c'est la cuisine des anges, ici, mais quand on est un vieux gourmand comme moi, les anges vous conduisent en enfer. Je me sauve.
Gisèle l'introduisit dans l'étroite pièce qui ser^-ait de salon, tout encombrée des débris d'un luxe ancien qui contrastait avec les tapisseries déchirées et les portes salies. La comtesse apparut avec des yeux calmes, sans flammes ; la démarche lente, résignée d'une femme qui n'attend plus de surprises de l'existence , qui se sent condamnée à traîner partout la même lassitude et les mêmes ennuis. Elle était belle, pourtant, beaucoup plus belle que Gisèle; mais d'une beauté trop abandonnée, trop sombre, trop ensevelie dans une robe lourde et
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informe pour qu'elle fût bien sensible. La pauvreté ne lui laissait point, ainsi qu'à sa fille, la tête haute et souriante. Elle commençait à se pencher, à baisser les yeux comme si elle n'eût plus à présent qu'à regarder la terre.
L'archevêque, avec une familiarité bienveillante et communicative, exposa aussitôt le but de sa visite. En entendant prononcer le nom de son mari, la comtesse éclata en reproches. Elle ne cacha point qu'il avait trahi sa femme, gaspillé son patrimoine, compromis le nom de sa fille dans d'affreuses aventures. Elle savait les complots auxquels il s'était mêlé sous l'Empire.
— Cet homme-là, dit-elle, ne m'inspire plus que de l'horreur.
Elle laissa voir aussi qu'elle n'était pas très bien disposée à l'égard du général.
— Il a trop longtemps, et en de trop pénibles circonstances, abandonné sa nièce pour que je puisse rien espérer de lui.
Alors Monseigneur jugea qu'il était temps de sonner ce qu'il appelait les trompettes de Jéricho. Il fit à la comtesse un discours si tendre, puis, si énergique sur ses devoirs de chrétienne ; il lui montra si bien de quel intérêt primordial devait être pour sa fille autant que pour elle le mariage projeté, il peignit en des traits si forts l'affection
profonde que ressentait le général, qu'il lui rendit un peu de confiance et la prépara à une réconciliation.
La visite du général suivit de peu de temps celle de Monseigneur. M. Du Tremblay se montra, selon sa coutume, solennel et magnanime.
— Eh bien, ma pauvre Hélène, dit-il, vous avez donc abandonné votre mari?
— Ah! mon oncle, que vous êtes donc bien au courant de ce qui se passe dans votre famille !
— Que voulez-vous. Hélène ! votre mari m'a toujours fait l'elïet d'un gredin. Après la discussion que j'eus avec lui sur le Saint- Père, je me jurai de ne plus mettre les pieds chez vous. Comme, après tout, je vous aime, Hélène, et que cette résolution me coûtait fort, je fis en sorte de ne plus penser à vous, afin de supporter avec calme mon affliction... Il y a quelque temps, je vous ai vue passer. Vous aviez un petit sac à la main.
— Oui, je venais d'engager des bijoux au Mont-de-Piété.
— Je vous ai parfaitement reconnue. Ah ! j"ai ressenti une émotion bien profonde.
— Pourquoi donc n'avez-vous pas eu l'air de me voir?
— Comment voulez-vous qu'après tout
ce que je vous ai dit. à vous et à votre mari...
— Ainsi vous me gardez rancune de vos mauvaises paroles?
— Non, non. seulement je craignais que de votre côté... Vous aviez si bien pris fait et cause pour votre mari ! . . . La vraie raison est que j'ai été attristé de vous voir en des sociétés fort compromettantes. On a même parlé de certaines liaisons. Il ne m'appartient pas, certes! de juger votre conduite. Je veux croire qu'elle n'offense pas Dieu, mais je ne saurais vous cacher qu'elle a eu pour quelques-uns toutes les apparences d'une faute. Croyez-vous que ce soit agréable pour moi d'entendre dire que M. Un tel vit avec ma nièce r
— Oh!
— On l'a dit. On a dit que vous demeuriez avec un ami : cela revient au même.
— Et qu'y puis-je? Seule, misérable, sans appui, j'ai rencontré un ami véritable qui m'a tendu la main. Devais-je la lui refuser pour ne pas choquer des indifférents auxquels je ne dois nul compte de mes actions? Devais-je vous demander de me prendre chez vous?
— Cela n'eût pas été plus convenable, obser\-a le général. Le scandale, lorsqu'il atteint un homme dans ma situation, est
aussi redoutable qu'une faute... Je vous le répète, vous ne deviez pas abandonner votre mari.
— Mais c'est lui qui m'avait quittée !
— Il fallait aller le retrouver.
— Vous en parlez à votre aise.
— Je parle en homme raisonnable. Je connais le comte, et je suis sûr...
— Mais vous disiez tout à l'heure que c'est un gredin.
— Cela c'est votre affaire!... oui, c'est l'affaire d'une femme de transformer son mari, de le rendre meilleur.
