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CHAPITRE X

A chercher dans ses manifestations littéraires et artistiques de nouvelles lumières sur l'esprit belge, il semblera, peut-être, que nos regards risquent de quitter les classes moyennes, auxquelles jusqu'à présent et volontairement nous limitions notre enquête, pour se concentrer sur une aristocratie spirituelle dont les mérites d'exception offrent peu de trait; communs avec l'âme populaire.

Fausse apparence.

Le poète et l'artiste ajoutent une voix, une expression au milieu qui les produisit, dont ils restent, dans une mesure variable, tributaires, et que, par suite d'un mystérieux échange de forces, à leur tour ils reproduisent. Le poète est fils de la foule, le fils très savant d'une mère très ignorante. Pourtant, tout ce qu'il sait, elle le lui enseigna.

Elle a beaucoup à dire, mais elle ne sait pas dire. Elle se répand en balbutiements confus, en gestes véhéments, sans parvenir à se faire entendre, — jusqu'à ce que l'enfant choisi se lève et parle (i). Il donne la forme vive et définitive, c'est le secret du génie, aux pensées, aux sentiments, dont la germination fut si lente dans la nuit des cerveaux, à travers les races et les générations. C'est des ténèbres que jaillit le verbe clair, c'est dans les ténèbres que la lumière s'est amassée, recueillie,

(i) Comme le héros, l'artiste est fils de la foule et ce n'est pas de lui que date l'esprit dont il est animé. Mais cet esprit, principe de toute action, Dieu individuel et social, qui doit s'épanouir, au bout des cycles, dans l'artiste, se met en chemin vers lui dès le commencement. Et si le héros constitue, de la foule obscure à l'artiste, un passage glorieux, contre Taine je pense (mais ce n'est pas ici le lieu de développer ces théories) que l'artiste n'est pourtant pas le fils du héros — pas plus que le paysage n'est le produit de la montagne du haut de laquelle on le découvre. Et au contraire, d'âge en âge, ce sont les artistes, en épurant l'histoire par la légende, en ramenant de toutes les forces de leur génie le monde à cette sublime simplicité hors de quoi fatalement se fane et périt la fleur de l'extase et du dévouement, qui réengendrent les héros.

informée, — jusqu'au jour de divin accomplissement où elle s'est évadée de sa prison noire, — jusqu'au jour où l'enfant à voulu naître. Mais, entre cet être nouveau et celui dont il procède, il ne peut exister de différence radicale, constitutive, cette lumière et ces ténèbres sont de la même nature, celle-là résulte de celles-ci et sans elle ne serait pas, — et tu ne peux concevoir la lumineuse apparition du poète sans concevoir du même coup, autour de lui, cette grande ombre, à laquelle il doit ses clartés, une Foule, sa mère élémentaire.

Et de cette mère aux innombrables visages tu connaîtras le type, divers et un, en contemplant le visage de son fils, car elle a réuni en lui tous ses traits essentiels. Et en lui, en lui seul tu la verras tout entière — telle qu'elle ne sait pas ellemême qu'elle est, car elle a pris en lui conscience de soi (i),

C'est ainsi que les historiens ont bien raison de

(i) J'oublie la x personnelle part d'infini » — si je puis ainsi dire — que le poète apporte dans sa poitrine. Mais la Foule aussi roule dans son sein de mère un infini, et puisqu'il n'y en a qu'vN. . .

demander aux œuvres des écrivains et des artistes anciens les secrets de la vie réelle des foules d'autrefois, de leurs passions, de l'esprit qui les anima. De même donc, et sans du tout que change l'objet — moyen — de notre observation, pourronsnous faire — sur une matière, toutefois, plus délicate (contemporaine!) — en interrogeant les lettres et l'art belges. Mais le caractère, précisément, délicat, de notre matière nous offre un moyen d'investigation expérimentale qui n'est pas à dédaigner. — Non seulement, en effet, les écrivains et les artistes sont les porte-voix de la foule, mais encore vis-à-vis d'eux, dans l'instant où ils vivent, la foule, sous la forme vivante aussi du « Public », joue, elle aussi, son rôle, prend, elle aussi, la parole. C'est, entre elle et le producteur, un drame à deux personnages, singulièrement piquant. Il n'est pas indifférent de savoir comment elle accueillit, traita, récompensa ceux de ses fils qui surent l'exprimer, si elle fut prompte à les reconnaître, si elle sut se les attacher par ce délicieux témoignage de gratitude maternelle qu'on nomme la Gloire, si elle stimula en eux l'amour de l'accent familial, la culture des différences nationales. . .

