a' nom innn(|U(- dans le inaïuisi-ril
parti qu'en leur extrême vieillesse, et croire de si grands personnages qu'ayant à sortir bientôt d^une vie qui, par ses incommodités, ne leur était plus qu'à charge, ils avaient mieux aimé en sortir volontairement que par force et se faire un honneur fort grand d'une dépense fort petite, leur semblant qu'il était bien plus beau d'affronter la mort que de l'attendre, et de mourir comme courageux en un moment dans le champ de bataille, que dans un lit, sans éclat et avec beaucoup de langueur et de souffrance. Quoi qu'il en soit de tant de rares effets de ce désir de la Gloire, il en résulte un avantage encore plus rare, qu'ils influent leur imitation dans tous les lieux et dans tous les siècles, et y produisent mille copies de ces excellents originaux, dont le monde profite pour l'avantage de la société, et qui servent non seulement d'ornement, mais encore de direction aux communautés pour leur mieux-être. Cette sorte de servir les corps politiques, quelque défectueuse que votre altière philosophie la définisse, leur est incomparablement plus commode et plus sûre que cette autre, sombre et cachée, qu'elle propose, soit par la facilité qu'a l'homme d'imiter ce qu'il juge digne d'imitation, soit par la difficulté qu'il y a de suivre des préceptes nus, de la pratique desquels il y a si peu de modèles. Je conclus donc que l'appétit de la Gloire est juste et légitime, au moins par ses effets, et que l'on ne le peut trop
nourrir dans le cœur et dans l'esprit des hommes.
— Nous voilà donc appointés contraires, reprit M. d'Elbènc, et sans que ni vous ni moi soyons trop convaincus de n'avoir pas raison dans nos sentiments ; car si j'ai bien parlé à votre gré pour les miens, vous avez bien mieux parlé encore pour les vôtres, et le procès demeure encore à juger.
— Le juge n'est pas loin, dit M. de Montausier, me montrant de la main, et si vous en convenez, je m'en remettrai volontiers à son dire.
Je levai la voix et voulus m'en défendre, comme trop faible et de trop peu d'autorité pour m 'interposer dans leur querelle et pour composer leur différend.
— Je ne suis bon ici, leur dis-je, que pour simple auditeur et pour fidèle dépositaire de vos sages pensées, étant si éloigné de la Gloire que je ne la vois qu'imparfaitement, et je n'en puis parler que par oui-dire.
— Modestie affectée et façons peu dignes d'une âme philosophique, réphqua M. de Montausier ; comme si vous vous étiez embarqué dans le dessein de la Pucelle par un autre motif que celui-là, et que vous n'en eussiez pas vu tout l'éclat et toute la beauté, pour vous faire tenter une si haute et si dillicile aventure que celle d'en poursuivre la possession.
— Je ne vous nierai pas, lui répondis-je. qu'il ne soit entré un peu de cet amour de la (îloiredans le projet de mon poème ; mais jt' ne nous avouerai
pas aisément que cet amour ait été accompagné d'espérance, et j'ai toujours eu trop de connaissance de ma faiblesse et trop de sujet de m'en défier, pour me promettre de réussir dans cet amour. Ce qu'il y a de positivement vrai, c'est que je me proposai cette dure et longue entreprise pour une innocente occupation de ma vie et pour un délassement agréable de la turbulente et inquiète manière de vivre dans laquelle j'avais passé la fleur de mes années, assuré que je ne l'abandonnerais point faute de persévérance, et résolu de ne rien laisser paraître de ce travail, si je ne le conduisais pas à une perfection fort grande, me contentant en moi-même de la pensée qu'il m'aurait entretenu, comme j'ai dit, innocemment.
— Le succès, me dit M. d'Elbène, a donc passé votre espérance et vous a ôté toute occasion de vous repentir d'un si beau dessein. Mais il ne s'agit pas ici de savoir si vous avez bien ou mal fait en cela, et si vous en avez mérité du blâme ou de la louange. Il s'agit de savoir lequel, de Monsieur ou de moi, a tort ou raison dans les sentiments opposés que nous avons sur la matière de la Gloire, et de nous en dire ce qui vous en semble, puisque, humilité à part, vous la connaissez aussi bien que personne, et que de votre aveu vous n'avez pas été pour elle exempt de tentation.
