‹ L'esprit classique et la préciosité au 17è siècle. Avec un Discours et un Dialogue inédits de Chapelain sur l'amour et sur la gloireChapitre 20 sur 41 · C'est Bal/ac qui appelait ainsi Chapelain · texte numérisé non relu

C'est Bal/ac qui appelait ainsi Chapelain

80 exp:gèse sentimentale

stérile, selon les bons ou mauvais succès de ma patrie. » Et lors des craintes qu'avait fait naître la prise de Corbie, il écrivait à son ami Balzac ces lignes stoïques : u Cependant, il nous faut affermir l'esprit contre tout ce qui nous peut venir de sinistre, et étudier la misère et la mort de si bonne heure, que nous les recevions, s'il le faut, en gens de cœur et de raison. Et vous m'en croirez, s'il vous plaît, qu'il y a longtemps que je suis prêt de ce côté-là, et que ni l'une ni l'autre de ces deux grandes épreuves ne me trouveront lâche ni abattu. »

Tout cela, néanmoins, ne faisait pas de Chapelain un chevalier complet, et cet héroïsme passif ne lui devait point procurer ce lustre et ce prestige conquérant, qui sont le prix des grandes actions. Chanter celles-ci d'une sorte à les rendre immortelles, si Chapelain l'avait pu faire, comme il s'y essaya dans la Pucelle, voilà qui eût peut-être réussi à l'élever au rang de preux : car il est bien vrai que nous inclinons à confondre les héros avec les grands esprits qui les célèbrent dignement.

Et à ce propos, on peut dire que Chapelain, durant la longue gestation de la Pacelle, réussit en quelque mesure à donner l'illusion de ce qu'il n'était pas, et bénéficia de ce chef d'un

LES AMOURS d'uN PRÉCIEUX 81

crédit qui ressemblait fort à la gloire. Mais enfin ce crédit, dont il sentait le peu de fondement ^ non plus que sa réputation problématique de héros, n'eut suiïî à lui inspirer cette confiance en soi qui fait les don Juan, ou qui simplement détermine à embrasser la carrière galante.

Il nous faut donc chercher ailleurs le motif, s'il existe, qui le pouvait résoudre à prendre rang dans la galerie des amants illustres : car vous pensez bien que sa qualité de précieux lui interdisait les amours vulgaires. Or nous avons dit, et c'est peut-être le moment d'y insister, que Chapelain était un esprit politique, adroit et avisé, et éminemment diplomate. Il voulait, on l'a vu, que la galanterie fût galante : c'est qu'apparemment il s'attribuait quelque

1. Cf. riinporlanli- Irllre à Halzac, du \ nov('ml)rc'. 1637 : << Croyez-moi, Monsieur, je suis peu dcehose, et cr (jue je fais est encore moindre que moi. Le monde, par loree et contre mon inlcnlion, me veut rcf^arder eornmc un faraud poète... ,I'é[)rouve, (|uunt à moi, (|u*il n'y a riiM» (h- si solide tlans la vie que i'eslime sincère (pie nous faisons de nous-mêmes ]>ar In comiaissnnee que nous en avons, et (pi'un honnne de l)on sens m* peut se contenter d<'s acclamalioiis {pi'il snura n avoir méritées, (testée cpii m'empêche de m'élever dans la réputnliou que mes autis, el entre eux vous plus (pu* tous pour ce que vous avez plus d'autoiit'- ([u'eux tous, m'avez domiée, de latpu'lle la posléiilé vous demandcia compte «'l s'élonner» qu'iM» si grand honuno se soil tant laissé a\fut;ler à l'amitié, v

L'i.si'urr t.i.ASsiQiK G

supériorité sous ce rapport. Et, en effet, si Chapelain n'était, tout compte fait, qu'un médiocre héros, il ne laissait pas de faire merveille dans la conversation, au moins si l'on en croit Sapho :

a Aristhée, dit-elle, n'a pas une vertu sévère ni un savoir audacieux qui lui fasse mépriser la conversation des femmes ; au contraire, il s'y plaît extrêmement, et passe aussi agréablement les après-dînées tout entières à parler de bagatelles que s'il ne savait parler d'autre chose. Il dit même des douceurs et des galanteries d'aussi bonne grâce et peut-être de meilleure que ceux qui sont galants de profession, n'ignorant pas une seule de toutes les flatteries qu'il faut dire aux dames, mais principalement aux belles. »

