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CHAPITRE PREMIER

(D'abord ces Notes dénouées, écrites durant les jours qui suivirent mon arrivée à Bruxelles; elles nous amèneront, par une pente naturelle, aux déductions suivies, et c'est ainsi qu'après avoir, avec simplicité, joui d'une œuvre d'art, dans ses premiers aspects, on cherche par l'analyse à la comprendre et à la pénétrer.)

Dix heures du soir; octobre. — Bruxelles, GARE du Midi.

Une vaste avenue de ville calme, opulente, gaie. Mille flammes illustrent les ténèbres d'automne, et les spacieux boulevards tentent le regard au loin de perspectives connues.

— Ai-je quitté Paris? Il me semble que j'y reviens.

Mais l'accent bon enfant et légèrement goguenard des officieux à basse chantante qui me réclament ma valise m'avertit. L'un d'eux m'a tutoyé, « sais-tu? ».

Des amis me guident, et tout de suite, comme il convient, nous entrons à l'estaminet. Comme il convient, dis-je, car, on me l'affirme, un verre de lambic ou de faro m'en dira plus long sur la psychologie de Bruxelles que ne pourraient faire en vingt leçons les professeurs des deux universités. Je crois ce qu'on m'en dit, et je fais mes dévotions au Gambrinus belge, en déplorant que le lieu — trop près de la gare — soit bien cosmopolite où nous sommes assis, sans caractère local et plutôt « à l'instar ». Mêlés, autour de nous, les types des buveurs. Un, là-bas, près de la porte jaune où est écrit le mot, encore majestueux pour moi, cour, un Flamand, tranquille, en compagnie de son verre de bière et de sa pipe, regarde, sans étonnement, les étrangers dont je suis, jetés là par le train de Paris...

Nous sortons.

Autant que l'heure me laisse voir, tout est français, par ici, sauf que — cafés, estaminets, brasseries, estaminets, restaurants, estaminets, bars, estaminets. . . — les établissements de mangeaille et de beuverie dépassent les proportions parisiennes.

La Bourse !. . . Je n'ai pas le droit d'être sévère,

mais je me détourne, et bientôt m'apparaît cette merveille, la Grand'Place! — L'Hôtel de Ville, la Maison du Roi, les maisons des Corporations et tous les détails charmants de ce décor unique, la tendresse et l'orgueil des Bruxellois. A cette heure tardive, dans l'éclat de l'électricité, quel enchantement! Bien que la restauration s'accuse à la jeunesse des pierres et des ors, l'aspect général évoque les belles époques. Un accent d'autrefois sonne fièrement parmi ces tourelles, ces balustrades, CCS aiguilles, sous les dix-sept arcades ogivales de l'Hôtel et par ses quarante-quatre fenêtres carrées et croisées, comme entre les meneaux et les colonnettes de la Maison ciselée. — Face à face, les deux édifices perpétuent le dialogue célèbre du Peuple et du Maître. L'un et l'autre parlaient debout et ce ne fut pas toujours le Maître qui tint le plus ferme langage : toute l'histoire de ce pays. Ah! je rêve aux innombrables mains qui s'unirent pour harmonieusement assembler toutes ces pierres. La mise en commun des intérêts, des forces, cet idéal social qu'on nous offre pour avenir, mais! c'est le passé! avec une magnificence, au passé, que n'aurait pas l'avenir. Car, cette Maison

du Peuple, cette Maison du Roi (qui fut d'abord celle du Pain), et autour des deux monuments, ces autres Maisons collectives — des Brasseurs, des Tailleurs, des Imprimeurs. . . — attestent la coalition des énergies qui les élevèrent : et quel fut le trait d'union des énergies, quelle fut l'âme du labeur? A la beauté de l'œuvre nous devinons, — l'Amour. L'Amour. . . Je rêve maintenant aux mains anonymes, tâcheronnes, aux mains les unes pour les autres étrangères qui bâtissent nos affreux immeubles, publics, privés, au travail mathématique et mécanique de ces pauvres mains, non pas associées, mais enchaînées ensemble à la même chaîne, par le besoin, par — l'Argent. L'argent. . .

