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profane a pu choquer et par suite aveugler, un temps, les bonsjuges à qui Corneille avait soumis sa pièce : la décision de ce haut tribunal n'était et ne pouvait être que provisoire.
Avec le Cid, la rencontre fut immédiate, et pour ainsi dire électrique, entre Corneille et la société précieuse. Et l'on vit bien, dans cette occasion mémorable, que la société précieuse, c'était toute la France. Il faut être Français et précieux, — car c est tout un, — pour goûter toute la saveur de ce vers extraordinaire :
Tu t'es, en m'ofifensant, montré digne de moi.
Chimène, en dépit de son nom, c'est la Gauloise-type, celle pour qui il n'y a qu'un crime vraiment irrémissible : la lâcheté ; et c'est en même temps celle qui, au besoin, pardonnera la mort d'un père au meurtrier qui s'est révélé un héros, et qui d'ailleurs n'a pas cessé d'être un homme d honneur. Il faut suivre la progression de l'amour dans Chimène, à mesure qu'on lui apprend les exploits de Rodrigue :
Et la main de Rodrigue a fait toiîs ces miracles ''... Je voisce que je perds quand je vois ce qu'il vaut... Plus j'apprends son mérite et plus mon feu s'augmente.. •
C'est dans le Cid^ et c'est dans Poïyeucte^
que nous touchons en quelque sorte le sommet de l'idéal précieux ; et c'est donc par eux qu'il faut apprécier la valeur de cet idéal.
Si, laissant décote les œuvres d'imagination, nous abordons le domaine des faits, ou de l'histoire, il nous sera aisé de constater que celui qui fut, comme Ton disait, « le plus honnête homme de son royaume », n'en fut pas le moins précieux. Toutes les parties du précieux se rencontrent, en effet, dans la personne de Louis XIV. Car il aima vraiment, fortement, passionnément, et dans le même temps sa galanterie fut galante^, pour me servir des expressions de Chapelain. Pour le « bel air », il pouvait en remontrer à tout le monde. « S'il fallait badiner, écrit M" *^ de Caylus, c'était avec des grâces infinies, un tour noble et fin que je n'ai vu qu'à lui. » La même nous apprend que « le roi, dans les premiers temps, eut plus d'éloignement que d'inclination pour M'"*^ de Maintenon ; mais cet éloignement, dit-elle, n'était fondé que sur une espèce de crainte de son mérite, et sur ce qu'il la soupçonnait d'avoir
1. On ne pciil guri-f lui reprocher, à eel éf^nid. que le trailenienl qu'il fil subir A La Valli«>re, vers la lin de leur liaison. Mais, coninic clil la Palatine, « c'est h l'instigation de In Monlospan que le roi a si mal liaili'- L;i \'alli('^r(! » : ce (pii. d'ailleurs, ne l'excuse pas.
dans l'esprit le précieux de l'hôtel de Rambouillet ». Il la soupçonnait certes à bon droit, car M""^ de Maintenon était bien véritablement précieuse ^ ; mais il jugeait du « précieux » par ouï-dire, et dans un temps où la préciosité avait fort dévié de son principe. 11 s'en accommoda parfaitement, depuis, dans la personne de la veuve Scarron, et c'est une preuve de plus qu'il n'y a jamais eu, au fond, hostilité entre l'esprit classique et l'esprit précieux.
^jme ^g Caylus raconte encore que le roi dit un jour àM""^ de Maintenon, parlant deM""^ de Montespan : « Ne vous êtes-vous pas souvent aperçue que ses beaux yeux se remplissent de larmes lorsqu'on lui raconte quelque action généreuse et touchante? » Ceci nous fait toucher au doigt la dépendance où était Louis XIV des maximes de la philosophie précieuse.
