‹ L'esprit classique et la préciosité au 17è siècle. Avec un Discours et un Dialogue inédits de Chapelain sur l'amour et sur la gloireChapitre 17 sur 41 · Dans Sarasin, op. cit · texte numérisé non relu

Dans Sarasin, op. cit

lain fut amoureux, et si l'on peut dire de lui, comme il est dit de Lionnel du Glat, l'un des héros du roman de Perceforèt, « qu'il n'est prouesses ni chevaleries qu'il n'osât entreprendre et achever ? » Nous essaierons, plus loin, de démêler ce grave mystère. Qu'il nous suffise de savoir, en attendant, qu'amour et valeur s'engendrent l'un l'autre, dans la philosophie de la préciosité ; et que les romans de chevalerie, dans la débâcle du « gothisme », sauvèrent ce qui se pouvait sauver de l'àme et de la tradition gauloise '.

J'entends que quelque chose encore survécut, au XVII*' siècle, des qualités de l'àme celte, et par le moyen en partie des romans de chevalerie. Il y a dans le dialogue De la lecture des vieux romans, une page d'un intérêt extrême, et qui nous introduit dans les arcanes, si josc dire, de la philosophie précieuse. La voici :

a II faut dire, ce me semble, que la galanterie est un terme équivoque, qui signifie tantôt l'art de plaire aux dames pour s'en faire aimer, tantôt l'amour qu'on a pour elles sans méthode et sans art. Dans la première signification, il faut demeurer d'accord que Lancelot

1. Sous lo nom coinniiin tli" « f^othisiiu* » on coiifoiulnit :>Iim-n In Irndilioii gnuloisr l'I Im j^cnnaniciut'.

est le moins galant qui fût jamais, qui ne sait que c'est de se mettre bien auprès de sa maîtresse par les paroles étudiées ni par le soin de la suivre en tous lieux ; qu'il ne cherche point à la gagner par l'ajustement de sa personne, et qu'il ne se fonde point pour cela sur la beauté de ses livrées, sur ses sérénades mélodieuses, ni sur ses beaux pas de ballet. Dans la seconde, il n'y eut jamais de si parfait galant que Lancelot. // ne joue point V amoureux^ il lest véritablement ; il aime autant en absence qu'en présence ; la seule vue de Genièvre le tire hors de lui-même, lui ôte la parole et lui fait perdre toute autre idée. La pensée de lui avoir déplu le met en frénésie et lui fait courir les champs; il l'invoque dans ses plus grands périls ; il lui est fidèle dans les plus grandes occasions de lui manquer de foi ; il est à elle plus qu'à Gallehaut, bien que Gallehaut eût pour lui l'amitié du monde la plus ardente.

(( C'est à vous à juger laquelle des deux galanteries est la plus obligeante pour les dames, et si cette dernière est aussi ridicule qu'elle le paraît aux galants d'à cette heure. Pour moi, je ne prononcerai point sur une question aussi délicate, où le préjugé de la mode ne laisse point aux suffrages leur naturelle liberté. Je

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dirai seulement qu'on ne peut condamner sans témérité la seconde sorte de galanterie, où la dame est parfaitement adorée, et où, au lieu de paroles, on ne lui donne que des efYets ; où les yeux et les oreilles rencontrent moins de satisfaction, mais où l'esprit et le cœur la rencontrent tout entière. »

On voit assez, par l'ardeur qu'il met à défendre Lancelot, où vont les sympathies de Chapelain ; il n'écarte pas néanmoins la manière d'aimer des «galants d'à cette heure », et il prononce hardiment : » Je veux que la galanterie soit galante », c'est-à-dire qu'il veut concilier les deux façons d'aimer, et tout en retenant, comme le principal, l'amour-passion, lui fournir les moyens de se faire valoir, c'est à savoir cet « art » et ces « paroles étudiées » qui sont la partie où est passé maître l'amour-caprice. Mais (jui ne voit que tout Racine est là, dans cet accord profond de l'a// d'aimer et de la passion véritahle, et (\uv le vrai amour précieux, il faut l'aller chiMcher dans les tragédies de Racine ? La j)assi()n (jui arrive à s'exprimer ', et à s ex[)rimer « galamment »,

1. Kl p:»r suite à s'analyser. Cciiaiiis prrcirux ont pu pousser tri)p loin la niani»' d'analyse et Ir goiU th« « l'analoniic », Coiiinio ils disairnt. il rostc «iui> co goût l'ut coiumini à

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c'est-à-dire avec art, n'est-ce pas ce qu'onî trouve dans les tragédies de Racine ? Mais; c'est aussi ce que les grands précieux vou-j laient qui fût, et non point cet amour qui^ fait son tout « des ris et des jeux ». Et| qui repousse ainsi « l'amour enjoué » ou l'amour-caprice? Madeleine de Scudéry, Sapho en personne. Prêtez l'oreille et quelque attention à ces vers, qu'elle adressait d'Athis, le 28 septembre 1657, à un précieux de marque, Bordier de Raincy :

Que vous connaissez bien cette douce folie,

Qui ne peut se passer de la mélancolie.

