‹ L'esprit classique et la préciosité au 17è siècle. Avec un Discours et un Dialogue inédits de Chapelain sur l'amour et sur la gloireChapitre 29 sur 41 · Uil)ll()lhr(|iic NatioMulo, Mss., Fr., IIÎSIS · texte numérisé non relu

Uil)ll()lhr(|iic NatioMulo, Mss., Fr., IIÎSIS

moins fait honnête homme sous votre discipline, que grand capitaine sous celle de M. de Rohan, de M. de Longueville et de M. de Wimar. Il est entré dans votre alliance par ce grand nombre de rares qualités, qui seules l'en pouvaient rendre digne, el vous connaissez mieux que moi l'excellence de sa morale et la solidité de son jugement, la beauté de son imagination, la bonne foi de ses sentiments, son amour pour les lettres et les lettrés et la force de son éloquence. Pour M. d'Elbène, sa retenue et son genre de vie plutôt de philosophe et de particulier que de courtisan et de chercheur d'occasions, ne vous l'a laissé connaître que par autrui, et vous n'en savez autre chose sinon qu'il a la naissance illustre, qu'il ne s'est point empressé pour les commandements dans la guerre, se contentant d'y avoir fait huit ou neuf campagnes volontaires avec beaucoup d'approbation, qu'il sait plus que médiocrement, qu'il écrit poliment, qu'il a la critique excellente, et que ses mœurs sont aussi innocentes que son raisonnement est droit, doux et commode dans la société, allant à la poursuite du vrai pur dans les choses, prudent, modeste, ferme en ce qu'il croit équitable, ne haïssant pas le plaisir, vide d'ambition comme de la principale ennemie de la vie. Je vous en pourrais dire davantage, si cela ne suffisait pas, à cause de l'ancienne habitude que nous avons ensemble, par où le voyant de plus près j'ai remarqué d'autres parties en lui qui ne

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cèdent en rien aux autres et qui ont contribué à me le faire mettre au rang de mes premiers et plus cordiaux amis.

Ces deux excellentes personnes qui ne s'étaient vues il y avait longtemps, par un heureux hasard s'étant trouvées à la porte des Tuileries, après les premiers compliments, pour s'entretenir en liberté montèrent en l'un de leurs carrosses, et laissant le Cours à la droite, se firent mener le long de l'eau vers la prairie d'Auleuil. J'étais avec l'un d'eux lorsqu'ils se rencontrèrent, et je fis le tiers dans cette promenade, sur l'assurancequ'ils me donnèren t qu'elle serait douce et que nous descendrions dans le pré en y arrivant. Ils me tinrent [)arole quand nous fûmes sur le lieu, et ayant parlé sur le chemin de ce qui s'était passé dans leurs affaires particulières, lorsque nous fûmes descendus tombèrent sur les publiques, et entre autres sur ce qu'on avait vu et entendu quelques jours auparavant à l'audience du nouvel Ambassadeur d'Espagne, et du grand bruit que cette soumission et cette satisfaction que le I\oi en avait reçue allait faire par toute l'Europe, ctdu tilreauthenlique qui lui demeurerait de cette précédcnce si jalouse pour Incpirllo les Espagnols nous avaieni chicanés depuis phjs d'un siècle avcr tant d'opiniâtreté.

L'un et l'autre convini(MH (|ue cr cpie l'on uNait vu (Ml celle occasion élail une chosi^ (juon ii'eût jamais crue, cl (pic celle lièrc Nation n'aNait

jamais souffert d'humiliation pareille, ni la nôtre obtenu d'avantage qui fût de si grande réputation. Mon sentiment ne fut point différent du leur, et j'y ajoutai que cet avantage était d'autant plus considérable qu'il était arrivé au Roi dans un âge où les autres Rois commencent à peine à sentir ce qu'ils sont, et qu'il se l'était tellement procuré de luimême qu'aucun n'en pouvait partager le mérite avec lui, d'où il lui revenait une gloire plus grande que de toutes les victoires qu'il avait remportées sur les ennemis, lesquelles il reconnaissait devoir en partie au Conseil de son premier ministre et à la valeur de ses généraux et de ses soldats.

A ce mot de Gloire, M. d'Elbène dit que c'était de tous les ornements celui qui était plus nécessaire à un Prince pour attirer la vénération de ses sujets et le respect de ses voisins, que c'était un ornement qui se tournait en puissance, et que quand on le possédait une fois, on n'avait presque plus besoin d'armées pour se faire obéir des siens et craindre des étrangers. Mais qu'à le bien prendre, cet ornement n'était désirable qu'aux Rois comme une pièce nécessaire à leur conduite et à l'utilité de leurs peuples, et que les particuliers qui y aspiraient entreprenaient sur les droits des souverains et portaient leurs désirs au-delà de leurs bornes légitimes.