— Que servirait, lui répondis-je, de résister à des personnes si fortes, et qui ont tant de droit de
faire de ma volonté ce qui leur plaît. Je vous dirai donc, Messieurs, sur un sujet si bien traité de part et d'aulre,que je suis de votre opinion de tousdeux, mais modifiée de sorte que, si j'en étais juge capable, vous n'auriez ni l'un ni l'autre tout ce que vous demandez et que vous auriez pourtant de quoi être satisfaits l'un et l'autre. Il n'y a point de difficulté, selon moi, qu'à souhait, les choses se devraient passer en l'homme, pour ce qui regarde la Gloire, comme le propose M. d'Elbène ; pource que la vertu, comme il dit, est d'une si grande dignité et est si désirable d'elle-même, qu'il faudrait que toutes choses la servissent et qu'elle ne servît à aucune, comme le centre à quoi tout devrait aboutir. Mais, comme dit fort bien M. de Montausier, à quoi bon donner des règles et se faire des idées de perfection qui ne se peuvent réduire en pratique, et comme dit aussi bien Cicéron, raisonner dans la corruption de la République romaine de la même sorte qu'on ferait dans la République de Platon. Aussi, dans la supposition de M. d'Elbène, j'irais encore [)lus loin que lui, si je le tenais praticable, et que j'eusse le pouvoir de l'établir. Je n'otcrais pas seulement aux particuliers cet appétit de gloire, auxquels il ne le trouve point nécessaire pour être portés au bien ; je Tolérais encore aux princes auxcpielsil l'accorde, parce que si les hommes pouvaient s'en passer pour embrasser et suivre la vertu, les siècles ne
seraient plus de fer mais d'or, et les peuples réglant leurs actions et leurs pensées à ce niveaulà, seraient leurs rois à eux-mêmes et n'auraient point besoin de princes pour les régler ni pour les régir. Il n'y aurait ni supérieur ni inférieur, tous les biens seraient communs, et chacun ferait justice et donnerait assistance réciproquement à son compagnon avec autant de plaisir interne que s'il se la faisait ou se la rendait à soi-même : suivant les mouvements de la Vertu qui serait leur seule Reine, et qui ne régnerait pas seulement sur eux, mais en eux, comme le principe et la fin de toutes leurs actions et de toutes leurs pensées. Le mal est que la Nature ne souffre point cette perfection, qu'elle n'agit en nous que d'une manière affaiblie qui l'empêche de s'élever à la hauteur de cette Idée, et l'assujettit aux défauts inséparables de sa condition.
— Quoi, dit M. d'Elbène, cette Mère commune qui est en toutes choses et de qui toutes choses sont sorties, a-t-elle des imperfections qui ne se puissent corriger ; et si elle en avait de telles, se maintiendrait-elle depuis tant d'années, et n'y a-t-il pas longtemps qu'elle serait détruite et retombée dans le néant P
— Les grandes perfections, luirépondis-je, dont elle est pourvue, ces mouvements compassés qui l'animent, ces corps premiers et fermes qui la composent, et cet ordre universel qui l'entretient vive
1 elle-même, empêchent que les petites imperfecons ne lui nuisent et n'altèrent sa beauté, comme ans le globe du soleil quelques nuages ou quelues macules ne l'empêchent pas d'être le plus eau corps de l'univers. De là vient que dans I monde chaque chose a ses taches comme lui, , qu'encore qu il fût à souhaiter que ces taches issent effacées, les choses ne laissent pas de subster avec elles, moins belles sans doute, mais Biles toutefois. La tache de l'homme est l'orgueil ui a sa racine dans l'amour-propre, mais si promde, que sans une rencontre admirable et extra- [dinaire de qualités très malaisées à assembler et concilier, c'est en vain que l'on travaille à l'arraiier. Paucl, et de ceux-là seulement qiios amavit apiter et que leur heureux sort a fait naître de ce impérament si rare, se trouvent capables de le éraciner et de le dépouiller, et ceux-là se comptent irles doigts comme les Socrates, les Epictètes, les [arc-Aurèles. Tout le reste se sent de l'infection B la masse; tous ont ce défaut invincible qu'ils ne iiitlcnt jamais qu'avec le jour.
