i/iiiv, 2 vol. iu-lO. Paris. 1<)11 .1 li)l'J
personnage vaillant et féroce, comme vous plein d'amour et de colère ^ et dont le rôle vous plaira bien assurément. M. le lieutenant [Arnauld] fera Tamant pitoyable, je représenterai son fidèle ami et, des deux valets, M. le mestrede camp [autre ArnauldJ jouera le pire, c'est-à-dire le plus méchant. M. de Chavaroche fera l'autre. L'une des femmes sera l'adolescent Montreuil que vous savez qui est au cardinal Antonio ^, ainsi qu'à M. le Prince, et duquel on nous dit qu'à Rome era a far la donna ammaestrata . Et parce que la comédie est italienne, et que nous n'avons point de femmes, ni qui prononcent bien cette langue, nous avons pensé de dépêcher en Piémont, à la cour de M'^^^ Réale [Chrétienne de France], pour faire faire l'autre à la comtesse Massin ou à quelque autre veuve mariée de ce pays-là. Nous avons destiné le personnage de l'un des stracciaoni^ plaideurs, à M. de Vaugelas ; et pour l'autre, M. de Gombaud le fera sans
1. Chapelain n'insiste ici que sur l'un des côtés du caractère de Montausier. L'autre côté, le moins connu, le plus intéressant aussi, nous est révélé par un document inédit. V. plus loin la notice sur le Dialogue de la Gloire.
2. Barberini. — Etre à quelqu'un, en style du xvii^ siècle, signifie : être aux gages de quelqu'un et faire partie de sa maison. On disait encore : être le domeslique de quelqu'un.
beaucoup de peine. Neuf-Germain fera le barbayrigia hampatore, à cause de sa barbe, et pour la pancia onnipotenle qui lui manque, nous lui en ferons une d'un coussin ou de six serviettes en double. Vous voyez le dessein cl m'avouez sans doute qu'il vaudra bien la mascarade de l'année passée. »
Chapelain organisateur de mascarades : voilà, n'est-il pas vrai, qui jure avec le caractère de pédant que beaucoup lui imputent. Le pédantisme est la chose du monde que Chapelain a le plus honnie, et il n'est moyen qu'il n'emploie pour l'éviter. Nous croyons, il est vrai, qu'il y fût tombé infailliblement, s'il eût fait delà critique. Il le sentait, et c'est pourquoi il n'en voulut point faire. C'était bien assez d'un Ménage, et le fameux ^EgidiiiSy — dont Molière, iit-on, a fait Vadius, — s'attira plusieurs fois ie Chapelain un blâme net. pour son pédanisme précisément. (( 11 est savant sans doute, ^cril quelque part Chapelain, en 1 une et l'autre angue. Nous verrons s'il est dépaysé de l'Uni- /ersilé, et s'il écrit les ciioses en honnête lomme. » On voit par là (jucl est exactement, 30ur Chapelain, et si j'ose employer ce terme le pédant, le critcrium esthéti((ue, et quelle est i ses yeux la u règle » suprême. 11 entendait
qu'on fût « ajusté aussi bien que libre », et libre est celui-là qui possède « ce don d'urbanité que Cicéron affectait, et qui, poursuit-il, est d'autant plus difficile à acquérir, qu'il fait le caractère le plus essentiel et la partie principale qui constitue l'honnête homme. »
Si Chapelain « se tuait à rimer », il s'efforçait encore plus à acquérir la grande aisance et ce ton dégagé par où se distinguaient les gens du bel air. On connaît sa lettre fameuse à M"^® de Sévigné : « Qu'est-ce donc que cela, ma très chère... » En voici une moins connue ; elle est adressée à Godeau, « le nain de Julie », évêque de Grasse :
« C'est ce qui vous trompe, Monsieur, de croire que je sois enchanté de M'^^de Saint-J..., et qu'elle m'ait pris par les oreilles [séduit par des paroles] . Ce n'est pas qu'il n'y ait de l'enchantement en notre affaire, mais si vous y avez bien pris garde, c'est moi qui l'ai charmée et non pas elle qui m'a charmé. A moins que de l'être, aurait-elle eu continuellement les yeux sur mon visage, et aurait-elle méprisé pour moi tant d'honnêtes personnes et vous le premier, qui l'écoutiez aussi bien que moi? Mais afin que vous en sachiez davantage et que vous voyiez jusqu'où s'étend mon pouvoir,
