‹ L'esprit classique et la préciosité au 17è siècle. Avec un Discours et un Dialogue inédits de Chapelain sur l'amour et sur la gloireChapitre 26 sur 41 · V. p. .S8-SÎ · texte numérisé non relu

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y a fidèlement rendu les sentiments de son ami. Mais Sarasin n'a pas tout dit, et le Discours contre l'amour, dans la mesure où il ne contredit pas le dialogue, en est la suite nécessaire, ou le complément.

DISCOURS COMRE L'AMOUR'

PRONONCÉ DANS L'ACADÉMIE LE lO AOUT i63:

Messieurs, l'Amour a jeté de si profondes racines dans les cœurs, et le nombre est si grand de ceux qui le reconnaissent pour maître, que si j'avais à parler contre lui devant des hommes ordinaires, je ne doute point que dès le premier mot on ne m'im posât silence, et que l'on n'interprétai mal le just*» zèle qui m'a rendu son ennemi. Je passerais auprès des uns pour un perturbalciu- du repos public, auprès des autres pour un destructeur de la nature, et ceux qui penseraient le plus favorablement d«' moi me prendraient pour quelque amant désos[)éré que le dépit et la fureur auraient soulevé contre sou prince. Mais grâces à votre vertu et à votre pru dcnce, mes auditeurs ou plutôt mes juges sont aussi peu capables de se laisser [)révonir que de se laisser corrompre, ri je u'apprébeude pas que l'équité de ma cause succombe eu cv lieu sous les

1. Bibliolhùquc Nnlioiiale, Mss,, Vr. 12847. fol. 22 01 suiv.

opinions préoccupées qui règlent les opinions du vulgaire. Quelque peu soutenable que ma proposition pût sembler aux personnes communes, je m'ose promettre que vous la recevez avec suspension d'esprit, et que vous ne prononcerez ni en sa faveur ni à sa condamnation, qu'après avoir entendu patiemment et considéré mûrement les moyens qui me l'ont fait estimer juste. Je vous regarde comme ce sévère Sénat d'Athènes, pour qui la rhétorique n'était point un art de persuasion, qui pesait le seul droit des parties, et qui même n'en voulait ni savoir les conditions ni connaître les visages, de peur d'être tenté de faire pencher la balance du côté de la passion. Je sais que vous êtes rigoureux, mais je sais que vous êtes équitables, et comme ce serait en vain que je vous demanderais grâce, je crois aussi que je ne vous demanderai pas en vain l'attention que vous ne déniez à personne, et que vous m'avez quelquefois prêtée à moi-même en des occasions moins importantes que celle-ci.

Et certes les qualités de l'amour sont si manifestement mauvaises, que si maintenant vous me voyez l'esprit en doute, ce n'est pas de vous pouvoir montrer qu'elles sont véritablement telles, mais de pouvoir obtenir de vous le temps qu'il faudrait pour vous le bien montrer. Tant de choses s'ojffrent ensemble à mon imagination sur ce sujet, que si je m'engageais à vous les dire toutes, je passerais de beaucoup les bornes que nous avons pre&-

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critcs à nos discours, je courrais fortune de vous ennuyer, et peut-être à force de raison je vous empêcherais de me la faire. Ce qui m'oblige à me renfermer aujourd'hui dans un petit espace, et à remettre à un plus grand loisir les amples et particulières preuves des crimes dont l'Amour est couvert. Que si autrefois ni Démosthène ni Cicéron, cesdicux visibles de l'éloquence, n'ont pas cru pouvoir embrasser dans une seule harangue toutes les injustices d'un Philippe ol d'un vXntoine, deux simples tyrans de deux siècles et de deux empires, il ne devra pas sembler étrange que celui à qui l'éloquence n'est connue que de nom seulement, n'em treprcnne pas de comprendre dans un discours de demi- heure, le nombre infini des injustices de l'Amour, ce grand Tyran de tous les siècles et de tous les empires. On ne trouvera pas mauvais que dans un champ si fertile je fasse plus d'une moisson, ou plutôt que je retourne plus d'une fois pour le nettoyer de tant d'épines dont il abonde.