Étudiant à ces points de vue spéciaux la renaissance des lettres en Belgique, ai-je besoin de prévenir les écrivains qu'il ne s'agit point, en cet Essai, de critique littéraire ?

Il faut avoir la franchise de le dire, — jamais, en aucun pays, sauf peut-être en Suisse, l'écart entre écrivains et lecteurs ne fut aussi évident qu'en Belgique. Il y a là une sorte inquiétante d'hiatus que rien, jusqu'à cette heure, malgré de très nobles et vaillants efforts — mais ils restent individuels — ne parvient à combler. Non pas que la gloire littéraire soit foncièrement indifférente aux nationaux ; mais ils n'ont pu ou su lui créer des conditions vitales , un milieu, une atmosphère favorables, et les écrivains belges sont, pour la plupart, contraints à chercher par delà les frontières un public.

Ce phénomène a deux causes.

C'est, d'abord, que la littérature est, en Belgique, un fait relativement nouveau, d'assimilation pour une part, d'imitation sinon d'importation, — à la différence des arts plastiques. Tandis, en effet, que les peintres n'eurent qu'à rénover, après l'in-

terrègne du xviiie siècle, une tradition ancienne et vraiment royale, les écrivains durent en créer une, et ils se heurtèrent à de graves obstacles, obéissant à des impulsions étrangères à la foule, ses comtemporains seulement en apparence, la dépassant en réalité vers l'avenir à des distances de générations. Leurs efforts furent donc, à l'origine, singulièiement isolés; des noms comme ceux d'Octave Pirmez et de Charles De Coster, d'un passé qui n'est pas très vieux, reçoivent de cet isolement la consécration d'une façon d'antiquité comme improvisée : précurseurs. . .

C'est, ensuite, que cette littérature se produisit en langue française. Elle s'aliéna ainsi toute la portion flamande du public belge.

Je n'oublie pas qu'il existe une littérature flamande. Sans pouvoir apprécier autrement qu'à travers des traductions leurs mérites, je n'ignore pas les noms des Conscience — encore un précurseur — des sœurs Loveling, de Teirlinck, de Styns, de Ledeganck, de Van Duyse, de Pol de Mont, de Cyriel Buysse. Mais eussent-ils autant de valeur que leurs confrères d'expression française, ils ne sauraient prétendre à la même importance,

socialement, se servant d'une langue non véhiculaire, limitée à un cercle très restreint de lecteurs peu curieux de littérature et mal informés.

Le fait qui, pour l'instant, seul nous importe, c'est que ni les écrivains de langue flamande dans la Belgique flamande, ni les écrivains de langue française dans la Belgique française, ne trouvent auprès de leurs compatriotes les éléments moraux et matériels de l'œuvre et de la vie. Il en résulte, parmi les écrivains flamands, « une orientation inquiète, mal assurée, » que constate M. Cyriel Buysse en une remarquable étude sur les productions flamandes et, parmi les écrivains de langue française, une émigration constante, déjà passée dans les habitudes, vers Paris. Ils s'y acclimatent sans peine et, bien qu'en dépouillant, plus ou moins, tous un peu, les caractères originels de leur race, lui font grand honneur.

Et quand on pense que plusieurs, non des moindres, entre ces littérateurs, ont dû, de naissance flamande, par une tension constante de leur volonté, s'abstraire de l'atmosphère qu'ils respiraient, échapper aux habitudes spéciales de l'esprit que nécessairement déterminent les habitudes de

l'oreille, pour s'apprendre à penser, à imaginer dans une autre langue que la langue natale et pour exprimer dans cette langue étrangère leur rêve de beauté, on admire avec étonnement tant de persistante énergie, — étant surtout donné le peu de sympathie qu'éveillèrent les premiers efforts de ces novateurs.