M. le M''' de Montausier trouva cette exception étrange, et comme il est tout couvert de gloire, il

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lui sembla que son ami le dépouillait et le dégradait par une si nouvelle proposition. Il prit donc la parole, et en me regardant :

— Si cela était vrai, me dit-il, nous serions bien attrapés l'un et l'autre, et tout ce que nous avons essayé de faire, vous dans votre profession et moi dans la mienne avec tant de veilles et de travaux, anraitété bien mal employé.

— Il faudrait voir, lui dis-je, comment M. d'Elbcne soutiendrait ce paradoxe, et sur quoi il prétendrait vous persuader de renoncer à l'honneur.

— Non pas à l'honneur, dit-il en riant, et Dieu me garde d'avoir ufic telle pensée. Je ne prétends pas même vous persuader de renoncer à la Gloire ; je prétends seulement me le persuader à moi-même et à ceux qui me ressemblent, pour ne me point étendre au-delà do ce f[ue je suis, et pour me conserver la tranquillité d'esprit, en quoi j'ai toujours fait consister la félicité humaine.

— Voyons doiu-, je vous prie, dit M. deMontausier, quelles raisons vous avez pour vous le persuader à vous-même, et après les avoir entendues, nous verrons si nous nous le devrons persuader aussi.

— Mon motif pour cela, répli(pia M. (rMlbène. puis(pie vous voulez qii'au lieu de rire nous philoso[)hions, est qu(> jcM-rois l'homme né pour faire des actions louahlc^s cl non pas pour «Mre \(Mir ; que la vertu el sa pi.Uicpie Lloivonl tcilein(Mil KMifor-

mer toutes ses pensées, qu'il ne voie rien qu'elle et ne compte pour rien tout ce qu'elle n'est pas ; qu'elle est si aimable par elle-même, qu'il n'y a rien qui soit digne qu'on en fasse un moyen pour y parvenir ; qu'elle est en un mot la fin et l'objet de notre âme, et que l'on ne peut en poursuivre la jouissance pour un autre but qu'elle, sans l'avilir et sans en diminuer la dignité. La Gloire la mieux méritée n'en doit être considérée que comme l'ombre, et jamais personne qui fût sage n'a abandonné le corps, bien que petit, pour suivre son ombre, bien que grande. Je n'excepte pas même les princes de cette obligation en tant qu'hommes, et je ne leur souffre l'amour de la réputation que pourcè qu'elle les fait paraître plus qu'hommes et qu'il en arrive du bien à leurs Etats et non pas à eux. A quel particulier la Gloire est-elle utile, que cette utilité ne lui soit méprisable, s'il est véritablement vertueux, et que ressent-il en elle de solide qui puisse être comparé à la solidité de la vertu ? Qui a le plus dédaigne le moins, et qui fait servir la Dame à la suivante, pervertit l'ordre et agit contre la justice et contre la raison. Faisons notre personnage, sans faire celui d'autrui. Ne cherchons point un bien qui ne nous appartient pas, et tenons-nous étroitement attachés à celui qui nous est propre. Toutes les parties de l'univers opèrent selon leur nature et ne courent pointsurle marché des autres. Il n'y a que l'homme qui sort de lui-même, qui

travaille inutilement à ce qui ne lui convient pas, qui se laisse emporter à ses imaginations égarées et souvent insensées, et qui trouble et lui et le monde parses vaines cupidités. Qu'a fait celte illusion de la Gloire dans l'esprit assez raisonnable d'ailleurs du grand Alexandre ? Sevoyantné dansla pourpre, et d'un tempérament bouillant, la lueur de la Gloire si célébrée par les poètes et par les historiens, si exaltée par les flatlcurs et par les sophistes, lui alluma un si grand feu dans le sein, qu'il lui fit embraser toute l'Asie et renverser un empire légitime plutôt comme un voleur que comme un conquérant, si toutefois il peut y avoir de conquérants qui ne méritent pas ce titre. Ce fut au moins ce que lui reprocha ce pirate qu'il fit brancher aux vergues de son vaisseau, comme vous savez. Et il ne faut point dire qu'il entreprit ces expéditions si fameuses pour venger les Grecs, puisque lui-même, par le môme ])rincipede gloire, les avait assujettis à sa domination, et qu'au milieu des plaines d'entre l'Inde et le Gange, ne pouvant dissimuler ses sentiments, il s'écria : 0 Grecs ! à quelles peines ne m'exposé-je point pour être digne de vos louanges ! Quelles confusions n'a polnl pioduites en Grèce la vue des trophées de Milliade faisant irriter les Perses contre elle par la Nariité de Thémistocle ! Quelles, dans la I\é[)ubli(pii^ romaine, raud)ilion Ac .Iules César excitée par la mémoire des choses extraordinaires qu'avaient exécutées en

Orient ce jeune Macédonien écervelé ! Que leur a servi tout cet appétit immodéré d'encens, que de les faire périr ou en pays étrange ou parmi les leurs de fer ou de poison ? Tant il est vrai qu'il n'est bon qu'à jeter le trouble dans le monde et dans le cœur de ceux -là même qui le causent.