L'Amour, l'Argent. . . Beautés anciennes, laideurs présentes, menaces futures. . .ou tremblantes espérances. A Paris aussi je sais des coins de Passé qui parlent de grâce ou de grandeur, marqués d'art et de génie, tandis que toute la ville nouvelle n'est préoccupée que d'hj^giène. Hélas, le Beau et l'Utile! Hélas, le Progrès!

Laissons ; à d'autres heures ces graves Songeries.

Ma seconde journée bruxelloise à commencé

tard. Comme elle a uni de même, elle n'en aura pas moins été de raisonnable durée. La nuit d'hier, après l'extase de délicieuse rigueur à la Grand' Place, a filé, je ne sais trop comment, par des rues ':;r :r:E — r::r.t parisiennes ceUes-là — &Unc }!-..:: — et que d'amples avenues vers Ir Elis l: I : :. - Er. sorte que, rentré un peu las, je netais pas levé depuis longtemps lorsque chanta le carillon.

Le carillon ! voilà qui serait, pour moi, nouveau si je ne connaissais mon Nord-de- France, et j'ai pourtant voulu aller voir ce que j'entendais, bien que les cloches sonnassent, très £auz encore ! des « airs » Harm le goût de ce teinps. romance et café-concert.

Chemin faisant, La rue, par un dair midi sec d'automne, m'a plu, avec ses petites maisons propres, ses trottoirs nets, ses fenêtres ornées des rez-de-chaussée, ses innombrables estaminets et toutes cette « agitation calme > des choses, des bêtes, des gens, qui me semble, ici, très caractéristique. Chacun va son chemin sans retard et sans hâte. Il n'y a pas de fièvre, comme à Paris, dans l'air. Et si tout de même les flâneurs se coudoient

entre eux et se bousculent, ce n'est que pour le plaisir.

Il me paraît qu'on examine les étrangers avec une certaine malice, sans malveillance et qui a de la bonne humeur. Je croirais volontiers que les étrangers se dénoncent par leur façon de regarder, qui attire les regards. Peut-être aussi en ce qui me concerne, sommes-nous, mes cheveux et moi, trop longs. Le fait est que nous eûmes, auprès d'un groupe d'enfants, beaucoup de succès ; le rire de ces gamins était à la fois impertinent et si communicatif que je m'y laissai gagner. — Hugo raconte qu'à Verviers un petit Belge lui éclata de rire au nez : « J'en ai conclu, ajoute-t-il, que je lui semblais fort ridicule. » — Je ne fus pas fâché de citer ce précédent à mes compagnons de promenade : « Hugo et moi, » leur dis-je. . . — Du reste, un nègre, très petit, avec un paletot mastic et des gants bleus, requit tout à coup la curiosité publique et il ne fut plus question que de lui.

Et le carillon carillonne !

« Un carillon fin, léger, cristallin, fantastique, aérien, a éclaté brusquement dans cette nuit noire, nous annonçant la Belgique, cette terre des étin-

celantes sonneries, et prodiguant sans fin son badinage moqueur, ironique et spirituel (i). »

Ce couplet joli me revenait en mémoire et j'aurais bien voulu que l'heure lui rendît toute sa vérité. Mais je ne puis être sincère et dire que les sonneries de la Maison du Roi sont étincelantes et spirituelles, non! et quel dommage! Jeter de si haut des choses si basses ! Élever l'opérette au niveau des oiseaux et des nuages ! — On m'affirme que, vers le cœur du pays, les sonneries sont au moins plus justes, on me vante Alost...

