CHAPITRE VIII
Par une des rares matinées clémentes que nous donna, l'an dernier, l'avare mois d'août, je me promenais au bois de la Cambre, suivant ces vieilles et magnifiques « drèves » dont je garderai, même dans les grandes allées du bois de Boulogne, le souvenir émerveillé.
Devant moi marchaient un jeune homme, une jeune fille Assez près d'eux pour bien les voir, trop loin pour les entendre, je remarquai qu'ils se tenaient un peu distants l'un de l'autre, bien qu'unis par les mains, ou, plus précisément, par un doigt et une main — le doigt de la jeune fille emprisonné dans la main du jeune homme, — et ce doigt et cette main se balançaient entre les deux jeunes gens, au rhythme lent de leur marche, avec les mouvements d'un rigoureux u isochronisme ».
Tout bon Brussleer, à cette attitude, ici classique et la leur, eût reconnu des fiancés. Mais il
se dégageait de leur démarche de leurs rires rares et gênés, de la précaution qu'ils prenaient, instinctivement, de ne pas s'entreregarder, et de mille autres riens du même ordre, assez de cette niaiserie douce et de ce poétique ennui qui composent, dans tous les pays du monde, l'atmosphère naturelle du bonheur encore jeune, pour que je ne pusse m'y tromper : fiancés ou non, à coup sur c'étaient-là deux amoureux.
Et je les observais à distance, avec discrétion, non sans une pointe — voulez-vous? — d'attendrissement.
Je m'étais déjà intéressé à d'autres couples semblables,sur les grand' routes vers les champs, au parc de Saint-Gilles, même dans les rues de la ville, le dimanche. Et je retrouvais en celui-ci l'occasion de comparaisons déjà faites, des souvenirs anciens de troubades dominicaux, dans la province française, deux à deux en balade avec les payses, un brin d'herbe ou quelque fleurette à la bouche ; aussi tels couples de bergers et de bergères, dans rOberland bernois, aux yeux si tendres, si bleus, si rêveurs, aux gestes si brutaux. . . Et je me disais qu'en Brabant on « courtise » avec plus de dou-
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ceur, plus de politesse, voire plus de poésie qu'en France, avec moins de façon, pourtant et aussi avec moins de hâte que dans les vertueuses montagnes. . .
Tout juste comme je faisais, à l'honneur de la Belgique, ces constatations, le jeune homme. . .
— Il faut, lecteur, m'aider d'un peu d'indulgence, car le détail n'est pas des plus commodes à préciser. . . Et bien ! le jeune homme lâcha le doigt de la jeune fille, et, sans aller plus loin, au pied d'un arbre, au bord de la drève, plus humblement que le Manneken-Piss — qui évidemment y met de l'ostentation ! — fit de même. La jeune fille ne se détourna pas, ne s'éloigna pas, attendit, patiente. — J'attendis aussi, un peu gêné, pour continuer ma route, qu'ils se fussent repris par le doigt et la main. Quelque temps encore je les suivis, mais j'avoue que la naïveté de leur maintien avait perdu pour moi ses couleurs aimables. Brusquement, violemment m'apparaissait le réalisme dans l'amour. Le Mystère est supprimé, et la précoce accoutumance, chez les deux sexes, des plus formelles et désenchantantes nécessités de la vie physique n'est sans doute pas étrangère à cet abandon de l'allure,
chez l'homme, à ce laisser-aller, qui comporte tant de mépris pour la femme. Elle y est préparée de bonne heure. . .
On ne peut traverser les faubourgs de Bruxelles — et, aussi bien, de toutes les autres villes de Belgique — sans remarquer le rôle de « petites mères » que les fillettes y jouent dès la septième année, quelquefois plus tôt. Point de pas de porte où elles ne soient à deux ou trois assises, un marmot dans les bras, qu'elles bercent, qu'elles mouchent, qu'elles biberonnent, qu'elles torchent, qu'elles amusent, à un âge où, dans d'autres pays, les petites filles jouent encore pour leur propre compte.
Le résultat? Il est fatal. Comment, en grandissant, les petites filles oublieraient-elles que le lendemain de l'amour sera fait pour elles de dure prose ? Comment pourraient-elles, de bonne foi, n'ayant pas de la vie une conception assez haute pour entendre l'harmonie vaste et divine que font tous ses contrastes, croire à la poésie de la veille ! Et dès lors à quoi bon s'attarder à des délicatesses qui seront si vite fanées, exiger des égards qui seraient, presque, des mensonges ?
Le motif? Il est fatal aussi. Les parents - si pro-
lifiques! — sont tous deux au travail, du lever au coucher du soleil. Ils n'ont pas le temps d'élever leur progéniture ; à peine les journées suffisentelles à lui gagner du pain. Les petits seraient abandonnés dans la maison déserte, si les grandettes ne suppléaient la mère.
