UN PRÉCIEUX PRÉCEPTEUR DES CLASSIQUES
« On le croit assez fort dans les matières de ngue, et on passe volontiers par son avis Dur la manière dont il se faut prendre à forler le plan d'un ouvrage d'esprit, de quelque îture qu'il soit, ayant l'ait étude sur tous is genres '... »
En parlant ainsi de lui même, Chapelain i se vantait pas, et c est bien là la stricte ^rité. Du reste, on n'ignore pas que Racine, à ;s débuts, sollicita 1 appui et les conseils de ilui que la voix publique proclamait prince 2s critiques. La Fontaine, de son côté, faisait Dmmage de ses œuvres à Chapelain, et en îcevail, comme on le verra, deprécieux encouigements. Quant à Roileau, sa dette est peut- :re encore plus grande envers l'auteur de la ucelle, de (jui il tenait le plus clair de ses
1. V. le Mvinoirr (les (îcits de Icllrvs i>ii>tins en l(Ui'2, ^ i,i\.
idées *, et à qui il dut, somme toute, de le%j avoir fait triompher.
Il ne sera question, dans ce chapitre, que' d( cette partie de l'idéal classique, qui n'est pas spécifiquement française et qui a été empruntée aux auteurs de l'antiquité, à TEspagne pour une part assez notable, et enfin et surtout à l'Italie. Nous avons dit que le classicisme français est redevable à la société précieuse de son originalité ; mais il lui doit, en outre, tout ce qu'il s'est assimilé de substance étrangère, car les précieux, les grands précieux, connaissaient les langues anciennes, et l'espagnole, et l'italienne, et ils ne laissaient pas de prendre leur bien où ils le trouvaient.
Chapelain, « qui enfin avait de l'esprit », — le mot, comme on sait, est de Retz, — fut l'administrateur en chef et, si on l'ose dire, le trieur de ces richesses étrangères, et il méritait certes, ne fût-ce qu'à ce titre, d'avoir son biographe -. Gonrart, qui ne le valait pas, a le
1. Il les tenait de Chapelain, ou des amis de Chapelain : Balzac, Vaugelas et les autres.
2. On peut signaler cependant, comme antérieurs à l'ouvrage de M Collas, outre deux essais de l'abbé Fabie {les Ennemis de Chapelain, Paris, 1888, et Chapelain et nos deux premières Académies, Paris, 1890), celui de M. René Kerviler dans la Bretagne à V Académie française an XVII^ siècle, Paris, 1879.
liendepuis longtemps^ ; d'aulres pareillement, |ui n'eurent sur leur siècle, à beaucoup près, li le crédit ni l'ascendant de Chapelain. Car, ;t pour en parlergénéralement, les victimes de ^oileau ne laissèrent pas, la plupart, de se bien )orler, jusqu'à leur naturelle mort; et c'est à a postérité que l'auteur des Satires et de l'Art wétiqne, peu satisfait de ses contemporains, a égué ses haines.
Il ne pouvait choisir un légataire plus locile, mais dans le même temps plus étourdi. ^ar la postérité, c'est encore le public, qui « a )on nez » souvent, mais qui souvent aussi roque son jugement contre un bon mot. En espèce, il a retenu les boutades de Despréaux, !t pour le reste, il ne l'a pas voulu seulement 'ntendre. Or que disait le satirique ?
11 a loit. (lira l'un ; pourquoi faut-il qu'il noinnic ?
Attaquer Chapelain I Ah 1 c'est un si bon homme !
Balzac eu fait l'élof^e en cent endroits divers.
11 est vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eût point fait de vers.
Il se lue h rimer : que n'écrit-il en prose 7
VoilA ce que l'on dit. lit que dis-je autr«' chose ?
De vrai, en Chapelain, c'est toujours u Puceain », comme il l'appelait, c'est-à-dire l'auleur le la Pncelle ou le poêle, que Hoileau poursuit
1. A. Hourgoin, \ alcnllii Conrort et son temps, Paris, 18S^r
de ses traits et qu'il charge avec allégresse. Mais comme Chapelain, promu par ses contemporains au rang de « Virgile français », était' en possession d'une autorité quasi souveraine dans la république des lettres ^ et qu'à ce titre il jouissait de la confiance de Colbert, qui en avait fait l'intendant des gratifications royales, c'est encore l'heureux possesseur de cet invraisemblable empire queBoileau entreprend gaiement et qu'il harcèle sans répit. Il ne pouvait souffrir, comme il disait, que « pareil à Corneille, on lui cédât le sceptre de la poésie », et qu'un poète aussi « rampant» fût, de l'aveu d'un grand ministre, le juge de tous ses confrères. Et, sans doute, on peut être méchant poète et bon estimateur du mérite d'autrui. Chapelain était l'un et l'autre ; mais trop ialoux de conserver l'empire qu'il s'était acquis
1. Dans le dialogue de Sarasin, dont il a été question, Ménage s adresse à Chapelain en ces termes : « Comme je parle au pi-emier poêle de notre siècle et de notre nation .. » Ce dialogue, imprimé en 1656. a été composé bien avant cette date, peut-être en 1648, et est donc bien antérieur à la Pucelle^ dont l'achevé d'imprimer est de décembre 1655. Mais on aurait tort de croire que la Pucelle fît subitement décliner l'astre de Chapelain. Ce poêmc se soutint assez longtemps, et quelquesuns, tel Huet {Huetiana, Paris, 1722, p. 51). lui restèrent fidèles. Sans Boileau, Chapelain fût demeuré, peut-être, « grand poète ».
