Sarasin, op. cit
voir parfaitement, et sans peine, s'accommoder à la manière et aux sentiments des autres... Le Poliphème des poètes, non seulement oublie sa barbarie et sa cruauté, aussitôt qu'il devient amoureux, mais, comme dit un ancien, il passe jusques à vouloir être galant, et se console de son amour avec les Muses aux belles voix. »
Ah ! certes. Chapelain devait savoir gré à l'ami qui le faisait parler avec tant d'exquise mollesse et un art aussi consommé.
L'amour, au jugement des deux amis, compte à son actif, en plus de ce qu'on a vu, d être un stimulant pour l'intelligence. Car n'est il pas vrai (( que jamais notre entendement n'est plus éveillé ni plus agissant, que lorsque nous aimons et que nous avons envie de plaire ? » l£t nesail-on pas, d'autre part, « que c'est l'amour qui nous donne les vers et la musique », et « que l'éloquence et la force sont inutiles, lorsque l'amour ne les règle point ? ». On peut donc « dire hardiment qu'Hésiode, que Solon et (jue Platon ne témoignèrent jamais plus de sagesse, que lorsqu'ils tirèrent l'Amour de la montagne d'ilélicon, afin de l'amener dans l'Académie, paré et couronné de llrurs, parmi la musique et les sacrifices, pour l'en eon-
stituer le directeur et le maître ». Enfin, si nous envisageons la destinée du sage Ulysse, « nous considérerons que dans ses plus grands malheurs il a eu quelque amourette, par où le poète semble insinuer qu'il faut que le sage aime toujours. Mais dans toutes les amours d'Ulysse, nous ne voyons rien que de réglé... »
Notre paladin montre quelque hâte d'en arriver là, car il se sent sur un terrain glissant ; et quoiqu'il nous rappelle encore « que la courtisane Laïs devint réglée et constante, dès qu'elle devint amoureuse du Thessalien Hippolochus », il n'a garde finalement de soutenir que l'amour est réglé naturellement, ou qu'il a sa règle en lui-même.
« Je vous dirai donc, poursuit-il, que toutes les choses que nous possédons, quelque bonnes qu'elles soient et quelques louanges qu'elles méritent, deviennent mauvaises lorsqu'elles sortent des bornes de leur perfection, soit que l'excès ou le défaut les en tirent. Par exemple, la prudence, qui est ce que le genre humain doit souhaiter le plus passionnément, et qui, en effet, est le plus grand présent que Dieu ait fait aux hommes, devient visionnaire lorsqu'elle devient trop raffinée, et en cet
état n'est pas moins dangereuse que la sottise. Il en est de même des autres vertus, les extrémités desquelles ne sont jamais saines ; le bon sens seul les modère^ et tout l'avantage qu'ont les personnes que nous appelons vertueuses, c'est la science de la mesure, à laquelle il faut réduire leurs bonnes qualités. Il en va ainsi de l'Amour, et c'est pour cela que Plutarque écrit qu'Erato, l'une des Muses, pré side à le régler. Quand il est au point de sa perfection, il n'y a point d'éloges qu'il ne mérite ; quand il sort de ses limites, il est digne de toutes les injures..., etc. »
S'il est vrai que l'amour ne tire pas sa règle de lui-même, cependant il ne laisse pas de renfermer en lui on ne sait quel ferment de vertu. Et en effet, dit Sarasin,
Toujours les héros et l(!s dioux Ont eu quelques ninours en tcle...
Et nos seif^ntHiis les Ainadis, Dont la cour lut si Irioniphante, Et qui tant joutèrent jadis.
Furent-ils jamais sans iiifanti* ?
Au jugement de nos précieux, il y a un rapport étroit, un rapport de cause à effet, entre l'amour et la valeur. VA, à ce propos, on ne dira jamais assez combien les romans de che-
Valérie ^ ont contribué à la formation de l'état d'âme précieux. Celui-ci procédait, en grande partie, de Lancelot du Lac et de Perceforêt, de Tristan et des Amadis ; et il faut sans doute expliquer par là l'antipathie de Chapelain pour Cervantes. Mais remarquez que cette tradition chevaleresque et bien française avait passé les monts, les Alpes et les Pyrénées, depuis longtemps, et s'était naturalisée en Espagne et en Italie, où elle avait produit toute une floraison d'œuvres diverses, qu'on lut avec avidité en France, et d autant mieux qu'elles dissimulaient sous une apparence étrangère et sous un costume emprunté, la plus fine essence de l'âme celte. Les Amadis n'étaient qu'une paraphrase espagnole des romans de la Table-Ronde, et c'est par eux que Voiture, semble-t-il, connut ces derniers. Mais Chapelain, qui n'estimait que l'Italie, et qui savait que Boccace et que l'Arioste, que Baldessare Castiglione et que le Tasse, que le Dante lui-même enfin, n'avaient pas craint de puiser largement à ces sources (( gothiques », fut peut-être conduit par eux à
1. Et les romans « chevaleresques » qui s'en inspiraient, ceux de La Calprenède et ceux de Gomberville, VAstrée de d'Urfé, enfin l'Illustre Bassa, le Grand Cyriis et la Clélie de Mad. de Scudéry.
s'occuper des « vieux romans », comme il les appelait, et à s'en assimiler la moelle vivace.
Le sujet du dialogue S'il faut qu un jeune homme soit amoureux pourrait bien avoir été pris du Courtisan de Baldessarre Castiglione, que Sarasin mentionne en passant. Car nous lisons dans la quatrième partie de ce livre célèbre : (( Je ne vous cacherai pas que j'estime, encore que l'amour sensuel soit un mal en tout âge. que néanmoins il mérite d'être excusé dans les jeunes gens et d'être tenu pour licite en quelque manière, car en dépit des peines et des malheurs où il les jette, il s'en trouve beaucoup qui, pour s assurer les faveurs de la femme aimée, font des actes de courage, lesquels, encore qu'ils ne tendent à bonne fin, sont pourtant bons en soi. »
Nous retrouvons la même idée sous la plume de Chapelain, dans le dialogue De la lecture des uieux romans^ où il défend, contre Mé nage, et lâche à excuser, en les expliquant, les maximes de ces temps lointains où « les chevaliers ne savaient autre chose que se bien battre et les dames que bien aimer ceu\ (jui se battaient bien ». Or, note-t-il, ces paladins tant renommés « ne se connaissaient point à aimer platoniquement •> ; il lalUil donc céder un
peu sur la morale, afin de sauver au moins la valeur. C'est un raisonnement de politique, et Chapelain peut-être s'abusait en l'attribuant à nos féodaux. Quoi qu'il en soit, voici comme il entend, d'après nos vieux romans, les rapports de l'amour et de la valeur :
(( Parce que la valeur, dit-il, est en son trône dans le cœur des jeunes gens, et que le cœur des personnes de cet âge n'est guère sensible qu'à l'amour de la gloire et à celui des dames, afin de fortifier le premier par le dernier, la politique de ces vieux temps fit passer en forme de loi, que les cœurs des dames seraient le prix du courage, aiguisant la fidélité que les vassaux devaient à leur seigneur par l'espérance, non seulement de la gloire, mais encore du plaisir que produit la possession de la beauté. »
S'il n'est pas une nation « où la valeur ne doive beaucoup à l'amour », la France, à cet égard, est privilégiée sur les autres ; car n'estil pas vrai que « notre nation, la plus martiale de l'univers, est aussi la plus amoureuse ^ ?»
Nous demandera-t-on, après cela, si Chape-