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pour un même effet, je demande à quel propos l'on multiplie ainsi les dieux sans nécessité. Jupiter se fait-il assister de quelque autre dieu pour régir l'univers ? Le soleil a-t-il recours à quelque autre dieu pour lui aider à l'illuminer ? Vénus, qui aurait pu engendrer l'Amour sans lui, ne pourrait-elle engendrer les autres choses sans son ministère ? Un homme aurait-il besoin de deux divinités pour voir le jour, lorsqu'il suffirait d'une pour la naissance d'un dieu ? Vénus, la seule Vénus, sans que l'Amour y participe, est la véritable cause de la naissance et de la vie. Mais quand même il serait vrai que l'Amour s'en peut dire l'auteur, il ne s'ensuivrait pas pour cela qu'il fût dieu. Car puisque, par sa propre confession, il est né pour détruire la nature de l'homme, n'est-il pas clair que s'il était la cause desa naissance, ce sérail seulement afin de pouvoir être la cause desa mort i^ En quoi il mériterait aussi peu la qualité de dieu que les Caligules et les Nérons méritaient celle de pères de leurs peuples, loisque parlant de lois sévères, ils en procuraient l'accroissenKMil afin de les j)ouvoir immoler ensuite, dans les combats ou sur l'arène, à leur ambition démesurée ou à leurs barbares passe-temps.
On me dira encoie. en l'aNiMir i\c r\in<^ui-, (ju'il n'y a rien que d'imaginaire dans toutes ces misères et dans toutes ces ruines (l(^s ainaiils, (ju'il^ nieu i(Mil s(Milein(Mil (l(^ pai'oK's, mais (|u vu v\\c[ Icuis
jours n'en sont pas avancés d'un instant. A quoi je répondrai qu'il n'y a eu dans tous les siècles que trop d'Isis précipités dans le tombeau par la cruauté de l'Amour ; mais que s'il laisse la vie à la plupart de ceux qu'il détruit, c'est plutôt par inhumanité que par douceur ; ce n'est pas qu'il ne leur porte le coup mortel, c'est seulement qu'il ne l'enfonce pas de toute sa puissance. Il leur fait endurer toutes les douleurs qu'on endure à la mort, et ne leur fait pas grâce du dernier coup qui finirait leur tourment avec leur vie ; il ne les ruine pas entièrement afin de les pouvoir ruiner sans cesse. Il leur réserve la vigueur nécessaire pour supporter la peine, afin qu'ils la souffrent toujours, et comme à des Tityes ou à des Prométhées, il leur laisse renaître de nouvelles entrailles afin de trouver toujours à dévorer en eux.
Mais si l'Amour n'est pas bienfaisant, il est peut-être juste, et sinon par sa bonté, au moins par son équité, il adroit de prétendre place entre les dieux. Et plût au ciel qu'il eût au moins cette vertu et que nous nous fussions abusé lorsque nous avons assuré qu'il était extraordinairement injuste. Nous serions aussi prêts de lui faire des sacrifices, que nous croyons être obligés de nous employer à la démolition de ses autels. Non, non. Messieurs, il n'y a nulle trace d'équité en lui ; au contraire, vous ne trouverez aucune de ses actions qui ne soit directement opposée à celles de la Jus-
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tice. La Justice commande le bien et ne le laisse jamais sans récompense, au lieu que l'Amour ordonne que l'on serve avec ardeur, constance et fidélité, et quand on a observé ses lois de point en point, il paie les amants de froideurs, de légèretés et de perfidies. L'obéissance ni l'bumilité ne méritent de lui que des outrages et des supplices. Le mieux reconnu est celui auquel il donne de moins cruelles tortures 5 c'est celui qui traîne ses cbaînes avec moins de langueur. Ce que je vous dis est trop maFiifeste ; vous ne l'ignorez non plus que moi, et n'avez garde de me contredire ni de croire qu'en cette partie l'Amour puisse être dit équitable. Vous croirez aussi peu qu'on lui doive ce titre pour l'autre partie de la Justice qui regarde la punition des ofTenses. Cai- s'il était un dieu vengeur et punisseur, il faudrait cpi'il n'cxercat ses rigueurs que sur des coupables. Il faudrait que ceu.\ qu'il tourmente fussent des mécbants, et pomme l'expérience fait voir que ses gènes sont plus inhumaines que celles mêmes des Furies, il faudrait nussi qu'elles ne fussent employées que contre les plus abominables des hommes. Mais de quelle faute peut-il accuser les amants que d'être trop disposes à la servitude ? De quel crime les peut-il convaincre que de préférer la satisfaction daulrui \ leur pro[)re bien ? Que leur p(Mil il reprocher que l'être trop fragiles et hop crédules, lorscpi'il lente cursyeux el (|iril persuade leurs (H(mII(S ? Enfin,
quelle malice, quelle trahison, quelle violence peutil imputer à ceux qui ne pèchent qu'en excès de simplicité, qui demeurent fidèles à celui-là même qui les persécute, et qui s'offrent d'eux-mêmes pour but aux traits de leur ennemi ? Les amants peuvent bien être misérables, mais non pas criminels. Ils sont nés pour recevoir le mal et non pas pour le faire, et lorsque l'Amour les condamne à souffrir, c'est par outrage et non par châtiment. Il ne les poursuit pas pour satisfaire à l'équité, il le fait pour satisfaire à sa barbarie, et l'on ne peut dire qu'il les tourmente avecjustice,àmoins que de se feindre une nouvelle espèce de justice ordonnée pour la punition des innocents.