— Est-ce tout ce que vous avez à dire là-dessus, interrompit M. de Montausier, pour justifier l'aversion que vous avez pour une passion si belle ?

— Quand ce serait tout, répondit-il, je crois que cela suffirait pourjustifîer mon aversion auprès de ceux qui ne se laissent pas préoccuper des opinions populaires, et qui règlent leurs sentiments par la droite raison.

— Allons pied à pied, dit M. de Montausier, et entendons-nous, afin de ne point débattre ce pointlà sans fondement Pourquoi faites-vous distinction entre l'honneur et la Gloire, que vous admettez l'un comme une chose bonne et utile, et l'autre que vous rejetez comme mauvaise et nuisible ?

— L'honneur, répliqua- t-il, dans le langage ordinaire, est un synonyme de la Gloire et de la Réputation, mais en notre langage de vous et de moi, il n'est rien moins que cela. Au contraire, il est un synonyme de la vertu et se prend en certain sens pour elle. L'honneur au moins n'est jamais sans vertu, ni la vertu sans honneur, et si ce sont deux, la différence en est fort métaphysique. Le commun dit rendre honneur à quelqu'un, pour

dire lui porter respect, avoir de la révérence pour lui, parler bien de sa personne, et en cela il est pris dans la première signification. Les sages et qui s'expliquent justement disent : un tel a l'honneur en recommandation, il agit avec honneur, pour dire : il a la vertu pour règle de ses actions et de ses pensées, et c'est la seconde et la principale de ses significations, de laquelle l'autreest empruntée par figure, à cause que quiconque agit sur le fondement de la vertu est digne de gloire, encore que bien souvent il ne l'obtienne point. C'est dans ce dernier sens que je dis que je ne renonce pas à l'honneur, et qu'au contraire je m'y attache aussi inséparablement qu'à la vertu même. Or, Monsieur, cet honneur et cette vertu sont si charmants, comme je vous l'ai dit, qu'ils n'ont besoin que d'euxmêmes pour se fiiire chciir, et que qiiiconf[uo les possède n'a besoin pour être heureux ni de gloire, ni de grandeur, ni de puissance, ce trésor étant si précieux et d'une telle plénitude de bien qu'il comprend tous les autres biens, cju'il ne reconnaît même pour biens qu'en tant qu'ils ont relation à sa richesse essentielle et naturelle. C est pourqnoi celui qui en est une fois maître en doit être aussi jaloux qu'Arnaud de Villeneuve l'était de sa pierre philosophale, s'il est vrai qu'il l'aif jamais trou vée. Il se doit renfermer en lui, se nourrir de lui. se plaire avec lui et ne clH^rclicr autre nourriture ni autre plaisir au monde (pit^ lui. Il doit suivre ce

sage Oracle de l'antiquité, qui voulait que l'on cachât sa \ie, que l'on connût sa vertu et qu'on se gardât de l'exposer à la vue du monde, de peur qu'elle ne se corrompîtà l'air et qu'ellene se souillât par le mélange des choses externes. Pourl'autre sens, je persévère dans mon opinion que la Gloire étant une chose externe à la vertu, elle n'a rien de commun avec elle, et n'est guère propre qu'à Faltérer ou à lui faire perdre la meilleure part de son prix. Ce qui a été assez connu par Socrate et par beaucoup de ses disciples, pour leur faire dédaigner ce que le peuple appelle /io;iAieiir5, commandements, magistratures, et pour se contenter de satisfaire aux devoirs de l'homme, sans servir aux fantaisies des hommes vains et ambitieux. A parler donc précisément, quand il n'y aurait autre raison que celle-là, pour ne se rendre point esclave de la Gloire et pour l'éviter comme un dangereux écueil, ce serait assez pour moi.

— Non pas pour moi, reprit M. de Montausier, qui regarde la Gloire comme la légitime fdle de la Vertu, et qui ne crois pas qu'on puisse aimer la plante et rejeter ou haïr le fruit qu'elle produit.