Vous retiendrez, s il vous plaît, ces derniers mots : nous en ferons état plus loin. Mais à considérer l'ensemble du passage, et ce que nous savons déjà des préoccupations de Chapelain, on peut, je crois, conclure qu'en lui les qualités civiles remportaient sur toutes les autres, et que dans la société des honnêtes gens il faisait quelque figure Or cela suffisait à l'engager, pourvu qu'il s y sentît disposé par ailleurs, dans un commerce d'amour. Mais

LES AMOURS d'uN PRÉCIEUX 83

passa-t-il au delà des fleurettes, et éprouva-t-il ces « grands sentiments » qui étaient, pour un précieux, la vraie et la suprême investiture ?

Peut-être nous Tapprendrait-il lui-même, si nous savions l'interroger, et surtout bien interpréter ses paroles ; car les amants, quelque secrets qu'ils soient, laissent à leur insu échapper des aveux sous les propos les plus indifl"érents en apparence. Et, par exemple, ne faut-il pas voir une manière de confession détournée dans les lignes suivantes : « Les affections veulent être aisées et complaisantes pour être agréables, et. si j'en juge bien, les ressentiments et les colères ne font un bon effet que dans l'amour, qui se réveille parles plaintes et se redouble par les reproches. » II dit : « si j'en juge bien », et c'est peut-être qu'il n'eut point de véritable engagement. Mais n'at-il pas aimé, celui qui disait, d'autre part : « Les moindres laveurs de ce qu'on aime sont des trésors pour les amants ? » Ou veut-on que cène soit là qu'un dicton sans portée ? Si on le veut, je le veux bien aussi. Mais la page que j'ai citée sur Lancelot, nuiis cette réflexion : « il nejoue i)oint l'amoureux, il l'est vérilablenuMit », et tout ce (lui suit, n y verrons-nous autre chose (ju'un lliènie abstrait développé

par un galant idéal ? Non^ non, on ne démêle pas ainsi les choses de l'amour, on n'en parle pas avec cet accent, quand on n'a pas aimé. La confession de Chapelain, elle est là, si l'on veut , dans cette page remarquable à tous égards^ . Mais, après tout, sa vie entière appuie notre hypothèse ; car il la conçut et l'organisa comme fait un qui veut aimer et être aimé. Sans doute, il connut une autre passion, celle de la science et des livres, mais il la maintint constamment au second rang, et en fit la servante de la première. Sans doute aussi, dans sa conception de la vie galante, un don Juan de race eût discerné quelque naïveté et des lacunes regrettables, et nous verrons que cela lui valut de grands déboires ; mais enfin il fit de son mieux, et au surplus nous ne faisons pas son panégyrique.

Chapelain donc aima, et manifestement il n'était pas homme à se contenter d'un « amour à la platonique », comme il disait; car il fut indulgent à la gaillardise, et nous Talions surprendre faisant ses délices des contes de La Fontaine, et engageant le fabuliste à continuer.

1. Et dans le Discours contre l'Amour, qu'on peut lire plus loin. Cf. la Notice sur ce Discours.

LES AMOURS d'uN PRÉCIEUX 85

II lui écrivait, en effet, ie 12 février 1666 : « Votre préface s'y sent bien de votre érudition et de l'usage que vous avez du monde, et rien ne m'y a déplu que ce que vous semblez y protester au commencement que les historiettes enjouées dont ce volume est formé seront les dernières qu'on verra de vous, car je ne crois pas qu'on doive jamais renoncer à un travail où on réussit comme vous faites en celui-ci, et votre Boccace lui-même n'a pas été loué d'avoir cru que les gros volumes latins sérieux qu'il a faits lui apporteraient plus d'honneur que celui de ses nouvelles, en quoi il s'esttoul à fait abusé. Ce n'est pas, Monsieur, que je vous condamnasse à ne faire jamais que cela, mais si j'étais en votre place, je mêlerais le doux à l'utile, et me délasserais quelquefois de mes études graves entre les bras de ces Muses gaillardes qui vous traitent si favorablement. »

Si Chapelain aima, et s'il ne semble pas qu'il fût disposé à s'accommoder du rôle d'amant platonicjue, peut on savoir où et qui il aima? On peulconjeclurer (iu'ilouli)lusd une passion, qu'il en eut au moins deux. La première nous est révélée, ou pour mieux parler dénoncée, parcelle, hélas ! (pii reùlaimé,et qu'il dédaigna : c'esl à savoir MadeliMiie de Seudéry.