1. Elle fît obtenir, en 1683, à M''^ de Scudéry, une pension du roi, et M™^ de Sévigné raconte la chose fort joliment : « Vous savez comme le roi a donné deux mille livres de pension à Mil» de Scudéry. C'est par un billet de M™e de Maintenon qu'elle apprit cette bonne nouvelle. Elle fut remercier Sa Majesté un jour d'appartement, et elle fut reçue en toute perfection. C'était une affaire que de recevoir cette merveilleuse muse : le roi lui parla et l'embrassa, pour l'empêcher d'embrasser ses genoux. Toute cette petite conversation fut d'une justesse admirable ; M™<= de Maintenon était l'interprète. Tout le Parnasse est en émotion pour remercier et le héros et rhéroïne. »
Le rapport que j'ai dit qui existait, dans celleci, entre l'amour et la valeur, se retrouve en acte,etbien apparent, dans la vie amoureuseet les gestes du roi. Chapelain nous montrait, dans le dialogue De la lecture des vieux romanSy « combien noble est la galanterie qui prouve sa passion par la recherche des dangers, par du sang et par des victoires, et quel avantage elle a sur celle qui ne la prouve que par des coquetteries et des assiduités ou, au plus, que par des collations, des musiques et des courses de bague ». Que Louis XIV, de son côté, donnât à la galanterie chevaleresque l'avantage sur l'autre, comment en douter ? Y avait-il une autre raison qui lui lit emmener dans ses campagnes, en Flandre ou sur le Rhin, eljoindre en quelque sorte à son état-major, le charmant escadron de belles qui composaient sa cour ? Elles étaient là pour, en premier lieu, susciter des héros, et ensuite pour accueillir cl léler les victorieux '. C'étaient encore des tournois, ou des carrousels, mais les dangers étaient plus grands et les triomphes plusilalleurs. L*amour, dans ces grandes occasions, vibrait plus
1. (( \'ous savtv. (lUi" K's iViniius ninu'iil Ifs hiavcs ». ocrivail M'"" cU" Malnlriiou, «-n KiTC). A son rousiii île VilloUo, qui voiiail tic se distingiu-r dans un C(iinl)al naval.
fort au sein des femmes, montait à des diapasons inouïs ; et l'on vit, certain jour, la douce La Vallière, passant outre aux ordres donnés, rejoindre les guerriers à toute allure, et tomber, pâmée, dans les bras d'un jeune héros. Ce jour-là, Louis XIV fut, de tous les précieux de | son royaume, le plus heureux sans doute, mais aussi le plus accompli ^
L'on commence peut-être à s'expliquer le prestige durable, quoi qu'on en ait dit, de la doctrine précieuse, et son prodigieux succès au xvii^ siècle. Elle répondait, non à un caprice, mais à lun des vœux les plus positifs de la nature humaine en général, et de la nature française en particulier, u Notre nation, la plus martiale de l'univers, n'est-elle pas aussi la plus amoureuse ? » Ce mot de Chapelain, dans Sarasin, nous donne la clef du succès des idées précieuses, qui oscillent toujours entre la gloire ou l'héroïsme d'une part, et lamour de l'autre ^.
1. Cet épisode, amoureux tout ensemble et guerrier, et dans le même temps si peu conforme à la morale, illustre bien la tbéorie de B. Gastiglione exposée plus haut. Mais trouverait-on un seul moraliste qui consentît à sacrifier la moi'ale à la nécessité, plus ou moins prouvée, de sauver la valeur ?
2. On connaît les sentiments que Julie d'Angennes affichait pour Gustave-Adolphe, le héros du Nord, ainsi que la plaisante lettre du roi de Suède à Julie, qu'imagina Voiture à ce
Mais l'on dira peut-être, et Stendhal l'a dit, que l'amour-passion n'est pas fort commun parmi nous. Parmi nous, c'est possible, mais il était beaucoup moins rare au temps de Chapelain, et parmi ses contemporains. A quoi j'ajoute que les Celtes, les vrais, les purs, n'en connaissent guère d autre. « Une voix mensongère, dit Velléda au Romain Eudore, t'aura peut-être raconté que les Gauloises sont capricieuses, légères, infidèles : ne crois pas ces discours. Chez les enfants des druides, les passions sont sérieuses et leurs conséquences terribles. » Renan disait, de son côté : « Ce qu'il y a de plus particulier chez les peuples de race bretonne, c'est l'amour... C'est une volupté intérieure qui use et tue... Nulle race ne compte plus de morts par amour K » C'est cette race
propos : <« Mademoiselle, voici le lion du Nord et le conquérant dont le nom a fail lanl de hruit dans le monde, (inl vient mettre à vos pieds les trophées de l'Allematjne et cpii, après avoir défait Tillj' et abattu l:i l'oitune de l'Espagne et les forces de l'Kmpire, se vient ranger sous le vôtre... »
1, Heiuin ne veut pas cpu* l'amour celte soit île la h passion ». C'est qu'il confond la passion avec les manifestations extérieures et théâtrales propres à la passion méiiilionale. — Vous aurez noté le rapport, ou la parenté, de la passion celte et de celle de Phèdre, dans Haeine. Mais il est vrai que In passion de Phèdre est plus enlrepi-enanle, parce qu'elle est, peul-éire, i^lus sensuelle.