— Mais, dit M. de Montausier, tous n'ont-ils as les facultés de l'ûmc |)ropres à se défaire d'un
mauvais hôte et qui mol tant de trouble dans îur maison ?
— Tous ont les facultés de rAmo. repris je. mais on pas tous propres à ce que M. d'KIbènc pré- 5nd. Ceux qui ont le cerveau et le cœur tempérés
de sorte qu'ils peuvent user sans obstacle de leui raison et vouloir sans contredit ce qui est claire ment juste, ceux-là, dis-je, se peuvent délivrer de ce audacieux, qui met tout au-dessous de son faste e qui croit tout né pour lui céder. Mais comme cetti température est rarissime, et que la plus ordinair< est celle qui donne la forme à l'Imagination, cett< faculté, qui de soi est folle, donne sa teinture à tou: ceux en qui elle prévaut, et comme elle se trompi la première en se persuadant qu'elle est celle di Jugement et de l'Intelligence, elle leur persuadi aussi que ce qui n'est en eux qu'imagination e folie est sagesse et bon sens : ce qui les fait si aisé ment contester de leurs chimères et prendre dan: leurs élections ou dans leurs résolutions non pa le meilleur parti, mais celui qui leur rit le plus Cela même les fait toujours prononcer en leu faveur contre tous autres, aimer leurs fantaisies e leurs productions plus que celles d'autrui, et pa la comparaison qu'ils font des unes avec les autres qui est gauche et fa isse à cause que leur règle n'es pas droite et véritable, trouvant toujours l'avan tage de leur côté, ils pensent se rendre justice ei se mettant au-dessus de ceux qu'il a jugés ses infé rieurs. D'où résulte cette enflure et cette présomp tion d'esprit que l'on nomme orgueil et de qui naî FAppétit de la Gloire, comme la lumière naît di corps lumineux, ennemi capital de la discrétion c de la modestie qui met un mur d'airain entre lu
t la raison. Contre un si puissant ennemi, quia le •ied dans le sein de l'homme et qui s'est établi un rône dans son fort, qui tient même sa Raison aux ;rs, que fera-t-elle pour défendre l'homme d'une ntière oppression et pour le faire aucunement agir elon ce qu'il doit, que ruser et que se servir de on industrie pour aller à sa fin par des détours, i elle n'y peut aller de droit filP Que fera-t-elle de [lieux pour ôter à l'homme cet obstacle d'agir ertueusement, que de se servir de ce propre obsacle pour le faire agir vertueusement ? C'est aussi e qu'elle a trouvé à propos de faire, depuis qu'elle observé à son dommage les ruineux cfl'els de cet irgueil, quand on l'a laissé agir selon sa nature orrompue et sur son aveugle foi. Elle l'a rendu, ans qu'il s'en aperçût, l'instrument des actions ouables. Elle lui a montré la Gloire pour lui servir le pâture, et l'éclat dont elle est pourvue lui donlant de l'amour pour elle, comm(> il voit (jn'il ne El [)Ourrait obtenir f[u'en permettant à l'homme le faire des actions vertueuses, il ne lui permet pas euicment, mais encore l'y porte de tout son pou- 'oii". Et pour en venir à bout, elle s'est S(M"vie de ces leuteux génies, si rares dans le monde, le tem[)éament desquels les rendait si propres à produire de •i bons effets, de ces Lycurgues, de ces Solons et le ces Sociales (pie l'on a allégués. C'est là le raiiOnnabh^ artifice du prince (pu trompe son propre iud)assadeur, afin (pi'il agisse plus ("fiicacement
dans ses affaires que s'il n'en était point trompé. G( procédé sans doute est moins magnanime, mais i est plus possible, et, comme il me semble avoir ét( dit, en matière de morale pratique, il fautregardei toujours plutôt ce qui se peut que ce qui se devrai! rigoureusement, parce que dans cette austèn rigueur on s'ôterait le moyen de rien faire, et qm dans ce juste relâchement on fait du moins quelque chose.