Je n'avais jamais vu de près un carillonneur carillonnant; celui de Bruxelles m'a très gracieusement accordé ce spectacle. — De musique, là haut, ou de musiquette, nulle; à même le tympan, avec les outils de la foudre, c'est un martelage affreux, satanique, fou, meurtrier. J'imaginais, à l'entendre, le caprice formidable de géants puérils, s'amusant à éveiller dans le creux des antres retentissants la sonorité cassante et cruelle de pierres métalliques, à grands coups assénés d'énormes masses de fer ou de granit. . . Pourtant, le modeste

(i) Hugo. Le Rhin.

héros de cette bruyante affaire est un homme petit, grêle. Il était émouvant à observer, dans sa stalle de pierre sculptée, frappant du poing, rhythmiquement et de toutes ses forces, les longues touches de bois dur. Métier rude et sans joie ; nécessairement privé du plaisir qu'il donne aux autres, à d'autres qui ne le voient pas, qu'il ne voit pas, l'artiste ne peut que calculer l'effet de son jeu, au loin, là bas où tout cet horrible tapage se résout en harmonies. C'est une façon de balistique et de mathématique. (C'est aussi un excellent symbole du métier de l'homme de lettres. . .)

Soudain, comme le carillonneur prenait un temps de repos, montèrent d'en bas les vieilles syllabes, lentement psalmodiées, de la Marseillaise. Vite je me penchai au balcon, tout de suite le cœur battant un peu à l'idée d'une manifestation de compatriotes, — révolutionnaires exilés de France par les marchands qui confisquèrent la République : et je vis des drapeaux rouges... Une émeute! — On me rassura.

Voilà, certes, entre le pays d'où je viens et celui où j'arrive, une différence qui a bien son prix. Ce drapeau rouge qui, chez nous, garde dans ses plis

la réprobation de Lamartine et demeure interdit par la République française, est autorisé par le Roi des Belges. Aussi a-t-il perdu, ici, le sens redoutable qu'il conserve là bas. Les Belges l'arborent à tout propos, comme ils chantent la Marseillaise : car ils se sont approprié notre hymne national ; je ne le leur disputerai pas. « Qu'un sang impur abreuve leurs sillons puisqu'ils ont écrasé l'orange sur l'arbre de la liberté »... Pour ce qu'elle a d'absurde, je voudrais que la Marseillaise ne fût pas française; pour ce qu'elle a de sublime, je la donne à l'humanité. — J'admirais gaiment que le linge et l'hymne couleur de sang se produisissent sous la protection de la police royale. Elle faisait une haie double, impassible, sur le passage des manifestants, vieux mineurs « jouant cortège » afin d'obtenir du gouvernement des pensions. Et, de fait, pas plus que les policiers, les manifestants ne témoignaient d'enthousiasme. Les uns comme les autres semblaient s'acquitter, professionnellement, d'une besogne plutôt fastidieuse. Quel poignant intérêt lui eût donné la moindre opposition venue d'en haut !

Ainsi me fut, sans retard, révélée la sagesse des

gouvernants belges. Ce sont de vieux routiers. Ils savent que les mécontents, si on leur permet de protester, de crier, cèdent vite à la tentation, gaspillent dans ce vain effort toutes leurs énergies et cessent d'être dangereux. Au contraire, la colère qui se tait, qui rassemble ses forces dans l'ombre, est redoutable ; la haine s'exalte, la rancune s'exaspère dans le silence, et, ce silence-même trompe ceux qui auraient dû le craindre ; ils apprennent tout à coup — ils ne la croyaient pas menacée — que la Bastille est prise. Hélas, la leçon de choses historique, la grande Leçon — la Grande Révolution — aura servi les intérêts de l'autorité plutôt que ceux de la liberté. Car il est manifeste que le Roi des Belges et ses ministres ont lu l'histoire ; et qui les en blâmerait?. . . — Révoltés, parlez tout haut, on saura ce que vous pensez ; et prenez le milieu de la rue, on pourra vous compter. Résultat : le drapeau rouge et la Marseillaise laissent calmes les petits boutiquiers. Les révolutions ne sont pas à craindre dans un pays où leurs signes n'effrayent personne . . .