?lle n'est pas seulement mon amante, mais elle 3st encore mon mépris, et sa constance est telle, que mon mépris ne la rebute pas. Elle prend patience de ce que je ne la rebute point, et si elle s'en plaint, ce n'est qu'afin que ^ce soit une preuve de sa passion et du cas qu'elle fait de mes grâces. Elle s'en console sur les billets qu'elle a reçus de moi, et, pour s'en honorer, elle les montre partout où elle se trouve, ce que je lui souffre pour ne pas trop faire le cruel. Vous voyez par là que j'ai beaucoup de liberté, puisque j'ai la mienne et la sienne, et que je fais d'elle comme des choux de mon jardin. »
Est-ce assez en croc ? comme disait l'autre. Ne nous étonnons plus, après cela, qu'Aristhée, dans le Grand Cyriis, passe pour un « honnête homme » accompli. « Mais ce qu il y a déplus merveilleux, — disait doncSapho, et nous verrons plus loin ce qu il en faut exactement penser, — c'est qu'il sait aussi bien le monde que les sciences, et qu'on ne trouve ni en sa conversation ni en son esprit je ne sais quoi d'insupporlable (pic tous les savants ont. Au contraire, Arislhée parle tellement comme un homme de la ('our doit i)ar- 1er, qu'on ne peut pas parler mieux ; car il
parle juste, il parle éloquemment, il parle sans affectation, et il parle pourtant avec force. »
On comprend maintenant que Chapelain ait poursuivi, d'une haine tenace, le pédantisme sous toutes ses formes, dans l'un et l'autre sexe. Il avait été à bonne école, comme en témoigne la lettre suivante à Balzac, du 22 mars 1638 :
« Vous ne sauriez avoir de curiosité pour aucune chose qui le mérite davantage que l'hôtel de Rambouillet. On n'y parle point savamment, mais on y parle raisonnablement, et il n'y a lieu au monde où il y ait plus de bon sens et moins de pédanterie. Je dis de pédanterie, Monsieur, que je prétends qui règne dans la Cour aussi bien que dans les Universités, et qui se trouve aussi bien parmi les femmes que parmi les hommes. Car afin que vous le sachiez, une partie de nos dames se sont érigées en savantes et font de cette qualité une partie de leur coquetterie. L'Académie dont vous êtes a produit sans y penser une assemblée de même nom dont M""^ la vicomtesse d'Auchy est le chef... L'hôtel de Rambouillet est Tantipathe de l'hôtel d'Auchy... »
Un peu plus d'une année après. Chapelain écrivait au même Balzac une lettre qui fait en
quelque sorte corps avec la précédente, et qu'il ^ faut joindre :
« J'ai eu une extrême consolation de voir que nés sentiments sont conformes, touchant la 'açon d'écrire de M"^ la marquise de Sablé. Et / îertes il ne se peut plus délicatement ni plus latteusement exprimer ses pensées qu'elle a ait dans cette lettre que je vous ai envoyée l'elle... Toute aflectation m'est insupportable, ;t en une femme il me semble qu'il n'y a 'ien de si dégoûtant que de s'ériger en écrivaine !t entretenir pour cela seulement commerce ivec les beaux esprits. Si je juge bien des ;hoses, vous ne verrez jamais rien de sem- )lable en notre marquise, qui n'écrit jamais ians sujet et qui n'écrit jamais rien que de son ujet, avec une belle négligence qui découvre ['autant plus la beauté de son sens, qu'elle .'efibrce moins à le découvrir. »
Ainsi, quelcfue vingt ans avant Molière, Chapelain dénonçait les précieuses ridicules ; i plus de trente ans avant lui, il bousculait les émmes savantes, que dis-je I il les flétrissait. Mais en revanche quelles douceurs, et ({uelles ;aresses, il réservait aux vraies précieuses ^ I
1. Il y m avait de cuUivées, mais cllrs so fussoul incprisccs
Car il faut bien en venir là, et distinguer ce] qu'eux-mêmes, les grands précieux, distinguaient assez nettement, ce me semble.