Vous qui ne pensez pas que les ris et les jeux

Soient les plus grands plaisirs de l'empire amoureux.

Les vulgaires amants ne demandent qu'à rire,

Et ne connaissent pas cet aimable martyre

Qui mêle les chagrins avecque les désirs,

Qui confond les tourments avecque les plaisirs,

Qui de mille douleurs et de mille supplices

Fait naître en un moment mille et mille délices.

Ils cherchent vainement ce qu'ils ne trouvent pas,

Car l'amour enjoué n'a que de faux appas.

Ainsi, c'est bien l'amour sérieux, l'amourpassion que recherchaient les grands précieux ; et c'était tellement chez eux une maxime qu'il

tous nos classiques, et constitue l'un des apports les plus^, considérables de la société précieuse au fonds d'idées et de tendances, où s^est alimenté notre classicisme français.

fallait s'y tenir et mépriser l'autre *, quelePère Le Moyne, qui s'entendait mieux que personne en mignardises et qui fut l'un des décadents de l'école 2, crut devoir relever vivement la faute du Tasse, coupable d'avoir accoutré des héros en amants vulgaires. Nous lisons, en effet, dans la préface du Sainl-Louis :

(( Les amours qui entrent dans le poème [héroïque] doivent être des amours de héros et d'héroïnes, et non pas des amours de coquets et de coquettes. Je veux dire qu'il ne leur faut rien souffrir que de fort et d'élevé, rien que de noble et de magnanime. Qu'ils aient des colères hardies et des jalousies entreprenantes ; que leurs afflictions mêmes soient hautes et résolues ; que leur désespoir même ait une fierté qui étonne, ait une élévation que l'on admire. Loin de ces amours les cajoleries, les mignardises et les mollesses

1. Cr. Porlrait de La Rochefoucauld fait pur Ini-nu'mc: « Moi qui connais loul ce qu'il y n de délicat et de fort dans les grands scnlinionls de l'aniour, si jamais je viens 5\ aimer, ce sera assurément de cette sorte. »

2. (Miapelain le traite de haut en bas, dans une lettre à Bal/ac du 5 juin 1039 : « L'entretien que j'eus avec lui fut court, dil-il, tant sa mine hagarde et soldule jointe i\ ses discours vagues et mal concertés, me donnaient d'aversion de cette nouvelle connaissance. » Il trouvait du « galimatias » »'t des (i pensées exlravaganlt-s » tlans ses écrili.

que le Tasse donne à son Renaud et à son Armide. Semblables choses sont pour les amours vulgaires, pour les amours des colombes ; et les amours héroïques sont des amours d'aigles. »

Ce curieux passage nous est une occasion de remarquer que si Racine a mieux attrapé les dehors ou l'appareil extérieur de l'amour précieux, Corneille en a peut-être mieux saisi le fond. Car l'amour, chez Racine, est moins dans l'âme que dans les sens. L'héroïsme tout nu, la valeur non accompagnée des grâces du corps, et belle seulement de son auréole spirituelle, n'eût donné de l'amour ni à Roxane, ni à Phèdre, ni même à Hermione. Vous remarquerez ce que dit cette dernière au malheureux Oreste :

Vous que mille vertus me forçaient d'estimer, Vous que j'ai plaint, enfin que je voudrais aimer.

La « vertu » de Pyrrhus, en apparence, est mieux traitée ; mais ce n'est qu'une apparence :

Pyrrhus revient à nous ! Hé bien ! chère Cléone, Conçois tu les transports de l'heureuse Hermione ? Sais-tu quel est Pyrrhus ? T'es-tu fait raconter Le nombre des exploits... mais qui les peut compter ? Intrépide, et partout suivi de la victoire, Charmant, fidèle enfin...

Oui, surtout « charmant )> et « fidèle ». La chose est bien plus sensible dans Phèdre. Rappelez-vous le l'anieux portrait d'Hippolyte. C'est à peine s'il y est lait allusion à sa valeur :

Par vous aurait péri le monstre de la Crète,

tandis qu'on y insiste sur les avantages extérieurs de l'aimé :

Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi. Tel qu'on dépeint nos dieux, ou tel que je vous voi. Il avait voire port, vos yeux, voire langage, Celte noble pudeur colorait son visage...

Chez Corneille, au contraire, l'esprit domine la matière, et la seule beauté morale engendre, à l'occasion, l'amour. Francisque Sarcey a très finementremarqué' que Pauline, dans Pol y c acte y iail un mariage de raison, qu'elle n'aime pas son mari, mais qu'elle commence à 1 aimer sitôt qu'elle discerne en lui une àme héroïque. Même elle finira par 1 adorer, et par tout immoler à cet amour naissant qui d heure en heure se fera plus despotique. Kn vérité, c'est ici le triomphe et l'accomplissement de l'amour « précieux ». Le mélange du religieux cl du

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