— Pour le haïr, non, dit M. d'Elbène, ce serait trop, car c'est un fruit qui, en soi, est innocent, et qui ne cause point de mal par lui-même, mais par l'abus que l'on en fait. Mais pour le rejeter, j'y persiste, comme n'étantpointdu tout nécessaire, et comme étant très périlleux.

— Et moi, dit M. de Montausier,je persiste à le croire nécessaire, et dès là estimable et recherchablc, sans examiner ses bonnes ou mauvaises suites avec tant de subtilité. Elle est fille de la Vertu.

— Je distingue, dit M. d'Elbène. Elle le devrait toujours être, et, en eflct, il n'y en a point de légitime qui ne le soit ; mais elle ne l'est pas toujours, Bt elle l'est même rarement. Qu'y a-t-il de plus glorieux qu'Alexandre, que César, et qu'y a-t-il de plus vicieux ? Ils 'ont clierché la grande réputation ît non pas la bonne. Ils ont acquis une grande estime, c'est-à-dire ils ont bien fait du bruit comme :es fameuses Laïs,ces fameuses Flores, mais cette îstime et ce bruit ne leur étaient avantageux qu'auprès des esprits ambitieux, comme à ces courtisanes célèbres qu'auprès des débauchés et des infâmes. C est une fdle qui est ([uelquefois la fille iii Vice, autorisé par la morale corrom|)ue des jiècles.

— Je ne parle poinl, dil \1. de Montausier, de :clle qui vientdu vice, mais de celle qui vient dr ia vertu, et c'est abuser de votre logique de confondre les choses en feignant de les démêler. Vou- Irioz-vous soutenir que la gloire de César et l'Alexandre vient de leurs vices et non [)as de Imirs vertus P L'humanité de Tun. la clémence de l'autre, la conduite et la valein* de tous 1rs deux, sans parler (le leur libéralité et de leurs belles connaissances, font ils par le fonds de leur gloire, et est ce

pour avoir favorisé Catilina et renversé la Repu blique, ou pour avoir été ivrogne et meurtrier de ses amis, qu'on les met au rang des héros et au-dessus de tous les hommes ? Pourquoi fait-on plus de cas de Scipion seul que de tous deux ensemble, que pource que ses vertus étaient sans mélange de vices ; et d'Epictète, tout esclave qu'il était, que de TEmpereur dont il était esclave, que parce que ce que la philosophie lui avait donné de bon était pur de tout mal, et que sa lumière n'était accompagnée d'aucune fumée ? La Gloire étant donc fdle de la Vertu et sa véritable récompense, je ne vois pas pourquoi il la faille rejeter quand on l'a méritée, ni pourquoi il faille faire le dédaigneux d'une beauté qui pour n'être pas originale n'en est guèrf moins parfaite, et qui a les attraits bien plus doux et plus puissants.

— Pource, dit M. d'Elbène, que la vertu n a que faire d'autre récompense qu'elle-même, qu'ellr se paie par ses mains, et qu'elle serait moins précieuse s'il y avait autre chose qu'elle au monde qui lui pût tenir lieu de prix. La Gloire est plus attrayante et plus douce que la vertu : oui, à l'égard des jeunes gens, à qui il faut des afféteries pour les engager, des espérances pour les entretenir, des jouissances pour les satisfaire. Mais à l'égard des gens de raison, elle n'est ni plus attrayante ni plus douce. Il suffit à la vertu pour se faire passionnément aimer, de sa pureté, de sa

solidilé, de sa gravite, de sa majesté, de sa lumière qui n'éblouit point, de sa grandeur qui ne trompe point, de sa fermeté qui ne change point Joignez à cela que la Gloire est compatible avec le vice, comme vous le reconnaissez en la personne de César et d'Alexandre : défaut aussi grand pour elle et aussi capable de la faire mépriser aux âmes bien faites, que la naturelle incompatibilité qu'a la vertu avec le vice a d'ciïlcace pour retenir ses sages amants.

— Quand ainsi serait, dit M. de Montausier, ce que je n'accorde pourtant pas, elle seit au moins d'un très puissant aiguillon aux cœurs humains pour les porter aux actions héroïques, pour leur faire entreprendre de grandes choses. Et que se serait-il fait au monde d'illustre et d'éclatani, sans une si noble et si pressante solliciteuse, à qui l'on doit uniquement, sinon la théorie, du moins la pratique de la vertu, qui sans elle demeurerait ensevelie dans les ténèbres et n'opérerait rien ou n'opérerait rien d'élevé !