Je sens tout ce qu'il y a là de touchant et même d'admirable; j'apprécie cette leçon de dévoùment, d'abnégation, donnée par la vie elle-même à la femme encore enfant et dès que sa raison s'éveille. Elle sera, du moins quant à la pratique, mieux qu'une autre préparée aux difficiles fonctions maternelles, quand l'heure sonnera, et tout de suite elle est ainsi avertie du fond sérieux de l'existence. Mais n'est-ce pas un peu aux dépens d'elle-même, au détriment de son développement personnel ? Ne perd-elle pas aussi, et bien vite, sa candeur native? Tôt ou tard, il est vrai, la vie se chargerait de lui enseigner la résignation. . . Est-on bien sûr que la résignation soit un principe humain ? Il peut être prudent de ne pas laisser à la jeune fille pauvre le temps de rêver. . . A ce compte, madame Bovary ne sera jamais Belge. Mais madame Desbordes-Valmore non plus. . .
Car, observons-le, ce système de « prose pratique », plus évident et plus grossier chez le peuple ouvrier, nous le retrouverions, en Belgique, avec un peu plus de raffinements, dans les classes plus élevées. Il a le tort de laisser sans culture les germes de noblesse spirituelle, de condamner les aspirations délicates, de contrarier l'éclosion des âmes rares. Cela est mauvais et cela est dangereux.
Au point de vue, précis et restreint, des relations sexuelles, cette initiative prématurée des petites filles, par leur « maternité avant la lettre », aux réalités de l'amour, — qui fait qu'elles ne s'étonnent de rien — est très générale. Mes accordés du bois de la Cambre n'ont rien d'anormal; toutes les Bruxelloises ont de très bonne heure puisé de l'eau à la fontaine du Manneken-Piss. Il est terriblement national, le vilain petit homme.
Luther conte, avec un peu déjà, dirait-on, de la pudibonderie qui sera l'un des caractères extérieurs de la Réforme, que quand on veut empêcher les Italiens d' « arroser » un mur, on y peint Saint- Antoine avec sa lance de feu. Les Italiens, au xvi^ siècle, avaient de ce Saint une terreur super-
stitieuse à cause des plaies qu'il passait pour envoyer aux impies. Je ne sais s'il suffirait de peindre, sur les murs de la banlieue de Bruxelles, Saint- Roch , pourtant particulièrement vénéré , pour obtenir des passants. . .
Des optimistes me disent : — Ces grossièretés manifestent, naïvement, le goût de la race pour la nature libre, simple, vraie jusqu'au cynisme. C'est encore un signe de force. Les raffinements de la politesse accompagnent souvent la dégénérescence. Ces licences choquantes d'allures signalent une humanité puissante, abondante, féconde, légitimementénoigueillie de cette fécondité qui, dans le passé, lui permit, grâce à l'élément numérique dont elle ne manqua jamais, tant de gestes guerriers, tant de hardiesses victorieuses. . .
Je ne veux pas faire hors de propos le moraliste, ni assumer des airs puritains qui, d'aucune façon, ne me conviendraient ; j'écoute donc les optimistes,
— des Flamands, — et je veux qu'ils aient raison. Il est toutefois regrettable, mais il est commun que la délicatesse et la force aillent par deux chemins.
J'écoute aussi les Wallons, qui me disent :
— Ces traits sont moins belges et nationaux que
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provinciaux et flamands; on ne les retrouverait pas en Wallonie.
— Soit. Mais c'est aux Wallons, alors, qu'il faut faire le procès. Pourquoi laissent-ils ceux de l'autre race impressionner si vivement de leurs qualités propres le pays tout entier qu'on sait exposé à lui attribuer ce qui ne vient que d'eux ?
La réponse à ma question, je la trouve, suggérée, dans une remarquable étude d'Albert Mockel sur Camille Lemonnier ; « Le défaut des Wallons, dit Mockel, est de douter d'eux-mêmes, de ne jamais se satisfaire. Il est rare qu'ils hésitent à choisir leur sentier; sitôt qu'ils y sont entrés, ils continuent dans le même sens, et ne failliront pas à leur but pour s'en choisir un autre ; mais, en chemin, ils se défient de leurs forces, s'arrêtent parfois. »
Cette défiance de soi, c'est l'esprit critique, cette grande source de développements individuels, intellectuels, intérieurs, mais cette cause, aussi, d'apparantes défaillances, de paralysie, d'inaction. Les races, comme les hommes, qui possèdent ce don dangereux et merveilleux, accomplissent avec plus de certitude, avec une plus lucide conscience,
mais plus douloureussment. plus lentement, leur destinée. L'avenir sera marqué de leur empreinte à des profondeurs que l'histoire dira ; mais le présent semble leur échapper, les soupçonne à peine. Au contraire, les impulsifs s'emparent fortement de l'Instant, et le timbre de leur voix se distingue tout de suite entre les bruits contemporains. La vie autour d'eux subit leur ascendant, reflète leurs passions, revêt leurs couleurs, s'assujétit à leurs goûts.
Il y a de l'impulsif, chez le Flamand, ce qui ne l'empêche pas — rare et très précieuse rencontre — d'être aussi un réfléchi. L'union de ces deux qualités lui assure un grand avenir.
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