J'en étais là de mes spéculations politiques, lorsqu'à l'improviste sur leur suite et sur le cor-

tège des vieux mineurs se mirent à grêler les premières mesures de la Brabançonne. Le carillon aussi manifestait, et cet employé de la Commune professait une opinion conservatrice. Les mineurs levèrent la tête et la Marseillaise, qui s'assoupissait, reprit, réveillée, mieux nourrie. — Cet amusant dialogue des deux Hymnes n'était sans doute pas du goût de tout le monde ; je crus voir que les policiers à galons donnaient des ordres pour hâter le défilé. Deux minutes après, le dernier drapeau, docile, avait flotté.

On m'a dit, à propos de ce cortège, sur la force du principe d'association en Belgique, beaucoup de belles choses. Le nombre des Sociétés privées, dans la seule ville de Bruxelles, est considérable. On s'associe pour tout, pour boire et pour manger, pour se promener, pour entasser des francs et des cens, pour faire de la politique, de la littérature, de la musique, et pour pêcher à la ligne, et pour chasser au hanneton volant. On s'associe même pour rien, témoin le Cercle dit Le Taciturne dont les membres, me dit-on, payent une cens par mot qu'ils profèrent : concours de silence !

On peut sourire ; ce goût de l'association, hérité

du grand passé, a son aspect caricatural. Ce n'en est pas moins un signe évident de vitalité nationale. Il y a là des forces, qui ne sont peut-être pas employées aujourd'hui, mais qui sont prêtes pour demain. — Il y a là des forces.

Bruxelles est particulièrement multiple.

Outre que les témoignages d'autrefois et d'aujourd'hui y sont pressés , heurtés , cette ville emprunte une diversité profonde au double fait d'être et le principal champ clos d'une lutte perpé. tuelle et sérieuse entre ces deux génies rivaux, le w^allon et le flamand, et le point de rencontre (ou de séparation) des deux grandes nations que les accidents de l'histoire ont brouillées, la France et l'Allemagne. Wallonnie et Flandre, France et Allemagne : c'est un peu la même antithèse à deux différents degrés . . .

Plus française qu'allemande, croirait-on d'abord, allemande ni française, en réalité, Bruxelles reçoit les deux influences sans leur céder, sans les confondre, et leur ajoute le singulier rehaut d'une personnalité mystérieusement sauvegardée à travers les invasions séculaires. Mais la synthèse de

cette personnalité est difficile à dégager, tant la matière où elle se dérobe a d'abondance et de complexité. — Et pourtant ! combien plus abondante et plus complexe encore, la matière parisienne ? D'où vient donc que de ce mot, « Parisien », tout le monde, vaguement ou précisément, sache le sens ? — « Bruxellois ? »

Le sentiment de la beauté civile, extérieure et des rues, moderne, est aussi compromis à Bruxelles qu'à Paris. Les bigarrures des maisons peintes, encouragées par de funestes concours de façades, attestent et, par une réaction mal comprise, exagèrent jusqu'au délire le mauvais goût de l'époque. Il est perdu, le sens délicat, ancien, de l'ornementation sobre où la sagesse du propriétaire autant que la finesse de son esprit s'affirmait. La vanité d'un peuple riche, fier d'avoir conquis le luxe après l'indépendance, mais oublieux de ces deux grands principes, que le luxe réel est celui de l'esprit, que l'indépendance de l'esprit — seule précieuse — ne résiste pas longtemps à la tyrannie des besoins factices, engendrés par le luxe matériel, — s'exprime par l'excès d'ornements et

de dorures qui caractérise son architecture actuelle. Cette passion de paraître, plutôt que d'être, multiplie les pignons, les complique de tours et de tourelles et de consoles et de festons qui détruisent l'unité de chaque petit édifice et font de l'ensemble d'une rue neuve le plus affligeant discord.

