‹ L'esprit belgeChapitre 8 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Il était sans doute nécessaire que la famille humaine destinée entre toutes à réaliser le bien-être — d'où l'Espèce vers un plus haut avenir pourra prendre l'essor — eût plus qu'une autre le sens et même le respect du moyen unique, du seul instrument qui lui fût offert pour accomplir sa fonction. Si elle a trop cultivé ce sens, si elle a poussé ce respect jusqu'à une vénération presque idolàtrique, si elle a pris au mot l'audace affreuse de langage qui donne au vocable chargé d'exprimer par excellence l'idée d'argent le radical de celui qui signifie « Tête » : le Capital, — ce sont là les presque inévitables excès d'une logique un peu immédiate. Il ne faut pas apporter, dans l'appréciation de cet aspect du caractère belge, la rigueur passionnée, partant injuste, d'un esprit absolu. Il ne faut pas,

surtout, refuser de convenir que, si les qualités de ce caractère sont moyennes, il les a portées à leur dernier période.

Soit, l'imagination lui manque, l'idéalisme n'est pas sont fait et l'au-delà ne l'inquiète que juste dans les proportions où il convient, pour ne choquer personne, de montrer qu'on y pense. Il est, en tout, moyen, modéré, il ne regarde pas hors de la vie, dans l 'extrême-monde où sont les Idées, d'où vient l'initiative des grandes actions, des profonds changements, d'où rayonnent les périlleuses et les sublimes hypothèses sur qui se refaçonne et dont reste marqué pour un lustre de siècles le cerveau humain. Ces rêveries n'enchantent que les « excessifs » et les « passionnés ».

Eh bien ! L'initiativeviendra d'ailleurs et d'autres risqueront la révolutionnante hypothèse. Mais au service de la nouveauté féconde — dès que, pas avant, l'évidence irradiera d'elle — nul groupe d'hommes ne mettra plus de bonne volonté, plus d'adresse et d'exactitude, plus d'activité persévérante, plus de lucide compréhension, plus d'ingéniosité accommodatrice que le groupe belge.

Car l'esprit réaliste possède le génie, dont l'esprit

idéaliste est à l'ordinaire privé, de la Réalisation. L'idéalisme invente, le réalisme accomplit ; l'idéalisme voit, indique, le réalisme adapte et applique. — L'idéalisme plane en pleine synthèse, sans préoccupation des conséquences, se complaisant avec un transcendant égoïsme à rejoindre les extrémités des mondes, à fermer le Cercle divin de la Pensée par la pénétration des plus lointaines analogies. Que resterait-il de ces spéculations, quel en serait le bénéfice pour l'humanité, si le réalisme n'intervenait ensuite, vérifiant la synthèse par l'analj'se, fixant et objectivant par l'oeuvre de l'ouvrier l'idée du poète et du philosophe ? Et qui dira laquelle des deux actions est la plus précieuse, celle de l'inventeur ou celle du réalisateur ?

Jusqu'au fond de mes propres préférences, je condamne — ici, témoin — l'étonnement d'un instinct idéaliste devant les comportements de l'esprit réaliste. Plût à Dieu qu'un jour — ah ! le plus prochain! — ils se réconcilient et s'associent. C'est sur l'unité de leur double effort qu'est fondé tout progrès véritablement humain.

Cette réconciliation, cette association infiniment désirables s'accompliront-elles ici? Est-ce là le

sens, est-ce la mission de cette dualité belge que j'ai d'abord signalée? Les musiciens et les industriels wallons prêteront-ils leur qualités d'initiative et d'invention aux peintres et aux agriculteurs flamands, et emprunteront-ils à ceux-ci leur génie à'accompiisseuys ! Verra-t-on, quand ? grâce à cette harmonie supérieure, sur ce petit coin de terre où la vie est exceptionnellement abondante et facile, l'Humanité se révéler et s'affirmer dans la vérité de sa destinée sainte, — l'Humanité double par ses forces de conception et de réalisation, et une par la direction unique de ces deux ensembles de forces ?

