ARLEQUIN
Dominique, auquel succédèrent les deux Carlin, père et fils, joignait à beaucoup d'esprit et de talent des connaissances en tout genre. Rencontrant dans une bibliothèque publique le président de Ilarlay, qui expliquait au conservateur ce que renfermait un ouvrage dont il ne se rappelait pas le titre, et dans lequel il désirait faire quelques recherches, le bibliothécaire ne devinait pas quel livre ce pouvait être. Dominique, témoin de leur embarras, désigna l'ouvrage sous son vrai nom. Le président, charmé de rencontrer un homme aussi éclairé, lie conversation, et finit par l'inviter à diner. Dominique accepte. La plupart des convives, qui le connaissaient, ne furent pas peu surpris de le voir assis parmi eux. Ils n'en témoignèrent cependant rien au grave magistrat, si ce n'est après le dîner. Le président, surpris et fâché d'avoir admis familièrement à sa table un arlequin, voulut en témoigner sa mauvaise humeur à Dominique, en lui demandant assez brusquement qui il était.
— Monseigneur, répond l'aimable histrion, je suis votre parent et votre successeur.
— Comment? dit M. de Ilarlay encore plus vexé.
— Oui, monseigneur; votre bisaïeul n'était-il pas Harlay premier? votre aïeul, Ilarlay deux? votre père, Harlay trois? vous, monseigneur, Harlay quatre?... Eh bien, moi, je suis Arlé-quin.
l'ESPKIT au théâtre 21
Lorsque les acteurs de la Comédie française voulaient empêcher les comédiens italiens de parler français, l'affaire fut portée devant Louis XIV. Baron et Dominique furent les avocats des deux troupes. Lorsque Baron eut plaidé la cause de ses camarades, le roi fit signe à Dominique de parler à son tour. Cet acteur, après quelques gestes grotesques, dit au roi :
— Quelle langue Votre Majesté veut-elle que je parle?
— Parle comme tu voudras, lui dit le roi.
— Je n'en veux pas davantage, dit Dominique en saluant ; ma cause est gagnée.
— Ma parole est lâchée, dit le roi en riant; je ne la retirerai pas.
Louis XIV, au retour de la chasse, était venu incognito à la comédie italienne qui se donnait à Versailles. Dominique jouait: et, malgré le jeu de l'excellent arlequin, la pièce parut insipide. Le roi lui dit en sortant :
— Dominique, voilà une mauvaise pièce.
— Dites cela tout bas, je vous prie, répondit-il; car, si le roi le savait, il me congédierait avec ma troupe.
— C'est bien, Dominique, ajouta Louis XIV, le roi n'en saura rien.
Mezzctin, ancien personnage de la Comédie italienne, est supposé venir sur le théâtre cachant quelque chose sous son manteau. Arlequin lui demande :
— Que porles-lu ?
— Un poignard, ditMezzetin.
Arlequin cherche, et voit que c'est une bouteille; il la vide, et la rend ensuite à Mezzelin en lui disant :
— Je te fais grâce du fourreau.
Les comédiens italiens donnèrent, au mois de juin de l'année 4771, sous le titre de la liuona FujUola, un opéra-comique en trois actes dont le sujet, ainsi que celui de Nanine, est tiré du roman de Paméla. Avant la première représentation. Carlin, qui avait joué son rôle d'Arlequin dans une pièce italienne, vint faire l'annonce, suivant l'usage; après quoi, restant sur le théâtre d'un air inquiet, et regardant autour de lui avec beaucoup de mystère, il lança des lazzis qui mirent en belle humeur les spectateurs. Puis, s'avançant sur le bord de la scène et s'inclinant vers le parterre, il lui dit en grande confidence :
— Messieurs, on va vous donner la Biioiia Figliola, ou la bonne enfant... Mes camarades veulent vous persuader que c'est une pièce nouvelle... N'en croyez rien... Je ne veux pas qu'on vous trompe; je suis trop honnête... Il y a dix ans que la pièce est faite... bon!... elle a couru l'Italie, l'Allemagne, l'Angleterre... Vous vous apercevrez, sans doute, qu'elle a un air de ressemblance avec Nanine... Je sais bien pourquoi...: elles sont sœurs... elles ne sont pas du même père, mais de la même mère..., elles descendent en droite ligne de cette madame Paméla qui a fait tant de bruit.