Mais pour achever de vous édifier, je vous veux mettre sous les yeux l'agréable réponse que fit Balzac à la lettre du 22 mars précitée :
<( Il y a longtemps que je me suis déclaré contre cette pédanterie de l'autre sexe, et que j'ai dit que je souffrirais plus volontiers une femme qui a de la barbe, qu^une femme qui fait la savante ^.. Tout de bon, si j'étais mode-
de paraître savantes. « Elle savait extrêmement de toutes choses sans vouloir jamais paraître savoir rien », dit Saint- Simon de M'"^ de Sévigné. Balzac disait la même chose de ^jme des Loges. V. la note suivante. Notons enfin que M""' de Maintenon, cette « précieuse )) couronnée, n'a jamais varié sur la sorte d'éducation qui convient aux filles. Elle écrivait, en 1696, à M™^ du Radouay, dame de Saint-Louis : « Les femmes se mêlent de juger des livres, des sermons, du gouvernement de l'Etat spirituel qt temporel ; la modestie n'est plus en usage. On ne sait plus répondre : Je ne sais pas, ou : Ce n'est pas à moi à juger. On ne demeure court sur aucune matière : on met à la place du savoir et de l'espiit une présomption insupportable, car jamais on ne fut plus ignorant. N'ayez ni ne laissez chez vous ce caractère ; dites tout simplement que vous ne savez pas. Laissez-vous conduire aux directeurs, aux médecins, aux supérieurs, aux magistrats, au roi ; inspirez cette modestie à vos filles, pour qui cette lettre est plus nécessaire que pour vous. »
1. Balzac fait allusion, sans doute, à la lettre suivante, qu'il adressait à M""® des Loges, précieuse authentique. Cette lettre, que nous versons au dossier de la préciosité, est, par sa net-
rateur de la police, j'enverrais filer toutes les femmes qui veulent faire des livres, qui se travestissent par l'esprit, qui ont rompu leur rang dans le monde. Il y en a qui jugent aussi
telé, d'une importance capitale : « Madame, je suis toujours de votre avis, et ne saurais estimer les dames qui veulent fairfî les cavaliers... Il faut que les femmes soient tout à fait femmes. Les vertus de noire sexe ne sont pas celles du leur, et plus elles veulent imiter les hommes, plus elles s'éloignent de leur fin... M. le maréchal de Schomberg m'a montré autrefois une lettre qu'il écrivait à un gentilhomme, Ti la fin de laquelle étaient ces paroles : « Je baise les mains à cette vaillante et agréable personne, qui est votre second le jour et votre femme la nuit. » Cette personne pouvait être vaillante, mais à mon gré elle n'était pas agréable. Si elle eût eu de la barbe, elle n'eût pas eu un plus grand défaut. Les vaillantes sont autant îi blâmer que les poltrons, et celles qui portent 1 épée au côté que ceux qui ont un miroir à la ceinture. .le m'oppose, Madame, à ces usurpations d'un sexe sur l'autre. Je vois avec horreur dans 1 histoire ces furieuses gladiatrices, que les Romains voyaient avec plaisir dans ramphithéâlre, et uc mets pas les amazones au nombre des femmes ; je les mets au noMïbre des monstres et des prodiges. La douceur et la délicatesse sont des qualités qui vous appartiennent. Votre amie y veut-elle renoncer?... Pour la discoureuse, dont vous vous plaignez et que je connais, elle ne fait pas j\ la vérité des fautes si dangereuses, mais elle ne laisse pas pourtant de faillir, et je n'approuve pas davantage les femmes docteurs que les femmes cavaliers. Elle devrait vous considérer et profiter du bon exemple que vous donne/, aux intelligentes et aux habiles. Vous savez une infinité de choses lares. nniis voun n'en faites pas la savante comme elle l'ait, et ne les ave/, pas apprises pour tenir école. \'ous lui parlez. Madame, {{uand elle vous prêche, et répondant populairt-ment à ses énigmes. ft distinctement A sa confusion, vous lui rendez pour le moins co bon odicc que de l'expliquer à elle-même. .Vj (ik ton
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hardiment de nos vers et de notre prose, que de leurs points de Gênes et de leurs dentelles ; elles seraient bien fâchées d'avoir dit un poème héroïque ; elles disent toujours un poème épique. On ne parle jamais du Cid, qu'elles j ne parlent de l'unité du sujet et de la règle i des vingt-quatre heures. 0 sage Arthénice ! que votre bon sens et que votre modestie valent bien mieux que tous les arguments et que toutes les figures qui se débitent chez
Nous verrons si, et dans quelle mesure, ceux que nous avons appelés « les grands précieux» doivent être rendus responsables des excès où l'on croit que sombra la préciosité. Mais qu'ils aient fait de l'artifice, ou de l'affectation, un dogme ou une règle, et qu'ils aient assisté ou encouragé les femmes savantes, c'est ce qu'on n'a pas encore prouvé ; et on peut prouver le
de la voix ni en la manière de s'exprimer, on ne remarque rien, en vous que de naturel et de français ; et quoique votre esprit soit d'un ordre extrêmement relevé, vous l'accommodez de telle sorte à la portée de qui que ce soit, que les bourgeoises vous entendent lorsque les beaux esprits vous admirent. C'est beaucoup, Madame, d avoir acquis les plus honnêtes connaissances qui se peuvent acquérir : mais c'est encore davantage de s'en cacher comme d'un larcin... La pédanterie n'est pas supportable en un maître es arts, comment le sera-t-elle en une femme ?,.. »
DE LA PHÉCIOSITÉ 51
contraire *. La préciosité se confond, à l'origine, avec la politesse et ce je ne sais quoi qui est Taisance ou le bel air. ou encore le naturel. On ne sait pas assez que l'élève de Chapelain, sa pupille c très chère », fut M'"*^ de Sévigné. Et ce qu'on ne sait pas non plus, c'est que Chapelain, bien avant Boileau, répudia nettement l'emphase espagnole et les pointes à l'italienne.