— Voilà qui va bien, dit M. de Montausier, e1 jusqu'ici j'ai ce que je demande.
— Je vous ai donc, repris-je, assez passablement justifié l'introduction de la Gloire dans la société, non seulement comme bonne, mais encore comme nécessaire. Mais bien que cela pût suffire pour lui donner un titre de pouvoir et de devoir servir d'aiguillon et de récompense aux bonnes actions des hommes durant leur vie et lorsqu'ils seraient en état d'en goûter le fruit, il y a en elle un second privilège tout autrement considérable qui en a dû faire encore davantage imprimer la passion dans le cœur par ces sages dont nous avons parlé, que M. de Montausier a oublié ou négligé de produire, et qui fait que je penche plus de son côté.
— Et quel ? dit-il un peu surpris.
— Ecoutez-moi, lui dis-je, et me reprenez si je j me trompe en mon calcul. Pensez-vous que l'homme ait rien de plus cher que sa vie, et qu'il lui puisse préférer aucun autre bien ?
— L'honneur, dit-il, est un bien que tous les ours mille personnes de Tun et de Taulre sexe lui )réfcrent.
— Vous dites vrai, Monsieur, lui répliquai-je, nais non pas comme vous Tcntendez. Car ce sens [ue votre magnanimité vous dicte est contesté par es plus solides philosophes, témoin ce qu'en rap- )orte le Zuccolo dans l'ample traité qu'il en a fait. Il leur raison est que la vie est la base et l'instrunent de toutes les actions humaines ; que l'homme )eut subsister sans honneur, mais qu'il ne subsisera jamais sans vie, de sorte que ce qui est le plus nséparable de sa nature est plus digne que ce qui m peut être séparé, et partant se doit le plus conierver. la privation de la vie étant destruction le son être et celle de l'honneur l'étant si peu, que orce gens l'ont pris pour un fantôme que se sont orge les peuples ; et le point d'honneur, ou plutôt a folie de nos duellistes, sans on alléguer d'autres preuves, ne le prouve que trop. Il pourrait donc passer pour constant que la vie est le plus précieux le l'homme, puisque c'est l'homme même, et que 'honmie qui n'est plus est quoique chose de moins jue l'homme déshonoré. Mais cet homme ([ni n'est lomme que par la vie, sait bien que loi ou lanl il a perdra, et croil (ju'on la |)ordaiit il perdra son Uro. Je parle de la créance du pounK^ hrulal. ol de :es anciens. Grecs ou Persans, Scythes (M Harharos, :|ui n'étaient point persuadés de leur immortalité
comme nous le sommes^. Et ce n'est que sur ce pied-là et seulement à l'égard de ceux qui sont si malheureux que d'être tombés dans cette grossière erreur, combattue par les plus raisonnables sectes des Anciens et des Mahométans mêmes, non seule ment par les Juifs et par les chrétiens et confirmés par toutes les raisons divines et humaines ; c'est, dis-je, dans le sens de ces malheureux, comme étaient les Indiens occidentaux avant leur découverte, que je parle de cette nouvelle preuve delà vanité de cet honneur par lequel l'homme s'imagine pouvoir prolonger et perpétuer sa vie, après qu'elle sera éteinte, selon eux, sans retour. Je ne l'emploierai aussi dans notre sens que subsidiairement, quoique sans une efficace convaincante' contre la juste persuasion qu'avec tous les vrais sages nous avons de la vérité opposée, laquelle persuasion, disent-ils, est ce qui donna autrefois tant de facilité à Pythagore d'établir la transmigration des âmes, et au divin Platon leur immortalité, chacun sans preuve et sur leur seule autorité recevant avide-: ment ce qui favorisait son plus grand désir, et n'examinant point les bons ou les mauvais fondements d'une doctrine où il trouvait si fort son compte. Et cet amour de sa conservation, et cette
1. Ici commence un développement, dont on saisit le sens en y faisant quelque attention, mais dont la forme est déplorable et la confusion inimaginable. Au reste, il se pourrait qiie le Manuscrit fût ici fautif.