Peut-être que l'on m'alléguera, pour soutenir sa justice ébranlée, le pouvoir qu'il a de transformer les hommes, pouvoir qui semble n'appartenir qu'aux dieux. Et, à la vérité, j'avoue qu'il sait transformer, et qu'il n'y a point de métamorphoses plus universelles ni plus parfaites que celles dont il est la cause. Mais que pour cela il soit dieu, je nie que ce soit une bonne conséquence. Les monstres les plus horribles aussi bien que les divinités les plus adorables n'ont-ils pas la puissance de transformer ? La tête de Méduse fut-elle jamais vue de personne impunément ? Celui-là même qui eut assez de valeur pour la trancher n'eut pas assez d'assurance pour la regarder. Toutes choses la redoutent, et les monstres
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les plus hideux prennent à son aspect une forme encore plus épouvantable. Pallas même, cette puissante déesse, se lient impuissante auprès d'elle, et ne se fiant pas h sa propre divinité pour faire des métamorphoses importantes, elle implore le secours de la Gorgone et l'oppose seule à tous ses ennemis. L'Amour est de la nature de Méduse, c'est par un semblable pouvoir qu'il fait ses transformations, ou s'il y a quelque différence entre lui et Méduse, c'est qu'il les fait encore plus absolues qu'elle. Il agit contre ce qu'il veut changer de la même sorte que le feu contre les choses combustibles. Il n'altère pas seulement la condition des hommes, il les consume, il les anéantit. Il ne leur ote pas seulement leur forme, il leur donne la sienne, etles fait devenir même chose que lui. Aux autres que changent les dieux ou les Gorgones, il reste toujours quelque marque de ce qu'ils ont été, et la nature s'y conserve toujours quelque droit malgré la violence qui lui est faite. En ceux que transforme l'Amour, on ne remarque rien de ce qu'il y avait auparavant, tout y est elTacé, tout y est corrompu, tout y est aboli. L'homme créé pour révérer les dieux, |)()ur obéir au\ lois, pour ser\ir à sa patrie, pour aider à son semblable et pour tinM piolit des semences précieuses que le c'w\ a jetées en son Ame, n'a pas [)lulot avalé le poison de l'Amour, (pie, [)aruii elVcl magiipie, il [lerd sa première forme et (lo\ ieiil non seulement antre (ju'il
n'était, mais encore le contraire de ce qu'il était. II idolâtre une beauté mortelle et cesse d'adorer les dieux immortels ; il observe les iniques ordonnances de son lyran, et se moque de toutes celles que la justice et la bienséance ont établies ; il sert avec ardeur la dame qui le fait mourir, et néglige de servir le pays qui lui a donné la naissance ; il n'épargne rien pour satisfaire aux désirs de celle qui est née son inférieure, et montre de l'insensibilité dans les besoins de ceux que la nature lui a rendus égaux ; enfin il laisse périr les riches présents des ci eux, ou même il les convertit à son propre dommage. Or serait-il possible que ce qui cause tous ces désordres fût un dieu ? Serait-il possible, dis-je, que ce qui force l'homme à devenir ennemi de soi-même fût un dieu ? C'est chose claire qu'il ne le peut être, ou que s'il en est un, c'est ce dieu de destruction et de ruine que quelques anciens ont imaginé contraire aux dieux créateurs et conservateurs, voulant fonder sur quelque apparence les révolutions continuelles du monde et sa future dissolution. S'il y a, dis-je, quelque chose de divin en l'Amour, ce serait seulement ce je ne sais quoi de divin que les médecins remarquent dans les maladies, qui trompe l'art et qui n'est point sujet à ses maximes, qui par la voie de la guérison conduit le malade à la sépulture, et qui tue lorsque tous les signes favorables donnent assurance d'une prochaine santé. Que ceux qui tiennent le
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parti de l'Amour inventent s'ils peuvent de plus grands miracles encore pour justifier sa divinité ; qu'ils l'appuient avec tant de soin et d'artifice qu'ils voudront, au premier choc de la raison ils la verront tomber par terre. Il ne se peut rien dire que de faux contre une vérité si évidente.
