‹ L'esprit belgeChapitre 5 sur 17 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

— Bruxelles? un joli faubourg de Paris; la Belgique ? le brillant reflet de ses puissantes voisines. . .

Voilà ce que les « voyageurs » n'ont pas manqué de dire, selon l'usage, au Parisien partant pour la Belgique. L'ignorant (il n'est jamais allé plus loin qu'Asnières !) les croit — et part.

Le voici à Bruxelles.

Abandonnons-le à lui-même, à son initiative, à sa curiosité, à sa sagacité. Il n'a point de relations dans la ville ; personne ne lui expliquera rien, — personne : que la ville elle-même, qui lui révélera tout s'il sait écouter, — s'il sait regarder.

La ville moderne, parisienne et voulue telle, il la voit bien et il la voit d'abord. Ce sont ces larges boulevards et ces rues élégantes, ces magasins luxueux, ces restaurants, ces cafés ; c'est aussi cette foule universellement et identiquement bien mise. Les maisons sont un peu moins hautes, les passants un peu plus lents. A cela près. . .

Mais il ne faut pas beaucoup de minutes à l'étranger pour se rendre compte que ces ressemblances sont superficielles. Sans doute — comme à Paris où la France entretient, au même titre que les autres puissances des cinq parties du monde, une colonie — la vie locale, à Bruxelles, risque d'être submergée, dans son centre, par le flot cosmopolite. Telle est, du moins, l'apparence. — Ce n'est que l'apparence, une écorce très légère et que le moindre coup d'ongle déchire. La vérité des êtres et des choses est tout juste le contraire de ce qu'elle semblait au premier regard.

Ah ! Bruxelles faubourg de Paris, quelle sotte légende !

C'est-à-dire qu'à Bruxelles comme partout l'esprit parisien séduit et d'aucuns tâchent de se l'assimiler, que les modes parisiennes (en concurrence

avec celles de Londres) font loi et que la littérature française règne; c'est tout. Quittez le boulevard Anspach, et, sans aller jusqu'à la rue Haute, prenez, à gauche ou à droite, n'importe quelle voie. Là, examinez les maisons, écoutez les passants, entrez dans un estaminet, sonnez à une porte, et vous aurez bientôt recueilli une somme d'observations qui ne vous permettront plus de commettre la vulgaire erreur courante. Non certes, vous n'êtes plus à Paris, vous êtes vraiment à l'étranger, et chez un étranger très distinct, très à part, — je ne dis pas très homogène.

C'est un premier sujet d'étonnement, significatif pour le passant venant d'ailleurs, que ces petites maisons de deux étages au plus, d'un seul, bien souvent, sensiblement tontes construites sur le même plan et destinées à abriter des êtres pareils entre eux, groupés par unités familiales jalouses de posséder chacune son « à soi », son a chez soi ». A Paris, où nous vivons sur la tête les uns des autres, l'intimité de la vie intérieure est sans cesse violée par l'indiscrétion des voisins, et je ne fais point difficulté d'en convenir, le système belge est plus humain, plus naturel que le nôtre.

Loin de gêner les relations, cette existence à /«ay^ de chaque famille leur donne un prix singulier, et cela s'entend bien ; l'instant d'agitation qu'on va chercher dehors fait un contraste agréable avec la paix de la maison. Et puis, comme on n'a point de rancune contre le voisin, n'a3'ant pas l'occasion de le craindre, de se cacher de lui, on le recherche volontiers, et la ville où chaque famille à son toit est aussi, par excellence, la ville des réunions extérieures, des cercles, des sociétés.

Je vois bien les inconvénients du système. Le plaisir qu'on trouve dehors a multiplié les lieux de réunion — et de beuverie ; en sorte qu'à la maison de famille, honnête, calme, un peu hautaine et comme secrète , s'accotent deux estaminets où coulent le hasselt, qui rend fou, et la bière, qui (Bismarck l'affirmait) rend bête.

D'autre part, la fierté — non ! la vanité familiale s'étale, d'ordinaire, un peu naïvement, à la baie vitrée du rez-de-chaussée, où les habitants du logis entassent, pour leur gloire et le plaisir du passant, tout ce qu'ils ont de mieux, en bronze, en étain, en stuc, en plâtre et en carton-pâte , vases , statuettes , etc. (et confessent ainsi trop souvent

l'amour d'un art dont je soupçonne que les lois furent élaborées dans l'un des deux estaminets d'à côté).

La vie prend, de la sorte, un caractère « en façade », et l'on a le chagrin de conclure que ces mêmes humains, assez sages pour avoir adopté un mode de vivre si favorable à l'unité des affections, à la suite des travaux, ont la faiblesse d'être sensibles à X effet qu'ils pourront produire, avec leurs étalages où fleurent des relents de boutique, sur le passant, l'inconnu, celui, précisément, qu'ils fuyent !