— J'avoue, répondit M. d'Elbène, que ce vif aiguillon fait entreprendre de grandes choses, mais il ne s'ensuit pas que ces grandes choses soient bonnes. El (ju'importequ'elle excite leshommesà ces hautes entreprises, si elles sont inutiles, ou même si elles sont dommageables au genre humain ? César a mis le fou dans son i)a)'s, réveillé par l'émulation de celui (pi*a\ait mis Alexandre en Perse et aux Indes. Aurait il [)as mieux valu (|u'il (m*iI toujours doruji.

et que ce prurit n'eût point rompu son sommeil, et ne lui eût point mis une si mauvaise puce en l'oreille ? Mais quand la Gloire n'exciterait qu'à la vertu, si les hommes avaient besoin d'exemple pour s'émouvoir à la suivre, combien misérable serait leur condition de ne pouvoir être excités au bien que par une semblable machine ! Elle n'est pas, non, réduite à un tel point de misère. Il y a nombre de personnes qui font le bien pour le bien même, et non point par la récompense du bien, et qui ont tout ce qu'elles prétendent lorsque l'action qu'ils font est bonne et qu'elle a eu un bon effet. Tous les temps ont produit des Aristides, des Socrates, des Gâtons, des Marc-Antonins, qui s'acquittaient de leurs devoirs sans autre vue que de s'en acquitter, et sans autre but que de profiter à la Nature humaine. La multitude, à la vérité, suit la pente du vice, et le torrent roule de ce côté-là ; et si vous ne parlez que de la multitude, je tombe d'accord que cet aiguillon est d'un bon usage pour la société ; mais si vous parlez des princes qui sont nos pour régir la multitude, c'est une espèce de faiblesse en eux, si cet aiguillon leur est nécessaire pour agir selon ce qu'ils sont. Ils sont les supérieurs du peuple, parce qu'ils sont censés avoir supériorité de raison, et la raison supérieure n'a ] non plus que la vertu besoin d'être excitée que par j elle-même, ce qui fait que cet aiguillon ne leur saurait être que honteux ou que superflu. Mais |

►uisqii'étant hommes ils se peuvent sentir de l'inirmitc humaine, et avoir besoin de quelque seours pour les faire acquitter de leurs obligations, oncédons-leur ce secours, accordons-leur qu'ils mplorent celui de l'exemple, qu'ils ne trouvent las toujours dans leur propre fonds, pource que 3ur conduite ne les regarde pas seuls, et qu'elle mbrasse le bien de tout le peuple. Et c'est ce qui l'a fait dire dès le commencement que la Gloire tait le partage des Rois, parce qu'elle les tenait en aleine.pour l'avantage du public, qui est le bien es biens, pour lequel obtenir il n'y a rien qu'il e faille mettre en pratique, ni aucun moyen dont [ ne se faille servir. Quant aux particuliers qui 'ont qu'eux à régir, et qui ont en eux, s'ils en avent user, de quoi se passer pour cela de toute ssistance étrangère, ils n'ont aucun besoin de cet iguillon pour s'y exciter. Leur tâche est trop petite t leur fardeau trop léger pour crier à l'aide et lour demander la main d'autrui, afin de n'y pas uccomber. Ils n'ont qu'à vouloir, et leur volonté e dépend que d'eux-mêmes. La nature les y inline, ou du moins n'y répugne pas, et quand on itque l'aiguillon de la Gloire leur est nécessaire lour l'y porter, on parle moins pour satisfaire ?ur nécessité que pour sccoiuler et nourrir leur anité. Demandez à Pline ce (|ue c'est que l'honnue. l vous le (léiinira l'animal de tous le [)lus misérable t tout ensemble le plus orgueilleux. Parmi tant

i.'ksimut CLASSIUL'B 11

de rares avantages que le Ciel lui a départis, il a le contrepoids de l'amour-propre, qui ne le porte pas seulement à travailler à sa conservation, mouvement en soi naturel et légitime, mais encore lui fait croire qu'il est le maître de toutes choses, que le soleil ne luit que pour lui et que la terre n'est fertile que pour fournir à ses délices ; de cette philautie, dis-je, qui non contente de le faire mettre de son autorité au-dessus des autres créatures dont il se dit le roi, mais dont il n'est que le tyran, le fait soulever contre son espèce de telle sorte qu'il n* [y] a point d'individu qui ne se fasse un règne en lui-même, qui ne se dresse un tribunal sur tous, qui ne prétende au moins une absolue indépendance de tous, s'il ne se peut établir d'absolu commandement sur tous. C'est ce malheureux contrepoids qui balance seul toutes les vertueuses inclinations que la Nature lui a données, et qui est la matière éternelle du combat du Sens avec la Raison : au secours de laquelle la Philosophie est descendue des cieux et en faveur de laquelle elle déploie ses forcée heureusement jusques à lui faire remporter la vie toire, toutes les fois qu'elle se résout à la recevoii et à en bien user. C'est cette flatterie continuels que se font les esprits les plus persuadés de leui mérite, que ne pouvant régner en tous lieux pa leur présence, ils y pourront régner par leur repu tation, et qui ne leur fait rien oublier des chose: capables de la répandre et de la confirmer partout

