CHAPITRE IX
Je veux noter un trait, particulier, si je ne me trompe, à l'esprit belge, et particulièrement sympathique : le culte de l'enfant.
Partout, certes! l'enfant est aimé et j'entends dire, non pas que la Belgique ait le monopole de l'amour paternel et maternel, mais qu'elle le pratique, à tous les degrés sociaux, avec une franchise qui lui est spéciale, avec un instinctif orgueil, un naïf égoïsme (aimer son enfant, n'est-ce pas s'aimer ?) dont les marques extérieures sont, dans le peuple, singulièrement sensibles. Cela tient peut-être à de mauvaises, ou médiocres, autant qu'à de bonnes qualités. Tout homme s'admire, le Belge avec un peu plus de franche jactance que tout autre homme, dans la beauté des enfants qui lui doivent la vie. N'est-ce pas. dans la recherche de leur mise, son
goût du luxe qu'il cultive? N'est-ce pas lui-même qu'il respecte en eux, ou pourquoi tutoie-t-il son père quand il dit vous à son fils?
Le « tu » et le « vous » belges sont, du reste, d'une distribution très singulière. Un fin Bruxellois, pour expliquer le tutoiement prodigué à l'inconnu de la veille et même du jour, me disait : « En France, il vous faut connaître quelqu'un depuis dix ans pour consentir à le tutoyer ; dix ans! c'est le temps d'avoir contre lui dix mille motifs de haine ! En Belgique, nous sommes plus prévoyants. . .»
Mais ce grand clerc n'a pas su me renseigner au sujet du « vous » paternel.
— C'est une habitude, me dit-il.
Oui ; c'est à dire que c'est national. Etant donné l'orgueil, national aussi, peut-être n'ai-je pas tort de lui demander le demi-mot de l'énigme ; l'amour nous en donne l'autre moitié.
Cet amour prime tout. Il s'affiche, dans le peuple, avec une ingénue sollicitude qui m'émeut profondément. Il faut venir en Belgique pour voir un papa tenir, à la promenade, son poupon dans ses bras et le bercer en marchant, pendant que la
mère, fatiguée, se repose, — Dans tous les pays du monde, les grands-pères et les bébés font, à l'ordinaire, bon ménage; mais je n'ai guère, qu'il m'en souvienne, rencontré ailleurs qu'ici des vieux bonshommes — et non pas tout à fait du monde ouvrier, mais en redingotes noires, un peu râpées — qui s'en vont par les rues, portant un tout petit dans ses langes ; et derrière eux, entre les basques sombres de l'habit, le goulot du biberon et le tuyau de la pipe chantent à l'unisson leur chanson blanche et noire.
La rue tout entière appartient aux enfants, surtout dans le faubourg, à leurs jeux, à leurs cris, aux fantaisies que leur suggèrent la saison et le lieu, baignades nues dans les canaux, fusillades du passant, à boules de neige, sur les boulevards. La police elle-même, indulgente, intéressée, regarde ; quelquefois elle sert de cible.
Une conviction universelle est acquise et règne : tout est permis à l'enfant. Et l'enfant, en excellent ennemi-né des lois qu'il est, abuse de la permission.
Du moins, il en abuse d'abord. Plus tard, pas très tard, sous l'influence du culte dont on l'envi-
ronne, vite éduqué, il s'accorde volontiers une extrême importance, et, comme pour se la démontrer à lui-même, il devient d'une gravité singulière, s'efforce d'imiter ses parents, de travailler comme eux. — Mais lui, c'est pour le plaisir, par gloriole ; aussi, quelle ardeur il y met !
Hier, à Saint-Gilles, tout près du Parc, je vo5^ais de ma fenêtre un groupe de garçonnets dans des jardins de grosse culture. Ils étaient quatre, et leurs années additionnées n'eussent guère donné plus de trente au total. C'était jour de congé; les enfants s'amusaient — de vrais enfants du peuple, habitués au constant exemple du travail — et voici leurs jeux.