fuite de son anéantissement, est tellement naturel à toutes choses, surtout à tous les animaux, qu'il n'y a rien à quoi ils ne se portent pour obtenir l'une et pour éviter l'autre. Mais comme avec toutes les persuasions agréables de ces prudents philosophes, ces nations-là et peut-être encore d'autres ne pouvaient se voir priver du jour sans qu'il leur restât quelque doute de leur immortalité, se voyant mourir sans retour à la manière des bêtes, ces sages eurent besoin d'ajouter à leur doctrine une autre persuasion, d'autant plus reccvable qu'elle semblait aux peuples porter sa preuve avec soi. Celte persuasion fut : l'éternité de la gloire pour ceux qui auraient passé leur vie dans les exercices de la haute vertu, laquelle éternité leur paraissait certaine en ce qu'après la mort des héros qui les avaient précédés, leur nom vivait toujours dans la mémoire des survivants et dans les monuments qu'on avait dressés pour perpétuer leurs actions héroïques. Quand même ils eussent cru mourir tout entiers, cette gloire qui leur devait survivre, s'ils l'avaient méritée, leur paraissait une seconde vie, et d'autant plus estimable qu'elle était plus durable et désormais hors de la prise du sort. Us ne voulaient pas s'apercevoir que cette vie ne serait pas en eux qui ne vivraient plus, mais dans l'esprit de leurs survivants, et se contentaient, pour se croire immortels, d'anticiper cette prétendue vie par la pensée et de jouir de l'idole Naine qu'ils s'en étaient
forgée et qui néanmoins, disaient-ils, devait mourii avec eux. C'était, à leur sens, une étrange flatterie que leur faisait leur imagination de leur fain sentir dans le présent des félicités à venir, vraies seulement à l'égard d'un nom privé de connaissance et de sentiment, et qui ne les toucheraient non plus que s'ils n'avaient jamais vécu. Mais de cette flatterie et de cette illusion...
— Ah ! dit M. d'Elbène, vous tombez d'accord vous-même, et M. de Montausier en doit tomber d'accord aussi, que tout cela n'est qu'une illusion et qu'il n'y a rien de solide, et par conséquent que c'est un moyen qui ne doit rien produire de bon.
Je repris :
— Il faut bien que je tombe d'accord que c'est une illusion, puisque c'est moi qui la nomme ainsi, maispour cela ni moi ni M. de Montausier ne tombons point d'accord que cette illusion ne produise rien de solide et de bon, et vous ne demeurez pas vous-même dans vos termes quand vous le niez, ayant posé dès le commencement qu'elle était utile à la société en la personne des princes, pour l'avantage de leurs sujets. Mais de cette illusion, disais-je quand vous m'avez interrompu, fondée j sur la passion qu'ont les hommes de perpétuer I leur être, et qui, ne le pouvant par leur corps à cause de leur condition mortelle, pensent le pouvoir par leur nom et par leurs grandes actions, les Sages qui voulaient conduire les hommes grossiers
à la vertu par toutes voies, et qui avaient éprouvé que celle de la vertu toute nue était trop rude et trop épineuse, pour les y attirer se servirent de cette flatteuse inclination, de cette passion violente pourla Gloire, afin de les y mener sans répugnance et agréablement. Ce fut pour cela qu'ils animèrent les poètes à chanter les hautes entreprises, les historiens à les écrire, les orateurs à les louer, les sculpteurs à tailler des statues, les peintres à faire des portraits au naturel, les fondeurs à battre des médailles, les architectes à élever des temples, à dresser des monuments, des trophées. Et tous ces artifices louables, pareils à ceux des médecins de Lucrèce qui pueris ahsinlh'ia leLra cum dare conanlur, prias oras pocula circum continyunt dulci melis Jlavoque liquore, trompent si utilement les hommes, qu'ils dévorent la pilule amère de la Vertu parle véhicule du miel de la Gloire, dont le charme est si puissant qu'il leur substitue, de leur consentement, une fausse vie en la place de la véritable ; qu'il les transporte de l'imagination dans l'avenir, les faisant jouir d'un si doux songe, de même que si c'était une réalité ; et que pour l'oblonir, cette fausse vie, il les porte souvent même à sacrifier et à perdre la véritable comme moins solide, moins précieuse et moins durable que l'autre.
