II PREFACE
plus graves, des petites maisons. Encore, l'Irrésolu, lel que l'a dépeint Destouches, est-il la première victime de ses travers. Il contredil les gens, mais il se contredit beaucoup plus. Et il ne gruge en définitive que lui-même en épousant celle de ses deux maîtresses qu'il juge la moins agréable une t'ois le contrat signé.
Le défaut de .Madame Oronte, dans L'Es})rit de Contradiction, est plus excessif. Pour lo fàcbeux plaisir de n'être pas de lavis des autres, la contrariante femme irait jusqu'à sacrifier le bonheur de sa fille. Certes, rien n'est plus ridicule que de prendre au tragique des situations de comédie. N'importe. L'esprit de contradiction, on s'en rend compten'est pas un caractère de haute comr'die. Madame Oronte ne peut être qu'une « charge ». Et c'est parce que, d'emblée, nous la considérons telle, qu'elle n'est pas odieuse, qu'elle est du meilleur comique, et que, séduits une fois de plus par la grâce que Dufresny jette dans tous ses amusements, nous ne songeons qu'à nous amuser avec lui d'une spirituelle fantaisie.
Au demeurant, d'ailleurs, la pièce est bonne. Elle est d'un mouvement facile, rapide et bien réglé ; les personnages sont parfaitement campés. Outre .\Iadame Oronte, dont la vérité est frappante, si l'on fait la part de la nécessaire outrance comique, il faut signaler, comme dune touche très sûre, les rôles du jardinier Lucas et de Thibaudois, le nouveau-riche. Dufresny, l'arrière-petit-fils de la jardinière d'Anet que chitlbnna le bon roi Henri, possède à merveille le ton et la psychologie du paysan têtu, madré, pratique aussi. Et l'homme de Cour, en lui, connaît aussi bien ces parvenus qu'il croise chaque jour dans les antichambres royales et dans les tripots, et qui écrasent, avec un gros rire, les escarpins des gentilshommes sous leurs souliers carrés, quand ils ne vont pas jusqu'à se montrer de la dernière insolence à la table de jeu du roi. Les autres caractères sont un peu minces. Yalère paraît singulièrement novice dans les intrigues amoureuses. Mais il est vrai que son insuffisance sert à mettre en valeur l'originalité d'Angélique, caractère d'une initiative fort neuve, et qui combine toute la délicate retenue des ingénues classiques et toute la malice à tiroirs des soubrettes du répertoire.
L'Espnl de Contradulkni. devait susciter des imitateurs. iUifresny, dont on ne loueia jamais assez l'originalité et la richesse d'invention, a été l'un des auteurs les plus pillés du théâtre. On sait ce que lui doit Beaumarchais. M. Jean Vie a insisté sur ce que lui doit Voltaire. « Voltaire, affirme ' un Allemand (Merz, dans Goldoni in seiner Stellung zum franzùsischen Lustspiel. 1903, d'après Domann, dans Dufreny's Lustspiele, 1904), imite L'Esprit de Contradiction dans le début de Naniiie (1719). 11 y a, en elïet, plus d'un rapport entre le caractère de Madame Oronte, et celui de la Baronne d'Orme, « femme impétueuse, aigre, difficile à vivre. « Celle-ci est tout aussi obstinée que sa devancière à découvrir des contradictions et ces injures dans le silence le plus respectueux ou les paroles les plus posées. L'Esprit ili- Contradiction (Se. X) : Madame Oronte (à son mari qui n'est même pas présent) : « Oh ! c'en est trop, mon mari ; vous me contrecarrez, vous m'insulte?, vous m'outragez.. ! >. Xanine {A. I, Se. I) : La Baronne (au Comte qui lui parle avec douceur) :
C'est fort bien dit, traître, vous prétendez Quand vous m'outrez, m'insultez, m'excédez...!
« Elle est tout aussi empressée à favoriser un mariage dans l'unique but de contrecarrer celle à qui elle en veut {Nanine, A. 1. Se. III. L'Esprit de Contradiction Se. XXI). Les réminiscences sont évidentes, bien qu'elles n'apparaissent que dans les trois ou quatre premières scènes. Le reste est tout consacré au " larmoiement" el à la philosophie. »
En 1758, Coldoni, lui aussi, s'inspira très fort de la pièce de Dufresny pour composer Lo spirito di Contradizione. On sait que Goldoni a nié l'emprunt dans ses Mémoires, qui parurent en français, et que nous citons ici d'après l'édition italienne des Fratelli Giaclietli iPrato 18'23)'. o A Venise, ditil, je ne possédais pas cette coUeetion d'auteurs français, qui sont maintenant le plus bel ornement de ma petite bibliothèque, et je n'avais pas la moindre connaissance de L'Esprit de Contradiction de Dufresny; mais comme ce travers est l'un des plus importuns de la société, je ne pouvais certainement pas le négliger. J'ai vu représenter à Paris la première version de l'auteur français, je l'aie lue, je l'ai ensuite