En effet, pour ne vous plus amuser ot pour passer à des preuves plus concluantes, comment se pourra-ton figurer que cette chose-là soit divine qui viole si souvent la nature ? Comment donnerat-on la qualité de divine à une chose qui a tant de fois inspiré des désirs horribles, même à ceux qui les ont conçus ? Qui dira que celui-là soit un dieu qui allume dans les cœurs des hommes des flammes impures pour des vierges consacrées au service des dieux ? Qui prendra pour un dieu celui fjui fait brûler incestueusement des filles pour leurs pères, des sœurs pour leurs frères et des mères pour leurs (ils? Qui estimera dieu celui qui force des jeunes princesses à vendre loui- pays et à faire mourir ceux qui leur ont donné la vie? Qui croira que la pjission d'une reine pour un taureau soit un elTcl [ligne d'être avoué par un dieu PEnlin, qui se persuadera que les infidélités, les empoisonnements et les assassinats ai<Mil nii dieu pour consoiller cl pour exécuteur ? INul hoinnie sensé \\c jxmisim;» jamais rien de si étraiige : il l'aul rire hors de soimême j)()iir avoir do lelh^s révcMies, c[ il n'y a (pie l(>s seuls tributaires de l' Amour, a\(Migles comme 1,'ksimut r.r,\ssiQi'F. 9
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lui, qui le puissent trouver raisonnable. Vous seuls, amants opiniâtres, êtes plutôt capables de soutenir que toutes ces abominations soient saintes, parce que votre dieu les a faites, que de confesser que celui qui les a faites ne soit pas un dieu.
Mais si l'Amour n'est pas un dieu, qu'est-ce donc qu'il peut être ? Quelle est cette nature puissante qui règne depuis si longtemps sur le genre humain, si ce n'est pas une nature divine ? Pour mon dessein. Messieurs, il suffirait de vous avoir montré que l'Amour n'est pas un dieu, sans m'engager encore à vous dire quel il est, et sans prolonger davantage un discours que sa seule brièveté vous pouvait rendre supportable. Toutefois, il me semble lire dans vos yeux qu'il ne vous déplaira pas que je le continue, et, si je ne me trompe, vous attendez que par le véritable récit de l'origine et des progrès de l'Amour, je vous confirme ce que je vous en ai déjà fait voir par raison. Dans cette créance, je dis que l'Amour est un enfant qui a des ailes et qui n'a point d'yeux, qui porte un flambeau dans une main et dans l'autre un arc et des flèches, qui ne respire que le feu et qui ne se plaît que dans le meurtre. C'est un enfant qui surpasse en âge plusieurs vieillards et qui a compté plusieurs siècles depuis sa naissance . G 'est un pygmée plus fort que les Géans, et un petit frèrede ces grands Colosses que la Terre produisit autrefois contre les cieux pour confondre toutes choses. La Terre
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engendra les Géans pour attaquer les dieux, et l'Annour pour détruire les hommes. Et si les Géans furent malheureux dans leur entreprise, il n'en arriva pas ainsi de l'Amour, qui réussit trop heureusement dans la sienne. C'est un Monstre sorti delà Terre que le Débordement et l'Oisiveté ont fait éclore, quis'est nourri dans la bourbe, et qui, enflé de venin, s'est élevé dans l'air comme un Dragon volant que la corruption de quelque marécage a produit pour la désolation des provinces et pour la destruction des peuples. Avant que cette peste se fût découverte et que son venin eût infecté la nature, la vie se passait dans l'innocence, les inquiétudes ne troublaient point les affections, les contentements n'étaient point mêlés d'amertume, il n'y avait point de désirs qui ne fussent légitimes, et quoique l'on ne refusât rien à son inclination, l'on ne sortait point des termes du devoir et l'on jouissait d'une félicité parfaite. La Discorde, l'Envie, le Malheur, la Guerre et la Mort ne s'étaient encore pu faire passage dans le monde, et les Vertus avaient quitté le séjour des dieux pour venir converser avec les hommes. Mais ce petit monstre ne fut pas plutôt né qu'il se lit adorer comme la plus grande des divinités, qu'il se rendit maître de l'univers, qu'il en bainiit la Justice et qu'il y donna l'entrée î\ toutes les Furies pour en faire une image des Enfers. Tous les mortels se s(Mimir(M»l à sa loi. Sur res[)érance d'un plaisir inconnu, on \c prit pour un