— Vous ne me persuaderez pas aisément, dit M. d'Elbrne, que ce charme prétendu fasse son elTet
sur tout le monde, et que ce soit un remède universel, par exemple pour le commun des hommes qui n'étendent guère leurs pensées au-delà de leurs besoins corporels, et qui pensent avoir assez bien vécu, et assez longuement, quand ils ne sont pas morts de faim et qu'ils ont porté leurs ans jusqu'à la vieillesse, sans que cet orgueil naturel opère fort en eux ce désir de la perpétuité de leur être.
— J'avoue ingénument, lui répondis-je, que ce désir de la Gloire ne tente pas également tout le monde ; mais je maintiens toujours que chacun souhaite la perpétuation de son être. J'avoue que le nombre est grand de ceux qui ne sont pas sensibles à la tentation de la Gloire ; le nombre toutefois de ceux qu'elle anime aux grandes actions n'est pas si petit que vous le prétendez, et ce désir n'est pas le partage des seuls rois et des seuls princes. Outre cette grande foule de gens bien élevés, soit de haute naissance, soit de médiocre, soit de petite même, qui en sont cupides et qui se la proposent pour objet, combien de simples soldats s'en piquent-ils, combien de simples matelots aspirentils à s'en rendre dignes ? Entre les artisans, qui est celui qui n'essaie pas d'avoir la vogue pour s'élever au-dessus de ceux de son métier ? Ce ne sera peutêtre pas, à regard de ces derniers, pour étendre leur vie au delà du trépas comme les autres, mais | pour se rendre considérables durant leurs jours, ce qui est une utilité fort grande pour la société. Mais
à l'égard des autres, il faut reconnaître de bonne foi que ce désir de Gloire ne se renferme pas dans les seuls avantages qu'ils en tirent pendant leurs jours, mais qu'il passe plus loin et qu'il va jusqu'au dessein de leur prolongation et de leur éternité. Ainsi, cette illusion fut avantageusement employée par ces premiers Sages pour une si bonne fin, car promettant aux génies ordinaires une vie heureuse et honorable, et aux extraordinaires une vie heureuse et éternelle, elle les engage aux belles actions qui la leur peuvent faire obtenir, d'où résulte le profit de la société : ces mêmes Sages ne l'ayant accordée que pour la récompense des actions profitables à la société, que l'on mette après cela en parallèle l'austérité des préceptes avec l'attrait de cette illusion, et qu'on juge desquels on doit faire plus de cas, d'eux ou d'elle, pour le bien du public. Qu'importe, comme il a été dit, que Ton mène les hommes à la vertu par un droit chemin mais roide, mais raboteux, ou par un chemin détourné, mais doux et commode, pourvu qu'on arrive à la cime où elle habite et où réside la véritable félicité. Que si le choix de l'un en importait plus que de l'aulro, il importerai! sans doute que ce fut celui du plus j)laisant et du [)lusaisé conune du plus sur et du moins sujet à être abandonné. Cela se justifie clairement par la com[)araison des actions qu'ont faites ces purs vertueux et de celles qu'ont faites ces vcrUuuix miligés, ces amants pas-
sionnés de la Gloire. Pour une des premiers, on en fournira mille des autres, toutes d'égale fermeté, d'égale valeur et de splendeur égale. Or il est constant qu'oui est le plus grand service, là est le plus grand mérite et la plus grande raison de préférence, non seulement d'approbation. G est tromper, ditesvous, que d'en user de la sorte, et toute tromperie fait injure à la nature, et blesse la morale qui veut que l'on procède en tout avec candeur et sincérité. Mais celle-ci ne blesse ni ne choque la Politique, qui est la science architectonique à laquelle toutes les autres doivent soumettre leurs devis, pour les accommoder aux besoins des hommes. C'est tromper, il est vrai ; mais c'est tromper vertueusement que de ne tromper que pour faire mieux parvenir à la vertu. Quel mal d'ailleurs en souffre celui qu'on abuse ainsi, pour s'abstenir de l'abuser ? Sent-il pas, durant qu'il respire, un bien sensible de cette tromperie, soit pour le présent, soit pour l'avenir, et quand il ne respire plus, sent-il quelque peine de la tromperie qu'on lui a faite, puisque dans leur opinion il ne sent plus rien, et que dans le tombeau s'éteint toute pensée des choses humaines.
