‹ L'esprit belgeChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

J'ai peur qu'ici, surtout dans la populaire, le sens du miracle ordinaire de la vie soit oblitéré. J'ai peur qu'une conviction innée et bénévole y soit acquise à la trop fameuse assertion : « Le monde est désormais sans mystère. . . » — Oui, sans mystère, en effet, est le monde, mais non pas d'hier, car il le fut toujours si nous le bornons à ses premières apparences. — Justement, j'ai peur que l'esprit belge se contente des premières apparences de l'être et de la chose, des espèces sensibles qu'il peut apprécier par des moyens connus de jaugeage et de vérification. Il s'en tient au « fait », pris objectivement et en lui-même, sans chercher à le

commenter par ses relations infinies avec tous les autres « faits », — relations qui, pourtant, constituent, elles aussi, un « fait », — sans s'efforcer de pénétrer jusqu'au fond commun où tout, venu de tout, rejoint tout, où les significations profondes se révèlent à la merveilleuse clarté des correspondances, des analogies. Cela, c'est, pour ce tempérament d'immédiate pratique, la creuse proie de l'intuition, de l'imagination : il lui faut du plus solide, du plus tangible, qui occupe les sens et laisse l'esprit reposer. Ces tendances sont-elles étrangères aux heureux résultats que les Belges obtiennent dans tous les emplois physiques de leur activité, industries, sports, voyages, etc.? Non, sans doute ; mais elles sont bien pour quelque chose aussi dans l'absence de tout nom belge sur la page où l'histoire inscrit les noms des métaphysiciens et autres « abstracteurs » n'est-ce pas? « de quintessence n, négligeables, croyez- vous?

C'est dans la vie — dans les deux grandes péripéties de la vie qui se nomment la Mort et l'Amour — étude que j'annonçai — qu'on voit avec la brutalité de la plus cruelle évidence quelles conséquences tristes entraine cette assuétude réaliste

d'estimer les circonstances, les sentiments d'après leurs manifestations physiques et en se gardant bien de dépasser l'écorce des choses. . .

Le Mystère qui, chez d'autres races, se réserve comme son apanage, suprême, inviolable, cette unique et double frontière de la vie tangente à l'Infini — la Mort et l'Amour — en a été, ici, sans scrupule, expulsé.

Demeurent, seuls, le fait et ses conséquences immédiates : le cri des berceaux autour de l'alcôve, et le bruit, hélas! de l'argent autour de la tombe.

Je n'estime pas que l'attitude humaine, la vraie, devant ces deux seuils de la vie, soit celle ni de la peur ni, même, de la pudeur. Notion, du reste, bien délicate à définir que celle de la pudeur. . . Mais l'impudeur — notion plus claire — ne convient pas, je pense, davantage. L'attitude, vraie, devant ces deux Mystères également adorables, est celle du respect réfléchi, tout voisin de l'exaltation religieuse (je parle d'une religion sans dogmes et dont les rites sont d'avance inscrits dans la nature) qui bientôt ira — oui, même devant la

mort — jusqu'à cette intensité mystique et spirituelle : la véritable Joie !

Au moins, que le lucre en face de la Mort, que le stupre en face de l'Amour disparaissent, s'évanouissent, soient anéantis. . .

Le bruit de l'argent autour de la tombe. . .

Qu'il me soit permis de noter l'impression pénible produite sur la plupart des étrangers par ces expositions perpétuelles de cercueils à des devantures cossues de magasins, dans des rues gaies. Il y en a pour tous les goûts, pour tous les âges, pour toutes les conditions, pour toutes les religions, et, du trottoir où l'admiration le fixe, le passant peut faire son choix. Ce trafic brutal des choses de la mort, on m'affirme qu'il y faut voir une trace de la domination espagnole. Et je songe... Peut-être, avec le caractère sombre de la religion en Espagne, dans le nord surtout, dans cette Espagne noire où la mort, partout présente, sous les dehors les moins variés et les plus consternants, fait le seul orient des âmes, peut-être, là-bas, ce commerce funèbre n'a-t-il pas la couleur impudente que lui laisse, ici, le fond jovial, bonhomme et bon enfant, du tem-

pérament national. Je vois, sans être trop choqué, à Santiago de Compostelle ou à Pampelune, dans une rue ancienne et qui se défend du soleil dur en inclinant par le faîte ses maisons l'une vers l'autre, — une vieillarde, au chef couvert de la mantille noire, les grains du rosaire dans ses maigres doigts, accroupie entre les cercueils. La mort, telle que la conçoit cette race taciturne ne démentira pas la marchande qu'elle fait vivre, et les angles de son visage avec ceux des boites funéraires ne brusquent pas l'antithèse. — Mais à Bruxelles, il en va tout autrement, et quand le marchand de cercueils, avec son bon rire, dit au client, en cognant dru sur la paroi des bières : « C'est tout cœur de chêne, monsieur, sais-tu ! » le bruit de la voix détonne avec le bruit du bois. . .

Il est vrai, un autre bruit les couvre tous deux.

Le bruit de l'argent autour de la tombe. . .

Et c'est le seul bruit qu'on entende autour d'elle, puisqu'en Belgique, dans le peuple, les morts ne sont pas veillés. Dès que la camarde est entrée, la famille se retire dans une autre pièce, laissant le trépassé « se débrouiller avec le diable », comme disent les Hollandais.

io3

Ce dernier trait commente le premier avec une simplicité violemment expressive. — Une fois, en effet, que le souffle a franchi, comme disaient les anciens, la barrière des dents, il n'y a plus à s'occuper de r (! inanimé n, — autrement que pour lui faire des funérailles, et d'abord (si lui-même à l'avance ne l'a dès longtemps désignée lui choisir un beau cercueil. Là dessus, par exemple, on ne lésinera pas ! et la sensibilité familiale se soulagera par un flux de pièces d'or. — Mais on a compté pour rien les dernières minutes, les si brèves minutes sacrées que la nature accorde aux vivants pour s'emplir le cœur et la mémoire des traits aimés — qui vont s'effacer.

Page 1