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CHAPITRE XI

La vieille peinture flamande dit la vieille Flandre — et quel merveilleux livre (encore à faire, oui! malgié les pages souvent admirables, mais souvent aussi altérées par un stérilisant parti-pris, et, du reste, trop sommaires, d'un Taine) que celui où un historien-artiste ressusciterait autour des œuvres leur époque, donnerait au lecteur la dramatique illusion qu'il respire l'atmosphère même où elles furent créées !

La peinture belge dit-elle la Belgique?

Oui, évidemment, puisqu'aucune manifestation d'une individualité ou d'une collectivité humaines ne peut être étrangère à leur nature, — Mais s'ensuit-il qu'après avoir interrogé les peintres, les sculpteurs, les musiciens belges, nous puissions attribuer à l'ensemble de leurs compatriotes les

qualités que nous aurions observées chez chacun de ces artistes ? — Sans doute chacun d'eux est bien le chef de file d'un certain nombre d'autres hommes, mais leur suite est internationale, comme leur production. Celle-ci, abondante, inquiète, souvent d'un mérite supérieur, est hétérogène, individuelle et même individualiste, sans marque ethnique. Et pendant que les artistes vont ainsi, solitairement, le public, peu s'en faut, les ignore, on se désintéresse de leurs efforts, — et l'autorité ne témoigne à leur égard ni de beaucoup plus de perspicacité ni de beaucoup plus de sollicitude, donnant volontiers — comme on peut le voir à l'Hôtel des postes — les plus importantes commandes officielles aux moins dignes.

Nous venons de noter, en littérature, un phénomène analogue. Il caractérise les sociétés vieillies (mais n'oublions pas, nous qui savons des motifs d'espérer que le terme des décadences est la veille des renaissances !). Tandis qu'à l'origine les poètes et les artistes font corps avec la foule, un divorce fatal se produit entre eux et elle sur le tard des civilisations. Ils l'expriment toujours et demeure sa raison d'être, mais elle ne les entend plus. Ils sont

devenus sans cesse plus savants, plus subtils, plus raffinés — sans qu'elle ait beaucoup dépouillé sa primitive ignorance. Il semble même que la vulgarité — sa part resterait-elle constante, à travers les siècles, dans le total de l'esprit humain? — regagne sur la foule tout ce qu'elle perd sur les artistes. Les bacheliers de la pince et du croc, contemporains de Villon, se régalaient de ses huitains ; les banquiers de ce siècle, docteurs de la même université, n'ont pas entendu Verlaine. . . Ils ne pouvaient l'entendre. Héritiers de longues traditions d'œuvres et de doctrines, les poètes et les artistes cherchent du nouveau par delà les horizons où s'arrêtent les regards de la foule paresseuse. Leur devoir humain, leur devoir de pasteurs serait de faire vers elle le signe lumineux, bienfaisant, qui marque le but. Il arrive qu'ils oublient leur devoir. Entre les grands gestes du passé, qui peu à peu perdent pour elle tout sens vital, et les nouveautés du présent, qui lui échappent, elle oscille d'abord, abandonnée de ses guides naturels. Et bien vite, pour fixer ses hésitations, interviennent, profitant de l'heure trouble, les menteurs, les faux écrivains, les faux artistes, qui,

flattant la foule dans ses plus bas instincts, la ramènent à une barbarie très réelle, en dépit des dehors de banal luxe qui la masque. Il en résulte, en littérature, en musique, en peinture, le roman, mondain ou populaire, le vaudeville, le café-concert, l'opérette, le tableau peint « en vue du salon » ou pour la vente, l'imagerie d'église, la chromo des boutiques. — Des critiques, « éminents » comme M. Sarcey, l'affreux bonhomme, et M. Lemaitre, successeur désigné — plus fin, pire — par le suffrage universel au feuilletoniste du Temps, sanctionnent cet état de choses et. de toute leur néfaste autorité, s'efforcent de le perpétuer. . .

En Belgique, outre ce motif initial et qui sévit partout, une grave circonstance historique explique le divorce des peintres et de la foule. Ce n'est pas elle qui déserta ; ce sont les artistes qui se dérobèrent.