— Vraiment, mon oncle, je ne sais pas à quoi vous pensez aujourd'hui pour me donner de pareils conseils ! Mais vous ne savez donc pas qu'il m'a rendue la plus malheureuse des femmes, qu'il a failli me tuer, que c'est un joueur, un débauché, un conspirateur, un monstre, qu'il est capable de tous les crimes? D'ailleurs, je voudrais le revoir que je ne saurais où aller le trouver. Il y a plus d'un an que je n'ai reçu de ses nouvelles.
— Hélène, je ne puis vous dire qu'une chose : souvenez-vous que vous êtes chrétienne et que vous êtes une Du Tremblay.
Lorsque Gisèle rapporta cet entretien, le comte s'écria :
— Nous voilà biène avancés !
L'r. SPIONNH IMPÉRIALE 267
Toutefois rarclievéque, puis la comtesse revirent encore le général. La comtesse si fière, si dédaigneuse, conduisit Gisèle chez son oncle comme pour lui rappeler ses promesses. M. Du Tremblay fut à la fois ébloui et effrayé de la grâce, de la coquetterie, de l'esprit de sa petite-nièce. Il se dit : « Une jeune fille de ce genre ne restera pas longtemps pauvre. Elle ne se mariera point, mais elle tombera dans le concubinage ou la galanterie. Quel scandale, la nièce du général Du Tremblay fille publique ! »
Il était encore sous l'impression de cette grâce provocatrice et la crainte d'un déshonneur familial lorsqu'un parent, soufflé par l'archevêque, lui parla incidemment de M. de Sourdis.
— Les jeunes gens se plaisent, dit-il; par malheur, la pauvre enfant n'a que sa beauté.
Le généraL songea à la promesse qu'il avait faite autrefois, avant sa brouille avec les Mosto, de donner une dot à Gisèle. Il était toujours partagé entre son amour de l'épargne et la terreur de voir sa nièce mal tourner.
— Les Sourdis, fit-il pensif, c'est une bonne et vieille famille. Il faudra que je prenne des renseignements.
Cependant une réconciliation générale eut
268 l'uspionne impériale
lieu chez Mme Danglemont. La comtesse, très calme , avança un front résigné aux baisers théâtraux de Mosto. Le marquis de Trescalan seul fut vraiment ému et mouilla de larmes d'attendrissement sa vieille peau tannée dans les combats, les courses, les voyages aventureux, lorsqu'il s'offrit aux embrassades de sa sœur et à l'ardent baiser de Gisèle qui mordait aux joues comme h des fruits.
Mosto se frottait les mains et disait à la comtesse :
— Ze te trouve engraissée et meillore figoure. Tou avais besoin de repos, voistou ! Corne on s'aime mio après oune petite séparatiône.
Le général Du Tremblay, avec une condescendance digne et froide, dit à Mosto :
— J'espère, monsieur, que vous êtes revenu à des sentiments plus chrétiens.
— Chrétien! mon cer zénéral. mais z'aurais vécou dou temps des martyrs que zé serais mort en croix, côme saint Pierre !
Tous ces incidents me furent contés par Mme Danglemont qui me tenait au courant de cette intrigue, comme si elle ne m'eût point touchée. S'apercevant de la surprise que me causait une pareille indifférence :
— Que voulez-vous, ma chère, dit-elle.
je ne puis prendre parti pour l'un ou l'autre de mes hôtes. Défendez-vous, j'en serai heureuse. Vous avez assez de grâces et d'esprit pour obtenir la victoire. Pour moi, je reste aux premières loges, en simple spectatrice. C'est mon rôle.
Mais je vis bien qu'elle n'était pas si indifférente qu'elle voulait le paraître à mes veux, et que ces récits n'avaient pour but que de me faire renoncer à M. de Sourdis. Elle mentait même avec effronterie, prétendait que mon ami voyait Gisèle à l'insu du comte. Toujours obligeante, elle m'offrait des compensations, me présentait sa galerie,
— Quel charmant homme, cet Alexandre Dorlinière! Il a parcouru le monde entier, il a vu les mœurs de tous les peuples, et cependant observez comme il est simple, modeste... Avez-vous lu le dernier livre de M. de Cassive? C'est un esprit bien distingué. Il sera de l'Académie un jour.
Ces confidences ne laissaient pas de me troubler. J'avais beau croire à l'amour de M, de Sourdis, ma jalousie, qui s'étai éveillée à la vue de Gisèle, n'avait pu s'en dormir. Tout l'irritait : un coup d'œil in téressé, une parole de simple politesse. Ains le moindre hommage, lorsqu'il s'adresse à certaines femmes, se retourne pour vous en insulte. Cependant mon ami n'avait
pas, à l'égard de Gisèle, des façons bien amoureuses. Il s'amusait de la jeune fille comme d'un pantin bizarre ou d'une comédienne bouffonne; ne se gênant pas pour la railler assez méchamment. C'était à ce point que l'archevêque, trompé par Mosto « sur l'amour des jeunes gens ». et assez ennuyé de le reconnaître, disait à Gisèle sur un ton d'impatience :
— Ma chère petite, il est inutile que Dieu vous ait donné la beauté si vous ne savez pas en faire usage. Je ne demanderais, pour ma part, que la moitié de vos seins, de vos fesses, et un rien de votre sourire pour capter l'Univers.