L'un bêche un carré d'où l'on vient d'arracher des légumes ; la terre, lourde des dernières pluies et dure par sa nature argileuse, résiste, et l'enfant a grand mal à enfoncer sa bêche. Il s'y reprend à cinq, à six fois, par rudes coups d'appui nerveux du talon de son sabot, par brusques pesées de sa jambe ployée, et j'entends, à chaque mouvement, le « han ! » guttural dont il accompagne son effort. Il s'y prend comme un homme qui aurait le même mal dans un terrain proportionnellement aussi
difficile à remuer. Personne ne le surveille, l'enfant s'amuse à bien travailler; avant le soir, le carré sera bêché. Le petit aura mis trois heures pour faire ce que son père aurait fait en trois quarts d'heure. Tout de même, il aura fait la besogne d'un homme. Et quel geste de fierté heureuse, quand, le dernier coup de bêche donné et en laissant tomber l'outil, il essuiera d'un revers de manche, « comme un homme », la sueur de son front !
Entre deux champs de pommes de terre, les trois autres gamins s'escriment. Il s'agit de déblayer le sentier, d'arracher les mauvaises herbes, de rejeter au plus loin possible les pierres, les gravois. C'est dur pour deux paires de maigres bras armés d'une pelle et d'une pioche ! Les deux autres bras, plus frêles, trop frêles encore, conseillent, ordonnent, avec de grands gestes autoritaires. Je ne sais si on les écoute. — Un des travailleurs a sur la tête le chapeau, le vieux chapeau de son père ; ça doit l'aider.
Maintenant, la brouette est à moitié pleine ; il sera prudent de ne pas la charger davantage, et, telle que déjà la voici, qui la sortira du sentier? —
Parbleu ! avec « mon chapeau » ! — Mais « mon chapeau » ne peut pas, même mis sur une oreille, même campé en arrièrre, très haut, tandis que les dents mordent i^ageusement la lèvre inférieure, — et, dans un mouvement délicieux de rancune et de dépit, l'enfant jette à terre l'inutile couvrechef. Le sans chapeau a bien quelques mois de plus. . . « Tu vas voir ! » Sous le chapeau, — qu'on n'a pas laissé longtemps dans la poussière, — les bras se sont croisés, dans un défi : « Essaie! » — En grinçant, en chavirant, la brouette est enfin poussée jusqu'au fossé. — C'est pas malin, dit « mon chapeau », j'avais fait le plus difficile !. . .
Et, sans perdre de temps, la journée étant finie, les mains, toujours actives, déroulent la ficelle d'une toupie. Ces petits hommes redeviennent, parfois, des enfants.
Hélas! leurs jeux ne sont pas toujours aussi aimables. Les batteries sont fréquentes, et il n'est pas rare de voir deux ou trois kdjes « occupés à » torturer un chat ou un chien. Ce n'est pas, je le sais bien, en Belgique seulement que cet âge est sans pitié; mais en Belgique la férocité enfantine s'accentue d'un peu d'insensibilité universelle.
Le culte de l'enfant — correspondant et naturellement symétrique au culte des ancêtres — sera une condition première de vitalité et de progrès, quand l'esprit général, en ce pays, aura lui-même dépassé la conception de bien-être à laquelle, je le répète, il s'est trop vite arrêté. Les parents ont raison de veiller à la santé physique de leurs enfants, de leur faire des muscles sains, des nerfs bien nouçris. Mais il ne faut pas borner la vie à la gesticulation des bras et des jambes ; il ne faut pas, comme on semble le faire systématiquement ici, conjurer à tout prix l'agitation de la pensée, l'inquiétude de l'âme. A quoi bon mentir à l'enfant? Ne s'apercevra- t-il pas, bientôt et par lui-même, qu'il y a, en effet, dans la vie, d'étranges motifs de s'agiter, de s'inquiéter? Toutes vos précautions n'auront eu d'autre effet que de le laisser surpris, inaverti, non préparé, désarmé, devant la grande Inquiétude? — A moins que votre projet soit d'engourdir à jamais l'âme, dès avant le premier frisson de la vie réelle, et de telle sorte que l'homme passe du berceau à la tombe sans avoir vécu ?