Je veux parler de cette longue nuit du xviii^ siècle, durant laquelle l'art flamand n'a guère à citer que deux noms de très moyen éclat, Pierre Verhaeghen et Balthasar van den Bossche, et qui se prolongea jusque vers le premier tiers de ce siècle, jusqu'à Henri Leys et Charles Degroux. Au cours

de cette interminable époque de stérilité, le goût, le sens du beau alla, chez le public, s'atténuant, se déprava. Quand parurent les romantiques, on était mal prêt à les entendre. — Du reste, ce n'est pas ici qu'ils parlaient le plus haut. La loi mystérieuse qui préside aux évolutions de l'art et qui veut que, mort en un point du monde, il renaisse ailleurs, comme elle avait, jadis, donné la suprématie aux écoles flamandes après l'avoir retirée aux écoles italiennes, l'avait maintenant transmise à la France. Quand, secouant sa torpeur séculaire, l'art flamand pensa renaître sous les espèces de l'art belge, il dut chercher à l'étranger la lumière. Et, de fait, l'enseignement même de son sublime passé l'eût peu servi, dans les conditions nouvelles où les lettres et les arts florissaient. Les motifs anciens de la production étaient devenus caducs. A la peinture religieuse le sens religieux manquait, et les héritiers des Van Eyck eussent en vain cherché de riches donateurs en quête de polyptyques à peindre au-dessus des autels. A la peinture historique et décorative le sens de l'héroïsme et de la splendeur manquait, et les héritiers de Rubens n'eussent eu qu'à se croiser les bras, à une époque

à la fois déclamatoire et diminuée, où l'algèbre sociale conimeiiçait à relier par le plus court et le plus terne 1^ relations de peuple à peuple et d'homme à homme, où la démocratie — non ! la bourgeoisie triomphante blâmait tout haut le goût du fasts comme suspect de sympathies réactionnaires. Même Teniers et la peinture de genre étaient démodés en ces jouis où la révolution retentissait jusque par delà le seui! des p . , : . i ! ... es intérieurs. . .

Je ne £ais pas l'histoire de h : =; ; . ."-

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et pourquoi, dès l'oiigine. ;t

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mouvement universel qui, de plus en plus de nos jours, fait de l'Art, en dérision des £ronti^es, la patrie unique et commune de tous les artistes, — pourquoi, dés lors, il serait inutile de demander aux œuvres des peintres belges, en ce temps, une expression de l'Esprit belge.

Quelque nationalistes quand même prennent un plaisir patriotique et puéril à relever les qualités « bien flamandes « de tel peintre, de tel sculp-

teur, et en prétendent conclure à la couleur flamande de la renaissance des arts en Belgique.

Mais que l'on veuille bien comparer, somme à somme, en demandant aux deux groupes seulement leur signification d'ensemble ou sociale et sans même tenir compte des valeurs individuelles, — que l'on veuille bien comparer la production des peintres belges du xix^ siècle et la production des peintres flamands du xvn^ siècle : osera-t-on dire que les deux groupes ont la même cohésion de par les doctrines et de par les tendances? qu'ils sont, différemment, mais également significatifs de leur patrie et de leur temps? Personne, certes, ne s'étonne que Jordaens, Crayer, Gérard, Zeghers, Rombouts, Abraham Janssens, Van Boose (i) roient les contemporains de Rubens, et que Van Thulden, Diepenbeeke, Van den Hoecke, Corneille Schut, Bayermans, Van Dyck, Jean Van Oost de Bruges, soient ses élèves : « La même sève, dit Taine, fait végéter toutes les branches, les petites comme les grandes. » C'est, chez tous, avec des nuances, des différences harmoniques, des variétés

(I) Je les cite dans l'ordre, logique, adopté et consacré par Taine.

de tempéraments, le même réalisme, splendide, la même joie, lyrique, le même faste de chair, de soie, de métal, le même épanouissement païen de la plus haute sensualité humaine. Chez tous, orgueilleuse, brutale, jouisseuse, généreuse, forte, calme, c'est la Flandre, aux yeux infinis, aux cheveux multicolores, la Flandre paisiblement ivre de bonne bière et de bonne santé. — Voit-on, entre les artistes de la Belgique actuelle, une semblable et correspondante harmonie? Qu'y-a-til de commun entre les préoccupations d'un Stevens et d'un Rops, d'un Constantin Meunier et d'un Jef Lambeaux, d'un James Ensor et d'un Van Rysselberghe, d'un Georges Minne et d'un Fernand Khnopff? Peintres, purement et techniquement peintres, peintres à tendances littéraires, mystiques, sensualistes, réalistes, fantastiques, impressionnistes, symbolistes... on aurait peine à croire si, à distance d'années, leurs œuvres étaient réunies dans une même salle de musée — qu'ils aient été contemporains et compatriotes.