monarque, on le prit pour un dieu, on lui dressa un trône, on lui bâtit un temple, on lui paya des tributs de larmes, on lui fit des sacrifices des cœurs . Mais l'un des principaux instruments dont il se servit pour parvenir à cette grandeur fut la Beauté. L'ayant d'abord reconnue vaine et ambitieuse, et s'étant aperçu qu'elle portait impatiemment qu'on lui préférât la A^ertu, il fît dessein de l'attirer dans son parti. Il l'amorça par de grandes promesses. Il lui destina toutes ses conquêtes à venir, et voulut qu'elle participât aux bonneurs divins qu'il prétendait se faire rendre. Il la proposa pour déesse aux humains, et les ayant trouvés faciles à l'adorer, il étouffa par son entremise tout ce qu'il y avait de céleste dans leurs âmes. La contemplation des choses sublimes ne fut plus l'exercice de l'esprit, les idées du vrai bien s'effacèrent de la fantaisie, la raison perdit son autorité, et l'homme, qui vivait auparavant d'une vie intellectuelle, fut alors réduit à la condition 'des animaux qui n'ont point d'autre vie que celle des sens. Un beau visage devint l'objet de son entendement aussi bien que de ses yeux; il n'eut plus de pensers que pour lui, il ne parla plus que de lui et ne chercha plus que lui. Il le vit, il l'admira, il le révéra. Ce fut la beauté qui lui fit estimer toutes les perfections de l'âme, et ce fut la beauté qui lui fit excuser tous les défauts. Il importa peu à l'Amant que la bonté, la constance^ la discrétion, la pudeur et le reste des vertus man-
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quassent à la personne aimée ; il lui su iïit qu'elle fût belle pour lui consacrer ses vœux, encore qu'elle fût pleine de vices. Rien ne lui sembla difficile des choses avec lesquelles il lui pouvait plaire. Pour elle, il oublia tout devoir, tout respect, toute bienséance. Pour elle, il passa par-dessus les lois, la parente, la civilité. L'affection qu'il eut pour elle le rendit capable de haine pour tout le monde, et ce qui est le plus digne d'étonnement c'est que l'aimant pour l'amour de lui-même, elle le rendit encore capable de se haïr soi-même.
Telle, Messieurs, est la nature, tels furent les effets de ce tyran etde cet imposteur. Vousavezappris sa naissance divine, ses saintes intentions et ses faits innocents. Vous avez vu à quel juste titre il s'est fait monarque, et sur quel raisonnable fondement il a biUi sa divinité. Vous avez vu le moyen qu'il a employé pour mettre l'homme sous son obéissance. Mais ce moyen, quoique puissant, eut besoin du contentement de l'homme pour établir sur lui la domination de l'Amour. L'homme autant (juo la Beauté lui servit à vaincre l'iionnue. L'Amour ne s'en rendit pas maître (h^boiuie ^nn^re. il le prit par intelligence, et le captif l'ut lui même le ministre de sa servilu(l(\ La sini[)licité dans laqurlle l'homme était né facilita à l'Amour le dessein (pi'il (il de l'assujettir. II n (Mil hc^sniu (juo de se dire dieu et de lui prometln^ des couloutcMueuls inouïs pour lui f.iin^ (juilter les armes cl pour le
ranger sous son pouvoir. L'homme naturellement était porté au plaisir. L'Amour reconnut son faible, et lui fît croire aisément que les délices des sens n'étaient pas moins naturelles ni moins justes que celles de l'esprit, et qu'il était venu des cieux pour les autoriser sur la terre. L'homme vit son inclination flattée par ce discours, et son sentiment intéressé lui fît accepter l'Amour pour dieu sans en demander d'autre preuve. Ainsi la mollesse de l'homme assura ce titre à l'Amour, que la Beauté seule ne lui eût pu faire obtenir. Ce fut alors que là Fraude, la Jalousie, la Tristesse, la Pauvreté et tous les autres fléaux de la vie se jetèrent dans le monde, et qu'Astrée ayant vainement essayé d'arrêter le cours de ce mal désespéra du salut des hommes, s'éloigna d'eux et emmena avec elle la Religion, la Vérité, la Franchise, la Tempérance et ses autres compagnes, auxquelles après se joignit l'Amitié : la sainte Amitié qui du commencement s'était promise ce tyran favorable, mais qui sous son règne fut traitée avec toute sorte d'indignité ; la sainte Amitié, fîlle de la Vertu et mère de la Paix, qui depuis la naissance du monde avait concilié les esprits et assemblé les cœurs, qui avait mis l'émulation de bien faire entre les hommes, qui leur avait appris à se rendre des offices mutuels, qui avait introduit l'égalité parmi eux, qui avait composé une seule famille de tout le genre humain, et enfin qui avait produit véritablement tous les