Is se repaissent de cette fumée ; ils se figurent que ;e qui se passe dans leur fantaisie comme un songe gréable se passe en vérité par l'univers, et jouisent de leur chimère aussi effectivement que si c'éait une réalité. Dans cette disposition, qui est unierselle, surtout dans lame de ceux qui ne sont )as tout à fait hébétés et qui s'adonnent aux lettres >u aux armes, ce serait s'abuser bien grossièrement le penser que l'aiguillon de la Gloire les pressât )Our avancer le bien de la société et non pas pour tablir le leur propre. Et ceux qui permettent aux )articuliers de s'en laisser piquer, sous couleur de 'utilité publique, sont coupables de tout le mal [ue cette ridicule enflure et ces folles prétentions ipportent au public.

11 s'arrêta à ce mot comme pour respirer, et A. le M"" de Montausier, croyant qu'il n'avait )lus rien à dire, prit la parole brusquement et lit :

— Vous avez philosophé, Monsieur, sur la maière proposée en homme habile et avec beaucoup le lumière et de subtilité. Mais pardonnez-moi si je l'acquiescé pas en tout à vos raisonnements et à vos lécisions, et si je vous dis que parmi votre or il f a beaucoup d'alchimie, que parmi vos arguments l y a force couleurs (pii ne concluent pas. Après rous avoir donc reconnu aussi bon orahuir que bon [)hilosophe, je vous ré[)on(lrai (jue, coninu> di sent nos savants, vous tranchez les choses bien

au vif et prenez vos mesures bien juste et à la rigueur. Vous accordez à peine aux rois l'appétit de la Gloire et le défendez absolument aux particuliers, sur ce que, dites-vous, les premiers en peuvent ! avoir besoin pour le bien du peuple et que les derniers n'en ont point besoin pour le leur. Je n'examinerai point ce qui regarde les rois, puisque vous ne la leur contestez point, au moins comme rois, et je m'arrêterai à ce qui concerne les particuliers, auxquels pour cela vous ne faites point de grâce. Quand je vous avouerais donc que la Gloire est une illusion et qu'elle n'a point de subsistance réelle dans la nature, je ne laisserais pas de vous soutenir que c est une illusion de croire que les seuls rois y doivent aspirer. Car par la même raison que vous la permettez à ceux-ci, vous êtes obligé de la permettre à ces autres, qui peuvent bien n'avoir pas tant besoin d'être excités à faire de grandes actions utiles au public, mais qui en ont toujours assez de l'être pour en faire de profitables à eux-mêmes. La beauté de la vertu, dites-vous, suffit pour les y induire, sans qu'il leur soit nécessaire d'une nouvelle beauté pour les y attirer. Cette beauté de la vertu et cet attrait qui est en elle, dont je tombe d'accord, n'est toutefois qu'en idée dans la nature, et n'a jamais ou très rarement produit l'effet que vous prétendez. Une faut pas prendre^ l'homme comme il devrait être, mais comme il est. ' Quelque chose qui le rende infirme, il est infirme à {

ne jamais guérir de son infirmité par sa seule force, ni même parfaitement par la force d'autrui. Vous êtes, pour ce point de morale, dans la cure de son infirmité, du sentiment de ceux qui, dans les maladies corporelles, remettent leur guérison à la seule nature, et rejettent comme une charlatancrie tout ce que l'Art peut contribuer à leur soulagement. Pour cette infirmité de l'âme, le plus noble moyen serait sans doute celui de la pbilosophie ; mais ses remèdes par leur apreté ont réussi en si peu de gens cl les malades sont en si prodigieux nombre, qu'il faut s'aider d'autres remèdes moins âpres, sinon pour lui rendre sa santé parfaite, pour la lui rendre au moins telle qu'elle peut être et l'empêcher d'empirer et d'expirer. 11 lui faut dorer la pillule, pour la lui faire avaler, et de tout le miel dont cette dorure puisse être composée, celui de la Gloire est sans doute le meilleur. Pour vous tenir roide dans vos remèdes secs et austères, parce qu'ils sont bons, voulez-vous que l'infirme succombe, faute de remèdes plus doux que la faiblesse de son estomac puisse souffrir, au lieu que l'usage des autres lui est impossible .■^Qu'importe qu'il guérisse par des sucs amers ou savoureux, pourvu qu'il guérisse ? Quelle rigidité stonpio, qui n'appartient qu'à votre Caton, oblige h tout perdre par des maximes impraticables, pour la vaine espérance de vouloir tout sauver ? Comme le monde est fait, pour le conserver il faut suivre l'ordre de son désordre, et s'ac-

