‹ L'esprit classique et la préciosité au 17è siècle. Avec un Discours et un Dialogue inédits de Chapelain sur l'amour et sur la gloireChapitre 10 sur 41 · Préface do lu Pucelle · texte numérisé non relu

Préface do lu Pucelle

digne, et dit des choses de lui-même qu'il n'est pas possible qu'il en puisse penser, n'étant' pas croyable qu'il connaisse si parfaitement les bonnes qualités des autres, et qu'il ignore les siennes propres, étant aussi éclatantes qu'elles sont. »

La modestie de Chapelain était notoire ; elle faisait partie de son bagage d' « honnête homme », et il ne se fût point, sans elle, estimé civil. Mais je crois que dans le morceau qui nous occupe, il a dit franchement ce qu'il pensait de lui-même. Il ne pouvait s'imaginer que celui que l'on proclamait, autour de lui, le premier poète du siècle, n'eût aucun génie. Et néanmoins, il sentait bien que la nature avait élé pour lui, sous ce rapport, affreusement avare. Il doutait de lui, sa foi chancelait à tout moment, tandis qu'il peinait sur l'œuvre fatale. Plus d'une fois, il supplia l'ami Balzac de le tirer d'erreur. « Vous feriez, lui écrivait-il, une action bien digne de vous et bien utile pour mon repos, si vous me persuadiez puissamment que je suis présomptueux dans ce dessein, et que je cherche de la honte par un chemin bien laborieux. »

Mais avec cela, il aimait la gloire, et qui sait si l'auteur de la Pucelle^ — comme le devait

faire, beaucoup plus tard, celui des Martyrs^ — ne se prenait pas, au fil lent des heures, à murmurer tout bas : « de la gloire pour me faire aimer ! » La gloire et l'amour ont toujours soutenu un rapport étroit dans ce qu'on pourrait appeler le système précieux, et « précieux », Chapelain l'était, comme on le verra, autant ou plus qu'un autre. Que dans ces conditions, il ait cherché un biais pour sauver la Pucelle ou se sauver lui-même, quoi de plus naturel ? Il s'est dit, apparemment : de grands génies, peu au courant des « règles », ont réussi à se faire applaudir universellement, et tel est le cas de Corneille ; qui sait si un petit génie, soutenu par un grand savoir, n'atteindrait pas le même résultat ? C'est tout le sens, à mon avis, du passage (|ue j'ai cité, et qui, je le répète, est un plaidoyer pro donw^ non une thèse générale. Car il est tellement certain que, par ailleurs, Chapelain a conçu les <i règles » uniquement conmie une discipline du génie, que M. Collas, quelcjuc part, a dû en convenir, à sa manière. « 11 sait reconnaître, écrit il, qu'une pièce régulière n'est pas nécessairement une pièce bien faite ; en d'autres termes, que les règles ne sont pas des recettes infaillibles. » Mais M. Collas incline à penser i< qu'il y a eu

une période .. où Chapelain s'est imaginé qu'au théâtre, comme dans le genre épique, il suffisait de savoir les règles pour être en état de produire ». Or, de cela, nous n'avons pas la moindre preuve, et M. Collas n'en apporte aucune *.

Chapelain, il est vrai, a mis une insistance singulière à défendre les « règles », et à les faire prévaloir ; mais c'est qu'en dehors d'elles, il ne concevait point d'ouvrage accompli ou parfait. Il est vrai aussi que delà l'empire des « règles», il ne voyait que barbarie ; mais barbare sous sa plume a le sens d'irrégulier, quand

1. On fait encore état, contre Chapelain, de la préface des douze derniers chants de la Pucelle. Mais là, non plus qu'ailleurs. Chapelain ne fait fi du génie. (( J'admire, y lisons-nous, que ceux-là même qui n'oseraient penser qu'un peintre, qu'un sculpteur, qu'un architecte, je dis plus, qu'un charron, qu'un sellier, qu un fourbisseur, pût réussir dans ses ouvrages, ou porter jugement sur ceux de ses compagnons, sans en savoir les éléments et sans y avoir fait son apprentissage, j'admire, dis-je, que ceux-là osent prétendre que, sans être informé des principes, et sans avoir jamais pratique, l'on puisse, avec quelque heureuse naissance et quelque usage de la vie, devenir un poète excellent... Homère même, tout démon qu'on l'ait cru. a eu besoin de l'instruction de Phémius pour faire valoir son admirable génie .. » Cette préface, plus encore que la première, est un plaidoyer pro domo, et on y sent que Chapelain eût bien voulu se justifier, lui si dénué de génie, d avoir osé se mesurer avec Homère. Mais enfin, et quoiqu il en eût, la force de la vérité a triomphé, en lui, des suggestions de l'amour-pi'opi'e.

l'est d'une œuvre qu'il parle ; et quand c'est i'un écrivain, il n'a que le sens d'indiscipliné. 1 le faut entendre dans le premier sens, dans :e très curieux passage, et très instructif, d'une élire à Balzac :

« J'apprends avec plaisir que le Cid ait fait m vous [le même: effet qu'en tout noire monde. ^2L matière, les beaux sentiments que l'Espagnol ui a donnés, et les ornements qu'a ajoutés notre joèle français, ont mérité l'applaudissement lu peuple et de la Cour, qui n'étaient point ncore accoutumés à telles délicatesses. Il est )ien vrai, entre nous, que le Cid se peut dire leureux d'avoir été traité par un Français et n France, où la finesse de la poésie du théâtre 'est point encore connue. Kn Italie, il eût assé pour barbare et il n'y a point d'Académie [ui ne l'eût banni des confins de sa juridicion. »

Uelenons ces derniers mots : ils sont préieux à plus d'un titre. Ils nous peuvent aider, n particulier, à combler une lacune de lapluarl des manuels d'hisloiro de la lilléraure française. On réduit généralement l'inluencc de rilalie, au xvn" siècle, à celle u'cxerça le cavalier Marin ; on lui joint (juel ucfois le Tasse et Caiarini, el (luehiuelois

Boccace. Mais Castelvetro, mais Vida, mais Piccolomini, c'est à peine si quelques-uns soupçonnent qu'ils ont existé *, et cependant leur influence a été autrement profonde, et durable, que celle des premiers . Car ces fameuses « règles », dont on parle tant, c'est d'eux que Chapelain, que Scudéry, que tous les autres les tenaient. C'est chez eux, et aussi chez cet autre Italien qui se fit appeler Scaliger, que les précepteurs et les précurseurs de nos classiques firent leur rhétorique. C'est à travers eux, c'est par eux, qu'ils découvrirent Aristote. Mais Chapelain nous réserve d'autres surprises. Je lui dois, pour ma part^ d'avoir converti en conviction un soupçon que je nourrissais, depuis longtemps, à l'égard des Espagnols. Je les soupçonnais, dis-je, d'être en littérature comme en art fort peu « classiques », et dcj soutenir assez mal, dans ces deux disciplines,, leur renom de Latins. Mais il me semblait, d'autre part, qu'en politique et en théologie,] ils étaient passés maîtres et faisaient loi trèsi légitimement. Jugez de ma surprise, quand je tombai sur ce passage d'une lettre de Chapelain à Carrel de Sainte-Garde * :

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