Il est vrai qu'il introduisit, en quelque manière, VAclone en France, puisqu'il y mit une préface; mais cette préface fut une gageure, et d'ailleurs il y est question de tout autre chose que de concetti -. Au vrai, dans l'Ac/one, il n'appréciait guère que les « descriptions ». Pour ce qui regarde les pointes ou les concetti, il en parle à propos de Fracaslor. et voici comme il en parle ** :
« Le jugement que vous faites de PVacastor est très équitable et j'y souscris sans hésiter.
1. On peut prouver aussi que Molière emprunta à I^l/ac le sujet des Femmes savantes et une infinité do chosi-s. V. la thèse de M. Emile Itoy, De J.-L. Giiezio lialzacio..-. l'aris, 189L>.
2. € Autrefois, dit Hal/no parlant do Chapelain, il a été réconomo des penséo> de .Marino, le réformateur ot la liache dos superfluités do son stylo. »
.T. A. Bal/ac, 5 seplemhre 1G40.
J'ai même beaucoup de satisfaction de ce que vous n e l'estimez pas pour ces traits d'espritj et ces brillants sur lesquels la plupart des^ autres se soutiennent, mais pour l'essentiel de la poésie qui est cette autre sorte d'esprit qui fait le vrai poète, et qui anime l'ouvrage en toutes ses parties d'une certaine vigueur élevée, noble, naturelle et libre de toute sorte de contrainte et d'affectation. »
Quant aux Espagnols on sait le jugement qu'il en portait d'une manière générale : il leur refusait u le goût des belles lettres ». Mais « pour en venir, écrit- il quelque part, au phénix cordouan [Gongora], il m'est insupportable en tout ce qu'il a cru qui lui devait acquérir le plus de nom, en ces efforts d'imagination et en ces expressions ampoulées qui enveloppent ce qu'il pense extravagamment de nuages ténébreux, à force de le couvrir de fausses lumières ». Boileau pouvait venir, après cela S pour édicter ou promulgueras règles du goût: d'autres les avaient formulées avant lui. Et, à ce propos, l'on voit assez avec quelle légèreté, et combien peu de fondement, l'on
1. Boileau venait de débuter à la date où Chapelain (27 juillet 1663) chargeait de la sorte qu'on a vu le « phénix cor-j douan ».
découpe en deux le grand siècle, pour ensuite opposer, tout aussi arbitrairement, la seconde partie à la première. Mais la vérité est que le siècle est un, et que ses deux moitiés se tiennent et se commandent l'une l'autre. J'y reviendrai plus loin '.