Dans une des pièces de l'ancien théâtre italien, qui étaient des
canevas que l'acteur remplissait sur-le-champ, Carlin-Arlequin entendit son maître faire la plus anière satire des hommes.
— Et les femmes, monsieur, qu'en dites-vous?
— Les femmes?... Ah ! c'est encore pis !
— Si bien donc, reprend Arleciuin, que nous serions parfaits si nous n'étions ni hommes ni femmes.
Lorsqu'on donna aux Italiens le Duel comique. Carlin, à qui tout était permis, dit, en annonçant la pièce :
— Messieurs, je vous réponds de la musique, elle vous plaira. Quant aux paroles, heu! heu!... vous verrez.
Les amis de l'auteur trouvèrent cette hardiesse très-mauvaise; mais l'auteur lui-même dut convenir, après la représentation, que Carlin avait eu raison.
Un jour qu'il n'y avait que deux personnes dans la salle, on n'en fut pas moins obligé de jouer pour elles. Le spectacle fini, Carlin invita un des spectateurs à s'approcher.
— Monsieur, lui dit-il, si vous rencontrez quelqu'un en sortant d'ici, faites-moi le plaisir de lui annoncer que nous donnerons demain la même pièce qu'aujourd'hui.
Arlequin, parlant de la noblesse, disait : — Si Adam s'était avisé d'acheter une charge de secrétaire du roi, nous serions tous gentilshommes.
Il ajoutait :
— Aiilrefois les gens de qualilé savaient tout sans avoir jamais rien appris ; mais, à présent, ils apprennent tout sans rien savoir.
Oljligé de raconter la mort de son père : — Hélas ! dit-il, dispensez-m'en : le pauvre homme mourut du chagrin de se voir pendre.
Un jour qu'il n'y avait presque personne à la Comédie italienne, Colombine voulait confier tout bas un secret à Arlequin :
— Parlez haut, dit ce dernier, car personne ne nous entend.
On venait d'interdire la musique aux Italiens. Uu âne parut sur le théâtre, et se mit à braire.
— Taisez-vous, insolent! fit Arlequin; la musique nous est défendue.
Arlequin promet au docteur de le guérir infailliblement de sa bosse.
— Comment t'y prendras-tu? lui dit le docteur.
— Je vous mettrai sous un grand pressoir de vendange, répond Arlequin, et puis je donnerai un petit coup de roue.
— Mais je crierai, dit le docteur.
— Je le sais bien, reprend Arlequin ; je ne m'embarrasserai pas de vos cris ; j'irai toujours mon chemin, et je donnerai un second coup de roue qui aura beaucoup de force.
— Mais je crèverai, dit le docteur.
— J'en conviens, répond Arlequin ; mais aussi, après cela, vous serez mince comme une feuille de papier.
Le théâtre représente la fameuse foire des Loges avec plusieurs marchands et marchandes dans leurs boutiques. On y voit 3Iezzelin en pâtissier, avec un clayon sur sa tète, lequel clayon est garni de gâteaux ai\)])e\és ratons.
Arlequin se présente.
Mezzetin. — A deux liards ! à deux liards! à deux liards!
Arlequin. — Qu'est-ce que c'est que cela, mon ami?
Mezzeti.n. — Ce sont des ratons tout chauds, qui sont bons, monsieur.
Arlequin — Les vends-tu à la douzaine?
Mezzetin. — Oui, monsieur.
Arlequin. — Donnes-tu le treizième?
Mezzetin. — Oui, monsieur.
Arlequin {s'emparant d'un (jàteuu). — Eh bien, je m'en vais toujours manger le treizième, et je prendrai la douzaine une autre fois.
Scaramouclie rencontrant Arlequin, qui avait une grosse pierre sous le bras, lui demanda ce qu'il en voulait faire. — C'est l'échantillon d'une maison que je veux vendre, dit-il.
26 LESPRIT AU THEATRE
d'ARLINCOURT
Le vicomte d'Aiiiiicourt commit une tragédie, intitulée le Siège (le Paris, qui fut jouée en 1827 au Tliéâtre-Français et dans laquelle on remarque des vers de cet acabit :
On m'appelle à régner.
— Mon père, en ma prison, seul à manger m'apporte.
— J'habite la montagne et j'aime h la vallée.
— Sur le sein de l'épouse il écrase l'époux.
On fut obligé d'arrêter cette pièce après la première représentation : le public courait le danger de mourir de rire.