— Ah ! si elle voulait écouter son povre père, s'écriait Mosto, haussant l'épaule et secouant la tête.
— On ne peut semer un nouvel amour, là où subsistent encore des vestiges de l'ancien, observait Trescalan. Qjue Sourdis se détache de sa maîtresse , et Gisèle deviendra vite l'unique adorée. L'absence guérit les plus fortes passions et. mieux encore, les décollages.
— Nous en sômes persouadés, disait le comte; mais quand faites-vous rompre les amoureux? 11 y a quinze zours que vous vous en êtes çargés !
— Patientez un peu. et vous verrez!
'^rf
On commença dès lors à me tendre des pièges ; on n'épargna rien pour éloigner de moi M. de Sourdis, et. au besoin, par nécessité ou par vengeance, Sir John Glyn.
M. de Cassive et Josépliin Corvineau turent les deux agents désignés pour me perdre.
M. de Cassive se piquait de n'avoir jamais fréquenté ni aimé que des femmes du monde. Il reprochait parfois à Trescalan ses liaisons basses et vénales. Le marquis lui répliquait :
— Mon cher, je ne jeûne pas quand j'ai faim. J'aime mieux m'ofFrir un repas savoureux et choisi à huit heures, que d'attendre à minuit un souper problématique.
Malgré ses prétentions à des voluptés élégantes, délicates et désintéressées, M. de Cassive ne s'adressait guère qu'aux servantes de riiôtei qui le rebutaient grossièrement. Des tabliers ancillaires, son goût remonta jusqu'à moi. On pense si j'en fus flattée. Il m'envoyait des sonnets où sa passion était mesurée en phrases lentes, renforcées de riches épithètes. Corvùneau prétendait que les vers étaient impeccables ; je les trouvais seulement bétes. Comme Cassive, sans tenir compte de la présence de M. de Sourdis, sans crainte d'éveiller sa jalousie, m'importunait de sa passion obsé-
liante et prétentieuse, je résolus de m'en délivrer une bonne fois, en le frappant au point le plus vulnérable du personnage : dans sa vanité poétique. Je coupai donc tous ses sonnets « impeccables » en morceaux d'égale grandeur, et je les mis dans la toilette qui faisait face au salon de l'hôtel. Tout le monde put les voir. Cassive fut outré ; il essaya de déguiser sa colère sous des plaisanteries obscènes. Mais on ne fit que rfre de lui.
Il ne me pardonna jamais; pourtant une ardeur charnelle ou plutôt je ne sais quel vulgaire orgueil l'enchaînait toujours à mes jupes. Il m'aurait, disait-il, et il m'aurait avec éclat; pour cet homme, en effet, il n'y avait point de plaisir si le monde entier n'en était averti.
Une nuit que j'étais seule dans mon appartement, il s'introduisit chez moi avec Cor\-ineau. Les misérables essayèrent de me prendre de force dans mon lit. Je réveillai de mes cris et de mes appels toute la maison. Des domestiques accoururent par une porte que les coquins avaient négligé de fermer. Ces deux Lovelaces manques, honteux et bafoués, durent se retirer devant les sarcasmes de l'office en liesse, et, au lieu de publier ma défaite comme ils l'espéraient, ils se hâtèrent bien vite d'acheter,
avec quelques louis, le silence des gens de l'hôtel sur cette ignominieuse tentative.
Leur fureur s'accrut de l'aventure. Trescalan les trouva prêts à employer Contre moi toutes leurs ruses. Ils s'y mirent avec l'ivresse d'amants éconduits, et qui ont hâte de se venger.
D'abord ils dénoncèrent ma liaison avec John Glyn à mon ami qui, prévenu déjà de leurs intentions, refusa de les croire. Sans se décourager, ils retournèrent à leur oeuvre abominable, et interceptèrent une lettre qui m'était adressée par l'Anglais. John Glyn se rencontra avec M. de Sourdis qui eut dès lors des soupçons, et dont il me fut très difficile de calmer la jalousie.
Mais tout cela n'était qu'un jeu auprès de la farce atroce qu'ils imaginèrent ensuite.
C'était à la fin de janvier. Depuis deux jours je n'avais vu M. de Sourdis, qui devait être de la grande sortie sur Versailles, projetée par le gouverneur de Paris. Tout le temps de la bataille je fus sur pied; dès le matin j'assistai au départ des troupes dans l'avenue des Champs-Elysées. Devant moi, dans la boue et la tristesse d'un jour pluvieux, des mobiles, des gardes nationaux, des bataillons de ligne défilaient, défilaient à l'infini comme si Paris voulait, en une fois, rejeter de lui tous ses jeunes hommes.