Ayant reconnu, a[)rès do longues observations, que les désordres causés par TVmour ne sont excusables que sur l'opinion de sa divinité, introduite par la faiblesse humaine, célébrée par tous les portes et a[)puyée même |)ar ceux d'entre les phihv sophes que l'on a honorés du nom de divins, je veux (ju'il me suUise pour celle fois d en faire voir la fausseté, et de monlui par iille partie ce que l'on peut juger du loul. I']l(|ui sait si eu détruisant ce

mauvais principe, je ne renverserai point tout ce que la superstition ou l'artifice ont édifié sur lui, et si en lui arrachant ce faux visage je ne découvrirai point tout ce qu'il cache de laideur.

Que ses partisans doncques l'exaltent et le déifient tant qu'ils voudront, je dirai hardiment qu'il n'est point, comme ils le publient, l'esprit universel qui donne la vie et le mouvement à la machine du Monde, que ce ne fut point lui qui sortit le premier du chaos, et que c'est à tort qu'on lui attribue d'avoir rangé les éléments confus dans l'ordre admirable où nous les voyons. Ces effets sont trop réguliers pour avoir été produits par une cause si déréglée. La Raison s'y oppose tout ouvertement; la Fable même, qui lui avait supposé une si glorieuse origine, voyant qu'elle n'était pas recevable, s'en dédit presque aussitôt qu'elle l'eût prononcé. Mais s'étant résolue de le faire dieu, en quelque sorte que ce pût être, elle eut recours à un mensonge plus vraisemblable, et lui donna pour père ce Vulcain si contrefait qui fut l'opprobre des Immortels, et pour mère cette Vénus si décriée qui, la première, mit en commerce la beauté. Et ce qui fit naître la pensée de cette seconde fiction fut la conformité que l'on remarqua entre l'Amour et ces Divinités. Gomme l'une, il est difforme, en effet, il est tout de flamme, et son principal exercice est de forger des orages et de susciter des tempêtes. Comme l'autre, il est beau en apparence, il est

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voluptueux, il est inégal, il est violent, il seplaît à voir les tourments qu'il a causés et se baigne dans les pleurs qu'il a fait répandre. Mais tous ces rapports et toutes ces ressemblances ne prouvent pas néanmoins que l'Amour soit du nombre des dieux. Il peut bien avoir les accidents reprochables de quelques-uns d'entre eux, sans que pour cela il en ait la nature, et il y aurait aussi peu de raison de dire que l'Amour fût un dieu parce qu'il est ouvrier de tempêtes et de ruines et qu'en cela il s'accorde avec Vulcain, ou parce qu'il est déshonnéte et qu'il a cela de commun avec Vénus, que de dire qu'un lion fût raisonnable parce qu'il estsujetà la colère, et qu'il convient avec l'bomme en cette imperfection. Chacun sait que toutes les choses ont de certains caractères particuliers et essentiels qui marquent leurs différences et qui les font distinguer de celles qui ne sont pas de leur espèce. Le caractère essentiel de la nature divine est la Bonté qui a créé le monde et qui le conserve, et la Justice qui récompense les bons et qui punit les méchants. Il faut rire utile à l'Univers, il faut être protecteur de l'équité, pour mériter d'être mis au rang des puis sauces éternelles.

Montez dans le ciel et considérez depuis Salninc jusques à l^iane Ions ceux qui véritablement sont dieux ; observez leurs mouvements et exaniiîiez leurs olllces. nous l[()U\<Mt/ (ju il n v *mi a pas un qui ne contribue à l'orruMinMil i\o. ce Lirand Ton!

et à la conservation de ses parties. Promenez-vous sur la terre, et comme vous n'y verrez point de forêts, de montagnes, de fleuves, de champs ni de jardins qui n'aient leurs dieux ni leurs génies, vous reconnaîtrez aussi que c'est à leur présence qu'il faut attribuer toutes les beautés et toutes les richesses qui nous les rendent si agréables. Descendez même aux Enfers, et dans ce lieu de ténèbres voyez luire la Justice, et avouez que si les Euménides y sont cruelles, elles y sont néanmoins équitables, et qu'elles n'y ont de fouets, de serpents ni de flambeaux que pour les méchants. Si l'Amour veut passer pour dieu, il se doit montrer ou utile ou juste. S'il ne mérite pas ce nom autant que Jupiter, au moins doit-il faire voir qu'il le mérite autant que les Euménides. S'il n'est pas digne d'être mis entre les dieux célestes, au moins doit-il paraître digne d'être mis entre les infernaux.