1. Et néanmoins je noie, sans tarder, que M™« de Maintenon, qui vécut, comme la plupart de nos grands classiques, sous l'un et l'autre règne, n'a pas eu à se déjuger, mais au contraire elle se conformait à la stricte observance de la communauté précieuse, lorsqu'elle écrivait, en 1713, à M™» de Fontaines, dame de Saint-Louis : « On m'a dit qu'une des petites fut scandalisée au parloir de ce que son père avait parlé de sa culotte. C'est un mot en usage : quelles finesses y entciidcnt-clles ? Est-ce l'arrangement des lettres qui fait un mot immodeste ? Auront-elles de la peine à entendre les mots de curé, de cupidité, de curieux, etc. ? Cela est pitoyable. D'autres ne disent qu'à l'oreillo qu'une femme est grosse : veulent-elles être plus moHestes que Notre-Seigncur, qui parle do grossesse, d'enfantement, etc. ? Une petite demoiselle s'arrêta avec moi quand je voulus lui faire dire combien il y a de sacremens, ne voulant pas nommer le mariage ; elle se mit à rire, et me dit qu'on ne le nommait pas dans le couvent dont elle sortait. Quoi ! un sacrement institué par Jésus- Clirisl, qu'il a honoré de sa présence, dont ses apt\lres détaillent les obligations, et (pi'il faut apprendre i\ vos filles, ne jjourra pas être nommé ? Voil;\ ce qui tourne en ridicule l'étlucation des couvens I II y a bien plus d'iinniodestie i\ toul(>s ces façons-lA qu'il n'y en a h parler de ce qui est innocent, et dont tous les livres de piété sont remplis. Quand elles auront passé par le mariage, elles verront qu'il n'y a pas de quoi rire. Il faut les acroulumer :\ leui- en parl«M- très sérieusement el même IrislcnuMit, eai- Je crois (jiu» cfsl l'étal où l'on éprouve le plus tir ti-ihiilntioiis, même dans les meilh'urs. Il faut leur apprentlre, ipiand l'occasion s fn présente, la dif-
54 LES CAHACTÈRES ESSENTIELS
« Allez, dit M. Chapelain en souriant et haussant la voix, vous êtes des ingrats ; car sans compter vos bonnes fortunes, vous ne songez pas que tout ce que vous avez de civilité et de politesse, vous l'avez appris auprès des femmes qui vous ont soufferts et que vous avez aimées. »
C'est en cette sorte que Sarasin, dans son dialogue S'il faut qu'un jeune homme soit amoureux, introduit celui de "ses quatre interlocuteurs qu'il charge, avec raison, de défendre la femme et l'amour. Je dis u avec raison », car les idées que développe Chapelain, dans ce dialogue, étaient bien les siennes ; et, par exemple, il estimait qu'un précieux, qu'un « honnête homme » en d'autres termes, d'abord et avant tout devait être poli ; mais il pensait qu'on n'acquiert la politesse, ou w la dernière politesse » comme il disait, que dans le commerce des femmes. Il n'a jamais varié là-dessus ; et que ces relations de sexe à sexe fussent pour lui de grande conséquence, nous en avons la preuve dans la lettre qu'il écrivait, en 1661, au disciple de Gassendi, François Bernier,
férence des paroles immodestes et qu'il ne faut jamais prononcer, et des paroles grossières : les unes sont des péchés, les autres sont contre la politesse. «
qu'une curiosité entreprenante, assez commune en ce temps-là, avait conduit jusque dans l'Inde, où il s'était fait attacher à la personne du Grand Mogol. Agé comme il était alors de soixante-six ans, Chapelain s'enquérait, auprès de Bernier, « de la manière dont on traitait là les femmes; si elles y étaient en plus grande considération que dans la Turquie et dans la Perse, et si elles y recevaient les visites d'autres que de ceux de leur maison ; car cela sert fort, ajoutait-il, à rendre les langues polies, à cause qu'on leur veut plaire, et à cause que, dans la communication avec elles, les hommes apprennent à adoucir la rudesse de la prononciation, que la mollesse naturelle des organes des femmes amollit et facilite insensiblement ».
Et nous voilà aussi insensiblement amenés à parler de l'amour, qui est « un feu qu'on peut appeler l'àme du monde, qui fait agir et qui conserve tout ce qui a quelque sentiment dans l'univers, et sans k^iuel la face de la nature paraîtrait déserte et enVoyable... Regarde autour de toi, Siluio ; ce que le monde a de beau et d'agréable^ cent ïouvrage deï amour ; le ciel aime, la terre aime^la mer aime : vous savez ce qui suit dans la comédie de Hattista (luarini, et comme
on en vient aux animaux et aux arbres, qui sententla douce chaleur de ce feu^ ». A vrai dire, nous croyons qu'ici Chapelain n'a fourni que l'idée, et que la forme est de Sarasin. Je dirai le même des considérations sur les effets ou sur les conséquences de l'amour, par rapport à la vie civile :
« Je vous demanderai s'il n'est pas vrai que l'homme étant un animal né pour vivre en société, dans cette grande diversité d'humeurs que nous voyons, les plus accommodantes ne sont pas les meilleures ? Vous me l'avouerez sans doute ; mais cette complaisance, comme le veut le mot, n'est rien qu'un dessein de plaire, et ce dessein ne vient pas sans quelque objet : je ne pense pas que vous le vouliez nier. Cependant, pour l'ordinaire, les jeunes gens ne prennent ce dessein de plaire que pour se rendre agréables aux femmes, parce qu'elles leur donnent de l'amour, car ni l'ambition ni l'avarice ne les portent guère à cela : je crois que vous me l'accorderez encore. Accordezmoi donc en même temps, que de cet amour naît dans l'esprit des jeunes gens la qualité la plus nécessaire à la vie civile, qui est de sa-