276 l'espioxne imtériale
Oh 1 rhorreur de ces canons mêlés à la foule des soldats, roulant lourdement avec un bruit rauque et funèbre, menaçant d'écraser les masses d'infanterie qui les entourent, avec leur attelage impatient, leurs conducteurs inhabiles, qui tressautent sur les chevaux, ont grand'peine à les retenir!... Peu à peu tout cet encombrement formidable disparut, laissa l'avenue déserte, tandis qu'éclatait à la place le tonnerre lointain de l'artillerie. Et je songeai à ceux que je venais de voir marcher à la bataille : les uns mornes, insensibles, déjà détachés de l'existence ; les autres au regard ivre d'une ardeur ou d'une anxiété folle. Un surtout m'avait frappée : un petit mobile aux cheveux blonds, aussi rose et délicat qu'une femme . dont la vareuse laissait passer la croix et les grains d'un chapelet, comme un talisman pour éloigner la mort. Il ressemblait un peu à M. de Sourdis et les larmes m'étaient venues aux yeux à le regarder. On disait que la bataille était sans issue, inutile; il n'y avait que notre amour qui pût nous donner un peu d'espoir et le mien me remplissait d'inquiétude. Ma pensée revenait sans cesse à l'homme que j'adorais, mais pour me le représenter sous les obus; je revoyais encore, auprès du Jardin des Plantes.
1, ES ri ON XE IMPERIALE 277
l'illumination d'éclair, la flamme vive, l'éclatement inattendu qui avait fait d'une jeune femme un tronçon informe, sanglant; à l'idée qu'un de ces coups absurdes pouvait frapper M. de Sourdis. j'étais saisie d'un frémissement, tout mon être se révoltait contre ces fatalités effroyables qui dominent et menacent notre bonheur. Puis, je reprenais un peu confiance, je me mettais à demander à Dieu qu'il le protégeât, qu'il eût pitié de nos amours, interrompant ma prière lorsque je n'entendais plus la canonnade, tressaillant lorsqu'elle redoublait de violence.
Vers cinq heures, le canon grondait toujours, la nuit était venue complètement, une nuit de brume et d'épaisses ténèbres où tremblaient çà et là des lueurs fumeuses.
Au milieu de la foule qui, comme moi, était accourue aux nouvelles, un piétinement précipité, sourd, énorme, retentit; je fus poussée avec d'autres femmes ici, là; je me demande à présent comment je ne suis pas tombée, comment je n'ai pas été foulée aux pieds ou écrasée. Imaginez une armée immense, sans ordre, presque débandée, se répandant au milieu des allées obscures, passant comme une mer, heurtant et brisant ses rangs l'un contre l'autre, roulant pêlemêle des soldats en armes, des blessés, des
278 l'espioxxe impériale
fourgons, des charrettes, des mitrailleuses, des cavaliers épars. A la clarté d'une lanterne, je vis une mauvaise voiture de roulier qui s'avançait difficilement au milieu de claquements de fouet, de jurons grommelés, tandis qu'une voix enrouée criait sans cesse : « Place ! Place ! »
Il y avait dans la voiture, entre deux soldats, un officier sans képi, la face verdâtre et la tunique déboutonnée ; le sang coulait à flots de sa poitrine ; les yeux vitreux, aveugles, sortaient de leurs orbites ; je détournai la tête avec horreur. Apercevant alors un mobile qui avait l'air plus calme, moins affolé que les autres soldats, et qui marchait à quelque distance de sa compagnie, je le tirai par la manche :
— Monsieur, au nom du ciel, dites-moi!
Que s'est-il passé?
— J' sais poué, répondit-il ; et il continua sa marche d'un pas rapide, inconscient de tout ce qu'avaient réfléchi ses 3'eux.
Ce fut à grand'peine et en proie à la plus vive angoisse que je pus me faire un chemin à travers la multitude et revenir chez Mme Dangle'mont. Le salon, à mon arrivée, était plein d'un monde élégant et très animé. Cette réunion d'étrangers riches et indifférents assistaient comme à un spectacle aux horreurs du siège, contemplaient sans
en souffrir, du haut de cette maison bien pourvue et bien située, le Paris affamé du peuple et le Paris bombardé de la rive gauche. Des Français niais et avilis comme M. de Cassive se plaisaient à commenter les opérations militaires, et à se réjouir du patriotisme de la foule.
— Au moins, disait-il, nous sommes en république, et ce crétin-là a fichu le camp !
