‹ L'esprit classique et la préciosité au 17è siècle. Avec un Discours et un Dialogue inédits de Chapelain sur l'amour et sur la gloireChapitre 22 sur 41 · Tallemant des Réaux, hist. d'A. Paulet · texte numérisé non relu

Tallemant des Réaux, hist. d'A. Paulet

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ce milieu où la correction, non pas la froide correction, mais la correction « précieuse » était de rigueur, notre Astarté s'était muée en Vénus pudique. Elle tenait les galants à distance, et il y a tout lieu de craindre que Chapelain n'eût point la permission de l'approcher de moins d'un mètre, car il écrivait à (lodeau le 10 octobre 1636 :

(( Votre galanterie m'inquiète, et principalement pour le sujet qui m'a déjà reçu pour galant il y a plus de deux ans. Je vous abandonne les chastes beautés de M"" de Clermont etMézières, très capables de vous ravir ; mais de regarder celle de la belle lionne, c'est ce que je vous défends à peine d'en mourir. Ne vous souvenez-vous plus qu'elle dépèce le monde et qu'il est aussi dangereux de l'aimer que de haïr un tyran ? Moi-même, qui par ma bonne fortune ai permission de la révérer, je n'en approche qu'en tremblant, et crains si fort ses plus doux regards que je ne la vois que de six semaines en six semaines. ^

Ce n'est pas là du badinage, ou il est feint ; et Chapelain disait troj) vrai. Ses lettres, que nous possédons, à 1 impérieuse lionne, montrent la peur qu'il en avait.

Celte timidité de Chapelain, fatalr. inoxo

rable, prouve son amour d'une part, et la sincérité de sa passion ; mais, d'autre part, elle prouve qu'il n'était pas un don Juan, au sens étroit de cette appellation. Aussi bien, la philosophie précieuse était le contre-pied de celle de ce personnage légendaire ; elle préconisait l'amour chevaleresque, l'amour-service, si l'on peut dire, non l'amour égoïste. Aussi, Madeleine de Scudéry se rendait-elle, à la fin de sa vie, ce témoignage :

Je ne me repens pas d'avoir fait la peinture De cette passion et si noble et si pure Qui sait unir les cœurs sans blesser la raison ; Car l'amour héroïque est un contre-poison.

Mais à force d'être héroïque, l'amour s'écarte de son but ou, si l'on veut, de sa destination ^. Chapelain cependant, nous l'avons dit, n'était pas d'humeur à s'éterniser dans un service sans profit. C'était un esprit positif et idéa-

1. On se rappelle, à ce propos, le mot de Ninon sur les précieuses ; elle les appelait « les jansénistes de l'amour ». Mais ce mot ne convient à aucune des grandes précieuses, pas même, à y bien regarder, à Madeleine de Scudéry. Quant à Julie d'Angennes, on nous parle du « stage » qu'elle fit subir à Montausier, et on en conclut qu'elle était donc prude, et donc « janséniste ». Mais la vérilé est tout autre. Julie n'aimait pas Montausier, tout simplement. Elle finit par 1 épouser, sur les instances de sa mèi'e, et pour ne pas rester vieille fille. Dans tout cela, pas l'ombre de « jansénisme »,

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liste à la fois, et il se peut que sa timidilé résultât en partie du sentiment où il était qu'on ne l'aimait qu'avec mille restrictions, et que non plus que Doralise, Parthénie ne le payait de retour.

Où chercherons-nous la raison d'un aussi médiocre succès? Car si nous en croyons cette peste de Tallemant, Chapelain aurait encore eu d'autres déboires, a Je n'ai jamais tant ri sous cape, dit-il, que de le voir cajoler Pelloquin, une belle fille qui était à M"'*^ de Montausier. et qui avait bien la mine de se moquer de lui, car il avait un manteau si usé qu'on en voyait la corde à cent pas. » Ces derniers mots, quelque exagération que nous y soupçonnions, nous mettent sur la voie d'une demi-solution. Quoiqu'il n'ait pas été aussi avare qu'on l'a dit, ni aussi mal vêtu, Chapelain néanmoins ne semble pas avoir beaucoup soigné sa garde-robe, et l'on sait si les filles d'Kve sont sensibles à ce détail, u Une tête bouclée, dit Ménage dans Sarasin, l'emportera toujours, dans leur esprit, sur une tète sage », et il ajoute en vers :

Auprrs de ces bcaiilcs, K* iniriix en [xiiiil tle (i«^ii»'s

Est reçu comme un Adonis.

Et le plus accompli li's (•prouve inhumaines. Si son hnhil est siiiipK- «t ses canons unis.