Torts légers, en somme ; ils ne sont rien auprès des avantages d'un système qui est le résultat logique et aussi la sauvegarde de la prospérité publique et privée, en ce pays.

A l'ombre de ces petites maisons, voyez maintenant les gens ; écoutez-les.

Vous aurez tôt senti l'incalculable distance qui vous sépare, ici, du pays latin, des lignes sculpturales, vives, du langage alerte, du geste rapide de la race latine. La beauté belge est celle des couleurs bien plutôt que des formes, lesquelles ne semblent

pas procéder d'un type, et^ souvent abondantes, parfois à l'excès, se permettent de déconcertantes fantaisies dans les proportions et je ne sais quoi d'abrupt, d'escarpé dans la construction. — Mais l'extase de ces couleurs ! La délicatesse et la saine vigueur de ce sang en fleur sur les joues des jeunes filles ! La merveille de leurs cheveux, amples, profonds, luxuriants, qui vont du blond presque blanc au roux presque rouge et leur font des rideaux de multicolore clarté ! Et surtout — surtout le miracle de ces yeux, de ces infinis yeux bleus des Flamandes, où rêve, peut-être, une âme un peu animale, placide, sans au-delà, je ne sais. . .

Je connais de beaux yeux, des plus mélancoliques, Qui ne recèlent pas de secret précieux. . .

Je ne sais et que m'importe ! Ils sont beaux, voilà ce dont je suis sûr, ils sont divinement beaux !

Les hommes, d'allure vigoureuse et tranquille, sans beaucoup de grâce, fortement charpentés, aux mâchoires importantes, au front carré, me suggèrent toujours l'idée d'une race d'accomplisseurs.

Ces hommes-là auraient-ils pour fonction de réaliser ce qu'ont trouvé les autres?

Hé! la fonction est grave! Elle est utile. Sans la collaboration des accomplisseurs, les troiweurs seraient comme s'ils n'étaient pas. — Oui, je le sens (et j'y repenserai) c'est ici qu'il faut s'adresser, c'est à des hommes lents et robustes comme ceux-ci, capables de persistance, d'effort continu, qu'il faut s'adresser pour informer durablement, réellement, le rêve. . .

Or, ce n'est pas sans surprise que le Parisien entend ces hommes et ces femmes dire « vous » à leurs enfants et « toi » aux gens qu'ils ignorent, à lui-même. Deux heures d'expérience lui suggèrent cette question : est-ce que tout, comme par gageure, dans cette ville à l'instar, prétendait-on, ne serait pas an rebours de Paris?... Il sera bien tenté de répondre par l'affirmative s'il entre à l'estaminet. Des détails : la porte s'ouvre comme il l'aurait fermée, les gens qui jouent aux cartes les donnent de droite à gauche. . . L'aspect général : tous les buveurs et les mangeurs qui sont là — et ils y sont depuis des heures — restent assis, presque muets, presque immobiles, « en tête à tête avec leur pensée ou leur pipe », comme disait Taine :

« Voyez ces gens assis paisiblement, chacun pour soi, parfois deux à deux, mais le plus souvent en silence, fumant, mangeant, et buvant de grandes lampées de bière qu'ils réchauffent de temps en temps par un verre de liqueur forte. . . » Sommesnous assez loin de ces cabarets parisiens, où l'on discute avec animation, par groupes nombreux, si nombreux que le plus bavard de la compagnie est souvent obligé de se lever pour se faire entendre de tous !

Achevons ce premier regard, tout extérieur, sur Bruxelles — et la Belgique — par une expérience, facile.

Que notre étranger ait l'audace de sonner à une porte, à celle de l'une quelconque de ces petites maisons propres et calmes où l'on sent qu'une paix inaltérale habite. Après avoir sonné, qu'il lève ses regards jusqu'au miroir (i) maintenu, extérieurement, sur la rue, en face d'une fenêtre du rez-de-

(i) Ces miroirs, les « espions », qui correspondent aux « judas » du midi de la France, viennent de Hollande. La Belgique les a adoptés, presque à l'unanimité. — Je ne les critique pas. Je les trouve expressifs.

chaussée ou du premier étage, par une tige de fer : il y verra nettement le visage du maître ou de la maîtresse de la maison, qui l'examine en disant au domestique, venu à l'ordre avant d'aller ouvrir : « Je n'y suis pas. » Et, pendant que le domestique lui transmettra la réponse, que l'étranger regarde à ses pieds : il verra, par le soupirail des « cuisines de cave », deux ou trois paires d'yeux curieux en train de le dévisager.

— Bruxelles, faubourg de Paris ?

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