L'un des principaux obstacles au progrès de l'esprit belge vers cette harmonie, c'est le bien-être matériel dont on jouit dans ce pays plus généralement qu'ailleurs. Certes, je consens que le bienêtre matériel soit un des mobiles les plus légitimes de l'action humaine ; mais gardons-nous de lui laisser prendre, dans une conception juste de la vie, le premier rang. Atteignons le, mais ne nous y attardons pas. Il n'était un but qu'au futur; possédé, au présent, il n'est que le tremplin qui nous permettra de bondir plus haut, vers le bien-

être spirituel. Je crains qu'en Belgique on ait pris l'habitude de cultiver les appétits des sens, de leur soumettre toutes les énergies du composé humain, qui, de la sorte, risque de se développer — en largeur et en grosseur, tout à la gloire du ventre, sans profit pour le cœur, sans bénéfice pour la tète.

S'ensuit-il que les sincères amis de la Belgique lui souhaitent quelque infortune passagère ? Pareille à la maladie chez l'individu, elle a souvent sur les peuples une action bienfaisante, purificatrice ! — Non. Les qualités réfléchies de la race flamande, les qualités intuitives de la race wallonne permettent d'espérer que d'elles-mêmes et bientôt, comprenant leur belle mission, elles se feront une idée plus noble, plus vraie du bien-être réel — qui n'est pas seulement le confort, qui n'est pas seulement la satisfaction facile, large, assurée, des besoins et des appétits, mais bien celle des passions aussi, entre lesquelles, sans leur imposer aucune hiérarchie, on ne peut du moins oublier la Passion de Savoir et la Passion d'Aimer.

Tout invite à compendre ainsi son grand destin social le peuple, composite mais complet, qui résulte de l'alliance historique de ces deux races,

— tout, et partie ilièrement la situation géographique du pays où il prospère. Situation admirable, unique ! Centre et carrefour des trois grandes nations civilisées, la Belgique est le lieu où se répercutent les échos de toutes les Paroles positives qui se profèrent en Angleterre, en France et en Allemagne ; le point où doivent fatalement se rencontrer les vibrations de tous leurs efforts. Oui, s'il y a encore, dans cette Europe désorbitée, un centre, c'est ici qu'il est en voie de formation. Les individualités associées en ce point centi'al y bénéficient de l'énergie dépensée par les trois grandes voisines en de chanceuses et rivales initiatives, et n'ont qu'à choisir entre les résultats comparés, sans avoir personnellement perdu ni génie, ni temps, ni « capital » en de pénibles tentatives. Mais la collectivité formée de ces individualités privilégiées abuserait d'un si rare privilège, et par là encourrait de graves responsabilités, si elle se contentait de prendre — parmi les innombrables richesses qui lui ^■iennent de toutes parts, comme si l'univers n'avait d'aube souci que de travailler pour elle — ce qui correspond seulement à un médiocre idéal de puissance matérielle et immé-

diate,' sans leur demander de nouvelles clartés, un point de départ, sans en faire quelque chose, enfin, quelque chose qui, étant d'elle, marqué d'elle, soit vraiment et dûment à elle, — c'est-à-dire (puisque, le seul signe certain de la propriété légitime, c'est le don) digne d'être offert par elle au monde en retour de ses bienfaits.

Et ce n'est pas assez, en vérité, de prendre, toute faite, en Angleterre, une locomotive et de la poser sur les rails belges, tout fait, en Allemagne, un système d'hygiène et de l'appliquer dans les hôpitaux belges. . . Il ne suffit même pas pour mériter de vivre, de bien travailler toute la semaine durant et de bien rire tout le dimanche. Il faudrait encore, il faudrait surtout aux progrès de la science et de l'industrie, au travail de la semaine et au rire du dimanche, — ajouter un grand Sens Humain.

Page 1