Et c'est, précisément, qu'ils sont d'une heure, la nôtre, où les énergies propres de chaque race, affrontée à toutes les autres, se déconcertent, où

les traditions se dispersent — et d"un lieu où retentissent plus haut et plus tôt que nulle part ailleurs les mots d'ordre nouveaux, de partout émanés. Ils sont d'un temps où l'Esprit souffle à la fois des quatre horizons, où l'idéalisme affirme de grandes espérances alors que le naturalisme pense triompher ; où le positivisme , installé dans les chaires officielles et qui comptait sur les générations jeunes, voit avec surprise un néo-christianisme se rallumer dans les cendres anciennes; où la joie animale de vivre a ses poètes et ses peintres comme le désespoir et la mort ont les leurs ; où les délicatesses et les déliquescences d'esthétiques raffinées rejoignent par d'imprévus chemins les simplifications primitives ; où les uns cherchent le progrès dans la complication croissante à l'indéfini et, les autres, dans le retour aux principes : ils sont d'une heure qui sonne pour Pu vis de Chavannes et pour Whistlcr, pour Rodin et pour Gauguin, pour Carrière et pour Monet. Et ils sont d'un lieu où toutes ces directions si différentes se rencontrent, se mêlent, éveillent les échos d'un carrefour.

Oui, si nous devions chercher dans l'art belge

des lumières sur l'âme belge, il nous répondrait en nous montrant, comme en un microcosme, tous les désirs, toutes les doctrines de ce temps représentés par un artiste ou par un groupe d'artistes, en une mêlée bruyante, confuse, chaotique, woienîi?.

Que si quelque note dominait dans cette symphonie composite (voyez les plus récentes expositions et, en particulier, la Libre Esthétique et VAvt Idéaliste), elle ne semblera pas à beaucoup nécessairement et traditionnellement flamande : c'est la note mystique.

Mysticisme non pas'd'un christianisme formel, loin de là; mais spiritualiste et tout frémissant d'une peur amoureuse des lointains de la vie, du mystère effrayant et charmant que la pensée devine au fond des phénomènes les plus ordinaires. — Ce mysticisme-là est au rebours du sens national, tant contemporain qu'ancien, si nous avons eu, après bien d'autres, raison de voir dans le réalisme la plus caractéristique couleur de l'Esprit belge. — Je sais bien, et M. Maeterlinck le rappelait à propos, (( que la race flamande, à laquelle on dénie assez souvent toute aptitude spéculative, toute imagination métaphysique et toute aisance à se

mouvoir dans l'abstrait pour se borner au monde extérieur illustré par ses peintres, nourrit, au contraire, durant plus de deux siècles, avec une abondance et une activité incomparables, la pensée abstraite par excellence, la pensée mystique. » — Je sais que Ruysbroeck, A Kempis et Denis le Chartreux sont flamands. Je sais qu'à l'époque où ils écrivaient, la peinture aussi, avec les Van Eyck, Van der Weyden, Memling, Metsys et combien d'autres, était mystique. Mais, d'une part, le mysticisme des docteurs gardait des scrupules formalistes, précis, textuels, où les besoins concrets de la race se dénonçaient. D'autre part, à y bien regarder, le mysticisme des peintres était, à de singulières profondeurs , nuancé de réalisme. Et c'est ce ^ réalisme qui fit leur personnalité, alors qu'ils acceptaient la tradition mystique comme un héritage inévitable et sacré, fatal et indiscuté, qu'ils n'ont pas développé, qui est resté dans leur pensée tel qu'ils l'avaient reçu — et malgré lequel bien plutôt qu'en vertu duquel ils firent d'impérissables chefs-d'œuvre. — Dès les Van Eyck on voit l'artiste s'évader de la basilique et se chercher dans les ressources-mêmes de son art une carrière

individuelle. Quand il se sera tout à fait affranchi de la discipline évangélique, il aura du même coup renoncé au mysticisme. (Au même instant les docteurs, dont le mysticisme médiévial n'eut rien de spécialement local, d'exceptionnellement flamand, feront silence.) Or, le moderne mysticisme des peintres — comme aussi des poètes — sauf en quelques analogies voulues de décors, n'est pas chrétien. Il est né, bien au contraire, du désir de pénétrer les mystères dont le dogme évangélique interdit le rêve et dont l'esprit réaliste nie la réalité. — Je sais des mystiques, à cette heure, qui sont athées. — Je crois qu'on peut signaler l'apport de l'art belge dans cette voie comme un des efforts les plus contraires au génie de la race flamande, comme un des signes les plus clairs qui permettent d'espérer l'union volontaire, décisive et définitive, de l'Idéalisme et du Réalisme dans l'Esprit belge.

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