— Vous oubliez, dit M. de Montausier, une autre utilité de l'amour de la Gloire, qui ne se contente pas de servir d'aiguillon pour le bien, mais de bride pour le mal, avec la même efficace que l'autre. Car au lieu que le vertueux recueilli en lui-même s'abstient de mal faire par la seule considération de la
justice et de la raison, et non par l'appréhension de la punition et du blâme, l'amoureux delà Gloire a de plus qu'il s'en abstient par la crainte du châtimentet de l'infamie.
— J'allais dire cela, lui répondis-je, et je suis ravi que vous m'ayez ôté la nécessité de le dire moins bien que vous. Par ce que vous avez donc dit, M. d'Elbène peut voir de quel grand usage est cette illusion et cette tromperie que la rigidité de sa philosophie exclut delà pratique, et quel tort il fait au monde de l'en vouloir priver. Chacun sait que les communautés ne subsistent que par la punition et par la récompense. Ce sont les deux pivots sur lesquels tourne toute la conduite des rois et des magistrats souverains dans les Empires et dans les Républiques. Cet amour de la Gloire en est un qui les comprend tous deux, et qui peut suppléer à tous deux sans apparat, sans dépense et sans ministres. Il porte avec lui le prix des actions louables et porte avec lui le châtiment de celles qui sont blâmables, et le vertueux et le vicieux durant leur vie en ressentent l'clTet véritable en eux, encore que la cause en soit hors d'eux et qu'elle ne soit qu'imaginaire ; et la société en ressent le même profit (pie si ce n'était point une illusion. Car les mômes ouvrages poétiques ou historiques qui élcveul jusqu'au ciel les Alexandres et les Césars, abaissent jusqu'aux (ufers les Domitiens et les lléhogabales, et si les bons sont encouragés à
imiter l'exemple des premiers dans l'espérance d'une récompense pareille, les méchants sont retenus de suivre l'exemple des autres, dans la crainte d'une pareille punition. Je conclus donc en faveur de l'opinion de M. de Montausier, non pas comme juge, mais comme partie, que cette illusion de Gloire, tout illusion qu'elle est, ne doit pas seulement être soufferte dans la société, mais qu'elle doitêtre maintenue et nourrie avec tous les soins possibles par ceux qui sont chargés du gouvernement, comme l'un des plus utiles instruments de la félicité humaine ; laissant du reste à M. d'Elbène la liberté de se pourvoir devant quel tribunal il voudra, afin de débattre son droit et en avoir une sentence juridique et définitive.
— Je n'appelle point de la vôtre, me dit-il, bien qu'il m'y reste encore quelque scrupule, et je ne serais pas sage de contester là-dessus davantage contre deux si vaillants champions, quelque vaillant que je puisse être, puisque je ne le serais jamais tant qu'Hercule qui n'était pas même capable de tenir contre deux.
Nous finîmes là, et remontâmes en carrosse pour nous entretenir, en revenant le long de l'eau, plus gaiement et avec moins de contention d'esprit que nous n'avions fait dans la prairie, durant cette philosophique promenade.
NOTICE