Or, tant s'en faut. Messieurs, qu'il apporte aucune utilité aux hommes, ou que la Justice lui soit en quelque sorte recommandable, que s'il y a rien clans toute la Nature d'excessivement pernicieux et d'extraordinairement injuste, on peut dire que c'est lui. Et il me serait aisé de vous rapporter ici une infinité d'exemples des ruines qu'il a causées et des violences qu'il a fait faire, si j'avais la liberté de m'étendre, ou si par la connaissance que vous en avez, vous ne m'en ôtiez point la nécessité. Je ne m'arrêterai point à vous décrire ce grand

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mouvement de l'Europe contre l'Asie pour la beauté d'Hélène, ces combats obstinés, ces morts sanglantes, ces travaux de tant d'années et enfin cette chute déplorable et cet embrasement horrible de la Reine des Villes et de ces murs sacrés dont les dieux mêmes avaient été les architectes. Je ne vous représenterai point l'extrémité dans laquelle les attraits de Cléopalrc jetèrent l'empire des Romains, lorsque les forces de l'Orient et celles de l'Occident disputèrent ensemble la possession du monde, et que la seule panique terreur de cette belle Égyptienne donna la victoire au plus juste parti. Et sans chercher dans la pompe de semblables désastres la preuve de ce que j'ai proposé, je vous prierai seulement de remarquer le ravage que fait l'Amour dans l'âme de ceux qu'il a soumis à sa tyrannie. Vous verrez qu'il étouffe en eux toutes les lumières qu'ils ont empruntées du ciel, qu'il leur ravit tout ce qu'il y a de [)lus noble en leur être, qu'il ne travaille qu'à leur destruction et fju'il les rend inhumains envers eux-mêmes.

Ce que je dis vous semble étrange, Messieurs, et néanmoins il est si Nrai, (jue l'Amour même l'avoue, et ({ue même il s'en glorifie. Ce sont là les épreuves par lesquelles il discerne les vrais amants d'avec les faux, c'est à ces seules conditions qu'il leur permet de se dire sujets de son (Mn|)ir(\ (Vesl j)OMr("ela (pic Ton n'ciih^id à sa snitecjuedes plainlcs coiilinurllcs, (pie l'on n v N<>il (pie des

langueurs mourantes et des sentiments de douleur qui n'abandonnent pas même- les heureux amants dans la victoire et dans le triomphe. C'est pour cela qu'on voit régner parmi ceux qui lui obéissent, ces profondes mélancolies, cette aversion pour tout ce qui n'est pas l'objet aimé, cet oubli de l'honneur, cette perte de temps, cette profusion de biens, ce mépris de la santé et enfin ce trouble de la raison dont les amants font gloire comme des seules perfections qui les rendent dignes de ce nom. Que si tous ces effets sont louables, et si l'on peut dire qu'ils contribuent à la conservation de l'homme, je confesserai que l'Amour qui les cause mérite des louanges, et consentirai qu'on lui bâtisse des autels comme à un dieu conservateur.

Mais, me diront ses défenseurs, nierez-vous que la production des choses ne dépende de lui PlNaîtrait-il rien dans le monde sans lui ? Y pourrait-il rien vivre sans lui ? Quelle plus expresse marque y peut-il avoir de divinité que d'être auteur de la naissance et delà vie? Discours magnifiques et prétextes spécieux, qui d'abord arrêtent et éblouissent, mais qui étant considérés de près n'ont que de l'apparence et du son. Car si Vénus, la mère prétendue de cet Amour, a droit, par un privilège spécial, de présider à la génération des créatures animées, comment l'Amour peut-il raisonnablement s'attribuer le même pouvoir ?Et si l'on pense me satisfaire en me feignant une association de ces deux causes

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