‹ L'esprit classique et la préciosité au 17è siècle. Avec un Discours et un Dialogue inédits de Chapelain sur l'amour et sur la gloireChapitre 23 sur 41 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

GRANDS PRÉCIEUX ET PRÉCIEUX RIDICULES. — BOILEAU PRÉCIEUX. — QUE LE SIÈCLE DE LOUIS XIV EST UN.

Nous avons distingué ceux que nous avons appelés les grands précieux des précieux ridicules, et c'est peut-être le moment de nous demander si ceux-ci sont nés de ceux-là, et s'il y eut des uns aux autres descendance directe et légitime, ou au contraire filiation suspecte. Mais je m'exprime mal, car il y eut des précieux, — Madeleine de Scudéry, en particulier, et un peu ses amis Conrart et Pellisson, — qui Turent successivement grands précieux et précieux ridicules ', quoicju'ils ne soient jamais

1. Graïuh* précieuse dniis \o Cijrii!i(U>lO-\C)îi2), }klttd. do. Scudéry fui piécieuso ridicule clans la Cliiie (lfM4-lGfil). ('oiirart et Fellissoii ne furent ridicules cjue dnns le salon de Snpho. « l dans les pièces de vers ou on prose qu'on y échangeait. D'autres

pr<^eieux, Halzno cl Chnprlain, tout grancU préeieux cpiiK

tombés dans l'absurde galimatias dénoncé par Molière . Il est vrai, d'autre part, que La Rochefoucauld, non plus que ses dignes amies, les La Fayette, les Sévigné ou les Sablé, ne furent jamais ridicules. On a vu ce que Chapelain disait de la dernière, et aussi comme il opposait l'hôtel de Rambouillet à celui d'Auchy, où régnaient déjà les femmes savantes. Ainsi, on ne peut dire absolument ni qu'il y eut deux générations de précieux, ni que la préciosité eut deux époques bien distinctes. Le siècle de Louis le Grand fut précieux d'un bout à l'autre, et je crois bien qu'on y rencontre, d'un bout à l'autre aussi, des précieux de la première espèce côte à côte avec des précieux de la seconde. Et c'est que la galanterie, ou mieux le bel air, comme beaucoup de choses en ce monde, comme le sublime en particulier, frise le ridicule de si près, que c'est merveille s'il n'y tombe quelquefois : je dis chez les habiles. Chez les maladroits ou chez ceux qui n'y sont point nés, on n'en a jamais vu que la caricature.

étaient, ne laissaient pas, à l'occasion, de donner dans le mauvais goiit. Mais quand on les a lus d'un bout à l'autre, on se rend compte que les traces de mauvais goût qu'on a pu relever dans leurs « écritures » sont peu de chose, et qu'il« étaient l'un et l'autre attachés aux plus purs principes du classicisme. Il v aurait une infinité de choses à dire là-dessus.

Chapelain, par exemple, sans être un maladroit, n'était pas non plus tout à fait un habile. Aussi prèta-t-il au sourire. Mais il faut ajouter, à sa décharge, qu'il a désiré le bel air en sa perfection, et qu'il a vu exactement en quoi il consistait. Et c'est ce bel air idéal, non sa caricature, qu'il a érigé en règle des règles, et qu'il a, comme tel, transmis à ses successeurs

Ce bel air, en effet qui n'était rien de plus que la manière d'être, de se présenter et d'agir, de l'honnête homme, fit loi durant tout le grand siècle. Il exigeait d'abord, nous l'avons vu, qu'on ne fût point l'homme, exclusivement, d'un métier. Que si votre occupation principale était de manier la plume, il vous imposait le devoir de la quitter de temps en temps, et au besoin de l'oublier. Mais n'est-ce pas ce que recommandait Boileau sous forme de précepte, précepte {ju'à toute autre époque on se fut étonné de rencontrer dans un Art poétique ? Il disait donc, cet homme qu'on a cru exclusivement occupé de vers :

Que. les viTs ne soient pas voire éternel emploi, ('ultiviv. vos amis, soyez hommes de foi. (l'est pou d'éli-e agréai)!»' cl eharmant dans un livr*'. Il faut savoir encore i-t converser el \ivre.