D'autre part on ne s'explique pas l'incapacité de la Belgique à retenir chez elle ses écrivains, quand on constate leur grand nombre. Elle est peut-être en effet, relativement au chiffre de sa population, le pays d'Europe qui produit le plus d'hommes de lettres. (T'en louerai-je, sympathique pays?...)

Ces questions, et d'autres qu'elles suscitent, feraient, à elles seules, la matière d'un abondant Essai. On sent qu'ici je dois abréger (i).

(i) Je me priverai même, afin d'éviter tous dangers de redites, du plaisir de refeuilleter les œuvres des poètes et des romanciers belges pour y chercher, aveux ou révélations, des traits de Tàme que j'étudie — annonçant au lecteur, s'il me reprochait de négliger à tort ce mode si précieux d'investigation, que cette faute sera réparée, indirectement, amplement, en un livre, prochain, de Visions et de Songeries flamandes et Jiéerlandaises .

La dualité des langues parlées en Belgique nous donne le principal motif de l'exil — d'élection — auquel se sont astreints les écrivains belges. Mais l'orientation — française — de cet exil ne laisse pas d'être significative. Au regard français, ce choix que firent de la France et de la langue française les littérateurs belges, alors que les parentés et les affinités de la langue flamande eussent dû les attirer plutôt vers l'Allemagne, est des plus concluants parmi les arguments qu'on peut opposer aux théoriciens qui fondent les prochaines révolutions du monde sur la disparition du génie latin ; pas si malade, ce génie, et bien vivant encore malgré sa vénérable antiquité, puisque tout un peuple jeune n'hésite pas, en lui apportant le contingent de sa riche activité, à lui demander le profit et l'honneur d'une intime alliance. — Au regard belge, on peut déduire de ce choix une très remarquable, encore qu'inconsciente sans doute, pénétration, chez les Belges, et de leur propres qualités, bonnes et mauvaises, et des conditions au prix desquelles il est permis à une collectivité humaine de rêver un grand avenir. En effet, par le sang flamand, la Belgique

possède la plupart des vertus allemandes, la suite dans l'effort, le calme dans la pensée, le sens moral de la vie; elle en a les défauts aussi, la pesanteur, la lenteur, l'inélégance du geste et de l'allure, la paresse de l'imagination. Ces défauts, l'influence latine les atténuera, comme, ces vertus, elle en décuplera la fécondité. — Mais, me dit-on, cette influence latine, elle est belge, — wallonne ! — Ce n'est pas tout à fait vrai. Dans la Flandre française et jusqu'en la Wallonnie belge le sang latin est singulièrement altéré, mêlé de sang septentrional. Sinon une race, un succédané de races vit là, qui bénéficie et maléficie du triple apport normand, latin et flamand, et ne peut être considéré comme l'un des pôles sur lesquels l'évolution d'un peuple doit chercher son équilibre. C'est ce que les écrivains belges ont compris à merveille ; ne se résignant pas, comme les Hollandais, à écrire pour eux-mêmes en s'interdisant, par le fait d'une langue enfermée entre d'étroites frontières, l'espoir de jamais communiquer au monde leur pensée; ne trouvant pas dans un pays, d'étendue déjà faible, réduit encore par le partage des langues, un centre et un rayonnement suffisants de publi-

cité, étant ainsi, et risquant d'être longtemps encore les uns des autres les seuls lecteurs, ils ont, avec une bravoure unique, pris le parti de s'adresser là où il y avait déjà le plus de concurrents, mais aussi, avec le plus de clartés, le plus d'éléments d'expension littéraire.