commoder politiquement à ce qui se peut, si ce qua se devrait n'est pas possible. Le général des hommes est lâche, mol, dégoûté. Il n'a pas la vue assez nette ni assez unie pour percer jusqu'à la beauté | de la vertu qui habite une roche trop élevée et trop enveloppée de nuages. Il ne la voit qu'au travers d'eux, et ses rayons si lumineux viennent à peine jusqu'à lui. Qu'y a-t-il à faire pour le toucher et pour le retirer du précipice où le vice l'attire, et où le poids de ses sens lui donne une si forte inclination ? L'abandonnera-t-on et le laissera-t-on mourir faute d'assistance ? Il y aurait trop d'inhumanité de le faire. Aussi cette nécessité ayant été connue des premiers sages des temps qui succédèrent aux héroïques, ils cherchèrent quels moyens seraient les plus propres à retenir les hommes dans leur devoir et à leur faire faire des actions dignes de ce qu'ils ont le bonheur d'être. Entre tous, ils n'en trouvèrent point de plus convenable que celui de cet amour-propre, de cet orgueil originel, sur lequel vous avez si rudement déchargé votre bile. Ils tirèrent ce bien de ce mal, et secondant l'humeur de ces faibles, de ces présomptueux, les portèrent par cela même à des actions vigoureuses et dignes de louanges. Et ne dites point que cet artifice si utile ne regarde que les personnes publiques, et n'opiniâtrez point que les particuliers n'ont pas besoin pour bien agir que l'on s'en serve auprès d'eux. N'y a-t-il que les rois de faibles, ou plutôt

les sujets ne sont-ils pas plus faibles que les rois, comme moins bien institués ? Le mal est universel, le remède le doit aussi être. Hé bien I le particulier n'agira pas sur un si grand théâtre, sur une si ample ctofTe. Il agira en un moindre espace, en un sujet plus petit ; mais il agira toujours, et son action ne lui sera pas seulement utile à lui-même, elle le sera encore aux autres qui en seront les spectateurs, si elle est bonne et que sa beauté touche l'esprit de celui qui la verra. Comme l'action vicieuse est contagieuse par son exemple, la vertueuse l'est aussi par le sien, et la société profite aussi bien de celle-ci, comme elle souffre du dommage par cette autre. Mais pour faire de ces bonnes actions, quel motif plus puissant que celui de la Gloire ? Il n'est pas jusqu'aux enfants que la crainte du blâme et le plaisir de la louange ne porte à bien faire. L'on s'aime et l'on aime d'être aimé. Or, une des plus courtes voies pour se faire aimer c'est de se faire estimer, et l'on ne se fait point estimer que par des actions estimables et glorieuses. Vous qui parlez, et qui parlez si fortement contre la Gloire, direz-vous qu'elle ne vous a pas excité dans la guerre à faire les bonnes et belles actions ({ui vous ont acquis l'amour et l'estime de tout le monde ?

— Dites de vous, Monsioui-, interrompit li\ M. d'Elbène, qui avez attiré l'admiration de rhacun par toutes relies (pie vous avez faites, pendant

VOS commandements de vingt-cinq campagnes en Italie, en Allemagne, en Lorraine, en Flandres, en France, sous les yeux de nos plus fameux généraux, et en quelques lieux général vous-même, I dont vous portez des marques si douloureuses, mais en même temps si honorables, et dont vous n'avez pas encore la récompense que vous méritez. Pour moi, qui ayant manqué en ma jeunesse l'occasion d*un des vieux régiments, n'ai été dans les armées que simple aventurier, je vous puis assurer sincèrement que des neuf campagnes que j'y ai faites avec assez de soin et de constance, je n'ai jamais eu la Gloire pour motif ni pour attrait, mais l'obligation de satisfaire à ma naissance, de rendre ce devoir à ma patrie, de servir mon roi, sans qu'il s*y soit mêlé aucun intérêt d'amourpropre, ni d'espérance que j'en deviendrais plus renommé. En effet, après m'être suffisamment acquitté, selon mon avis, de si légitimes dettes, je me suis renfermé en moi-même, je m'en suis mis l'esprit en repos, pour jouir de mon âme et pour essayer de lui faire achever sa course tranquillement et innocemment, selon le mouvement de la nature la plus épurée et la moins corrompue. Autrement, si la Gloire m'y eût porté, vous savez que c'est un appétit insatiable, qu'elle ne m'eût pas laissé reposer en si beau chemin, et qu'elle m'aurait fait aller jusqu'au bout, pour voir ce qu'aurait voulu faire de moi la Fortune. Je puis dire même que je n'avais

pas été si malheureux dans les sièges et dans les combats, pour désespérer de l'avoir favorable et de m'élever comme les autres par elle aux honneurs et aux dignités.