Le bel air exigeail. en second litHi. (lu'on fut

galant, et sinon amoureux, au moins sensible à la peinture ou à la représentation des passions de l'amour. La galanterie ne fut pas le fort ou, si l'on veut, le faible de Boileau, et l'on eût souhaité en lui un culte plus exact de la politesse : car il est bien vrai que dans ses Réflexions critiques^ en particulier, il a passé toutes les bornes, et a été très nettement et d'ailleurs inutilement grossier. Sa satire contre les femmes lui valut un blâme sévère de Bossuet ; et cependant cette satire est un hommage, indirect si l'on veut, mais un hommage tout de même à la puissance de ce sexe qu'il lui était, hélas 1 interdit d'aimer. J'ai dit que la galanterie n'était pas le fort de Boileau, mais je l'ai dit parce que d'autres avant moi l'ont répété à satiété, et qu'on hésite à s'insurger contre un préjugé à ce point établi. Mais je ne suis pas sûr du tout que Boileau fût hostile à la c( noble galanterie », ni qu'il fût inhabile à la manier. Nous savons qu'il sut plaire à la Montespan, et qu'il fréquenta chez Ninon ; et nous avons de lui des vers sur Marie Poncher de Brétouville, que Lambert mit en musique en 1671, et qu'il est bon de rappeler ici :

Voici les lieux charmants où mon âme ravie Passait à contempler Sylvie

Ces tranquilles moments si doucement perdus. Que je l'aimais alors 1 Que je la trouvais belle ! Mon cœur, vous soupirez au nom de l'infidèle : Avez-vous oublié que vous ne l'aimez plus ?

C'est ici que souvent, errant dans les prairies,

Ma main des fleurs les plus chéries Lui faisait des présents si tendrement reçus. Que je l'aimais alors !..,., etc.

On pourrait se livrer, sur Boileau, à un travail analogue à celui que j'ai entrepris ici même sur Chapelain, et je ne doute point qu'il n'aboutît à des conclusions fort imprévues. Car enfin, et pour faire court, ne savons-nous pas qu'il aima Tibulle d'un solide amour, et qu'il lui dut ce joli vers :

C'est peu d'être poète, il faut être amoureux ?

Ki ne savons-nous pas aussi que cet écrivain (fu'on dit froid fut le plus passionné des hommes? N'est-ce pas lui qui a écrit :

Que dans tous vos discours la passion émue Aille chercher le cœur, l'échauffc et Ir rcmuo...

El parlant de l'amour, il ajoutait :

Do cette passion la sensible peinture

VM pour aller au cœur la roule la plus sûre.

Sur cette question de l'amour, il rompt nellenuMil avec ses amis jansénistes :

Je ne suis pas pourtant de ces tristes esprits Qui, bannissant l'amour de tous chastes écrits, D'un si riche ornement veulent priver la scène, Traitent d'empoisonneurs et Rodrigue et Chimène...

Ce coup droit porté à Nicole, est-ce ou non le fait d'un précieux ? Mais cet admirateur de Phèdre et de Chimène avait, conjointement avec le culte de l'amour, celui de la valeur :

Faites choix d'un héros propre à m'intéresser,

En valeur éclatant, en vertus magnifique ;

Qu'en lui, jusqu'aux défauts, tout se montre héroïque '.

Ainsi, en Despréaux, comme en Louis XIV, nous rencontrons toutes les parties du grand précieux, à la politesse près, et encore ! Car, je vous le demande, n'était-ce pas la politesse, ou l'un de ses aspects, qui le séduisait dans Voiture ? D'Alembert disait : « Le goût deBoileau pour Voiture est une énigme. » En vérité, il n'y a là aucune énigme, car en Voiture il admirait cette aisance et ce naturel qui étaient l'âme du « bel air », et que Chapelain, lui, ne posséda

1. Il faut joindre à ces textes le suivant, qui montre bien l'accord de Boileau et des grands précieux, dans les questions de langue (les Remarques de Vaugelas, comme chacun sait, ayant été conçues et en partie rédigées dans le salon de M™^ de Rambouillet) : « Vaugelas, le plus sage, à mon avis, des écrivains de notre langue... » (Réflex. crit., I). V. aussi la lettre à Brossette du 2 décembre 1706, à propos du mot : rebrousser chemin.

jamais au même degré, ou qu'il ne posséda qu'en espérance. Mais ce que Boiieau aimait dans Voilure, c'était exactement ce que l'avisé Chapelain y discernait, et ce qu'il expliquait d'une i'açon particulièrement heureuse dans sa lettre à Balzac du 20 avril 1()38 :

« Il est homme, y disait-il, d'aussi agréable et galant esprit que j'en connaisse en notre (^our ; qui pense toujours finement et délicatement, mais dont l'élocution est lâche et négligée, quoique naturelle en telle sorte que l'on peut dire qu'il cause et converse dans ses lettres plutôt qu'il n'écrit, et qu'il n'y a rien d'exquis que ses pensées '. »