« Ce crétin-là, » c'était l'Empereur, dont la générosité avait autrefois retiré M. de Cassive de la misère, et lui permettait aujourd'hui de l'insulter gaiement entre un bon feu et une table abondante. Joséphin Corvineau encourageait son ami dans sa haine contre le régime tombé; il parlait à Belleville, à la conférence Fabié, des progrès accomplis depuis la chute de l'Empire, et sa rhétorique fortifiait ses convictions. Il essayait même de convertir à ?a religion M. de Sourdis, qui se contentait d'ordinaire de hausser les épaules. Un jour qu'il le pressait plus vivement, mon ami lui avait répondu : « C'est la Révolution, par la voix des députés libéraux, qui a désarmé l'Empereur, qui l'a forcé à la guerre et l'a conduit à Sedan. Vous lui aviez tout pris, jusqu'au pouvoir d'être criminel. »
Corvineau ne poussa pas plus avant son apostolat.
28o l'espionne impériale
Ce soir-là, ces messieurs feignirent de ne point remarquer ma présence, et causèrent librement de mon ami. assez haut pour que tout le salon entendît leurs paroles.
— Que devient donc ce pauvre Sourdisr demanda Trescalan, On ne le voit plus,
— Je crois, fit Cor\-ineau. qu'il ne souffre pas trop des misères de la France; je l'ai vu l'autre jour chez Brébant avec une femme, assez jolie ma foi, mais d'un goût!... d'une excentricité ! Vraiment, on ne s'affiche pas avec une demoiselle de ce genre !
— Que voulez-vous? observa Mme Danglemont, on prend ce qu'on trouve; toutes les femmes ne sont pas disposées à souper d'un salmis de rats et de chiens à la sauce chasseur. 11 parait que Brébant n'a rien de mieux ces jours-ci à offrir à ses clients.
— Ne parlons pas légèrement de M. de Sourdis, dit Cassive. Et il ajouta d'une voix plus basse : On doit le respect à ceux qui ne sont plus.
Je ne voulais pas croire une nouvelle lancée par une bouche aussi mensongère, et cependant je tremblais à l'idée que cet homme pût dire la vérité.
— Voyez, fit-il en tendant à Mme Danglemont la dépêche qu'un journal venait de publier sur la bataille du jour.
Tout le monde, à l'hôtel, connaissait mon
ami. On se passa la dépêche de main en main. Dans mon épouvante de ce que cette feuille allait m'apprendre, je la pris la dernière :
L'jin de nos plus brillants officiers, annonçait-on, M. le capitaine de Soiirdis, qui fit partie de la maison de l'Empereur, vient d'être tué à Vattaque de Montretout...
Je ne pus en lire davantage. Un voile s'étendit devant mes yeux; mes jambes se dérobèrent; je m'évanouis.
Lorsque je revins à moi, des images horribles, provoquées par cette lecture, me poursuivaient encore. Je pleurais, je me désespérais comme si je n'avais plus rien à attendre de l'existence ; puis, devant les journaux que j'avais demandés, et qui ne contenaient point dans la liste des morts le nom de M. de Sourdis, je me reprenais à espérer.
Mme Danglemont vint me trouver à l'un de ces moments de calme.
— Ma chère enfant, susurra-t-elle, il n'est que trop vrai qu'un grand malheur vient de vous frapper. Je ne vous défends point les larmes, mais il serait indigne de votre jeunesse et de votre beauté de vous abandonner
282 l'espionne IMl'ÉRIAI E
au désespoir... Pensez, d'ailleurs, que vous devez à la mémoire de votre ami de sortir avec honneur des engagements qu'il a contractés. Ils sont nombreux, et vous ne pouvez pas vous acquitter sans effort, sans un peu de bonne volonté. Mais j'espère que vous comprendrez vos devoirs... J'oubliais de vous dire que M. Alexandre Dorlinière a été très affecté de votre émotion, de vos peines; il est venu prendre de vos nouvelles... Tenez, on frappe. Ce doit être lui... Je vais l'introduire; il serait si heureux de voir que vous avez pu supporter avec courage ce coup terrible...
Et, avant qu'il me fût possible de m'y opposer. Alexandre Dorlinière, en se heurtant partout, pénétrait dans ma chambre, de ce pas lourd, maladroit, ordinaire aux brutaux qui se surveillent. Mais au moment même où il s'approchait de mon lit, la porte s'ouvrit toute grande et M. de Sourdis apparut. Ce n'était point un fantôme, c'était bien le cher aimé, vivant, rayonnant de bonheur, et qui me tendait les bras. Je poussai un cri de joie et je me précipitai vers lui.
En le voyant entrer. Dorlinière et Mme Danglemont s'étaient hâtés de disparaître.
— Q.ue viennent faire ces gens chez toi?
l'uspionne impériale 283
me demanda M. de Souriis après nos premiers baisers.
Je lui racontai ce qui s'était passé : je comprenais à présent l'exécrable comédie qu'ils avaient essayé de me jouer. Il m'en dévoila même de nouvelles scènes.