ar mille complaisances, il déliv rait des breets de génie à ses contemporains avec une icililé incroyable. Ce n'est pas lui qui eût osé ri tiquer le (^v'/c/, si une «volonté supérieure» t un ordre absolu ne Vy eussent proprement ontraint. Prudent et « circonspectissime », Chapelain était, au surplus, ou prétendait être in homme du monde accompli, et le « bel air », lont il faisait profession, exigeait qu'il fût omplaisant, fiit-ce aux dépens de son prestige uprèsdes doctes '. Mais une autorité si déboniaire n'allait à rien de moins qu'à ruiner le ;oùt, à cause que la confusion qu'elle engen- Irait rendait malaisé le discernement des sprits et des œuvres. Où le mérite allait de )airavec la sottise, M. de Corneille l'aîné avec ^. de Scudéry, et M. de Malherbe avec A. l'abbé Cotin, il ne fallait pas espérer que le foùt trouvât son compte. \i\. l'on jugera sans
1. Tous les prrcieux, (railleurs, eu riaient hV Ces « honlètcs gens » se fussent crus avilis si, lorsqu'ils fai.saicul de la ritiquc, ils cussiuil drpouillé le ton et les uianirri-sdc la bonne ompaf;nie. Ils louaient donc par système. Ual/ac l'avoue eu jropres termes : « .le les loue souvent, — dit il des «"'crivains es conteuipornius,— des qualités qu'ils n'ont pas, je les n-uieric des faveurs qu'ils ne m'ont pas faites, et il ne sort point le leur portefeuille de si médiocres vers, ni de prose si vuljaire. (|ue je n'assure (jiur les vers sont des oracles de jiorsie, 't que lu prose est un clief-d'u>uvre d'éloquence. »
l'esI'UIT CLASSIQt !•: 2
doute qu'il était temps que Boileau vînt, pour démêler tout ce chaos et donner à chacun son dû avec son épithète.
Il n'en reste pas moins que Chapelain avait, en son particulier, le goût classique, et qu'autour de lui on s'en doutait bien. Mais Boileau, nousditon, « ne pouvait pas le savoir ». Je dirai mieux : il ne pouvait pas ne pas le savoir ; car il avait lu, n'est-ce pas, la préface de la Pacelhy et la préface de VAdone ? Et quant à la correspondance, il en soupçonnait la teneur par les réponses de Balzac. Mais qu'est-ce à dire :
Il se tue à rimer : que n'écrit-il en prose ?
Boileau avait donc lu de la prose de Chapelain ? et il l'estimait moins mauvaise ou, si vous le voulez, meilleure que ses vers ? Eh ! c'est le moins qu'il pouvait faire. Car, je vous le demande, que pouvait objecter Boileau à ces considérations, par exemple, sur Lucain et Virgile :
« Comme le vulgaire demande du fard dans les objets qu'on lui présente, parce qu'il n'est pas sensible aux véritables beautés ; comme il n'aime pas même les vrais ornements, s'ils ne sont sans nombre ; qu'il n'est charmé de rien
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ant que de ringéniosité aflectée et immodérée le Lucain, et qu'il trouve presque insipide la agesse et la magnificence de Virgile, j'ai )ensé devoir faire en ce lieu ma déclaration, que 'est avec connaissance de cause queje me suis ésolu à marcher sur les traces du dernier, econnu de tous les temps pour le seul guide [ui mène au Parnasse, pour le seul poète qui onserve le jugement dans la fureur, et pour e seul peintre capable de bien imiter la ature*. »
Ce sont là, si je ne me trompe, les idées lèmes de Boileau. Aussi s'est-il donné de arde de relever, je ne dis pas la prétention de Jiapelain d'être, ou peu s'en faut, un autre
irgile, mais le goût, très classique, qui lui lisait préférer à Lucain l'auteur de ï Enéide. le que Boileau « ne pouvait pas savoir », — et ncore n'en suis-je pas sur, — c'eslqu'il devait
Chapelain plusieurs idées qu'il avait rcsirées dans l'air de son siècle, et que CJiapelin, qui d'ailleurs ne les avait pas inventées,
avait répandues. De ce nombre est l'idée que ; génie n'est accompli (pie s'il est réglé -.