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salutaires effets que les flatteurs de l'Amour lui attribuent contre toute apparence. Que si c'était une nécessité à l'homme de devenir idolâtre, s'il lui devait être permis de se forger des dieux à sa volonté, c'était à l'Amitié plutôt qu'à l'Amour qu'il devait élever des autels. Il devait prendre pour divinité celle qui le faisait jouir d'une vie céleste, et non pas celui qui lui faisait endurer des supplices pires que ceux des Enfers. L'Amitié avait toutes les qualités d'une déesse, toutes ses actions étaient toutes divines, et ce n'eût pas été idolâtrie quede l'adorer, ou c'eût été une raisonnable idolâtrie^. Les dicuxne l'eussent pas désapprouvée et l'homme en eût été récompensé. Mais son sens l'emporta sur sa raison et lui fit faire ce choix pour sa ruine. Il présenta de l'encens à celui qui l'outrageait, et méprisa celle qui le comblait de grâces : semblable à ces animaux farouches qui tremblent à la vue du maître qui les gouverne rudement, et qui au contraire déchirent ceux qui h ur font des caresses. Depuis ce mauvais choix, ce dieu fantastique règne absolument sur son ospril. 11 i'afrito, il le travaille, il le gourmande, il le tyrannise, et sans le rendre jamais possesseur du bien qu'il lui promet, il l'immoio oiilin à sa barbarie, ri lui fait rendre
1. Cl- l)tl (lof^i- (le I Amili»' «-si hit'ii à sa plui-c iii. il npjniie singulit^rcmcul iiolic liypollu-sc sur 'orij^iuo «-l la porlée de ce Disrouis : ciw l'amilit- a loiijoiiis C'iv [r it'fuf^o tM la siipirim* ti'ssourcc tlos amauls inallu-iuiniv.
l'âme dans la violence du tourment. Juste tourment, au jugement de tous, puisqu'il est agréable à celui qui le souffre, puisque c'est lui-même qui se l'est procuré, puisqu'au plus fort de son martyre il chante les louanges de son persécuteur, et que ses chaînes lui sont si chères qu'il les préfère à sa liberté. Quand on l'en pourrait délivrer, qui sait s'il trouverait bon qu'on lui rendît assistance, s'il ne redemanderait pointles fers qu'on lui avait ôtés, s'il ne soupirerait point après le supplice qui lui était si doux, et s il ne se plaindrait point comme d'une grande offense du salut qu'on lui aurait donné par force ? Tout cela est possible. Messieurs, et néanmoins quand vous considérerez que l'homme en ceci n'use pas de sa raison, et que tout ce désordre est un pur effet de sa fragilité ; quand vous le regarderez comme un enfant qui s'est jeté dans les flammes parce qu'il les a vues reluire, et quand vous remarquerez qu'ila étéséduit par la malice de l'Amour, sans y contribuer autre chose qu'un consentement aveugle, je veux croire que son égarement vous paraîtra plus digne de pitié que d'indignation, que vous lui prêterez une main secourable, et que vous tournerez tout ce que vous avez conçu de ressentiment contre celui qui l'a poussé dans ce précipice. Je veux espérer que vous remonterez à la source du mal, et que plus vous le trouverez grand, plus vous vous irriterez contre l'Amour, qui en est l'auteur, plus