— Imaginerais-tu que les domestiques m'ont dit ce matin que tu n'étais pas à l'hôtel ? Ils ne voulaient pas me laisser monter à. ta chambre, prétendant que tu avais emporté la clef.
Cependant, j'obser\'ais que mon ami éprouvait quelque difficulté à marcher, et qu'un bandeau lui enveloppait le front.
— Oh ! mon cher aimé, m'écriai-je. tu es blessé !
Il sourit tendrement de mes craintes.
Grâce au ciel, il m'était rendu sain et sauf! Il n'avait rapporté du combat qu'une légère foulure et une petite plaie à la tête, sans gravité, causée par l'effleurement d'une balle. Dans quelques jours il n'y paraîtrait plus.
— Par exemple! fit-il, j'aurais bien pu y rester. Je me suis trouvé avec le baron de Lareinty, à défendre, devant Saint-Cloud, la propriété Zimmermann. Mitraillés par les Prussiens, abandonnés des nôtres, nous sommes demeurés là vingt heures. Nous n'avions plus ni vivres ni munitions. Il a
284 l'];si'ionxe impékiale
bien fallu nous rendre. Moi, j'ai eu la chance de m'échapper, mais ça n'a pas été sans peine! J'ai bien cru que j'y laisserais ma peau. Enfin, je suis sauvé à présent, et en état de donner un coup d'épée aux misérables qui se sont conduits d'une façon si infâme envers toi !
M. de Sourdis avait trop de confiance dans le courage de ses ennemis. A la nouvelle de son retour, Corvineau, Cassive vidèrent la place. Alexandre Dorlinière était déjà parti.
Mais le comte, Gisèle, Trescalan ne se décidaient point à nous abandonner. Sans se laisser décourager par l'insuccès de leurs tentatives, ils continuaient leurs intrigues avec la complicité de Mme Danglemont. En apprenant la mort prétendue de M. de Sourdis, Gisèle avait feint une bruyante douleur, à laquelle succédèrent les démonstrations de joie les plus extravagantes lorsqu'on annonça son retour. On ne manqua pas de laisser entendre à mon ami l'intérêt que lui portait cette jeune fille.
L'archevêque vint me trouver. Ah ! ce n'était plus le prélat superbe qui commandait aux prêtres et aux religieux d'Algérie, avec un sens tout oriental de l'autorité. Doux et caressant, il s'assit à côté de moi et me conseilla par intérêt, par amour, par reli-
gion, de laisser mon ami se marier avec Gisèle.
— Ma fille, répétait-il. Dieu ne peut bénir une union que vous avez formée sans lui. Ne brisez pas l'avenir de l'homme que vous aimez... Et puis, étes-vous sûre de votre amour? N'est-ce pas un caprice de jeunesse qui s'envolera aussi vite qu'il est venu ?
Je lui répondis qu'il ne dépendait pas de moi de rompre avec M. de Sourdis. qu'il était mon maître, qu'il m'aimait réellement et que, sans doute, il m'épouserait un jour. L'archevêque n'essaya point de changer des sentiments qu'il devinait si solides. Il parut seulement dégoûté de sa mission. Le profit qu'il pouvait retirer de ce mariage était si douteux et si lointain, qu'il regrettait sans doute le temps passé en ces démarches infructueuses. Il se leva et me dit d'un ton détaché :
— Réfléchissez à mes paroles, ma chère fille!
Je crois qu'à partir de ce moment, il cessa de s'occuper de toute cette intrigue. Du moins, je ne le revis plus chez Mme Danglemont. J'avais, d'ailleurs, des adversaires autrement redoutables.
Le comte, que je ne voulais pas recevoir, s'introduisit chez moi à la faveur d'une
286 l'espioxne impériale
porte entr'ouverte, et pénétra dans mon cabinet de toilette.
— De quel droit, osez-vous?... m"ccriai-je.
— Du droit d'ône anciène amant qui, naguère , vous a comblé de bienfaits , et qui peut, entendez-vous, ozourd'hui, vous ordonner
— Ah ! ah ! c'est le Pape qui vous a donné ce pouvoir
— Lé Pape ou oune otre. Ze vous prie de quouitter Paris sou' lé camp.
— C'est heureux que vous m'en priiez seulement !
— Henriette, reprit-il, subitement radouci, ze souis pour vous le passé, ze souis le souvenir, les premier' amours. Ne mé traitez pas corne oune étranzère. Pensez à tout mon entouraze, à oune zeune fille, à sa povre maman que vous allez tortourer, quand vous pourriez faire lé bonheure de toute oune famille.
— Et le mienr fis-je.
— Et le votre aussi. On est touzours contente dé faire lé biène.
On attendait sans doute peu de résultats de cet entretien ; car la vieille Adda Gordon, qui n'avait pas seulement d'une mère la tendresse et le dévouement, mais aussi la fureur et l'acharnement à défendre sa progéniture, accourut avec Gisèle, comme
l'arrière-garde qui doit décider la victoire. Avec ces façons hautaines et familières qu'elle prenait pour me parler chez les Gondrecourt :
— Henriette, fit-elle d'une voix entrecoupée, sifflante, j'viène d'voar l'atch'véque. Vôt' réponse est indigne, indigne !