— Votre philosophie vous aveugle, reprit M. de Montausier, elle vous trompe, Monsieur, et vous fait accroire que vous avez agi par devoir, et que vous avez cessé d'agir après avoir satisfait au devoir. Je vous assure cependant qu'outre le devoir, vousavez agi par gloire et principalement par gloire. La tranquillité dont vous jouissez maintenant ne vient pas seulement de vous être acquitté de vos obligations, elle Vtent encore plus de ce qu'ayant acquis dans lesaFmes toute la gloire que vous y cherchiez, vous vous en êtes retiré sur votre gain, et avez senti que vous n'en pouviez faire davantage. Mais pour reprendre notre fil, ce noble aiguillon réveillant sans cesse l'endormissement de notre esprit et ses facultés assoupies, afin de les faire appliquera leurs naturelles fonctions, est de tous les moyens humains le plus doux et le plus efficace pour le bien de la société et pour la destruction du vice. C'est, dans le cœur des particuliers, un secours pour les desseins du Prince, qui travaillerait en vain de son côté pour leur bien, si la Gloire

n'y entrait et ne les y faisait entrer pour leur *

La masse de la nature est trop vaste et trop lourde

1 Mot illisible dnn!< le inaïuisciit .

pour être remuée par lui seul, si les hommes n'y contribuaient point de leur part, si le même aiguillon qui le fait agir pour leur avantage ne les sollicitait point pour s'aider à le recevoir. Un si plausible défi a donc été inspiré aux hommes avec grande prudence et grande nécessité, pour réprimer les mouvements déréglés de la partie inférieure de l'âme et pour avancer ceux de la supérieure, dont les premiers sans lui jetteraient le monde dans la dernière confusion, et les seconds avec lui y peuvent introduire et maintenir l'ordre et la règle. C'a été par lui que l'esprit humain s'est porté à la recherche des arts et des sciences, par lui que tous les secours de la vie ont été inventés, par lui que les Mercures, les Cérès, les Bacchus, ont pu obtenir l'encens, les sacrifices et les temples. C'est à son induction que les couronnes murales et les civiques se sont ordonnées par les législateurs, pour rendre les soldats prodigues de leur sang en faveur de leurs compatriotes, et qu'on a rempli les places publiques de statues et les grands chemins de mausolées avec de magnifiques inscriptions. C'est lui-même qui a fait instituer les Ovations et les Triomphes, les Pyramides, les Obélisques et les Colonnes, pour récompenser des services importants par d'importantes marques d'estime, et pour éterniser la mémoire des hautes et heureuses entreprises par de durables monuments. Sans lui, aurait-on vu un esclave grec devenir roi

de Rome, Marius sept fois consul dans la République où il avait si longtemps combattu simple fantassin, ni Cicéron et ...^ élevés à tous les grades qui pouvaient contenter l'ambition des plus anciens Patrices? Sans lui, aurait-on vu tant d'admirables ouvrages de poésie, d'éloquence, de peinture, de sculpture, d'architecture? Sans lui, aurait-on couru la terre et les mers, pour visiter les Brachnianes et les Gymnosophistes, et sans lui les Empédocles, les Calanus et les Pérégrins auraient-ils plutôt voulu mourir dans les flammes que dans leur lit ?

— Pour ces derniers, interrompit M. d'Elbène, pardonnez-moi si je trouve leur ambition bizarre, et si je l'attribue aune folle vanité peu digne d'être imitée, plutôt qu'à une action de fort bon exemple. Et pour les autres, ils me paraissent d'une nature fort ambiguë, et ne pourrait-on pas aussitôt les imputera la cupidité du gain et à l'amour de l'intérêt, qu'à l'amour de la réputation et à la cupidité de la Gloire ?

— Soit, dit M. de Montausier. Qu'en quelquesuns des elTcls de ce désir que je vous ai marqués il y puisse entrer des sentiments d'avarice ou de fortune, la plupart néanmoins ont pour principal motif la passion de devenir fameux ; et pour la bizarrerie du biais par où s'y sont pris autrefois ces philosophes, il faut considérer cpi'ils nontchoisice

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