L'essentielle dualité du tempérament national leur permit de rester Belges en France. Ils emportèrent avec eux, en partant à la conquête du Mercure et de ÏOdéon, leur patrie dans leurs manuscrits. Ce ne fut du reste pas sans laisser en Belgique — — à Bruxelles, en particulier, comme des revues, des journaux en témoignent — les traces de tentatives qui n'avaient pas toutes été vaines. Toutefois, l'acclimatation française des chefs du mouvement donnait, par un phénomène de réfraction spirituelle, à ces tentatives locales, des couleurs françaises. — La Belgique avait désormais à Paris la capitale de sa république des lettres. — Que si certains des chefs de l'année d'invasion gardent au pays natal leurs quartiers généraux, c'est à Paris que leur pensée habite, — chez leur éditeur, chez leurs lecteurs.

Au contact latin l'esprit belge dut un développe-

ment subit, considérable, et qui fait aujourd'hui l'admiration de tous les songeurs. Ses extraordinaires facultés d'assimilation, mises en éveil par un objet célèbre, se haussèrent jusqu'à un point de sublime intensité, et, malgré leurs préférences réalistes, surprenant le génie latin en pleine crise d'idéalisme (l'époque des premiers Symbolistes), surent aussitôt, avec aisance, avec maîtrise, prendre le ton.

Mais les écrivains belges, — et c'est ici qu'il faut corriger par le don de la dualité le don de l'assimilation, — tout en évitant avec une louable prudence le danger d'une attitude de poètes « étrangers » ou, pis encore, « régionaux », ne négligèrent pas de faire prévaloir, par le thème, souvent, de leurs poèmes, de leurs romans, de leurs drames, par le lieu, quelquefois, la couleur et le son de l'âme nationale. — Ainsi, avec le tact d'une opportunité supérieure , démontraient-ils que, si l'esprit belge est prêt à se mêler au flot sans bornes d'une humanité libre et une, affranchie des patries, il n'en est pas moins l'Esprit belge, une réelle unité, consciente de sa personnalité, l'affirmant par le témoignage de ses « différences n,

digne par là et capable de tous les échanges qui, lentement, sûrement, nous acheminent vers ce but marqué dès longtemps par l'histoire : le mélange et la fusion des races en une représentation unique, supérieure, d'humanité, à laquelle vraiment — car alors elle ne sera plus sa propre ennemie — toute la terre appartiendra.

Et, déjà, ce rêve d'individualités unissant les forces d'initiative du Wallon aux forces d'accomplissement du Flamand, — je me répète, mais je le sais, — la littérature belge ne ^nous l'oflfret-elle pas, réalisé, vivant, en de maîtres écrivains comme Camille Lemonnier et Edmond Picard? Les deux sangs confluent dans leurs veines; les deux esprits, dans leurs œuvres. Il y a heu de croire que l'influence française les aide puissamment à développer et à maintenir dans le noble équilibre que nous admirons les forces symétriques et contraires de leur talent. Écrivant pour des lecteurs seulement de Flandre ou seulement de France, ils n'eussent peut-être pas concerté, des diff"érents afflux de leurs origines, cette belle harmonie.

Le fait, donc, de l'émigration de ses poètes n'est

pas pour la Belgique un malheur. Dans l'éclat de gloire qu'ils acquièrent à distance — et qui finit par obliger leurs plus indifférents compatriotes à les lire — la Belgique voit son propre esprit rayonner et s'affirmer. — Un Idéal s'inscrit dans les mémoires ; il aura, plus tard, son retentissement sur la vie. — Oui, un jour viendra où, l'écart enfin comblé entre les poètes et le public, la Belgique, entendant les voix qui lui marquent sa belle destinée, comprendra que les rêves des poètes sont les plus réelles réalités et voudra se montrer digne des rêves de ses poètes. Preque tous — et cela est belge — même les plus entêtés, en apparence, de fictions, ils donnent une large place aux préoccupations sociales, au mystère des relations, — voyez (outre Lemonnier et Picard) Verhaeren, Eekhoud, Maeterlink, Rodenbach, — comme si, nationalistes autant qu'humanitaires, ils songeaient, ces seuls légitimes éducateurs de leur peuple, à faire de lui un exemplaire de l'Humanité Future. . .

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