1. Il faut noter, h ce propos, qiio le « naturel « do Voilure, coniine l'a remarqué lioileau, était « acquis » vi\ grandi' partie, et que le Hel Air est autant une science qu'un don. Car il est vrai qu'il y faut être né, mais il est non moins vrai qu'on ne le possède en sa perfection qu après beaucoup d'efTorts et de làtonnenienls « \Ji\ ouvrage ne doit point paraître trop travaillé disait donc Hoileau, mais il ne saurait être trop travaillé ; et c'est souvent le travail même (jui.en le polissant, lui donne celte facilité tant vanlée (jui charme le lecleur. Il y a bien de la différence entre des vers faciles et des vers faci- ]«'in( lit fails. Les écrits de \'irgile, (]U(>iqiu> extraordinaireniiiil travaillés, sont bien plus naturels ([ue c»'ux de laicain, (pii drivait, dit-on, a\ci- une rapidité proiligieuse. (Vesl ortliiKiirenient la peini- (|ue .s'est donnée un auteur à lim«"r et à pcrfectioniu'r ses écrits, <[ni l'ait <jue le lecteur n'a point de ptinc en les lisant. X'oilure. (|ui paiail aisé, travaillait exlrénu-inenl ses ou\ rages. »

Ai-je besoin, après tout ce qu'on a pu lire, de dire, ou de redire ici en forme de conclusion, que notre xvu^ siècle est un, qu'il s'est développé très régulièrement de Richelieu à Louis XIV, et que toute coupure, à quelque date qu'on la fixe, y serait arbitraire ? Car la Fronde ne fut qu'un incident, qui n'engendra rien et n'empêcha rien K Si Richelieu, disait le marquis de La Fare ,((ne parvint pas à l'entière exécution de toutes ses entreprises, il leur donna de tels

1. Peut-être cependant faudrait-il expliquer, en partie, par la Fronde ce fléchissement de la politesse que nous signalons ci-après. Et nous remarquerons, à ce propos, que la préciosité ne saurait, en aucune façon, et ni peu ni prou, être rendue responsable des événements de la Fronde. C'est une idée très répandue que précieux et précieuses, s'ils n'ont pas tous été frondeurs, ont pris parti, en bloc, en faveur de la Fronde. C'est le contraire qui est vrai. La masse des précieux resta fidèle au roi. « Nous n'avons point été frondeuses », écrivait à Julie d'Angennes la comtesse de Maure (Lett. du 3 nov. 1661), et Ion peut joindre à ces deux noms ceux de la plupart des grands précieux et des amies de M™^ de Rambouillet. Il est d'usage aussi de rechercher, dans le théâtre de Corneille, l'état d'âme qui se fit jour au temps de la Fronde. Mais il n'y a nulle apparence que Corneille, — dont les chefs-d "œuvre sont tous antérieurs à la Fronde, — eût changé d'esprit à ce moment-là. Chacun sait, en effet, ou devrait savoir, que Corneille était (( mazarin », et que le Cardinal, pour avoir un homme à sa dévotion dans la charge de procureur sjmdic des Etats de Normandie, y fit nommer l'auteur du Cid, par lettre de cachet du 17 février 1650. Corneille partageait les sentiments de Chapelain, tels que nous les révèle le « Dialogue de la Gloire », qu'on lira plus loin.

commencements, que depuis nous en avons vu l'accomplissement. » De vrai, tout ce qui s'est fait sous Louis XIV fut au moins ébauché sous le règne précédent. Il n'y a pas jusqu'à ce goût de la décoration et de la majesté extérieure que Louis XIV ne tînt du grand Cardinal. Dans le Palais-Royal \ tout lui parlait du sens artiste et de l'entente du décor et de la représentation que possédait à un si haut degré le défunt ministre ; et il avait certainement lu, dans le Testament politique du même, qu'il possédait en manuscrit dans son cabinet, le fameux chapitre vu de la première partie, « qui fait voir l'état présent de la maison du Roy, et met en avant ce qui semble nécessaire pour la mettre en celui auquel elle doit être ». On y lit, entre autres choses : « La netteté, bien séante en tous lieux, est à plus forte raison requise en la maison des rois. L'opulence des meubles y est d'autant plus nécessaire, que les étrangers ne conçoivent la grandeur des princes que par ce (jui en paraît à l'extérieur... »

Sans Richelieu, les '< règles » couraient risque, non seulement de se perdre, mais même (le ne trouver pas leur forme ou leur formule :

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