CHAPITRE IV
Il est clair, mais je tiens à prévenir expressément tout malentendu sur ce point, que l'objet de ces études n'est ni la lie ni l'élite du peuple. Pour des motifs égaux et contraires, elles le trahiraient tous deux, la franc-maçonnerie d'en bas et celle d'en haut donnant aux escarpes et aux poètes des couleurs internationales.
Si, comme des optimistes l'espèrent, l'humanité toujours davantage élimine la misère et le vice, si le travail des machines parvient à suppléer celui des mains, les classes disparaîtront, et les races (quelques savants, un peu pressés, en parlent déjà au passé) dans l'absorbtion des peuples par leur élite. . .
En attendant, c'est aux classes moyennes, et à
elles seules, qu'il faut demander la vérité nationale d'un pays; particulièrement en Belgique où cette classe moyenne est si nombreuse et si puissante. Il va donc de soi que mes appréciations, exprimées en toute franchise, laissent hors de leurs prises les exceptions qui dépassent, dans les marges supérieure et inférieure, la norme actuelle de la société.
Mais ainsi précisée, la matière oppose à l'observation deux graves obstacles préalables.
Je cherche à connaître l'esprit belge, et, déblayant, je veux distinguer de lui tout ce qui, mêlé à lui, n'est pas lui, tout ce qui est d'emprunt, d'imitation, d'importation, d'assimilation — et je m'aperçois que cette première tâche est considérable.
Non seulement la Belgique, au cours de siècles, a subi des influences qui sont peu à peu devenues parties intégrantes de son tempéramment et de son esprit, mais aussi, par l'effusion naturelle d'une curiosité et d'une activité infatigables, elle a, multipliant ses contacts avec les autres unités collectives, multiplié les dangers d'atténuer, en les
affrontant aux leurs, ses propres caractéristiques. Comme le sentiment de l'utilité est un de ceux qui déterminent le plus sûrement ses impulsions, elle n'a guère hésité à emprunter partout des systèmes, des moyens nouveaux pour améliorer les conditions de l'existence quotidienne. Ces emprunts, les motifs réels autant que les conséquences inévitables des relations internationales, ne sont point spéciaux à la Belgique; mais il faut convenir qu'elle y a fait preuve d'une sorte bien particulière de désintéressement, sacrifiant sans hésiter son amour propre à son intérêt. Je ne crois pas qu'aucun pays ait montré tant d'esprit d'assimilation. Le Belge a pris de toutes mains, partout, constamment, avec une lucidité admirable dans le choix, une rare adresse dans l'appropriation, et c'est ainsi qu'il est parvenu à faire de son industrie l'une des premières du monde.
Le trait est notable. A ce degré, l'assimilation devient de l'originalité. Le Belge s'est fait des richesses en triant parmi les tentatives des autres peuples; c'est un droit qu'on ne songe pas à lui contester, — A un autre point de vue, et tant et si vite il s'assimile les qualités étrangères, après très
peu de séjour en Allemagne il se fera aisément passer pour Allemand ; en France, pour Français. C'est un don. (Il en a parfois abusé, altérant l'emprunt jusqu'aux couleurs illicites que le code de commerce désigne : contrefaçon . . .)
Mais, pour significatif qu'il soit, ce don ne facilite guère l'opération de l'observateur, si c'est de la vérité foncière, originale et personnelle, qu'il est curieux.
On m'objecte que, bien loin de s'être laissé moralement absorber par les autres peuples, effacer par le désir de les imiter, le Belge est profondément soucieux et jaloux de ses habitudes nationales. — Ecartez, me dit-on, les ressemblances résultées des échanges industriels et commerciaux. De tous les peuples du monde le commerce et l'industrie ont fait une immense nation régie par le code sensiblement uniforme, universel, des lois économiques. Ecartez encore les modes mondaines, et pénétrez dans la vie vraie, dans la vie familiale et populaire. Là, cherchez, montrez-nous les influences étrangères !
— Je ne nie point la solidité de l'objection. Mais, même en admettant qu'elle soit irréfutable,
elle aurait le tort de susciter une autre difficulté, aussi redoutable que la première, et la seconde de celles que j'annonçais. Je veux dire la dualité de l'esprit belge.
Soit, et c'est encore un trait à noter. Tout en adoptant très volontiers, quand il les trouve bons, les us et les produits de ses voisins, le Belge est patriote. Il n'a pas renoncé sans chagrins à ses costumes d'autrefois; il y a autant de chauvinisme que d'esthétisme dans son goût pour ses vieux monuments; l'avenir du faro, c'est qu'il est national, et la kermesse aux boudins aussi, et aussi les sociétés et les cortèges, — Cette qualité, très positive, nuance le don d'assimilation et le rehausse; le Belge imite, mais c'est lui qui imite et en imitant il veut rester lui. — Cette sorte de calcul double, vous la retrouverez dans toutes les manifestations du tempérament national ; sous quelque angle qu'on l'examine, au moment d'affirmer qu'il est ceci, on s'aperçoit qu'il est aussi cela, qui est tout le contraire de ceci. — Par exemple : dans les cortèges, on déploie un certain luxe, on fait de la dépense, on arbore des bannières on revêt des costumes historiques. . . J'allais conclure : le Belge aime le
faste, — Il l'aime, en effet, mais il s'accommode du contraire avec une résignation facile et comme naturelle qui ne laisserait pas soupçonner dans le tâcheron de la semaine le « monsieur » du dimanche. C'est le même, pourtant, et c'est précisément en vue de ce jour unique de relative splendeur qu'il se condamne durant six jours à une quasi abstinence.