El dire qu'il existe encore, pourtant, de vieilles maisons, çà et là, si expressives dans leur simplicité choisie !

Autant à dire des enseignes. C'est un art qu'à Bruxelles on veut renouveler. Il y a un peu partout des enseignes nouvelles. Je vois bien leur ambition. Je cherche leur caractère. — Et je viens d'admirer, sur la Grand' Place, le Cygne ! Auprès de tels modèles oser ceci, cela, femmes lourdes, en céramique, jaillies des murs, lanternes massives et chantournées, somptueuses de matière, indigentes de ligne, et qui n enseignent rien du tout ! — Et les enseignes nationales ! Lions en foule, énormes, pas majestueux, hirsutes, pas fauves, lions-matous, lions-toutous, moins intéressants que les pauvres toutous-dadas — vivants - - des petites voitures ! — Et les afîiches ! La folie des affiches

illustrées! elle sévit ici, oui, et les collectionneurs aussi sévissent. . .

Non, ce n'est pas à Bruxelles que s'accomplira

— si la vérité ne se substitue pas bientôt aux mensonges dont on vit, dont on végète à Bruxelles comme à Paris — la réconciliation désirable du Beau et de l'Utile. A Bruxelles comme à Paris,

— comme partout, je le crains, — sauf quelques débris de Passé, rien n'est à regarder, — que les nuages et les visages. . .

On me montre le Palais de Justice; babylonien.

— N'est-ce pas que c'est grand ?

— Ça danserait dans Sainte-Gudule.

Alors, puisque je les aime, on me promène d'églises en églises, vieilles, conservées, restaurées. Soit. J'admire sans espoir ces témoins de pensées abolies. Ils sont condamnés. Ni leur beauté, ni notre piété ne les sauveront. Ils n'ont rien à dire aux âmes contemporaines. Le respect de ce siècle les insulte, fait de pitié. Le siècle prochain s'épargnera la peine de resceller les pierres touchées par les années. Je ne sais si on fera du nouveau. On cessera de faire du vieux, — on cessera de mentir et ce sera un progrès. — Pour l'heure

nous sommes en plein mensonge. Est-ce qu'on ne parle pas de restaurer le Parthénon ?

En tant que passé, laissons le passé périr. Ne lui demandons que ce qu'il recèle de futur. C'est le présent qu'il importe d'organiser, c'est le principe moderne de la Beauté qu'il faudrait trouver. — Mais vous ne le cherchez pas, et, entre votre Palais de Justice et notre Tour Eiffel, je comprends trop bien que les passants (qu'ils sont pressés! où vont-ils ?) s'obstinent à ne regarder que le guidon de leur bécane. . .

Samedi.

C'est grand jour de reloquetage et j'admire reloqueter.

La posture des femmes astreintes à ce rite est joviale ; le front en bas, la croupe en haut. L'ardeur qu'elle y mettent sent la passion. Il ne faut pas nier que la propreté du trottoir, en Belgique, soit nationale. Un rite, oui; une passion, oui. Dun geste sûr et vif, la Flamande plonge dans l'eau vite noire la loque, puis se baissant, tout autour d'elle en frotte le trottoir, ce pendant qu'elle marche à petits pas rapides, à reculons, sans rien voir que

les quatre pas de son seuil et les taches qui le souillent, Que la rue sera reluisante à midi! J'ai quelque pudeur à mettre les pieds où ces dames ont mis les doigts. Mais je garderai longtemps dans ma mémoire cette gaîté bruxelloise de la rue fleurie de grasses fleurs humaines, de tout ces reins ronds sous le jupon court, de ces abondances ingénues qu'on pourrait, dans l'humble posture des travailleuses, prendre pour les sommets naturels, logiques, de leurs plantureuses personnes.

Le Manneken-Piss, — Il fallait bien. . .