La difficulté qu'elle éprouvait à se ser\'ir, dans un tel moment, d'une langue étrangère, irritait et refoulait en même temps sa fureur, qui ne s'exprimait que par une agitation continuelle de la tête et l'apparition menaçante, momentanée, de ses dents que découvraient puis recouvraient à chaque instant des lèvres pâles et effilées.
Gisèle renchérit encore sur l'institutrice, et montra un cynisme, une insolence dignes de son père.
— Mais on vous en trouvera un amant, me lança-t-elle ; on vous le paiera s'il le faut!
Elle n'avait pas achevé, que je la giflai de toute ma force, laissant sur ses joues l'empreinte rouge de mes doigts. Elle jeta des cris lamentables, accablée surtout de l'humiliation que je lui infligeais. Mais se ressaisissant vite et brûlant de se venger, elle me sauta à la gorge, me frappa la tête à coups de poing, tandis que miss Adda, qui ne pouvait plus contenir sa rage, se
lançait aussi dans la lutte, et levait son parapluie sur moi en répétant toujours : « La qu'naille ! La qu'naille ! »
Mosto n'en voulut pas voir davantage ; il tourna le dos au combat et se dirigea vers la porte :
— Laissons les Fouries vider leurs querelles, dit-il en sortant.
Je ne sais ce que je serais devenue si John Gh'n, surv-enant par hasard, ne m'eût arrachée aux mains de ces enragées.
Haletantes et me criant des injures, elles m'abandonnèrent enfin. Si elles m'avaient meurtri la peau, déchiré la jupe, j'avais la consolation de ne pas. non plus, les avoir ménagées. Gisèle, le teint enflammé, les cheveux décoiffés et épars sur les épaules, la robe tombant sur les talons, ne le cédait comme tenue qu'à miss Adda, dont les fausses anglaises tirebouchonnaient sur le tapis, dont la robe déchirée laissait voir l'armature de la crinoline.
Avant de sortir. Gisèle se retourna vers John Glyn, et l'appela par deux fois : « Cocu ! »
L'Anglais ne s'émut point, m'assit contre lui sur un 'canapé, me donna un cordial, puis, sans s'occuper de la cause de notre dispute :
— Voilà bien les Françaises, dit-il, tou-
jours la tète près du chapeau, et se donnant des peignées pour se rafraîchir les cheveux... Cette petite est bien impertinente, ajouta-t-il. On ne crie pas « coucou » à l'oreille de quelqu'un auquel on n'a pas été présenté. Au milieu de ces événements, la guerre se terminait ; l'armistice fut signé . Les troupes allemandes entrèrent à Paris, descendirent jusqu'aux Champs-Elysées. Le lendemain soir, comme je me trouvais dans le salon de Mme Danglemont avec Sir John Glyn, une femme se présenta, vêtue et voilée de noir. Quand elle se décou\Tit, je reconnus la figure très pâle et très changée de Jeanne La Flamme. Sans se soucier des insultes passées, elle me salua avec un empressement exagéré.
— Il paraît, ma chère, que vous avez eu mille ennuis, dit Mme Danglemont en feignant beaucoup de pitié, que démentait un large sourire montrant des dents superbes et féroces.
— Beaucoup, répéta Jeanne La Flamme avec un sifflement.
— On vous aurait même maltraitée, d'après les journaux, insista doucement Mme Danglemont.
— Non, c'est une de mes femmes de chambre qu'on a battue, répliqua Jeanne, devenue plus pâle encore.
Puis, avec une voix d'abord sourde, et à la fin éclatante :
— L'insulte n'en est pas moins directe, et j'en demande vengeance. Je ne la souffrirai pas ! Il est vraiment singulier que des malfaiteurs aient le droit, en plein Paris, d'assaillir un hôtel, de briser les vitres, de forcer une porte...
— Et de battre une femme de chambre, ajouta Mme Danglemont, toujours souriante.
— 11 n'y a donc plus de police, il n'y a donc plus de gouvernement, il n'y a donc plus rien ! continua Jeanne hors d'elle-même.
— Il y a le patriotisme, fit gravement Mme Danglemont en croquant une dragée, après avoir offert la boîte à ses hôtes.
— Patriote, mais je le suis patriote, et plus que personne !
— A Berlin, ma chère, peut-être, mais on vous demande de l'être à Paris.
— Mais je ne suis pas Prussienne. Q.ui vous a dit que j'étais Prussienne? Est-ce que j'en ai l'accent? Seulement j'ai bien le droit, je suppose, de recevoir des Allemands chez moi? Le baron de Burgk. le comte de Taubenheim, par exemple, leur fermeriez-vous votre porte, s'ils venaient vous voir?