Chapelain en fût tombé d'accord, peut-être, à la fin de sa vie. Mais je crois bien que la ^ grande raison de ses défaites en amour est dans son impuissances attraper, finalement, ce « bel ; air » après lequel il courut toute sa vie. Ce n'est pas qu'à tout prendre il ne s'en soit approprié la meilleure partie, mais il ne se l'est point assimilée, de sorte qu'elle fit toujours sur lui l'effet d'un vêtement d'emprunt. Il ne put s'empêcherd'être, jusqu'à la fin, le fils d'un officier ministériel égaré à la Cour *, et il est vrai que ses pages les mieux venues sentent un peu l'étude de notaire. Sa langue parlée se devait ressentir aussi du milieu très spécial où il naquit. Non qu'il employât le jargon des actes dits notariés. Ce n'est pas dans les mots, mais dans le tour, mais dans l'allure et dans l'appareil de la phrase, et enfin dans son atmosphère, qu'on respire comme un relent de greffe ou de papier timbré. Et certes, on peut être, dans son étude, un notaire accompli, et dans le monde, un parfait honnête homme, au sens ancien ; et au surplus, si je m'attarde ici à de certaines distinctions^ c'est qu'elles s'imposaient dans un temps où la profession « classait » un homme et le marquait beaucoup plus fortement qu'elle ne fait de nos jours. On peut, d'ailleurs,

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si l'on en a la curiosité, voir dans Vaugelas, par exemple, ou dans Bouhours, avec quelle ardeur, et quel soin, les « honnêtes gens » évitaient de paraître avoir un métier ^ et combien telles professions, — dont celle de notaire. — étaient décriées parmi eux. J'interprète ici une époque, je ne l'approuve ni ne la combats. Et pour en revenir à Chapelain, ne vous semblet-il pas que ce que nous venons de dire explique merveilleusement son attitude à l'égard de ce qu'il nommait « pédanterie » ? Dans un sens général, le pédant est celui qui n'est que de sa profession, et qui en porte ostensiblement la livrée. J'ai dit que Chapelain n'était pas un pédant, car il n'y eut en lui aucune ostentation, d'aucune sorte. Mais je me trompe, car il voulut être « honnête homme », et il le fut avec je ne sais quelle alfectation de novice ;el c'est pourquoi il ne le fut pas pleinement. Le malheureux sentait peser sur lui toute une lourde hérédité de prud'homie, et il s'en défendait comme il pouvait. Pour éviter l'extrémité la

1. Le rhcvnlier de Méré disait, de son côté : << La j{ucrre est le plus beau uu'-liiT i\u monde, il en faut denieurer d'accord ; mais, à !«• bien prendii-, un hotnièle homme n a point de méliei- ; (pioiqu'il sache |)art'ailenienl une chose, el (|U«' menu- il soit t)|)ligé d'y passi>r sa vie, il me sendde que sa ntaniére d'agir ni son enlrelien ne se ionl point remarquer. »

plus fâcheuse, il tombait dans une autre ; c'est ce qui fit qu'il ne put échapper au sourire, et le sourire est mortel à l'amour, ou l'empêche invinciblement de naître. Les belles, tantôt plus et tantôt moins, devaient toutes avoir « la mine de se moquer de lui », comme dit Tallemant. Il en résulta, dans son âme, une amertume inexprimable, et que l'on saisit sur ses traits gravés parNanteuil.

L'estampe de Nanteuil est en effet révélatrice. Et d'abord, elle nous fait connaître que Chapelain n'était pas « laid », comme le prétend Tallemant. Le regard est beau, mais, Seigneur comme il est amer ! Le reste du visage est à l'avenant, et porte gravés dans ses rides les ravages de la passion : on pense, malgré soi, à un rocher sillonné par la foudre. Tout le secret de Chapelain est là, dans ce visage foudroyé .

Heureusement pour lui, Chapelain eut à son foyer, pour le distraire et pour le consoler, « dame Sophie », comme il l'appelait plaisamment. Elle logeait dans sa bibliothèque, et empruntait aux in-folio, aux in-quarto et aux in-douze, les discrets ornements de sa mise décente. Cette dame sans sexe fut sa vraie maîtresse, et la seule de qui il ait eu un peu

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de bonheur. Humaine et avisée, elle s'ingéniait à composer à son amant une atmosphère digne et apaisante, où il se pût ressaisir et renouveler. Elle lui fut fidèle jusqu'au bout, et lui fit accepter enfin, et peut-être goûter, un célibat d'où les Grâces étaient bannies sous les espèces de la femme, mais qu'il retrouvait, épurées et idéalisées, dans le monde charmant que nous proposent les poètes.

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