Dirai-je le nom de la préférée ? Robineau s'appelait son père, mais elle était connue, dans le monde des précieuses, sous les noms de Roxane et de Doralise.

(( Monsieur, écrivait donc Madeleine de Scudéry à Chapelain, bien que tout ce qui part de M"^ Robineau me soit extrêmement cher,... il est toutefois certain que votre lettre m'aurait donné plus dejoie si je l'eusse reçue comme une simple marque de votre souvenir, que comme une preuve de votre obéissance pour elle, et je lui suis déjà si redevable de ses propres bienfaits, que j'aurais volontiers souhaité qu'elle n'eût point eu départ aux vôtres. Ce commandement que vous dites qu'elle vous a fait de m'écrire marque si clairement Tabsolu pouvoir qu'elle a sur vous et le peu que j'y en ai, que, si je voulais, j'aurais quasi autant de sujet de me plaindre de l'honneur que vous m avez fait, que de vous en remercier ; car enfin une personne à qui vous devez la connaissance de M^'^ Robineau ne devait point lui devoir lagrâce que vous m'avez fait de m'écrire. Je sais qu'elle a plus de mérite que moi et qu'ainsi vous la devez plus estimer ; mais cela n'empêche pas qu'il n'y ait quelque injustice que vous ne vous souveniez de moi que lors-

LES AMOURS d'l'N PRÉCIEUX 87

qu'elle vous le commande. Enfin, Monsieur, lorsque vous me voudrez faire cet honneur, écoutez votre inclination et n'écoutez plus M"'' Robineau ; donnez-moi vos sentiments tout purs sans les mêler avec les siens, et souvenez vous de moi pour l'amour de moi et non pour l'amour d'elle... »

Pauvre Sapho I car le gaillard paya tant de passion de la plus noire ingratitude. Elle s'en souviendra dans le Cyriis. Elle essaiera de se donner le change, et dira d'Aristhée : « Pour la galanterie, je crois qu'elle est toute dans son esprit », mais au fond elle n'en croit rien, et les trois mots que je vous ai priés de retenir ont toute la portée d'un coup de grille. Elle n'était pas belle, et elle le savait; mais quelqu'un le savait encore mieux qu'elle et c'était Chapelain. «Ce serait une personne accomplie, si elle n'était un peu beaucoup laide •>, disait-il, et tel était sur lui l'ascendant delà beauté, que d'être l'objet des attentions et des soins d'une fille disgraciée, le rendait méchant, lui le plus serviable des hommes. « Comme j'en étais là et prêt de finir, écrira-t-ilà Balzac, j'ai reçu votre dépêche du 1 1. Je suis à demi soulagé de la persécution de notre nouvelle pucelle, par la part que vous [)rene/ au nuil

qu'elle me fait par ses billets réitérés. Mais je ne me servirai point de votre remède pour m'en délivrer, pource qu'il serait inutile, cette fille étant de la nature des guêpes qui importunent également soit qu'on les chasse, soit qu'on ne les chasse point ^ »

Mais Doralise avait « une beauté charmante », — c'est sa rivale qui nous l'apprend, — et cela flattait Chapelain d'être son (( mourant ». Il est vrai que Sapho ajoute : « Elle a une raillerie fine et adroite dont il n'est pas aisé de se défendre », et Chapelain, sans doute, en éprouva la pointe. Car enfin cet amant transi ne fut point un amant heureux, et il faut rattacher à ses déceptions en amour le discoursqu'il lut dans l'Académie, le 15 août 1635, discours dont Pellisson a fait mention et qui existe en manuscrit à la Bibliothèque nationale ^. De ce factum contre ï amour, — non plus que du dialogue sur la

1. Mad. de Scudéry se dut contenter de Pellisson, le premier dont on ait dit qu'il « abusait de la permission qu'ont les hommes d'être laids ». Ils s'aimèrent tendrement, passionnément. Car en dépit du préjugé contraire, les précieux savaient ce qu'amour veut dire ; et ils en plaçaient l'intérêt, comme Stendhal, dans l'imagination. La « cristallisation », au mot près, est une invention précieuse ; et Stendhal, on le prouverait aisément, fut un grand précieux.

Page 1