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vous jugerez criminelle la divinité supposée sous le nom de laquelle il l'a produit, et plus vous croirez être obligés à condamner son imposture. De moi, je vous avoue que je suis également troublé du malheur de l'homme et de la malignité de l'Amour, et que je souhaiterais avoir assez de force pour donner remède à l'un et châtiment à l'autre. Vous auxquels il n'est rien d'impossible, et qui savez comment cet Amour est dommageable à la tranquillité commune ; vous auxquels il suflit de connaître ce qui est raisonnable pour le suivre, et ce qui est juste pour le soutenir, aidez-moi à combattre le plus dangereux ennemi de l'homme, ou plutôt combattez-le tous seuls, et remportez sur lui la victoire que je m'en, oserais promettre. Suivez en cette occasion l'exemple illustre et domestique de votre grand Instituteur qui ne s'est jamais rien proposé de plus glorieux dans ses actions que le secours des opprimés et la punition des injustes. Repassez les miracles de sa vie, et vous les verrez tous compris sous ces deux chefs. Tant de peuples conservés en paix, tant de princes garantis de ruine, tant de rebelles d(^m[)l('S, tant d'usiirpatcMirs opprimés, qu'est-ce autre chose (pie secours cl que punition P Tout son exercice a été contre les Ivrans et ('ontre les monstres en faveur des faibles et des allligés.Quc le V(')tr('m;niiliMiaul soil loiihc I Vimuii". <pii csl monstre et (|iii csl hiaii. imi ra\i'iii' de riiniiim(> (|ni est la faiblesse mrin(\ rémoignez-
VOUS dignes du choix que votre grand Protecteur a fait de vous pour l'utilité publique, en suivant les grandes choses qu'il a faites pour l'utilité publique. Je dis en les suivant, parce qu'encore qu'elles soient infiniment au delà de nos forces, elles ne sont pas absolument au delà de notre imitation. Vous les pouvez suivre et imiter de loin et y réussir d'autant mieux en cette rencontre, que la fureur de l'Amour est beaucoup plus aisée à surmonter que celle des monstres et des tyrans qui sont tombés sous les bras de cet Hercule de notre siècle. Tout ce qu'il a attaqué et terrassé se soutenait sur sa propre puissance, mais l'Amour ne peut rien contre l'homme que parce qu'il s'est allié avec l'homme, et qu'il l'a su engager dans son parti pour le faire servir à sa propre destruction. C'est un lierre qui n'abat la muraille que parce qu'il se nourrit en elle, et qu'il se repose sur elle. Moins il subsiste par lui-même, plus il est facile à renverser. Otez-lui seulement ce qui l'appuie, et sans autre effort vous le mettrez par terre. Séparez l'homme de l'Amour, et d'un seul coup vous sauverez l'homme et ruinerez l'Amour ; une seule action vous acquerra l'une et l'autre louange. Et pour cette action, Messieurs, je ne vous demande rien que vous ne puissiez faire avec facilité. Employez-y les foudres de votre éloquence accoutumée, et persuadez à rhomme,par la véhémence de votre discours, que l'Amour est un serpent qu'il nourrit dans son
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sein sous la forme d'une divinité, et qu'après beaucoup de langueur, il en doit attendre une mort pleine d'amertume. Par ce moyen, d'un côté vous bannirez ce fantôme de la société humaine, vous purgerez le monde de cette peste qui le remplit de douleurs immortelles et de supplices éternels ; vous arrêterez la violence de ce venin, et consumerez toutes les impuretés qui l'accompagnent. D'autre côté, vous éclairerez les esprits, vous purifierez les cœurs, vous rendrez à la volonté sa liberté première, vous renouvellerez l'empire de la raison, vous ferez une réforme générale en toutes les facultés de l'ame, vous rétablirez l homme dans son innocence naturelle et lui assurerez dans la mer de la vie une bonasse que nulle tempeste ne pourra jamais troubler.
NOTICE
Ce Dialogue a été commencé, à ce qu'il semble ^^ lans le premier semestre de l'année 1662, et apparemment il fut présenté la même année à M"® de [\ambouillet ; mais dans la forme où il nous est parvenu, il ne saurait être daté exactement. Car Chapelain écrivaitau prieur Rucollaï, le 25 novembre 1667 : « J'avais môme destiné mes vieux jours à îe genre d'écrire |lo {lialoguo|. .. J'en ai morne rois à' ébauchés , sur la lecture des vieux romans, iur l'orthograpbe française cl sur la gloire... »> Vinsi, le dialogue a été évidemment retoucbé, après i6()2, puisqu'on liili" il n'élail encore, au jugenent de son auteui-, (\\\'éhaurlir.
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