Au point de vue esthétique — bien que la statuette du petit pisseur ne soit, mais du tout, une œuvre d'art — il est spirituel, ce motif de fontaine, — comme près de la Giand' Place, le Cracheur, — comme cette figure de femme, sculpture improvisée pour les fêtes du troisième mariage de Philippe le Bon, laquelle « jeta par la mamelle hypocras autant que le souper dura » . Tous trois motifs excellents à chefs-d'œuvre hydrauliques...

Et vers le soir, comme nous renoncions à la promenade, je m'émerveillai soudain du paysage.

Par une large ouverture entre deux maisons, sur la gloire des champs où se couchait le soleil, je voyais planer le drapeau belge, tel — qu'il devrait être, tricolore ainsi : bleu d'ardoise, rouge de brique, vert de pré. Et la Romance de Paul Verlaine, ici même écrite, chantait dans mes souvenirs :

Dans les prés le vent cherche noise Aux girouettes, détail fin Du château de quelque échevin, Rouge de brique et bleu d'ardoise, Vers les prés verts, les prés sans fin.

J'eus le loisir de voir, au long de cette soirée, boire, piper et danser, d'écouter rire et chanter des Flamands, des Flamandes. Il m'était presque agréable de ne pas comprendre ce qu'on disait et d'en chercher le sens général dans les yeux, sur les lèvres. Cette langue que j'ignore, à la fois brusque et grasse dans ses sonorités, a une saveur étrange pour mon goût de latin du nord né dans des brumes d'eau douce. .

Et quand ce fut la nuit vraie, nuit de kermessi^ à l'estaminet, aux volets clos — ah ! Teniers, Rubens, que vous êtes fades et a nobles n ! — je pris plus de plaisir qu'il ne conviendrait

(n'est-ce pas?) de l'avouer, à l'obscénité bénévole, bonhomme, familière et familiale, parfaitement candide, des mimiques et des gestes, aux sauteries sur place en cadence malgré le tangage de l'alcool, à la brutalité formidablement exquise de cette gaité comique jusqu'au tragique et d'une si épaisse, si seule animalité qu'il en émanait une invincible certitude d'extraordinaire Beauté. . .

On me parle d'étranges fêtes de femmes que je ne verrai pas, puisque les hommes n'y sont jamais admis, mais qui font rêver, kermesses d'ivresse et de lubricité, aux antiques thesmophories. Pendant qu'on me fait ce conte, je poursuis d'un regard attendri deux jeunes filles aux longs blonds cheveux où des ardeurs de cuivre éclatent parmi la douceur des moissons. En causant, graves, devant leur vieux parents, elles vont, sérieuses, recueillies, toute la pureté du ciel dans leurs larges yeux bleus.

— Se détourneraient-elles si Manneken-Piss descendait de son socle?

On me répond :

— Non.

A Bruxelles, les maisons ne sont pas hautes, on pourrait voir le ciel ; mais il faudrait le regarder.

Le Bruxellois est brusque et lent, bavard et taciturne, sérieux et goguenard. Ce qui est anormal, il le remarque pour en rire. On letonnerait difficilement. Pas démonstratif. Même aux heures d'apparent abandon, il se garde, ne dit que ce qu'il veut dire. Très nationaliste, jure qu'il se fiche de la patrie. En tout, un peu contradictoire et double, ou plutôt composite. . .

Une femme — telle m'apparaît Bruxelles — dont la beauté a trente ans, le cœur quinze, et, l'esprit, que de siècles ! Elle est fière sans pose et n'a pas choisi son attitude. Ses habits de fête, elle les porte avec orgueil ; ses habits de travail, avec aisance. A l'ombre de sa forêt, on l'a bousculée, jadis, et saccagée, la belle fille ; la bonne fille n'en garde point de rancune. Troussée mille fois et détroussée, il lui en est resté, chaque fois, le souvenir seulement d'avoir été aimée.

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