Et si tu veux savoir ce que c'est pour un homme,
me disait un disciple brabançon de M. François Coppée,
Le Belge est fastueux, mais il est économe.
C'est vrai. Il est également sobre et buveur, travailleur et paresseux, supersdtieux et sceptique, tiès doux et très brutal, profondément satisfait et profondément mécontent — de tout.
Expliquerait-on ces oppositions par l'origine double, wallonne et flamande ? Peut-être, dans une certaine et faible mesure.
De telles contradictions, du reste, sont communes à tous les peuples. Si la différence des races est leur principal facteur, il produit en France, en
Russie, en Allemagne des anomalies autrement choquantes qu'en Belgique. Mais, dans ces grands pays, où la fusion des composants n'est pas aussi nécessaire que dans les petits États, où les divisions secondai! es n'altèrent pas l'unité primaire, il n'est pas fréquent que ces disparates se rencontrent et s'entre-heurtent dans la même ville, sous le même toit, — jusque chez le même individu. La conviction instinctive que l'unité nationale et sa conservation sont au prix de la cohésion absolue des deux races qui forment le peuple belge, tout en laissant subsister dans leurs relations l'aigreur que chacun sait, les oblige à se soucier l'une de l'autre, à s'étudier réciproquement, à subir assez profondément l'une de l'autre l'influence. Il se peut donc que de leurs extrêmes différences associées résultent en partie les dualités que je signale. Je croirais toutefois plus volontiers que l'union dans l'espoir et dans l'effort, dans le danger et dans la défaite, dans la victoire et dans la prospérité, a produit sur deux races, si voisines, sensiblement le même effet, — et cela est expliqué tout au long et très bien dans la Philosophie de l'Art aux Pays- Bas. — Et pour répondre, en passant, à ceux qui
disent : Il n'y a pas de Belges, il y a des Wallons et des Flamands, — je leur ferai observer qu'ils négligent un petit fait matériel d'une certaine importance, — c'est l'union, assez fréquente, d'une Wallonne et d'un Flamand, ou d'une Flamande et d'un Wallon. Il est dififîcile de contester que ces croisements produisent, dans les comportements réciproques des deux races, de grandes nouveautés, matérielles par les générations qui leur doivent la vie, morales par les relations d'alliance et d'affection qui s'établissent ainsi entre les familles flamandes et les familles wallonnes. « Il n'y a que des Flamands, ils n'y a que des Wallons... )> Et les enfants des Flamands alliés aux Wallons, que sont-ils? Serait-il téméraire d'avancer qu'ils sont Belges ?
Don d'assimilation qui dérobe au regard la vérité nationale et personnelle, dualité qui risque de fausser l'appréciation, — ces deux difficultés cesseront de troubler l'observateur si, à chaque observation nouvelle, il prend soin de faire d'abord leur part, s'il pense à démêler du fonds naturel l'emprunt possible, s'il compare à chaque affirmation,
avant de l'enregistrer, la négation correspondante.
Et n'oublions pas, je l'ai dit, qu'en eux-mêmes ces deux traits, par ce qu'ils ont d'aigu et presque d'excessif, sont caractéristiques. Cet être qui s'accommode de tous les milieux et trouve partout son bien, qui est capable de se montrer, le soir, tout le contraire de ce qu'il était le matin, c'est par là même « un être », et je commence à le connaître.
Lui aussi croit se connaître, et s'il ne se trompe pas je l'en félicite, car il a certainement de luimême une « avantageuse » opinion. Cela est surtout visible dans le populaire. L'homme du peuple, en Belgique, est persuadé qu'il est le type et le prototype de l'humanité parfaite. Cette conviction est paisiblement, fortement assise, installée dans son âme. Rien ne peut rendre le mépris d'un sourire belge pour l'inconnu, l'inoui, l'imprévu, le non-conforme. Il dit si clairement, ce sourire, si naïvement : « Peut-on n'être pas belge! » Et ce sourire n'est pas toujours silencieux. L'ouvrier ne se contente même pas du vocabulaire usuel et montre dans celui de la « zwanze » quelque imagination à l'égard du quidam assez audacieux pour
laisser voir un type extra-belge ou seulement quelque indépendance dans la mise. « Tête noire », chez ce peuple blanc, est une injure; « Jésus- Christ » aussi, « artiste » aussi, dans les faubourgs. Cette confiance en sa propre excellence est un signe évident de force pour le peuple qui la possède. Du reste après avoir ri, le Belge réfléchit, et, ses dons d'assimilation l'emportant, l'amour-propre cédant vite à l'esprit pratique, il lui arrive d'imiter le lendemain ce qui, la veille, lui avait paru — non pas étonnant, rien ne l'étonné — saugrenu.