— Il y a là une question de nuances, ma chère; en ce moment, il n'est pas pru-
dent de montrer quelque sympathie pour des ennemis.
— Il n'y aurait rien d'imprudent si nous ne vivions parmi des cannibales, des énergumènes auxquels on laisse toute liberté. Seulement il faut que la licence ait des bornes !
Et se tournant vers moi :
— Je venais justement, dit-elle, prier M. de Sourdis, au nom d'une vieille amitié, de frapper les coupables. Ce sont des soldats de sa compagnie. Il faut qu'il y ait un exemple. Et puis je désirerais qu'on me fit garder mou hôtel. Des scènes telles que celles d'hier ne doivent pas se reproduire. Xe pourriez-vous lui parler pour moi?... Vous le voyez quelquefois, ajouta-t-elle en me regardant dans les j-eux.
— Je lui parlerai volontiers, répondis-je simplement.
Elle se leva presque aussitôt, non sans difficulté, en étouffant un soupir, comme si elle avait eu personnellement à soutïrir des violences de la foule. Mme Danglemont s'en aperçut, eut un sourire que Jeanne remarqua et auquel elle répondit par un coup d'œil haineux. Tandis qu'elle la reconduisait, je l'entendis parler de Sir John Glyn.
— Quel est donc ce personnage muet?
demanda-t-elle.
292 LUSPIONXE IMPERIALE
— Un Anglais. 11 n'est pas encore au ton de vos emportements.
— Il vous plaît?
— Peu, ma chère, mais il faut vivre. Je n'ai pas conquis un baron comme le vôtre.
Jeanne dit alors à demi-voix, croyant que je n'étais pas là pour l'entendre :
— Elle est toujours avec M. de Sourdis?
— Oui, mais la douce enfant, vous comprenez, ne réserve pas ses grâces.
— Alors, cet Anglais viendrait pour...
— Justement, fit Mme Danglemont achevant la pensée.
— Ah ! ceci est bon à savoir, dit Jeanne entre ses dents.
« La dangereuse bavarde ! » pensai-je, qu'avait-elle besoin de lui dire cela?
Mais, comme elle montait en voiture :
— Soignez bien votre femme de chambre!
lui cria Mme Danglemont.
Elle revint vers nous plaisanter un instant l'orgueil de Jeanne La Flamme et s'amuser de son châtiment.
Depuis ce soir-là, je ne l'ai plus entendue rire. Comme je me rendais le lendemain chez John Glyn, un domestique m'apprit la fin étrange de sa maîtresse.
On l'avait trouvée étendue, morte, dans son lit. Malgré la déclaration du médecin et bien qu'il n'y eût trace de violences, ni
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sur le corps, ni dans la chambre, on ne voulut pas croire à une mort naturelle. En observant, après la visite du docteur, la face gonflée et noircie, plusieurs pensèrent que Mme Danglemont avait dû être empoisonnée. Mais, par qui? par un amant? par une amoureuse? Était-ce la vengeance d'un domestique renvoyé ou l'œuvre d'un ressentiment plus mystérieux? On ne savait pas; on ne sut jamais.
J'allai voir la morte. A la lueur des flambeaux, ce visage de cire brunie, plus sombre que le vieux crucifix qui le gardait, avec sa bouche ofl'rant toujours les dents, non plus dans un sourire de volupté, mais dans un rictus de terreur, communiquait, à tous ceux qui le voyaient, son épouvante. Si l'âme survit au corps, celle de Mme Danglemont devait se lamenter sur cette beauté dont elle était si fière, détruite même avant le tombeau, frappée d'une de ces humiliations atroces qui souillent jusqu'au souvenir.
Les hôtes de Mme Danglemont, sans doute effrayés, semblaient avoir abandonné l'hôtel. Je rencontrai seulement un Anglais que m'avait présenté John Glyn. Il me dit, par manière de consolation :
— Il est heureux eu: Mme Danglemont
ne soit pas morte pendant le Siège. Car où aurions-nous trouvé une pareille cuisine?
Pour ma part, je ne fus pas très affligée. Il me sembla qu'en se retirant du monde, Mme Danglemont me libérait. Je n'aurais plus à redouter qu'elle se vengeât de mon abandon par de perfides confidences. Quant au comte, à Gisèle, à toute cette bande qui s'acharnait après moi, ils seraient sans doute moins à craindre, lorsque je me serais éloignée d'eux. Ne me voyant plus, sans doute, m'oublieraient-ils un peu.
— Paris, d'ailleurs, me disais-je, est assez vaste pour m'ofFrir une retraite où je puisse échapper à de semblables poursuites.
Ce fut donc assez tranquillement que je quittai l'hôtel, ayant la ferme intention de n'y plus revenir et de ne plus revoir John Glyn.
— Désormais, m'écriai-je, je serai toute à M. de Sourdis.
Hélas! la vie se moque de la sécurité de nos joies.